TRAITÉ DE PARIS DU 20 NOVEMBRE
Nous avons pensé qu'un précis des dernières négociations de 1815, entre les alliés et le gouvernement de Louis XVIII, était le corollaire indispensable de notre mémoire historique sur la convention du 3 juillet, et présenterait le même intérêt d'actualité. Nous joignons à ce précis, que nous avons tâché de faire aussi calme et aussi complet que possible, le texte même du traité et quelques pièces peu connues, qui constatent d'une façon authentique et irréfragable la malveillance obstinée et impitoyable de l'Autriche, et les dispositions plus généreuses de la Russie. Il y a, dans l'ensemble de ces faits, rapprochés de ceux qui s'accomplissent au moment même où nous écrivons ces lignes, de graves et salutaires enseignements pour tout le monde.
L'irritation des vaincus, l'exaltation triomphale et persévéramment hostile des vainqueurs, survivaient à la conclusion de l'armistice et au rétablissement de Louis XVIII. Dans cet état de fièvre, la paix était difficile à négocier, ou plutôt nul des souverains alliés n'était assez fort ou assez calme pour déclarer, comme l'entendait M. de Talleyrand, que la guerre était finie par l'abdication de Napoléon et la rentrée de Louis XVIIL Le pillage de la France, comme pays occupé en vertu d'un armistice, les menaces même de la démembrer comme pays conquis, favorisaient les cupidités particulières et les désirs de vengeance. En même temps, la prolongation de cette attitude hostile assurait à la coalition les moyens d'entretenir les masses de troupes qui envahissaient et dévastaient la France désarmée. De toutes parts se produisaient des réclamations avides, menaçantes; il n'était si petit État allemand qui ne se portât créancier dans cette liquidation immense. Parmi les plus exigeants, on remarquait les Pays-Bas, la Bavière, aussi malveillante et aussi ingrate qu'aujourd'hui, la Prusse, qui du moins avait cruellement souffert et vaillamment combattu; enfin et surtout le cabinet autrichien, qui, fidèle à sa politique de tous les temps, prétendait s'arroger la meilleure part des bénéfices d'un succès auquel ses armées n'avaient pas contribué.
Les alliés se partagèrent d'abord les deux tiers de la
France pour y cantonner leurs troupes. Us pressèrent en même temps le siège des places fortes dont les commandants tenaient encore, tout en arborant ou offrant d'arborer le drapeau blanc. Quelques exemples admirables de courage consolèrent un instant la France en deuil; parmi ceux-là, nous pouvons citer avec un juste orgueil la défense de la tête du pont d'Huningue. Les plus brillantes entrées de nos armées dans les capitales conquises font peut-être moins d'honneur à la France que l'héroïsme de ce bataillon sacré, soutenant douze jours de bombardement et de tranchée ouverte parmi des ruines embrasées; que le défilé triomphal de ces cinquante braves en présence de deux archiducs autrichiens, du plus habile des généraux russes ', d'une armée entière, accourue pour les réduire et contrainte de les admirer. Ah! la nation capable de si grandes choses dans ses plus mauvais jours, n*avait pas à désespérer de l'avenir; il lui devait cette revanche si longtemps attendue! I
Les alliés demandaient, préalablement à tout arrangement, la punition de quelques coupables, la remise des places fortes, le licenciement de l'armée de la Loire, inquiétante pour eux et même pour le pouvoir royal, dont les intérêts n'étaient, sous ce rapport, que trop identiques avec les leurs. Sur le premier point, l'ordonnance du 24 juillet, violation flagrante de la capitulation de Paris,leur donna une satisfaction qui n'aurait dû être ni demandée, ni concédée. Quant au licenciement et à la remise des places, M. de Talleyrand s'efforça de faire comprendre que le gouvernement français ne pouvait s'y prêter tant qu'il ne serait pas du moins assuré de la paix, qu'il ne
* Barclay de Tolly.
pouvait pas l*être tant qu'une partie des alliés prétendrait avoir conquis la France, tant que des cosaques et des landwehrs indisciplinées la traiteraient effectivement en pays ennemi, tandis que d'autres accomplissaient leurs dévastations avec une apparence ironique d'ordre et de régularité, en levant arbitrairement des contributions de guerre et maltraitant les fonctionnaires publics qui avaient le courage de s'y opposer'.
Enfin, une note des ministres des grandes puissances, datée du lendemain même de la fameuse ordonnance de proscription^ promit de promptes mesures pour la régularisation des services militaires dans les départements envahis ^
En retour, le gouvernement royal procéda au licenciement de l'armée, mesure profondément humiliante, qui consterna même de zélés royalistes.
Dès l'arrivée des ministres des grandes puissances, le i grand bureau des alliés fut installé place Vendôme. C'était I là que se tenaient assez irrégulièrement des conférences ' sur la teneur desquelles les autres États ne pouvaient se [ procurer que des renseignements subreptices et nécessairement incomplets. La France surtout n'obtenait, au mois de juillet, que des notions vagues et confuses sur les intentions définitives de la dictature européenne. On savait seulement que les projets les plus hostiles étaient mis en avant et discutés.
Le baron de Gagern, qui devait bientôt déployer un
1 On sait que dans le courant de juillet, trois préfets, parents de trois ministres du roi de France, avaient été enlevés et conduits en Prusse. On ferait un volume des vexations innombrables souffertes par d'autres fonctionnaires et par les populations.
« 25 juillet.
si grand zèle dans l'affaire du Musée, demandait modestement la Flandre et rArtois, et toute la ligne des forteresses du nord de la France, pour former une frontière au nouveau royaume de la Belgique, désormais indissolublemerU uni à la Hollande. Le spirituel diplomate, qui croyait de si bonne foi à l'éternité des arrangements politiques concertés en haine de la France, ne prévoyait guère alors que cette union de la Belgique, dont il était si fier, durerait à peine quinze ans, moins que n'avait duré l'œuvre de la conquête française. M. de Gagern fit, sans sortir de Paris, une rude campagne en faveur de son système de places fortes*, et bien qu'il n'ait réussi qu'à moitié, il nous fit beaucoup de mal. Il retarda et compliqua l'établissement des bases de la paix, en réveillant cette question de la nécessité, pour les Pays-Bas, d'une frontière fortifiée contre la France. Cette nécessité, que naguère l'empereur Joseph II n'avait pas sentie, puisqu'il avait fait démolir ces places, fut vivement appuyée par l'Angleterre et par la Prusse, qui y virent le double avantage d'une continuité de remparts contre la France, et d'une influence mieux assurée sur le nouveau royaume des Pays-Bas. La France dut donner 60 millions pour ces armements disproportionnés, et même dangereux pour la puissance qui les réclamait.
Les exigences de la Prusse, si intolérables qu'elles fussent, s'expliquaient du moins par sa situation politique, par ses ressentiments et par les services rendus à la cause commune. Il lui fallait également une frontière et des forteresses pour couvrir le grand-duché du Rhin. Dans
t On peut en voir le détail dans ses Hémoires déjà cités sur la seconde paiic de Paris,
ce but, elle ne demandait rien moins que les places de la Meuse, de la Moselle et de la Loire, et Thionville et Metz.
Enfin l'Autriche, moins généreuse encore et plus avide, s'efforçait de nous ravir le reste de la Lorraine et l'Alsace entière. Ces provinces avaient naguère appartenu à l'Allemagne, elles étaient encore allemandes de langage et de mœurs; enfin, elles pouvaient merveilleusement servir aux projets d'agrandissement et d'échanges de l'Autriche et de la Bavière. M. de Melternich épuisait toutes les finesses de cet esprit qui lui avait servi jadis à flatter Napoléon tout-puissant, pour obtenir la reprise de ces deux provinces de l'ancienne monarchie française; il demandait de plus que toutes les autres forteresses de nos frontières fussent démantelées. Il voulait enfin ^ nonseulement que la France payât tous les frais de la guerre, mais qu'elle fût soumise à un régime de police et d'administration exceptionnel, et qu'elle fût occupée pendant sept ans par une armée de cent cinquante mille hommes.
Les ministres anglais écoutaient, accueillaient môme toutes ces prétentions. Tout ce qui pouvait être nuisible à la France leur paraissait, sinon réalisable, au moins digne d'intérêt et d'un sérieux examen, pour en laisser subsister le plus possible.
Le mois de juillet s'était écoulé sans qu'aucune communication officielle relative aux conditions de la paix eût eu lieu vis-ô-vis des ministres français, et cela, en dépit des avances faites pour satisfaire les ressentiments ei les vœux de la coalition. Ni l'ordonnance de proscription du 24 juillet, ni les mesures promises pour l'abolition de la traite des noirs (mesure d'un intérêt pa rticulièrement anglais) , ni l'assentiment donné à l'œuvre h umiliante et pénible du licenciement^ n'avaient rompu
CAPITULATION DE PARIS. SOâ
ce silence menaçant. Mais M. de Talleyrand et ses collègues avaient acquis la certitude par des conversations intimes, par des indiscrétions commises soit à Paris, soit par des correspondances allemandes, qu'il se formait, au sein do la coalition même, une ligne plus particulièrement hostile; que dans les conférences mystérieuses qui se tenaient au grand bureau des alliés, les ministres d'Autriche et de Prusse soutenaient énergiquement la nécessité d'exiger des cessions territoriales, des garanties pécuniaires exorbitantes, une occupation militaire indéfinie.
Contre ces projets menaçants, M, de Talleyrand n'osait invoquer l'appui de la Russie, sachant l'empereur Alexandre personnellement mal disposé pour lui*. Il recourut d'abord à lord Wellington, celui des deux plénipotentiaires anglais sur lequel il croyait pouvoir le plus compter. Lord Wellington remit en effet une note dans laquelle il faisait, comme simple particulier^ quelques objections, quoique assez mollement, contre les inconvénients militaires et politiques des morcellements projetés» Mais le caractère tout personnel de celte communication en affaiblissait singulièrement la portée. L'autre plénipotentiaire anglais, lord Castelreagh, en rapport journalier avec les ministres de Prusse et d'Autriche, en butte aux obsessions constantes des ministres allemands et surtout de l'infatigable Gagern, était beaucoup plus près de s'entendre avec eux. Le danger grossissait à vue d'œil, quand M. de Talleyrand, ayant enfin pu se procurer, par le duc de Dalberg, son collègue, une preuve matérielle, positive, des projets formés contre la France, mit sous les yeux du Roi
^ Ce ressentiment tenait principalement à l'attitude prise pat M. de Talleyrand au congrès de Vienne.
la carte sur laquelle étaient figurés les retranchements proposés, carte dans laquelle l'Alsace, la Lorraine, une partie de la Champagne figuraient comme déjà séparées de la France.
Cette communication foudroyante réveilla Louis XVIIl de l'état d'accablement moral et physique dans lequel les difficultés et les angoisses de sa position l'avaient retenu jusque-là. Contre cette malveillance persistante, cet abus inique d'une victoire qu'on prétendait tourner contre luimême, la sagacité de ses ministres se trouvait en défaut. Un effort personnel, désespéré du monarque pouvait seul conjurer l'opprobre et la ruine de la France. Le Roi eut un moment la pensée de faire un appel énergique au sentiment national, de s'échapper de Paris, de se transporter à l'armée de la Loire. Plus jeune, il eût sans doute couru cette chance suprême, comme avait failli le faire, cent ans plus tôt, le grand roi son bisaïeul, dans le péril presque aussi grave dont la journée de Denain sauva la France. Mais la France de 1712 connaissait mieux Louis XIV que celle de 1815 ne connaissait Louis XVIII ; le péril était plus imminent, les chances d'une telle démarche plus incertaines. Louis XVIII le comprit, et jugea que sa ressource la plus assurée, la seule peut-être, était dans le caractère personnel de l'empereur Alexandre. Il lui fit demander une entrevue, à laquelle fut appelé aussi le généralissime anglais, et alors Louis XVIII, dont la parole et l'attitude furent cette fois vraiment royales, déclara qu'il ne pouvait accepter son rétablissement par les armes des alliés qu'à la condition de régner sur le royaume tel que ses ancêtres l'avaient possédé; que si l'on persistait à reprendre à la France autre chose que ses conquêtes révolutionnaires, il préférerait un nouvel exil à un trône avili,
et qu'il réclamait de nouveau l'hospitalité de l'Angleterre, II y avait dans ce langage de l'habileté et de la grandeur. C'était plus qu'un rappel énergique à la modération et à l'équité ; c'était une menace, la seule que le roi pût se permettre. Son départ laissait le champ libre aux efforts suprêmes du désespoir de la nation et de l'armée française, et pouvait changer le triomphe de la coalition en un immense désastre.
Cette démarche doit faire pardonner bien des fautes à son royal auteur. Elle réussit, elle émut notre ennemi le plus généreux; elle épouvanta les autres. L'empereur Alexandre donna au roi l'assurance formelle qu'il ne souffrirait pas que la France fût ainsi démembrée, et dès le lendemain (28 juillet) le mémorandum du plénipotentiaire russe, M. Capodistrias, fut communiqué aux ministres des autres grandes puissances. Ce document important fixait l'ouverture de la paix définitive et en déterminait d'avance les bases. Ce fut donc à la Russie, nous ne devons jamais l'oublier, que la France dut de sortir d'une incertitude pire que tous les maux.
Le mémoire de M. Capodistrias est le document le plus habile et en même temps le plus modéré que la diplomatie de la coalition de 1815 ait produit. Sans doute, il ne faut pas y chercher même l'ombre d'un sentiment de justice ou de ménagement à l'égard de Napoléon, mais au moins le négociateur russe osait signaler aux autres puissances le danger d'abuser de la victoire ; il osait reconnaître loyalement que. Napoléon une fois écarté, les puissances alliées s'étaient d'avance ôté le droit, par leurs proclamations solennelles, de traiter la France en pays ennemi, d'exercer sur elle le droit de conquête ; que si, d'après l'attitude prise par la majorité de la nation lors
sot HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
des derniers événements, il était loisible et prudent de lui demander des garanties, il importait à Thonneur de la coalition, à la sécurité môme de l'avenir européen, de mettre une certaine réserve dans le choix de ces garanties.
M. Capodistrias, fidèle interprète des généreux sentiments de son souverain, se prononçait nettement contre toute proposition de démembrement ou de cession de territoire, de démolition de places fortes ou d'anéantissement du matériel militaire français. Il penchait pour une combinaison de garanties mixtes, à la fois morales et réelles.
Dans ce but il proposait : 1" de renouveler les stipulations du traité du 25 mars, excluant à perpétuité Napoléon et sa famille; 2* de concerter avec le gouvernement actuel de la France un système d'occupation militaire temporaire, dont la durée plus ou moins longue serait réglée sur le degré de stabilité du nouveau gouvernement français; 3? de demander à la France une contribution destinée à subvenir aux frais de la guerre et aux dépenses d'armement de places fortes dans les États limitrophes. Enfin, il insistait énergiquement sur la nécessité de mettre fin à cet état d'incertitude, qui devenait pour la France une souffrance intolérable, et pour l'Europe entière un danger. Il demandait donc, pour conclure, que les autres puissances s'expliquassent sans délai et catégoriquement sur leurs prétentions : qu'on entamât à ce sujet, avec le gouvernement de Louis XVIII, une négociation formelle, qui deviendrait l'objet d'un traité général et définitif.
Tout n'était pas parfait, assurément, dans ces combinaisons, tout n'était pas infaillible dans les raisonnements du diplomate russe, et l'avenir réservait un énergique démenti à cette politique qui n'admettait de
0APITUT4ATrON DE PARIS. 800
stabilité en France qu'avec les Bourbons, et faisait figurer au premier rang l'exclusion à perpétuité de la dynastie napoléonienne parmi les conditions de l'équilibre européen. Néanmoins, en tenant compte des circonstances et dés passions de ce temps-l?i, il est juste de reconnaître que l'enipereur Alexandre, en engageant la négociation dans ces termes, se montrait aussi équitable, aussi modéré qu'il lui était alors permis de l'être à lui-même, et les conditions indiquées dans le mémoire que nous venons d'analyser étaient moins rigoureuses que les conditions déflnitives de la paix de Paris, conditions que la France dut subir » grâce aux efforts d'ennemis moins généreux que les Russes.
L'attitude de la Russie désappointa fort les ministres des petits États allemands, qui en étaient déjà à se quereller pour le partage de nos départements de l'Est. « Décidément, te cher empereur Alexandre est contre nous, » écrivait M. de Gagern à sa cour. La conduite de ce souverain fut l'objet d'interprétations plus que hasardeuses et de critiques acerbes. Nous citerons à ce sujet une lettre curieuse de l'un des plénipotentiaires prussiens, savant illustre dont le nom est devenu aussi populaire en France que dans son propre pays, bien qu'il l'ait trop bien servi peut-être à nos dépens en 1815.
Vers la fin d'août, M. de Humboldt, qui n'avait guère alors le loisir de songer aux excursions scientifiques et au cosmos j écrivait ceci au prince régent d'Angleterre : « La générosité de la Russie s'explique par des vues politiques ; elle cajole la France pour l'éloigner de l'Autriche, et loin de prouver, par le fait, l'intérêt qu'elle affecte de prendre au bien-être de l'Allemagne, il paraît, au contraire, qu'elle ne serait pas fâchée de la voir dans un état de faiblesse qui l'empêchât d'être d'aucun poids dans la balance politique de l'Europe. Un des négociateurs russes, vivement attaqué ces jours-ci, sur la nécessité de garantir l'Allemagne contre les invasions françaises, en privant la France de moyens d'agression, et interpellé de s'employer auprès de l'Empereur son maître, pour le porter
'à appuyer les cours qui demandent encore à la France la cession des places fortes qui menacent ses voisins, ou de donner à ceux-ci plus de moyens de résistance, répondit ingénuement, qu'il n'était pas de la politique de la Russie de donner à l'Allemagne des frontières assurées contre la France, en cas d'invasion. »
Cette lettre fait comprendre, mieux que tout ce que nous pourrions dire, la résistance énergique qu'opposèrent les ministres prussiens aux vues plus modérées de la Russie. C'était toujours l'intérêt de l'Allemagne et son indépendance qu'ils affectaient de défendre. Mais, en réalité, ils agissaient plutôt dans l'intérêt exclusif de la Prusse; c'était son territoire si découpé, si décousu, qu'ils auraient voulu régulariser et accroître à nos dépens. Volontiers ils auraient porté les frontières de l'Allemagne sur les revers de la forêt d'Argonne et sur la Marne. Mais, après tout. Ton ne saurait trop le répéter, la Prusse était, de toutes les puissances, la plus excusable, et dans sa rancune même, et dans ses désirs d'indemnité.
Nous avons déjà signalé l'activité, si hostile à la France, du baron de Gagern. Il défendit avec une certaine habileté la cause des cessions territoriales, dans une longue note en forme d'ObservcUions, que nous avons citée in extenso à la suite de ce précis, avec les mémoires russe et autrichien. M. de Gagern s'attachait d'abord à établir que Napoléon avait réellement été, même en 1815, l'homme de la nation française, ou du moins de sa très-grande majorité ; puis, partant de ce principe, il concluait qu'on ne pouvait trop sévèrement nous punir d'un si grand crime; qu'au surplus le caractère de la nation française était tel, que ses voisins auraient toujours maille à partir tôt ou tard avec elle ; qu'ainsi le droit et le devoir
3011 HISIOIRE DE LA DERNJÈAH
des ministres allemands étalent de profiter de l'occasion pour affaiblir le plus possible cet ennemi irréconciliable, etc. Ces observations furent le manifeste et l'effort suprême du parti le plus violent. Mais, malgré les efforts de M. de Gagem, la question de la Lorraine et de l'Alsace était déjà résolue en faveur de la France.
Dans le courant du mois d'août, M. de Metternich présenta également son mémorandum. Tune des pièces capitales de la négociation. La modération qu'on remarque tout d'abord dans la forme de ce document n'était qu'un piège, et la haine franche du diplomate hollandais, s' emportant à des récriminations outrées, h des demandes extravagantes, était moins à craindre pour nous que la haine cauteleuse du diplomate autrichien, attentif à ne pas se compromettre par des prétentions exagérées, à n'affaiblir et n'humilier la France que dans les limites du possible.
Il semblait donc tout d'abord enchérir encore sur les dispositions récemment manifestées par la Russie, protestant contre toute idée d'envahissement, de conquête, comme attentatoire aux traités, contraire aux déclarations antérieures, etc. Après ce préambule trop rassurant, M. de Metternich travaillait à regagner le plus possible du terrain perdu. Abordant la question des garanties nouvelles que l'Europe était désormais en droit d'exiger, il faisait figurer parmi ces garanties, indépendamment des indemnités et de l'occupation militaire, Vahandon des points offensif s que le traité du 31 mai 1815 avait laissés à la France, ce qui impliquait à la fois et la perte de quelques fractions de territoire avancées, et la cession ou la démolition de toute la première ligne de nos places fortifiées sur les frontières du Nord et de l'EsUM. de
Metternich ne faisait pas même grâce h Strasbourg!
Ces insinuations malveillantes exercèrent une grande influence sur les arrangements définitifs. M. de Metternich réussit à convaincre la Russie qu'il était nécessaire de donner au moins une satisfaction partielle aux ran^ cunes de rAllemagne. Les bases de la paix furent ainsi réglées par une sorte de compromis, dnns lequel l'Autriche et la Prusse firent valoir, comme un grand sacrifice et un témoignage irréfragable de modération, l'abandon des droits sur TAIsaôe et la Lorraine.
Enfin, le 16 septembre, les ministres français reçurent la première communication officielle des bases d'arrangement proposées. En voici l'énoncé textuel * :
1* Confirmation du traité de paix dans celles de ses dispositions qui ne seront pas modifiées par le nouveau traité.
2* On redemandait à la France, à titre de rectificationg de frontières j les territoires de Condé, Philippeville, Marienbourg, Givet, Charlemont, Sarrelouis et Landau, la Savoie, les forts de Joux et de l'Écluse.
â"* Démolition des fortifications d'fluningue, avec l'engagement de ne jamais les rétablir.
4* Une contribution de 600 millions, à titre d'indemnité pour les frais de la guerre.
5*" Le payement d'une autre somme de 200 millions pour couvrir une partie des dépenses consacrées à la construction de nouvelles places fortes dans les pays limitrophes de la France.
ô** L'occupation pendant sept ans d'une ligne militaire le long des frontières du Nord et de l'Est (dix-huit places
^ D*après une copie prise aux archives des affaires étrangères.
fortes désignées), par une armée de cent cinquante mille hommes, laquelle sera entretenue aux frais de la France.
Ces bases d'arrangement étaient plus rigoureuses qu'on n'aurait pu le prévoir, d'après les indications sommaires du mémoire russe, qui, loin d* admettre même éventuellement la cession ni la démolition d'aucune place, ne mettait en avant l'exigence d'une contribution considérable, que « comme moyen de concilier la conservcUion de l'in» tégrité territoriale de la France avec ce qu'elle devait à la sûreté et à la tranquillité générales: • Sur cette indication, les ministres de Louis XVIII avaient dû penser qu'on en serait quitte pour une indemnité et une occupation temporaire ; et on leur demandait, non pas seulement l'indemnité plus coûteuse, r>occupation plus longue, plus lourde, qu'ils n'avaient prévu, mais des cessions de places et de cantons entiers, dont plusieurs appartenaient à l'ancien royaume de France! Enfin, et comme si l'on eût voulu combler la mesure, on communiquait à la fois aux ministres français et ces conditions si rigoureuses, et les réclamations de tableaux et d'objets d'art, manœuvre insidieuse qui semblait calculée pour mettre en défaut le gouvernement français, et l'amener à céder sur la question des tableaux, dans l'espoir d'obtenir quelque adoucissement aux conditions de la paix *.
Ce fut donc pour le Roi et ses ministres une double et amère déconvenue d'avoir à subir tout à la fois et la spoliation des musées, et des exigences territoriales moins effrayantes sans doute que les premières, mais cette fois
^ Ce calcul, s'il a existé, était du moins parfaitement étranger à la Russie qui, comme on Ta vu plus haut, protesta centre les exigences spoliatrices de ses alliés.
concertées, élaborées d'un commun accord entre les vainqueurs, et qui semblaient irrévocables. Cependant M. de Talleyrand et ses collègues ne perdirent pas courage; ils répondirent à la communication alarmante qui venait de leur être faite, par une longue note due à la plume habile de M. de la Besnardière. Dans cette note, on s'attachait à établir que des demandes de cession de territoires, faites en conséquence de la dernière guerre, au souverain légitime de la France, à celui que les alliés n'avaient cessé de considérer et de traiter comme tel, n'avaient aucune raison d'être, car elles n'auraient pu dériver que du droit de conquête. Or, « il ne peut y avoir de conquête hors l'état de guerre, et comme on ne peut prendre à qui n'a rien, on ne peut conquérir que sur qui possède ; d'où il suit que, pour qu'il puisse y avoir conquête, il faut qu'il y ait guerre de l'occupant au possesseur, c'est-à-dire au souveraitij droit de possession et souveraineté sur un pays étant choses inséparables ou plutôt identiques. » Les alliés, d'après ce raisonnement, n'avaient pas fait la guerre à la France, mais contre un certain nombre de Français; « l'objet et l'effet d'une pareille guerre était, non de conquérir ^ mais de recouvrer pour celui que les alliés considéraient comme le possesseur légitime. » Le Roi, d'ailleurs, avait coopéré au triomphe des alliés; les royalistes de l'Est et du Midi, et même les prétendues autorités qui s'étaient prononcées contre l'usurpateur après Waterloo, avaient été pour la coalition des aucdliaires très-sérieux et très-utiles.
La note française faisait ressortir les graves inconvénients de toute exigence territoriale, comme contraire à l'équilibre européen, aux déclarations formelles et réitérées des alliés, comme nuisible à l'autorité même et à
l'action salutaire et réparatrice du gouvernement royal. Néanmoins, s*il fallait absolument se résigner à quelques sacrifices de ce genre» le Roi n'en voulait admettre que sur ce qui n était pas Vancienne France. Il consentait au payement d'une indepfinité raisonnable, à une occupation provisoire par \j(n nombre de troupes, et pour un temps à déterminer, mais en rejetant bien loin l'idée de la prolonger pendant sept ans.
< Si ces bases n'étaient pas adoptées, les soussignés n'étaient pas autorisés à en entendre et à en proposer d'autres. »
Ce langage était habile, et fit quelque impression sur les plénipotentiaire^ anglais et russes. Néanmoins, Tinsistance de ceux d'Autriche et de Prusse, les sollicitations incessantes des ministres des États secondaires, neutralisèrent l'effet de la note française. On décida dQ maintenir la légitimité des exigences territoriales, qu elles pqrtassent pu non sur ce qui avait fait partie du territoire de l'ancienne France. La persistance à repoi^s^er cette distinction s'expliquait surtout par l'influence autrichienne. Parmi les villes convoitées figuraient au premier rang celles de Sarrelouiâ et de (jarf(lau. C'était surtout l'Autriche qui avait un in^périeux besoin de pes villes et des territoires adjacents, non pour s'en emparer elle-même, mais pour les faire attribuer à la Bavière à titre de compensation, pour le Tyrol que l'Autricl^e voulait reprendre. On sait que le Tyro|, apciepqe possession autrichienne, avait été annexé par l'empereuf Napoléon au royaump de Payjère, quil av^if cr^l On sait aussi, e^ il n'est pqut-être pas iqutile de le rappeler ^ eeu]i; qui l'ont oublié, que le ça^jnet de ftfunich, dont {a défection eq i8i5 fut une des grandes causes (]u désastre de Leipzig, avait obtenu,
pour prix de cette défection, la garantie de l'intégralité de ses États par la coalition. Ainsi la Bavière conservait, en vertu de sa trahison, une province qu'elle devait à la munificence de celui-là même qu'elle avait trahi, ou du moins ne pouvait en être dépossédée que moyennant indemnité. L'assiette de cette indemnité avait donné lieu à de vives et interminables discussions au congrès de Vienne. Au mois d'août 1815, M. de Metternich trouvait enfin, grâce à la victoire des Prussiens et des Anglais, la solution de ce difficile problème, et complétait l'indemnité bavaroise par un lambeau de l'ancien territoire du royaume de France!
Dans leur réponse à la note française, les plénipotentiaires alliés s'attachaient à décliner la qualification de conqpête pour les cessions qu'ils persistaient à réclamer. Ils affirmaient que le rétablissement de l'ordre et l'afTermissement de l'autorité royale en France n'avaient jamais cessé d'être le but principal de la coalition ; affirmation difficile à soutenir en présence de ce qui se passait en France depuis le rétablissement du Roi. Nous préférons à ces assurances mensongères, et qui ne pouvaient plus abuser personne, la franche hostilité de M. de Gagern, Celui-là ne cessait de répéter que la majorité de la nation française s' étant ralliée à Napoléon, le but principal de la coalition devait être de la châtier de- ce crimCy de la mettre le plus longtemps possible hors d'état de nuire, et que les intérêts du gouvernement royal n'étaient plus pour l'Europe qu'un objet secondaire.
Les plénipotentiaires alliés établissaient ensuite que dans la situation présente, l'Europe, armée et victorieuse, avait droit d'exiger de la France : 1^ une satisfaction pour les pertes et sacrifices passés; 2" une garantie suffis
santé pour la sûreté des pays voisins. C'était à titre, non de conquête, mais de supplément de cette garantie, supplément auquel la France ne pouvait se refuser après ce qui s'était passé en 1815, qu'ils persistaient à demander quelques cessions de points enclavés, ou faisant considérablement saillie sur les États limitrophes.
Le but de cette demande était uniquement d'assurer la sécurité future de ces États.
Enfin ils se prononçaient énergiquement 'contre la distinction que la note française avait tenté de maintenir entre les territoires ayant fait ou non partie de l'ancien royaume. Dans toute cette conclusion on reconnaissait l'inspiration énergiquement malveillante de l'Autriche. « 11 est impossible, disait-on, de supposer que MM. les plénipotentiaires français voudraient reproduire, dans les transactions actuelles, la doctrine de la prétendue inviolabilité du territoire français *. Ils savent trop bien que cette doctrine, mise en avant par les chefs et par les apôtres du système révolutionnaire, formait un des chapitres les plus choquants du code arbitraire qu'ils voulaient imposer à l'Europe. Ce serait complètement détruire toute idée d'égalité et de réciprocité entre les puissances, que d'ériger en principe que la France a pu sans difficulté étendre ses dimensions, acquérir des provinces, les réunir à son territoire par des conquêtes ou par des traités, tandis qu'elle jouirait seule du privilège de ne jamais rien perdre de ses anciennes possessions, ni par les malheurs de la guerre, ni par les arrangements politiques qui en résulteraient. »
* Ce principe avait été soutenu énergiquement à ChâtiHon en 1814, par le négociateur français. (Gaulai ncourt.)
Pour se rendre un compte exact de la situation des choses à cette époque (22 septembre 1815), il ne faut pas oublier que la demande de 800 millions, pour la contribution de guerre, n'était présentée alors que comme applicable aux frais de la dernière campagne ; que toutes les autres puissances, sauf la Russie^ prétendaient en outre être indemnisées des dommages causés par les invasions et occupations françaises depuis 1792, et que le chiffre de ces réclamations complémentaires dépassait déjà 700 millions. L'Autriche, à elle seule, figurait dans ce total pour 189 milHons. Le tout, sans préjudice de la liquidation des créances de particuliers étrangers, déjà arrêtée en principe dès 1814, et qu'on allait sans doute poursuivre avec une rigueur plus grande.
Tout ceci était une paraphrase du vœ victis! On n'avait eu garde de manifester de telles exigences ni après Waterloo, ni après l'abdication, ni même immédiatement après la capitulation de Paris. On avait attendu, pour parler enfin à cœur ouvert, le débordement d'un million de soldats sur notre territoire, le licenciement et la dispersion de nos deniiers défenseurs; on avait attendu surtout la captivité et l'éloignement de Napoléon I
810 HtStOiRE DE LA 0ER]<fIÊRE
Trois jours après la remise de cette note des alliés, M. de Tolleyrand et ses collègues donnèrent leur démission, qui fut acceptée par le roi. Les causes de cette retraite de M. de Tel leyrand étaient complexes; elles tenaient à la fois, et aux vives répugnances manifestées par les royalistes ullrà contre les antécédents révolutionnaires de l'exévêque d'Autun, et à Tespérance d'obtenir, par l'entremise d'Uti négociateur personnellement agréable à la Russie, quelque adoucissement aux conditions rigoureuses dont on était menacé. On a quelque raison de croire que M. de Talleyrand se vil, sans trop de déplaisir* dispensé de continuer cette pénible discussion, et surtout de concourir à la sanction d'un arrangement à la fois désastreux et humiliant pour la France. Cette abstention, plus ou moins volontaire, lui réservait la possibilité d'un nouveau rôle politique, dans l'éventualité d'un changement de» dynastie.
Le choix de son successeur était, à bien des égards, le meilleur que Louis XVIII pût faire. Complètement étranger au passé révolutionnaire, au système impérial, ayant toujours, conservé dans l'exil des sentiments français, porteur d'un de ces noms si glorieux dans notre histoire, que la France nouvelle élaif bien forcée de les connaître, M. le duc de Richelieu était de plus personnellement agréable à l'empereur Alexandre, qu'il avait utilement servi dans
CAPITULATION DE PABIS. Mi
des circohstances diffldies. Les instances du nouveau ministre ranimèrent Tintéfêt quelque peu refroidi de l'empereur Alexandre pour le roi de France, et obtinreht successivement ainsi divers allégements aux énormes sacrifices qui nous étaient imposés.
Une conférence eut lieu lô 2 octobre. Voici quel était, à Tissue de cette conférence, l'état de la négociation, d'après un aperçu de la main de M. de Richelieu luimême, que nous transcrivons littéralement :
• Les alliés exigeaient d'abord la cession de Gondé^ Givet et Gharlemont, Philippeville et Marienbourg, Sarrelouis^ Landau, la démolition d'Huningue, la cession du fort de Joux et de celui de l'Écluse à la Suisse; — douze places de sûreté; — l'occupation de la frontière française pendant sept ans: — une contribution de 600 millions; — plus, 200 millions pour construction de places de guerre.
» Voici l'état actuel.
» Us ont renoncé à leurs prétentions sur Gondé, Givet, Gharlemont, le fort de Joux et celui de l'Écluse. Us exigent Landau et Sarrelouis coihme cession absolue; Philippeville et Marienbourg comme rectification de frontières ou désencla^em^t de l^rriloire^ nouvelle expression commode pour éviter de prononcer le mot de conquête.
• Le temps de l'occupation est limité à cinq ans^ comme
maximum, pouvant se réduire à trois.
iOn est tombé d'accord sur ce qui précède.
» D'après une évaluation sommaire jointe à cet aperçu.
les derniers événements allaient coûter encore à la France une somme de 1,736 millions, ainsi répartie, d'après les explications des alliés :
i Somme accordée pour frais d'équipement de leurs armées 186 *
» Sommeconvenue pour faire rentrer le Roi en possession du gouvernement dans les pays occupés par ces armées 50
i Contribution de guerre (y compris la constructfon des places) 800
» Frais des armées alliées à raison de 100 millions par mois, pour quatre mois. . . • 400
Entretien de l'armée alliée pendant trois
ans (occupation) • • 350
• Total. . . . 1,736 »
Telles étaient les prétentions, déjà adoucies ^ qu'on faisait figurer, pour ainsi dire , en premier plan, comme choses urgentes et indiscutables. En seconde ligne venaient les réclamations des puissances continentales pour
1 Cet article, et les deux autres en italique, ont été changés dans Tarrangement définitif.
les dommages à elles causés par la France de 1792 à 1815, réclamations s'élevant, en demande, à 737 raillions; puis enfin les indemnités réclamées, pendant la même période, par les sujets des différents gouvernements qui avaient été en guerre avec la France. Les principes de cette dernière liquidation avaient été convenus, des commissions mixtes nommées dès 181/i ; mais les événements avaient forcément ajourné ce travail, et au moment des négociations de la seconde paix de Paris, rien n'avait encore été payé, le chiffre total des demandes n'était même pas arrêté. Mais on en connaissait déjà pour plm d'un milliard, et il était à penser que les événements de 1815 allaient encore en faire surgir d'autres!
En présence d'une telle situation, plus d'une fois le courage rpanqua à M. de Richelieu ; les instances suppliantes du Roi purent seules le déterminer à demeurer sur la brèche. Là encore, nous devons le dire, l'intervention amiable de la Russie ne nous fit pas défaut. Peut-être aussi craignit-on encore une fois de réduire la France au désespoir. La Russie, qui n'avait réclamé aucunelndemnité pour les guerres antérieures à la coalition, décida les autres puissances à suivre ^oa exemple.
On fit aussi disparaître la réclamation vraiment dérisoire d'une indemnité de 400 millions pour le séjour des armées alliées en France depuis l'invasion. En présence des rapports impartiaux et authentiques qui arrivaient' de toutes parts, les ministres de la coalition durent reconnaître que les déprédations et les violences de tout genre commises par ces troupes sur notre territoire étaient tout droit, tout prétexte à une nouvelle réclamation d'indemnité. Enfin, les sommes demandées d'abord en particulier pour les frais d'équipement et la remise
3ia HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
dfes t)laces et territoires envahis (voir Tétai ci-dessus), sfe confondirent avec la contribution de guerre, qui finalement fut elle-même diminuée de 100 millions. Le mérite de ces adoucissemehtS appartient surtout ô l'influence russe, fiouvent et efBcdcetrietit invoquée par le duc de Richelieu, et aussi à une absence plus ou tnoins volontaire de M. de Metternich, qui craignait encore de paraître trop favorable à la France I
Pehdant les mois d'octobre et de novetnbre, les bases de la pacification furent enfin définitivement posées et arrêtées dans diverses conférences. La France dut consentir à la cession de Marienbourg, de Philippeville, de Landau, de Sarrelouis et de la partie du département du Mont-Blanc qui lui avait été laissée en 1814. La population totale du territoire retranché h'excédait pas beaucoup 500,000 âmes. C'était matériellement peu de chose en comparaison de l'Alsace et de la Lorraine, si gravement menacées dîihs les deux mqis {)rêcédents ; moralement, c'était trop enicore, surtout quand oh pense qu'une partie importaiite de ces cessions devait profiter à un État comblé des bienfaits de la France impériale, et dont la défection avait été l'une des grandes causes de nos malheurs ! Le sacrifice le plus pénible, à tous les points de vue, était celui de Sarrelouis, ville fondée par Louis XIV, ville si éminemment française, qui depuis moins d'un siècle avait doté la France de deux généraux de premier ordre (Ney et Grenier) et d'une foule d'officiers et d'administrateurs distingués. Ce fut aussi une clause bien dure, que la démolition de ces fortifications d'Huningûe, doht l'héroïque défense avait jeté un si vif reflet de gloire sur nos malheurs!
Le 13 octobre, on minuta dés basesd'arrangemeiitspécu-
niaires, qui ont été modifiées depuis. Il fut aussi question de la liquidation des créances privées, qui devait faire le sujet d'une convention spéciale. On résolut enfin, sur là demande pressante du plénipotentiaire français, d'accélérer autant que possible l'évacuation du territoire par toutes les troupes étrangères qui ne devaient pas faire partie du corps d'observation temporaire.
L'organisation définitive de ce corps d'occupation fut réglée dans la conférence du 22 octobre. Toutes les indications en sont relatées dans le traité dont nous avons cité intégralement le texte à la fin de ce volurne. Nous pouvons donc nous épargner des répétitions pénibles. Cette occupa tiori, concédée pour cinq ans, pouvait être réduite à trois, si l'état de la France était jugé suffisamment rassurant. Dès la seconde année, ërt effet, l'armée d'occupation fut diminuée de trente à trente-cinq mille hommes ; à la fin de la troisième année, la France en fut complètement débarrassée. Les charges de bette occupation, évaluées définitivement à 150 millions de francs par an (tant en nature qu'en numéraire), se trouvèrent ainsi allégées proportionnellement. Cette occupation avait plutôt aigri que calmé les esprits; ce fut un acte de sage politique de l'abréger, ne pas l'exiger eût été plus sage encore.
Le protocole de la conférence du 3 novembre régla le partage des cessions territoriales consenties par la Frahcè, entre les Pays-Bas, la Prusse, la Bavière, la Suisse, et enfin la Sardaigne (pour la Savoie française). Plusietirsde ces assignations de territoire furent remaniées, par suite de rétrocessions ou d'échanges ultérieurs. L'arrangement de la Bavière et de l'Autriche fut de tous le t>lus diflteile à conclure ; cette puissance hé trouvait pas, dans le ter-
ritoîre qu'on lui proposait ou qu'on lui imposait sur la frontière française, en échange du Tyrol; cette contiguité de possessions qui lui avait été garantie en 1813 par le traité de Ried, pour l'engager à se déclarer contre la France. Il s'ensuivit de nombreuses difiScultés, qui ne furent terminées qu'en 1816.
Le 6 novembre, on arrêta la répartition de la contribution de guerre, décidément fixée à 700 millions. Elle fut divisée en deux grandes masses, l'une destinée à la construction des forteresses sur la frontière de Flandre, du Rhin et des Alpes, l'autre exigée à titre d'indemnité. Comme on devait s'y attendre, les quatre grandes puissances se firent la part du lion dans cette indemnité, dont le chiffre s'élevait encore à 562 millions et demi; sur ce total, chacune s'attribua d'abord 100 millions; il fut alloué en sus 25 millions à l'Angleterre et autant à la Prusse, à raison de ce que leurs armées avaient supporté le principal poids de la guerre, et pris Paris. L'Espagne et le Portugal, qui avaient souffert assurément autant et plus que toute autre puissance, n'obtinrent ensemble qu'une maigre indemnité de 7 millions ; la Suisse, 3; le Danemark, 2 et demi. Enfin, l'excédant de l'indemnité, formant juste 100 millions, fut réparti entre tous les autres États qui avaient accédé à la coalition, dans la proportion de leurs contingents, ce qui donnait un total d'environ 425 francs par tête. La répartition se fit sur cette base entre tous ces États, grands et petits, depuis la Bavière, qui avait fourni 60,000 hommes, et qui reçut 25 millions et demi, jusqu'à la principauté de Lichtenstein, qui avait fourni 100 hommes et reçut 42., 500 francs. Il est bien à remarquer que la Sardaigne figurait nominalement dans cette répartition pour
un peu plus de 6 millions, et les Pays-Bas pour un peu plus de 21 millions. Mais ces deux puissances étaient censées trouver, l'une dans l'acquisition de la Savoie, l'autre dans celle des différents districts détachés de la France à son profit, une compensation sufTisante à leurs efforts,et on les obligea de renoncer à leur part d'indemnité au profit de l'Autriche et de la Prusse. L'Autriche, qui avait à peine combattu dans cette dernière guerre, eut ainsi à elle seule une part de près de cent huit millions dans la rançon de la France. Mais aussi l'Autriche était tacitement investie d'une mission de haute confiance ; elle avait sa part de responsabilité dans l'exécution de cette clause de haine et de terreur que nous retrouvons à chaque page des traités de 1815, l'exclusion à perpétuité de Napoléon et de sa famille. Certes, l'Autriche a consciencieusement rempli sa tâche, et les geôliers de Schœnbrunn n'ont rien à envier à ceux de Sainte-Hélène ! Toutes ces œuvres de ténèbres, à quoi ont-elles servi?...
Il fallait en finir! Après de longues et cruelles discussions, dont la dernière dura presque un jour et une nuit sans désemparer, après avoir offert encore plus d'une fois sa démission à. Louis XVIll, le duc de Richelieu signa, le 21 novembre, à deux heures du matin, le traité de paix que nous donnons plus bas in extenso^ et quatre conventions accessoires qui exposaient en détail les stipulations principales que le traité n'avait pu qu'indiquer sommairement. La première réglait le mode de payement de l'indemnité; la seconde l'occupation militaire; la troisième était relative à la liquidation des créances particulières autres que celles des Anglais; la quatrième, conclue avec l'Angleterre seules à cette liquidation exceptionnellement onéreuse des créances anglaises, dont le
^f Ht8T0tR( DE LA DERNIER^
gouvernement britannique ' maintenait l^intégralité, .nonobstant les décrets de réduction qui, pendant la Bévolution, avaient frappé les valeur^ dont les Anglais étaient porteurs *.
Le même jour (20 novembre) les quatre puissances coalisées signèrent un nouveau trqité d'alliance confirmatif des- précédents, et ayant pour but d'assurer l'exécution des traités de 181i et de 1815 avec la France, et des actes du congrus de Vienne. Ce dernier traité fut immédiatement communiqué h la France par une note officielle, dont la forme modérée contrastait étrangement avec la plupart des stipulations auxquelles elle se réfère. Les plénipotentiaires de la coalition semblaient y mettre les arrangements politiques de 4815 et la paix du monde sous le patronage des institutions constitutionnelles de la France, comme si la jouissance de ces -institutions, dont la nation française n'était d'ailleurs aucunement redevable aux alliés, eût été un palliatif suffisant pour toutes les
* Cette double liquidation fut terminée en 1818 par deux nouvelles eoDventions, signées de même par le duc de Richelieu, l'une avec les ministres des grandes puissances signataires de la paix de Paris, l'autre avec l'Angleterre seule. D'après les conventions du 20 novembre 1815, la France avait dû s'obliger à inscrire immédiatement sur le grand'livre de sa dette publique deux inscriptions de rentes 5 pour 100 de 3 millions et demi chacune: l'une pour garantie de la dette continen- ^le ; l'autre pour garantie de la dette anglaise. Ces rentes furent ensuite employées en déduction, et la France acheva de liquider sa dette continentale par l'inscription d'une nouvelle rente de 12 millions 40,000 francs, et sa dette anglaise par l'inscription d'une rente complémentaire de 3 millions. Ainsi cette liquidation nous a coûté en tout dix-neuf millions quarante mille francs de rente (au capital total de plus de 506 millions, d après les cours aux deux époques). 11 est vrai que la seule commission continentale avait eu à examiner des réclamations qui s'élevaient après de 1,900 millions 1
GAPITtlLATtON DE PARtS. 3i«
souffrances et les humiliations dont elle avait été abreuvée •.
Il nous serq toujours bien difTicila à nous, Français, d'apprécier de sang-froid la politique des alliés en 1815. Toutefois nous croyons, en notre âme et conscience, qu'abstraction faite de tout préjugé national ou dynastique, un examen calme et impartial de cette politique doit aboutir à un blâme sévère. Ligués contre un seul peuple, les dictateurs de la coalition n'osent encore so fier pleinement à l'énorme supériorité de leurs forces militaires; ils recourent sans scrupule à des protestations, à des promesses fallacieuses, pour détacher la nation française de son chef si redouté. Pas de franchise dans la lutte, pas de modération dans la victoire, pas même d'égards pour leurs propres. alliés; que sera-ce donc pour les vaincus? S'ils mettent enfin un terme à leurs exigences impitoyables, ce n'est pas par un retour tardif d'équité, c'est qu'ils n'osent pas aller plus loin ; c'est qu'ils craignent, de la part de la France, un suprâme élan de désespoir qui remettrait tout en question.
Toutefois, nous devons rappeler ici une distinction déjà précédemment indiquée. Parmi les grandes puissances, la Russie,, dont les griefs n'étaient pas les moindres, fit preuve de quelque retenue et de quelque dignité. L'Autriche se montra, par-dessus toutes les autres, égoïste, avide et impitoyable.
* Nous avons également cité, à la fin de ce volome, ce dernier traité de 1815 et la note des plénipotentiaires au duc de Richelieu. La stipulation la plus curieuse de ce dernier pacte de coalition est l'article 5, par lequel les puissances contractantes s'engageaient à maintenir perpétuellement, et, au besoin, avec toutes leurs forces, l'exclusion de Napoléon et de sa famille du pouvoir suprême en France.
En énumérant les conventions diplomatiques de 1815, nous avons omis celle du 2 août, qui réglait le sort de l'Empereur, et réitérait, pour la centième fois, la sentence d'exclusion à perpétuité de Bonaparte, de ses enfants et de sa famille, etc. L'avenir réservait de cruels démentis à la fausse sagesse des oracles politiques de 1815. Pour la consolation de la France outragée, Dieu a prolongé la vie de quelques-uns des grands auteurs de nos maux. Le duc de Wellington, signataire de la capitulation de Paris, de la convention du 2 août, du traité du 20 novembre, a vu la restauration de cette dynastie napoléonienne, à tout jamais proscrite. A Vienne, la déception a été plus profonde encore, le châtiment mieux mérité et aussi plus sévère. M. de Metternich semble avoir attendu, pour mourir, l'écroulement de son œuvre politique, l'anéantissement de sa prétendue gloire. Les nouvelles de nos premières victoires en Italie, de l'entrée de Napoléon llï à Milan, ont été autant de supplices infligés aux derniers moments de cet irréconciliable ennemi *.
* Ces dernières lignes ont été imprimées peu de jours avant le dénouement de celte courte et mémorable campagne. L'hérQïsme de nos soldats, les talents et l'habile magnanimité de leur illustre chef ont justifié' et dépassé toutes nos prévisions. Grâce à Napoléon III, notre revanche est désormais complète, plus que complète, du moins au point de vue le plus essentiel, celui de l'honneur national!
Juillet 1859.