GARANTIES RÉELLES
On commence par l'examen des garanties de ce genre. Elles pourraient consister dans les suivantes :
A. Resserrer les limites assignées à la France par le traité de Paris.
CAPITIjLATION de paris. 835
B. Lui enlever la ligne de défense qui garantit ses frontières, ou en détruire les fortifications.
G. La priver de tout le matériel de son état militaire et en détruire les sources.
D. Frapper la nation d'une forte contribution pécuniaire, qui la mette pour longtemps dans l'impossibilité de se relever de la crise actuelle.
Les puissances alliées, en prenant les armes contre Bonaparte et ses adhérents, n'ont point considéré la France comme un pays ennemi.
Maintenant qu'elles occupent le royaume de la France, elles ne peuvent donc y exercer le droit de conquête.
Le motif de la guerre a été le maintien du traité de Paris, comme base des stipulations du congrès de Vienne. La fin de la guerre ne saurait donc exiger la modification du traité de Paris, et celles qui s'ensuivront nécessairement pour toutes les transactions subséquentes.
Gonséquemment, si les puissances alliées devaient, dans les circoustances, exercer en France le droit de conquête, il faudrait nécessairement qu'un nouveau traité déterminât au préalable les motifs de ce changement de système et en fixât les principes ; mais ces motifs et ces principes seraient en contradiction avec ceux qui ont été consacrés par le traité de Paris et par toutes les stipulations de Vienne.
Ges stipulations, en effet, ont eu pour but de reconstruire les États respectifs sur une échelle propre à rétablir un juste équilibre en Europe.
En portant atteinte à l'intégrité de la France, il faudrait revenir sur toutes les Mipulations de Vienne; procédera de nouvelles stipulations territoriales; combiner un nouveau système d'équilibre. GeXte opération difiicile et peu analogue aux principes libéraux qui caractérisent la politique des grandes puissances, provoquerait une divergence dans la conduite uniforme qu elles ont suivie jusqu'ici, et de laquelle seule les peuples attendent leur repos.
Les alliés ont reconnu le roi de France durant l'usurpation de Bonaparte. Il vient d être replacé sur le trône par la force de leurs armées. Il est donc de leur justice autant que de leur intérêt d'affermir Tauto-
rite de ce monarque, et de Taider du. concours de toute leur puissance à fonder sur un intérêt général et national la force morale de son gouvernement.
Ce serait détruire dès son principe la restauration de cette monarchie, que d'obliger le Roi à consentir à des concessions qui donneraient au peuple français la mesure de la méfiance avec laquelle les puissances alliées envisagent la stabilité de leur propre ouvrage.
Affaiblir directement les forces de la nation française pour l'obliger à respecter le gouvernement que l'Europe veut reconnaître comme légitime, c'est dire à la France qu'un gouvernement légitime est pour elle une calamité; c'est justifier, peut-être, aux yeux de la postérité, toutes les horreurs de la révolution ; c'est faire croire à la France que la guerre n'est pas encore terminée ;. c'est engager les puissances à se tenir en mesure de la faire avec succès.
Ces considérations et celles qu'on pourrait aisément en déduire donnent la juste valeur politique de toutes les garanties qui appartenaient exclusivement à cette classe.
GARÂlfTIES MORALES
Un système de gouvernement quelconque ne peut offrir à lui seul la garantie absolue de sa stabilité.
11 estiuutJe de développer cette observation, comme il serait déplacé d'examiner ici quelle serait, dans la situation actuelle de la France, la réforme constitutionnelle la plus propre à raffermir solidement le pouvoir souverain et à éteindre entièrement dans ce pays tout foyer de révolution.
Ce dont toutefois l'on peut convenir, c'est qu'en préservant à jamais la France du retour de la dynastie de Bonaparte et son influence pernicieuse, le Roi peut et doit rétablir son autorité constitutionnelle de manière à ce que la partie saine et la majorité de la natioase rallient fortement ^ son trône.
CAt>ITaLATJON DE PARIS. SS7
Les puissances alliées ne sauraient néanmoins faire consister les résultats de tous leurs sacrifices dans cet état de choses hypothétique, qui n'aurait pour toute garantie que des opinions abstraites et des combinaisons conjecturales.
11 paraît conséquemment juste d'affirmer que, dans la classe exclusive des garanties morales, les puissances alliées ne peuvent trouver celles qu'elles sont tenues de présenter à l'Europe comme le gage de son repos. Gela étant, il faut nécessairement chercher ces garanties dans les deux classes réunies, en partant du principe que les garanties réelles ne sauraient être fondées sur le droit conquête.
GARANTIES MOHALBS ET RfiBLLBS
Supposons que le roi de France, par un accord entre ses opinions et celles des puissances alliées, parvienne à réformer la monarchie française de manière à ce que tous les intérêts de tous les partis se confondent en un seul, savoir : celui du gouvernement et de la représentation nationale.
Cette garantie morale de la fin de toute révolution en France, deviendrait réelle du moment que l'ordre et le repos qui doit en résulter ne pourront être troublés par une réaction intérieure quelconque, semblable à celle qui a rapporté Bonaparte sur le trône, sans que la France attire encore sur son territoire des armées étrangères.
Faire sentir par le fait au peuple français cette grande vérité, en convaincre tous les partis, c'est le forcer indirectement à ne rechercher son salut que^ans le maintien de la constitution que la France aura adoptée pour sortir de l'état d'humiliation et d'anéantissement auquel ses égarements l'ont réduite.
Les puissances alliées peuvent remplir de deux manières cette t&che importante :
1» En renouvelant entre elles deç stipulation^ conformea il celles du
traité da 23 mars, à l'effet d'exclure, en vertu d'une loi génércUesanctionnée par toute l'Europe, Napoléon Bonaparte et toute sa famille du pouvoir suprême en France; de mettre en vigueur, pour un temps déterminé, la partie défensive du traité de Ghaumont, contre toute atteinte que la France à l'avenir pourrait porter à la sûreté des autres États européens. ^
29 En prenant, du consentement du gouvernement actuel, une position militaire en France, et en la conservant tout le temps qui serait jugé nécessaire pour obtenir la certitude de la stabilité du gouvernement adopté et qu'on trouvera propre à mettre un terme à toutes les révolutions, pour donner aux États limitrophes de la France le temps et les moyens de renforcer leur ligne de défense militaire.
Sur la première mesure, les puissances alliées conserveraient une égalité parfaite dans leurs rapports avec la France, et cet État serait tenu de payer une contribution pécuniaire destinée à subvenir aux frais de la guerre actuelle, et à mettre en même temps les États limitrophes en mesure de pouvoir garantir par de nouvelles fortifications leur propre sécurité, et conséquemment celle de l'Europe, contre l'immense et menaçante ligne de places fortes que la France présente le long de ses frontières, du côté de la Belgique et du Rhin.
C'est à ce titre qu'une contribution considérable pourrait être légitimement fournie par la France aux puissances alliées, comme moyen de concilier la conservation de son intégrité territoriale avec ce qu'elle doit à la sûreté et à la tranquillité générales si longtemps sacrifiées à ses tentations et à son ambition.
En percevant cette contribution, les puissances ne violeraient aucun principe de justice; en s*y soumettant, la France y trouverait son salut, sans voir son existence politique compromise par la nature et la force du remède. Mais comme il est de toute impossibilité de retirer à la fois ou en peu de temps toute ta somme de cette contribution, il s'en* suit que les alliés auraient à ce titre le droit d'occuper une ligne militaire dans le territoire français jusqu'à l'époque où cette contribution serait acquittée.
Par celte meiure, fondée sur un droit incontestable, les alliés oblien-
draient indirectement Tautre avantage, celui de mettre à Tépreuve da temps et de l'expérience la garantie morale qui consisterait dans la réforme constitutionnelle de la monarchie française.
En eiïectuant cependant cette mesure, les alliés ne sauraient main* tenir Tégalité de leurs rapports actuels avec la France.
On a déjà démontré que ce n*est que du consentement du gouvernement que les alliés pouvaient garder en France une position militaire. Or, s'il y a moyen d'obtenir ce consentement libre, ce n'est qu*en offrant au gouvernement français des garanties qui le mettent en état de persuader à la nation que cette attitude militaire des alliés sur le territoire français cessera aux conditions et dans les temps déterminés par un traité formel.
Il suit de cette considération que parmi les puissances alliées, celles dont les troupes pourraient le plus convenablement occuper une position militaire en France ne sauraient à la fois être considérées comme propres à offrir cette garantie. Elle serait^ conséquemment réservée aux puissances dont les troupes évacueraient immédiatement le territoire français. Ces deux systèmes de garanties positives présentent un nombre de combinaisons faciles à saisir, et sur lesquelles il semble prématuré d'entrer dans des développements ultérieurs.
11 s'agirait de réunir les opinions des cabinets sur le système qu'on jugerait le plus adapté aux circonstances et le plus conforme aux principes comme au but que l'alliance s'est proposés.
Mais quel que soit le système de garantie qu'adopteront les puissances, les formes à suivre pour le réaliser ne peuvent être que celles d'une négociation amicale avec le gouvernement français.
L'Europe a été et se trouve l'alliée de ce gouvernement. L'ayant replacé à la tète de la nation française, elle est en paix avec la France. Si le gouvernement ne s'ouvre pas encore avec une pleine et entière conûance aux alliés; si toute la France, ou pour mieux dire le parti le plus immédiatement intéressé à la révolution, ne se rallie pas encore de bonne foi au gouvernement, c'est que les alliés n'ont point déclaré dans quelles internions ils occupent la Fiance et se proposent de s'y maintenir.
Le traité du 25 mars et les déclarations d«s alliés sont sous les yeux
380 HISTOinE DE LA DERNIÈRE
de la nation française. Bonaparte, l'objet principal de l'un et des antres, est en leur pouvoir. Le Roi est censé gouverner légitimement la France. Néanmoins les armées alliées vont prendre des cantonnements. On .travaille à un système d'administration destiné à pourvoir à leurs subsistances pendant un long espace de temps. Des divergences momentanées, provoquées par Tascendanoe du pouvoir militaire, font croire que quelques-unes des armées alliées se considèrent en pays ennemi.
Le silence des cabinets glace les esprits, autorise les méfiances, alarme une nation ivre d'orgueil et d'amour-propre, et capable encore d'une grande énergie, double ses souffrances, peut exciter en elle le désespoir.
Il est donc urgent que les cabinets s'expliquent catégoriquement avec le gouvernement français sur les garanties qu'il se propose de lui donner.
 cet effet, il paraît nécessaire :
lo De se concerter sans délai sur ces garanties et de les déterminer de commun accord ;
2^ D'entamer une négociation formelle avec le gouvernement français, afin de les lui faire adopter ;
3^ De consigner le résultat de cette nouvelle négociation dans un traité qui serait stipulé avec les puissances alliées et la France, et de donner en conséquence de ce traité une déclaration par laquelle, en annonçant la fin de la guerre, on déterminerait les rapports de la France avec les puissances signataires du traité du 25 mars.
On pourrait objecter ici qu'il serait imprudent d'aborder ces questions avec le gouvernement français, tant que plusieurs forteresses sonf encore au pouvoir de leurs garnisons, et tant que l'armée n'est pas licenciée et dissoute. Cette objection porte essentiellement sur la crainte d'une réaction de la part de l'armée, du gouvernement et de la nation.
L'armée et la nation se prêteront aux vues des alliés, si ces vues se bornent à procurer à la France une constitution solidement établie et propre à rallier tous les partis; dans ce cas, le gouvernement ne peut que seconder les intentons des alliés. Cett^ réaction ne saurj^t donc
avoir lieu toutes les fois que tes prétentioas des alliés seront conformes aux principes et aux conditions sur lesquels repose leur alliance.
D'ailleurs, peut-on supposer que le gouvernement concoure à mettre tes alliés en possession des forteresses tant qu'il ignore leur système politique à l'égard de la France? Dissoudra-t-il l'armée pour se placer dans un état de nullité absolue, et pour souscrire à toutes les lois que la force voudrait lui imposer?
L'ensemble de ces considérations démontre qu'en gardant un silenee qui provoque et autorise toute espèce d'appréhensions, les alliés n'obtiendront pas ce qu'ils semblent désirer, c'est-à-dire la faculté de tout pouvoir et de tout obtenir sans compromettre la sûreté de leurs armées et la liberté de leurs communications.
De plus grands détails sur le mode de combiner les garanties morales et.réelles, et d'en déterminer les proportions, ne sauraient trouver place dans ce mémoire.
Gapodistriàs.
MÉMORANDUM PAR LE PRINCE DE METTERNICH (aout 1815)
A. La guerre de 1815 n'est pas une guerre de conquête. Elle n'a été entreprise que dans le double but d'abattre l'usurpation de Napoléon Bonaparte, et d'asseoir un gouvernement en France sur des bases assez solides, pour qu'il puisse offrir des garanties de tranquillité à la France et à l'Europe.
Cette guerre ne doit pas dégénérer en guerre de conquête, parce que les déclarations des puissances et les termes des traités seraient en opposition à un pareil but. Une saine politique ne doit pas moins retenir les puissances de la laisser dégénérer en guerre de conquête, parce qu'une altération notable dans l'état de possession, tel qu'il se trouve établi par le congrès de Vienne, entraînerait un revirement général, dans lequel le but de la guerre, V urgente 'nécessité de mettre un frein aux principes subversifs de l'ordre social, sur lesquels Bonaparte a fondé son usurpation, quelque courte qu'elle ait été, a donné le plv^ dangereux développement, se perdrait incessamment dans la foule de nouveaux intérêts qui résulteraient de pareils revirements.
Il est temps enfin de donner un nom au mal que nous combattons en France; le jacobinisme armé pourrait seul espérer de tirer un avantage réel d'un bouleversement nouveau dans les relations politiques des puissances, relations toujours liées à leurs rapports géographiques et statistiques.
J'exclus en conséquence de nos calculs tout arrangement entre les alliés qui entraînerait des revirements territoriaux.
B. Plus je suis convaincu que tel doit être le principe qui devra guider la marche des puissances, plus il me paraît d'un autre côté qu'elles ne doivent pas se faire illusion sur la nécessité d'exiger des garanties de la part de la France, et ne pas boAer ces garanties à celles qu'elles ne pourraient vouloir chercher que dans les institutions politiques et dans une occupation militaire momentanée.
La France de longtemps ne sera pas dans le cas d'asseoir le système de son gouvernement de manidre à pfiDrir à l'Europe dans ses seules institutions, des gages de f^ûreté. I
L'occupation militaire, si elle devait avoir lieu sur une échelle éten- , due, heurterait autant et plus le sentiment national de la France, que |
des cessions auxquelles elle s'attend. |
Nous risquerions sans doute non moins de manquer notre but n ' cette occupation était restreinte, et si elle n'était appuyée sur aucune autre garantie*
11 est donc certain que les efforts immenses que vient de faire t'Eu^ j
rope ne peuvent 6tre couronnés d'un plein succès qu'autant que les quatre grandes cours se réuniront franchement sur un système fondé également sur l'esprit des traités, sur la position réelle des choses en France, sur la nécessité de rendre le caltne k cette partie du continent par des garanties qu'elle devra donner aux puissances et qu'elle est en droit de lui demander à son tour.
J'essaierai de développer les principes que je crois les plus conformes a ces divers points de vue.
Les puissances alliées ont le droit de demander à la France :
lo Une indemnité pour les frais de la guerre ;
2° Une garantie réelle et permanente, en changeant son attitude offensive en une attitude défensive plus rapprochée de celle des autres puissances ;
30 L'adoption d'une forme de gouvernement et d'institutions qui se concilient avec celles des autres grandes puissances de l'Europe, et qui,
CAPITULATION DK PARIS. 8d5
par un juste balaneement du pouyoif, assurent à la Franeé et à l'étranger des garanties de leur stabilité ;
49 Que la France enfin se soumette à des mesures de police intérieure et momentanées, qui offrent au gouvernement royal un juste soutien, et à l'Europe des gages de repos.
Cette indemnité ne pouvant avoir lieu qu'au moyen d'une contribution forcée, il sufGlt que, pour ne pas sortir du présent mémoTandum, j'admette cette contribution en thèse, en réservant la fixation de sa quotité à une discussion séparée.
L'Europe, et surtout les puissances limitrophes de la France, ont le droit de demander que cet État ne demeure pas dans une attitude offensive.
L'attitude offensive de la France se fonde : \^ sur des positions offensives qu'elle a trouvé moyen de se ménager depuis le règne de Louis XIV, par l'établissement de grandes places d'armes et de forteresses, placées à des postes assez avancés pour empêcher la formation et le déploiement d'armées qui n'auraient d'autre but que la défense de leur propre territoire ;
2o Sur un système de fortification qui se trouve hors de proportion avec les moyens de défense des États voisins, et non moins hors de proportion avec tous ceux dont ils puissent jamais disposer pour établir un équilibre dans leurs attitudes militaires réciproques.
Le système de fortification de la Franco a été formé, ou par la conquête des places fortes que son gouvernement a conservées et augmentées, telles que les forteresses dans la Flandre française, ou par la construction de nouvelles places dans les provinces conquises, et de ce nombre sont les forteresses de l'Alsace, de la Lo'rraine et de la Franche- Comté, et de la ligne du Midi
Le système de fortification de la France a acquis, dans les derniers temps, une nouvelle valeur par deux circonstances qui ne sauraient être trop portées eo ligne de compte.
L'une est rinstitution de la garde Dationale, de cette grande force défensive qui suffît pour la dotation de toutes les places de la France, et qui permet à son gouvernement de jeter impunément au dehors toute sa force militaire réglée.
L'autre est la destruction de toutes les places fortes dans les Pays- Bas et en Allemagne, et cette dernière opérée par la France elle-même dans toutes les guerres depuis Louis XIV.
Ebrenbreilstein, Philipsbourg, Ingolstadt et plusieurs autres places de la plus grande importance ont été démolies en entier; toutes les yilles, telles que Francfort, Ulm, etc., qui avaient une circonvallation et quelques moyens de défense en ont été privées. La Savoie a dû prendre antérieurement rengagement de ne pas fortifier les passages de ses montagnes.
Toutes les guerres entreprises par la France sous tous les gouvernements, depuis Louis XIY, fournissent la preuve quQ cette puissance a poursuivi avec une constance invariable rétablissement d'un système de fortification et de défense aux dépens de ses voisins : il ne serait pas digne des puissances vouées à la noble entreprise de rétablir le repos de l'Europe sur des bases fortes et véritables de se faire illusion sur des faits aussi incontestables que le sont ceux-ci :
1^ Que ce système de défense offensive ressort bien moins des principes qui ont provoqué les guerres de la Révolution, qu'il n'est inhérent à celui de la monarchie royale française ;
2o Que, vu le système de fortification de la France, il a fallu, et la destruction totale de Tarmée française dans la campagne de 1812, et la perte dans cette même campagne de tout le matériel nécessaire à la dotation des places, et surtout les efforts réunis de l'Europe, pour assurer le succès des armées en 1813, 1814 et 1815.
La France conservant sa triple ligne de forteresses, sera toujours, et sous une forme de gouvernement quelconque, assez forle pour porter au delà de ses frontières autant et plus de monde que ne peut lui opposer toute autre puissance de premier ordre, et pour ne risquer en perdant des batailles, que toujours elle livrera sur territoire étranger, que d'être forcée à renoncer à un projet de conquête ; elle sera de même
CAPITDLATION DE PARIS. 337
assez forte pour résister en temps ordinaires à l'attaque de deux ou trois puissances du premier ordre réunies pour une même cause.
La conviction que doit avoir le peuple français, que les guerres ne lui coûtent que des hommes, et tout au plus de largent, mais que les propriétés des particuliers ne sauraient être dévastées, et que les citoyens ne risquent pas d'être exposés aux fléaux inséparables de la présence d'armées ennemies, est sans contredit une des raisons qui a mis le plus de moyens offensifs à la disposition du gauvernement révolutionnaire.
Il suffît de connaître l'égoïsme et le manque d'esprit public qui caractérisent la nation française pour vouer à cette considération une valeur toute particulière.
11 me paraît donc que l'intérêt permanent de l'Europe exige :
A. Que la France perde les points offensifs que lui a laissés le traité de Paris ;
B. Que des forteresses de la première ligne, ou passent sous la domination étrangère, et servent dorénavant à la défense des frontières des États voisins, ou que pour le moins elles soient rasées.
Si la première ligne des forteresses de la Flandre devait former dorénavant la frontière des Pays-Bas, ceux-ci ne seraient pas placés par ce fait dans une attitude offensive contre la France, car il resterait dans ce cas à ce royaume deux lignes de défenses fortifiées.
Si les places de l'Alsace étaient rasées, à l'exception de Landau, qui, à mon avis, devrait être réuni à l'Allemagne, pour compenser la perte de Philipsbourg, et à l'exception de quelques autres places qui ne peuvent servir qu'à la défense de cette frontière, sans menacer comme Huningue la tranquillité d'une capitale voisine; si Strasbourg ne conservait que sa citadelle pour appuyer cette grande et importante cité, qui, dans ce moment, n'est qu'un camp retranché, une place d'armes dans laquelle se formera et se concentrera toujours une armée, qui, vu sa position à l'extrême frontière, portera, dès l'ouverture d'une campagne, le théâtre de la guerre sur le territoire étranger, la sûreté de la France serait loin d'être menacée.
Les défilés et les positions des Vosges et du Jura, les forteresses de seconde ligne qui sont susceptibles de grands développements, formeraient des boulevards plus que suffisants, et que le manque de places fortes dans lequel se trouve le midi d» l'Allemagne est loin de compenser en faveur des puissances voisines.
Il en est de même de la place de Briançon, et de plusieurs fortifications sur la ligne du Midi qui devraient être démolies.
Il suffit de consulter l'bistoire de tous les temps, et de considérer le dénîiment des moyens pécuniaires dans lequel les puissances se trouvent, pour que la construction projetée de places ne présente guère de chances de sécurité, quelques secours pécuniaires qu'il soit possible de tirer de la France.
Les princes qui ont fait de si glorieux efforts pour le soutien de la cause des gouvernements et des nations, et qui sont également prêts à n'admettre de nouveau aucune chance d'ambition, et à ne consulter que ce qu'ils doivent à la sûreté de l'Europe, doivent viser à couronner leur grande entreprise par des mesures qui ne mettent plus en do ute le fruit des efforts de leurs peuples, et ce but ne sera véritablement atteint que quand la France ne pourra attaquer et envahir ses voisins avec l'assurance de l'impunité. Il me paraît, en un mot, que la France doit être mise au niveau des chances et risques des autres puissances du premier ordre, et que de cette manière un gouvernement fort en Frante soit moins tenté de subjuguer ses voisins, et qu'un gouvernement faible y devienne moins le jouet des factions, qui, à l'abri de remparts inexpugnables, ne risquent pas, à moiosde l'arrivée des forces de l'Europe entière, de se voir arrêtées dans leurs criminelles atteintes.
L'expérience des dernières cent cinquante années a prouvé que ces considérations s'adaptent à tous les règnes qui se sont succédé en France, et que sans doute elles sont dignes de toute la sollicitude des puissances.
Les alliés ont sans contredit le droit de s'assurer que les institutions sur lesquelles doit se fonder le repos de l'intérieur de la France soient assises sur des bases solides et aptes à assurer ce but. La marche que les cabinets réunis suivent dans ce moment semble la
seule conforme à cette intention et la plus adaptée aux circonstances.
J'entends par mesure de police intérieure la présence prolongée en France des troupes étrangères ; cette mesure offre des considérations tellement majeures, qu'elle de\Ta être dans son application le résultat d'une délibération expresse qui devra porter sur les points suivants :
1® De quelles armées devront se composer les troupes étrangères?
Il paraîtrait utile pour éloigner d'une mesure de précaution toute idée de conquête, que les puissances qui se trouvent en*contact de frontières avec la France ne doivent pas fournir de corps de troupes.
2^ Quel devrait être le nombre des contingents? Je crois que le nombre total des troupes étrangères en France devrait être de cent à cent cinquante mille bommes.
30 Fixer les rapports dans lesquels les généraux commandant ces troupes devraient se trouver vis-à-vis le gouvernement français.
49 Fixer les rayons qui devraient être assignés aux cantonnements de ces troupes.
Ces rayons me paraissent devoir être déterminés d'après des considérations combinées, tant militaires qu'administratives, et, dans tous les cas, tenir les troupes étrangères hors de contact avec les corps de l'armée française.
ôo Prendre en considération jusqu'à quel point il serait convenable et utile d'employer ces corps auxiliaires à l'exécution des stipuifitions des traités futurs à la charge de la France.
Mettbrnich.
OBSERVATIONS SUR LÀ QUESTION DE L'INTÉGRITÉ DE LA FRANGE, PAR M. DE GAGERN, MINISTRE DES PAYS-BAS.
Deux grandes parties de l'Europe se sont fait la guerre, Tune évidemment dans l'intention d'agrandir son territoire, d'envahir si elle réussissait. Appeler, admettre ou applaudir à Napoléon, n'était autre chose que vouloir guerre, gloire, pillage et conquête.
L'Europe demandait à la France un gouvernement plus pacifique, et l'ancienne dynastie, qui n'avait pas hesoin d'un autre éclat, y paraissait la plus propre. Napoléon paraît : tout fléchit devant lui, la guerre éclate, il emploie les forces de la France, il succombe avec elle, et elle rejette aujourd'hui l'idée d'être payée de la même monnaie. J'analyserai brièvement ses sophismes pour s'y soustraire, et les combattrai par le gros bon sens. Il s'agit de cessions territoriales : V honneur français en serait blessé.
Cet honneur français est-il autrement fait que celui des autres nations? Je croyais à cet honneur français, j'y croirais encore ; mais n'en parlons plus aujourd'hui. L'honneur est un sterling-valeur, composé de ses éléments et attributions.
Le retour de Napoléon, soutenu par l'armée et par l'élite de la jeunesse, est une des plus vilaines taches faites à cet, honneur depuis que l'espèce humaine est civilisée.
Ce territoire, ce royaume est indivisible. Depuis longtemps les
diplomates français se sont moqués de cette prétendue indivisibilité.
Perdre du territoire est une des suites du ; Cest la terre classique de la France dont il s*agit. C'est-à-dire la terre de leur concupiscence et de leur vanité; le fruit de leurs guerres, de leurs victoires, de leurs ruses. C'est la valeur, l'intelligence et la fortune supérieure qui la leur ont donnée ; c'est la valeur, l'intelligence et la fortune supérieure qui vont la leur ôter. A commencer par les Trois-Évêchés : Metz, Toul et Verdun et leurs diocèses, les ont-ils occupés en guerre ouverte ?
Point du tout, mais à titre de bienveillance, d'amitié et de protection ; il suffit de lire leur propre aveu sur cette usurpation, et ce qu'en disent les ambassadeurs de Louis XIV ou de lareine régente, au congrès de Munster, dans les dépêches officielles datées du 17 septembre 1646 : « Mais ce qui n'est guère moins, à estimer, c'est qu'un droit de protection sur les Trois-Évêchés, qui a été le seul jusqu'à présent, estaujour-. d'hui changé en une souveraineté absolue et indépendante qui s'étend aussi loin que ces trois diocèses; encore que nous ayons bien connu d'abord l'importance de cette acquisition, nous avons affecté pendant quelque temps de la mépriser, jusqu'à ce que nous ayons été assurés du reste. »
La guerre de trente ans était foncièrement guerre civile en Allemagne. Le parti protestant avait appelé la Suède et la France pour le maintien de l'équilibre. Ces cours demandèrent, à titre de satisfaction, des contributions et des cessions qui n'étaient nullement l'objet primitif de la guerre. Nous demandons la même chose à bien plus juste titre, et au besoin nous employons et emploierons les mêmes expressions.
Ouvrons les mémoires du temps : voyons la narration succincte et ci-jointe du suffragant Adami, lui-même plénipotentiaire à ce congrès, eH'un des hommes d État les plus estimés de tous les partis. Dans le courant de ces mêmes négociations, Contarini, le médiateur vénitien, se plaisait à dire sur les deux Alsaces et le Sundgau, à l'ambassadeur français, qui haussait les prétentions à mesure qu'on accordait : «Qu'il avait envoyé à son maître trois provinces dans une lettre. »
Après soixante ans de possession, le prince Eugène de Savoie observait encore à Torcy, le négociateur français :
« Que d^âilleurs l'Alsace n'était pas une province française, mais un pays de conquête que Ton devait abandonner sans peine. »
Après cent soixante ans, nous disons la même chose. Rien n'est oublié : rien n'est changé.
La prescription est une invention du droit civil, inconnue au droit de la nature. On oublie sans doute les rapports, contrats, titres de famille ; et pour couper court à ces procès inintelligibles et interminables, Tesprit humain a inventé l'idée de la prescription, en admettant un certain nombre d'années : l'unité : 3, 10, 30; enfin le temj)s immémorial. En politique il n'y a rien d'immémorial. L'histoire est là pour nous montrer clair et net Torigine des guerres, la transmission des possessions, les traités de paix et les motifs. Une saine morale veut que les traités de paix, même désavantageux, soient maintenus. Mais rompre pour d'autres causes l'état de guerre échéant, on revient au précepte : « Ce qui a été juste, équitable ou admissible pour vous, le sera aujourd'hui poumons. »
Dire qu'on n'a fait la guerre qu'à Bonaparte, est une des assertions les plus absurdes que jamais gens raisonnables se soient permises, et qui ne peut avoir été inventée que pour se moquer de nouï. Nous ne la croirons que quand on nous aura prouvé que lui seul mitraillait, tirait, sabrait à Quatre Bras, Ligny et Waterloo. Qu'il y ait eu des gens assez sages en France pour ne pas vouloir la guerre et en craindre les suites, qui en doute? Charles XII était aussi un roi très-ambitieux et conquérant. La Suède gémissait de ses excès, et une grande masse de la nation d-ésirait vivement la paix. Lui-même combinait, méditait déjà un autre système d'alliance, et commençait même à briguer l'amitié de la Russie. La balle l'atteint. Les Suédois, dans leurs négociations et représentations, se servirent de semblables arguments, ce qui n'empêcha pas Pierre le Grand de se faire céder les plus belles provinces ; et celui qui a succédé à son empire et à sa gloire savait être magnanime, mais il saura être juste.
On assure qu'on a promis l'intégrité : où? qui? quand? Pareille phrase s'était glissée dans un projet de déclaration ; le ministre des Pays-Bas, au congrès, qui sans doute y était le plus intéressé, a cru de son devoir de rendre attentif aux fausses conclusions ; il s'y est op-
posé par une lettre adressée au ministre britannique, et la rédaction, la signature n'ontpas eu lieu. Voici cette lettre écrite à la hâte :
Vienne, il avril 1815.
« En entrant, milord, je trouve la pièce ci-jointe pour y apposer ma signature. Comme ce passage : « Que le traité du 30 mai et les arrangements territoriaux et politiques arrêtés au congrès resteront la règle des rapports entre elle et les autres États de TEurope, » est absolument contraire à ma conviction morale et politique, je ne peux me résoudre à la signer. Votre Excellence est le maître de passer ce refus sous silence ou d'en faire mention dans les protocoles. »
^ Les forces de la France turbulente se déploieront pour nous prendre des provinces. Les nôtres, pour les punir, se déploieront dans les mêmes intentions. £i[os frontières sont mauvaises, il faut les rectifier. Cependant je suis loin de mettre trop d'importance à cette opposition : car si cette proclamation avait eu lieu, le sens était tout autre que celui qu'on cherche à lui donner. Je rétablirai ce véritable sens. La paix de Paris est faite ; quelque défectueuse qu'elle nous paraisse, nous la maintiendrons. L'exclusion de Napoléon du trône de France en est la première base. Chassez-le ; chassez-le pendant que nous nous préparons à vous en débarrasser, car nous n'en voulons pas à votre territoire. Mais si vous lui adhérez, si nous en venons sérieusement aux mains, prenezvous-en*à vous-mêmes de toutes les suites fâcheuses.
Combattions-nous à Waterloo quelque faction ? Non sans doute : l'armée, la jeunesse française, l'élite était là! Elle se battait avec acharnement, avec une valeur admirable. Nous continuons donc de dire aujourd'hui et après la victoire : L'accord est fait, vous le rompez, payez les frais de procès. La France admet ce raisonnement et la justice de l'indemnité, car nulle part on ne raisonne mieux qu'en France, pourvu qu'on le veuille. Mais on croit être quitte pour des sacrifices en argent.
Qui leur permet ce choix? A Munster et à Osnabrack, on a fait marcher de pair la satisfaction en argent et les cessions territoriales : Tune modifiait l'autre. Votre traité d'alliance est rédigé avec une grande précaution et un excellent choix d'expressions.
« De préserver contre toute atteinte l'ordre de choses si heureusement rétabli en Europe, et de déterminer les moyens les plus efficaces de mettre ces engagements à exécution, ainsi que de leur donner, dans les circonstances présentes, toute l'exécution qu'ils réclament impérieusement. »
Et plus bas, art. 1«' :
« Les hautes puissances contractantes ci-dessus dénommées s'engagent mutuellement à réunir les moyens de leurs États respectifs, pour . maintenir dans toute leur intégrité les conditions du traité de paix conclu à Paris le 30 mai 1814, ainsi que les stipulations arrêtées et signées au congrès de Vienne, dans le but de compléter les dispositions du traité, de les garantir contre toute atteinte et particulièrement contre les desseins de Napoléon Bonaparte. »
Le but principal de la paix de Paris n'était donc certainement pas le ménagement du soi-disant honneur français ou de leur gloire; la sécurité des Bourbons, les déférences pour cette dynastie, ne tenaient indubitablement que le second rang. Une pacification durable, une juste répartition des forces, l'équilibre de l'Europe, sa tranquillité, voilà quel était le but; et l'événement a prouvé sur-le-champ qu'on avait encore pal calculé , qu'il fallait toute cette réunion de forces pour dompter.
Compléter la paix, consolider cet état de repos, ce système d'équilibre, en chercher les moyens les plus sûrs, voilà le grand, le noble projet de notre alliance, et c'est à nous à juger ce qui doit former ce complément.
Loin de moi et de tout homme d'État qui connaît l'Europe l'idée d'un déchirement de la France, de l'antique France ; loin de moi l'intention de la réduire à un véritable point de faiblesse. Posséder sur le
Sh6 HISTOIRE DE LA DERNIÈRE
Rhîn, avoir l'Alsace, n'est pour eux qu'un aliment d'orgueil, qu'une tentative , qu'un stimulant de plus d'en avoir davantage, d'avoir la limite du Rhin tout entière.
Nous nous gênons entre Suisse et Hollande ; l'un doit faire place à l'autre; l'un des savants les plus distingués de France, lui-même Alsacien, disait de son pays : Alsatia, prœpotens illa Rheni superioris custos, quœ superiori œvo aperuit Galliam, nostris Germor niam nunc aperit Gallis. (L'Alsace, cette puissance gardienne du Rhin supérieur, qui jadis ouvrait la France aux Allemands, ouvre aujourd'hui l'Allemagne aux Français.)
Et qui nous dira qu'il a tort?
M. Bignon, diplomate habile, auquel on destinait le portefeuille des affaires étrangères, s'exprime ainsi, dans son Exposé comparatif de V&tat financier, militaire^ politique et moral de la France et des principales puissances de l'Europe, ouvrage sous plus d'un rapport digne d'être lu, page 173 :
<c II est notoire que, depuis plusieurs siècles, la limite du Rhin est une acquisition que la France n'a cessé d'avoir en vue. Nous repousser de nouveau loin de cette limite dont nous avons été vingt ans en possession est un acte d'une politique insidieuse,' qui nous provoque à des démarches indiscrètes dans le dessein d'en profiter. Trompons son attente par une noble résignation et une héroïque patience. »
Nous venons de voir et cette noble, résignation et cette héroïque pâti ence ; et trois années ne s'écouleront pas que nous serons encore témoins et peut-être victimes de cette héroïque patience si éloignée du caractère national. Mieux vaut-il leur ôter tout prétexte, tout contact avec les bords du Rhin , qui depuis des milliers d'années formaient notre antique patrimoine.
La France nous fera bientôt la guerre : elle sera toujours menaçante, A la bonne heure, je le crois. Elle le sera en cédant et en ne pas cédant. L'irritation est trop forte et trop prononcée, l'orgueil trop blessé
CAPITULATION DE PARIS. m
poar qu'il en soit autrement. Préparons-nous à cette lutte, mais ôtonslui quelques grands moyens de nous faire du mal.
Pour gagner l'affection, la reconnaissance des Français, affection que vous ne gagnerez jamais, faut-il indisposer, révolter toute l'Allemagne? H y aura un cri d'indignation d'un bout à l'autre, je vous en préviens. Les monarques allemands, russes et Frédéric-Guillaume ne rentreront pas avec tout honneur, acclamation et gloire dans leurs capitales. Ils veFront peut-être troubler leur avenir. Leurs ministres seraient-ils les plus vertueux et les plus sages, seront sur-le-champ accusés d'ineptie et de corruption, et rien ne les relèvera de ces reproches.
J'entends dire : Il n'y a pas d'Allemagne! Il me semble que nous avons joliment prouvé qu'il y en a une, et une Allemagne et des Allemands; une Allemagne qu'il ne faut point irriter ni injurier, une Allemagne qui a son genre de public-esprit. La Franoe a été atteinte de révolution parce qu'elle se croyait négligée, et que son roi était censé avoir souffert l'offense et l'injustice ! 1 Le meilleur moyen d'empêcher les révolutions, le discrédit des monarques, jî'est d'en éviter les causes.
Pour les Pays-Bas, quand on leur aura restitué les cantons enlevés sans motif , ce n'est pas une question d'ambition, mais une question essentiellement militaire pour l'Allemagne, une question nationale.
Dans un sens sans doute il n'y a pas d'Allemagne; il n'y a pas cet ensemble d'un vaste empire qui effraie les voisins par l'agrandissement de son territoire. L'Allemagne, comme telle, est un système fédéralif, une li^ue par sa nature en paix avec tout le monde.; et l'agrandir n'est qu'un gage de plus du maintien de la paix de l'Europe; et cette même considération majeure est encore applicable aux Pays-Bas. M. Bi gnon s'appliquait à prouver que, même après les sacrifices de la paix de Paris, la France serait l'État le plus puissant, l'État prépondérant sous tous les rapports. J'en suis intimement persuadé ; il aura encore raison, môme après la cession de l'Alsace, de la Lorraine et de la Flandre. Je pourrais, dans cette réminiscence de provinces arrachées, y ajouter l'Artois, la Franche-Comté, si telle était ma conviction.
La guerre, pour me servir du langage des anciens, m'a toujours paru un jeu funeste, où les chances de gain et de pertes devraient se trouver
égales pour Tune et pour Vautre partie. Le contraire, tout d'un côté, rien de l'autre , est une absurdité. Je n'ai aucune animosité personnelle contre la France. Personne n^ rendra plus justice que moi à ce peuple vaillant, hospitalier, aimable, spirituel, mais gâté par la fortune et le désordre. Je lui souhaite bonheur et prospérité, le repos après tant d'orages,' et son haut rang parmi les nations. Mais d'autres conditions me paraîtraient bien plus dures et plus humiliantes que celles communes à toutes les guerres malheureuses ^
Gagern.
Paris, août 1815.
1 Les trois notes qui précèdent ont été rédigées en français par leurs auteurs, conformément auk usages diplomatiques. Nous avons dû les reproduire textuellement, et nous interdire môme des corrections purement grammaticales, qui auraient altéré en quelque chose la physiouomie de ces tristes et curieux documents.