‹ Histoire de la dernière capitulation de ParisChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mission et correspondance de M, Otto.

Avant d'arriver au pénible détail des circonstances de la capitulation, nous avons encore à rendre compte de deux autres tentatives préalables du gouvernement provisoire : la mission spéciale confiée à M. le comte Otto, dès le 23 juin, pour le cabinet de Londres, et l'envoi des commissaires chargés, le 27 juin, de négocier un armistice avec les commandants en chef des armées anglaise et prussienne.

On a vu, par la teneur des instructions remises aux plénipotentiaires, que le duc de Vicence et M. Bignon avaient justement pressenti que les plus grands obstacles à toute négociation viendraient du côté de l'Angleterre. Aussi eurentils l'idée de faire marcher de front, avec la démarche collective de Lafayette et de ses collègues auprès des puissances continentales, une démarche toute spéciale auprès des ministres anglais. Le personnage le plus propre à tenter avec quelque chance de succès une entreprise si délicate, leur avait paru être l'habile négociateur de la paix d'Amiens, M. le comte Otto, l'un des hommes les plus honorables et les plus intelligents de la diplomatie impériale. Les pleins pouvoirs conférés à M. Otto furent rédigés aussitôt après l'abdication, dès le 22 juin, antérieurement même à ceux

de M. de Lafayette, et furent remis à M. Otto aux Tuileries, dans la matinée du 23. 1] était autorisé, de la façon la plus étendue et la plus complète, « à se rendre auprès du gouvernement britanniqueà l'effet de se concerter avec le commissaire qui serait nommé par ce gouvernement, et d'arrêter, conclure et signer, au nom de la France, les actes de toute nature qui seraient jugés désirables pour arriver à la cessation immédiate des hostilités et à la prompte conclusion de la paix, etc. » M. Otto était chargé en outre, et tout particulièrement, de débattre toutes les questions relatives à la destinée ultérieure de Napoléon et au mode d'organisation de la régence, dans le cas où il aurait été possible de faire admettre par les Anglais la succession de Napoléon II, avec toute autre régence que celle de Marie-Louise.

Nous avons dit qu'en apprenant la nomination de Lafayette et de ses collègues, l'empereur Napoléon avait paru étonné et mécontent qu'on eût choisi exclusivement, pour débattre et stipuler les intérêts de sa personne et ceux de sa dynastie, des hommes qui, par conviction ou par rancune personnelle, lui avaient presque toujours été systématiquement hostiles. La mission de M. Otto répondait à cette pensée; elle calmait et rassurait Napoléon, qui, de lui-même, n* aurait pas fait un autre choix. Malgré l'insuccès de cette mission, les détails n'en sont pas sans intérêt pour l'histoire de notre diplomatie, et la courte correspondance de M. Otto suffit pour donner l'idée la plus avantageuse de son habileté et de son caractère. Dans ce récit, pénible sous tant de rapports, c'est une grande consolation de pouvoir s'arrêter parfois et se reposer sur des choses honorables*

< La grande difficulté de cette mission était d'arriver à

Londres. Les manifestations du haut commerce de cette ville et de divers meetings avaient prouvé surabondamment l'impopularité de la nouvelle déclaration de guerre contre la France, et le ministère devait craindre de se faire forcer la main par la nation , s'il lui montrait un négociateur. On devait donc prévoir que pour se tirer d'embarras, il répondrait qu'il ne pouvait rien faire sans le concours des alliés *. » Néanmoins il fallait, à tout événement, risquer cette tentative dans l'intérêt de la France et de la dynastie napoléonienne; c'était aussi une chance à ne pas négliger, pour obtenir un règlement plus honorable de la destinée de l'Empereur lui-même. M. Otto partit donc immédiatement, chargé d'une lettre d'introduction pour lord Gastlereagh, par laquelle M. Bignon informait directement ce ministre de l'abdication de l'Empereur, événement qui, d'après la déclaration du prince régent, en date du 25 mars précédent, aurait dû avoir pour conséquence immédiate la cessation des hostilités. Cette première lettre ne donnait aucune indication sur les projets ultérieurs de Napoléon, qui, en effet, n'étaient nullement arrêtés à celte date (23juin).Mais, le lendemain, l'Empereur ayant manifesté la résolution de quitter immédiatement le territoire français, si l'on faisait de ce départ une condition d'arrangement, le gouvernement provisoire s'empressa d'envoyer directement à lord Gastlereagh une seconde lettre par laquelle le ministre anglais était informé de cette détermination, « qui ne pouvait laisser aucun doute sur les motifs qui avaient déterminé l'Empereur à abdiquer, et devait par conséquent assurer l'effet que la nation française avait droit d'attendre de cette abdica-

« Notes de M. Otto.

CAPITULATION DE PARIS. k9

tion. » L'Empereur désirant se retirer aux États-Unis, le gouvernement provisoire réclamait pour lui de lord Castlereagh « toutes les sûretés et sauf- conduits nécessaires pour lui, ses frères, sa suite et ses propriétés *. »

Parti de Paris le 24, M. Otto, malgré toute la diligence possible, ne put être à Boulogne que dans la soirée du lendemain. 11 prit de Suite les mesures nécessaires pour envoyer un parlementaire à Douvres. Ce fut le commandant même du port de Boulogne qui se chargea de porter sa lettre à lord Castlereagh. En demandant à être admis sur le sol anglais, M. Otto avait dû craindre de donner à penser que le gouvernement provisoire songeât à détacher l'Angleterre de ses alliés. Il s'était efforcé de détruire cette objection par la manière même dont sa lettre était conçue. Le même motif l'avait empêché d'envoyer, conformément à l'usage, copie de ses pleins pouvoirs. On y aurait vu qu'il était spécialement autorisé à conclure des traités, conventions, etc. On se serait empressé de répondre que l'Angleterre ne pouvait négocier sans le concours de ses alliés, et on se serait fait un mérite de ce refus auprès des autres puissances \

Malgré l'insuccès de cette mission, nous croyons qu'on lira avec intérêt la lettre de M. Otto à lord Castlereagh. C'est assurément l'effort le plus habile qui ait été tenté en faveur de la France dans ces jours malheureux , et l'on

^ La même marche avait été suivie par rapport aux puissances continentales. M. Bignon les avait également informées pan des lettres directes, d'abord de l'abdication de Napoléon, puis de son projet daller en Amérique. Les lettres adressées aux puissances continentales furent confiées aux plénipotentiaires, qui n'en purent faire usage, comme on l'a vu dans le chapitre précédent.

* M. Otto, 27 juin.

doit savoir quelque gré à ceux qui, au fort d*une semblable crise, ne désespéraient pas du salut de la patrie, et conservaient quelque sang-froid pour la défendre avec les seules armes qui nous restaient.

, BoulognOi M juin 1815.

Milord,

Le changement important qui vient de s'opérer dans l'intérieur de la France a pu convaincre les puissances alliées que les motifs qui ont allumé la guerre actuelle ne subsistent plus et ne pourront plus renaître. Les deux chambres législatives, pénétrées de cette vérité... ont, en conséquence, invité la commission de gouvernement à envoyer des plénipotentiaires au quartier général des souverains alliés. Ces plénipotentiaires ont dû quitter Paris le 24 de ce mois.

Le prince régent d'Angleterre ne pouvant se trouver en personne dans le lieu de/réunion de ses augustes alliés, le gouvernement français a cru devoir manifester directement à S. A. R. les vœux de la nation et de ses représentants, en lui envoyant le même jour et avec les mêmes instructions un de ses plénipotentiaires. 11 m'a honoré de cette mission : loin de séparer la cause de l'Angleterre de celle de ses alliés, elle n'a d'autre but que de coordonner les ouvertures dont je suis chargé avec celles qui seront faites aux puissances continentales, d'en accélérer le résultat, et de mettre le plus tôt possible un terme aux calamités de l'Europe. De même qu'en 1801, le gouvernement britannique me trouvera prêt à seconder toutes les vues propres à assurer le retour et la longue durée de la paix entre les deux nations.

Au milieu de la lutte la plus opiniâtre et la plus sanglante, la France et l'Angleterre n'ont pu résister à l'entraînement d'une estime mutuelle! Que ne pourrait- on pas augurer d'une réconciliation sincère fondée sur des besoins communs, sur la puissante influence des idées libérales répandues dans les deux pays, et sur la conformité de leurs institutions civiles et politiques? L'Europe entière sçmble implorer cet heureux accord, qui consolera enfin l'humanité de tous les maux qui l'ont affligée pendant vingt- cinq ans....

Otto.

On se préoccupa beaucoup à Paris, pendant deux jours, de la mission de M. Otto ; et, suivant une coutume à la-

(Quelle on est resté singulièrement fidèle en France, certaines coteries s^nttachèrent à la commenter de manière à en dénaturer le sens. La Gazette de France du 25 juin reproduisit d'une façon tout à fait inopportune ces commérages politiques. Après avoir donné les noms des plénipotentiaires envoyés au quartier général des souverains, elle ajoutait que, d'après l'opinion de personnes généralement bien informées, Napoléon, avant de se retirer à la Malmaison, avait chargé M. Otto d'une négociation propre à lui concilier encore toute l'estime et ta considération du peuple anglais. Il semblait résulter de cet énoncé que les autres plénipotentiaires représentaient seuls le gouvernement provisoire, et que M. Otto était Y envoyé de Napoléon. Rien n'était plus inexact et plus perfide qu'une pareille interprétation, hostile à la fois aux véritables intérêts napoléoniens et à l'intérêt de la France. Que les partisans de la dynastie impériale eussent particulièrement influé sur la nomination de M. Otto, qu'on attendît de lui plus de zèle pour soutenir au besoin d'une façon plus pressante et avec plus d'autorité les intérêts du fils de l'Empereur, et tout ce qui tenait à la sécurité et à la dignité de l'Empereur luimême; cela était possible; mais la question n'était pas là. Il y avait an sérieux inconvénient, une malveillance avérée, *à supposer que l'Empereur, en dépit de son abdication, s'était arrogé l'initiative directe de l'envoi d'un plénipotentiaire. 11 n'en aurait pas plus fallu pour rendre la mission de M. Otto suspecte; aussi cet envoyé, de concert avec le lieutenant de police de Boulogne, prit sur lui de faire saisir tous les exemplaires de la Gazette destinés pour l'Angleterre. M. Otto s'empressa d'aviser le gouvernement de cette mesure préventive. Sa lettre contenait, sur les abus de la liberté de la presse, des

réflexions fort sages, et qui semblent écrites tfhier. « Sans cloute, disait-il, les journalistes doivent jouir du plein droit de publier les nouvelles qui leur parviennent, mais on ne saurait leur permettre de donner leurs rêveries pour des nouvelles, surtput lorsqu'elles tendent à contrarier les vues du gouvernement et les intérêts de la nation. Les gazetiers anglais jouissent aujourd'hui d'une liberté très-étendue; il n'en était pas de même du temps de Guillaume III et de Georges I". Ijyrsque nos institiUions auront acquis la sanction et la maturité d'un siècle^ on pourra accorder à nos journalistes la même licence et la même impunité. » Quoique les événements qui s'accomplissaient dans ce moment même sur le continent rendissent la mission de M. Otto inutile, la seule nouvelle de son arrivée à Boulogne avait suffi pour produire une certaine émotion à Londres, et pour embarrasser sérieusement lord Castlereagh. L'opinion publique s'était formellement prononcée contre la guerre avant la reprise des hostilités. Les blessures terribles faites à la nation anglaise dans la journée de Waterloo saignaient encore, et il n'en fallait pas plus pour qu'un ministre hésitât à décliner, dans les premiers nioments, une proposition pacifique, surtout quand il n'était pas encore suffisamment renseigné sur ce qui s'était passé en France depuis la dernière bataille. Aussi la réponse à la lettre de M. Otto se fit attendre quatre jours, et ce ne fut que quand lord Castlereagh eut été pleinement édifié sur les conséquences de l'abdication de Napoléon, quand il sut que la France était déjà envahie et Paris menacé, qu'il prit sur lui de repousser les ouvertures du négociateur français. Comme celui-ci s'y attendait, ce refus était basé sur l'impossibilité où se trouvait le cabinet britannique de négocier à part, se trouvant lié

par des engagements collectifs. D'ailleurs le, ministre de la Grande-Bretagne partait immédiatement pour aller se réunir à ceux des autres puissances alliées, et s'entendre avec eux sur les mesures propres à rétablir la paix et à assurer la tranquillité de l'avenir. Il était donc aussi impossible qu'inutile de recevoir en Angleterre un négociateur spécial.

Cet incident peu connu des événements de 1815 peut donner lieu à de sérieuses réflexions. Ainsi il est évident que la mission de M. Otto aurait eu les chances les plus sérieuses de succès, si Napoléon, secondé par les Chambres, avait pu, même après Waterloo, appuyer des propositions pacifiques par une défensive imposante. Le langage si sage et si convenable de M. Otto contraste étrangement avec les imprudences des autres plénipotentiaires; il était impossible de mieux faire ressortir les raisons qui devaient tôt ou tard amener l'Angleterre à une réconciliation. Mais pour que ces raisons fussent immédiatement écoutées, il aurait fallu que M. Otto parlât au nom d'un pouvoir énergique et sérieux. A toutes les propositions, si habilement présentées qu'elles fussent au nom des Chambres, les alliés pouvaient répondre : On ne négocie pas avec Vanarchie.

Page 1