‹ Histoire de la dernière capitulation de Paris, rédigéee [!] sur des documents officiels et inéditsChapitre 16 sur 63 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Affaire du Musée. — Lettres inédites du duc de Richelieu et de M. Bignon, etc.

Nous ne reproduisons pas ici les détails trop connus des événements qui suivirent immédiatement la signature de la convention du 3 juillet. L'exaspération de l'armée et de la partie énergique de la population, l'indifférence apathique de ceux qui ne croyaient pouvoir payer trop cher le repos, la contenance menaçante, irritée des Prussiens dans Paris, l'expulsion de la commission de gouvernement , la dissolution des Chambres, la rentrée de Louis XVIII, les rigueurs de la réaction ultra -royaliste, sont des faits tombés depuis longtemps dans le domaine de l'histoire, mais qu'il est bien difficile, encore aujourd'hui, d'apprécier d'une façon pleinement impartiale. Pour nous surtout, Français, il nous sera sans doute impossible toujours de rester calmes en présence de pareils souvenirs.

Aussi avons-nous pris à tâche, dans ce travail, de nous circonscrire dans les rigoureuses limites de l'équité. Nous nous abstenons même d'examiner si dans leur propre intérêt, dans l'intérêt mieux entendu de l'avenir européen , les vainqueurs n'auraient pas dû user de plus de ménagements dans leurs représailles ; nous admettrons, si l'on veut, que les vaincus n'avaient pas le droit de compter sur la

modération; mais ne devaient-ils pas compter du moins sur la stricte justice, sur l'exécution d'une capitulation dont toutes les clauses, de leur part, avaient été fidèlement observées?

Ainsi le gouvernement de Louis XVIII a pu faire renvoyer des Tuileries la commission de gouvernement, dissoudre brusquement les Chambres; il était dans les limites de son droit, car la capitulation de Paris lui laissait à cet égard toute liberté d'action. Seulement il eût été plus légal de confier à des mains françaises l'exécution de ces mesures violentes, car les alliés, qui s'en chargèrent avec empressement, avaient promis de respecter ces autorités tant quelles existeraient, et n'auraient pas dû, par conséquent, s'employer à les détruire. De même, quand les alliés opprimaient et rançonnaient la France par le traité du 20 novembre 1815, au point de faire maudire leur victoire par les plus zélés royalistes, ces rigueurs étaient une revanche peu généreuse, mais facile à prévoir, de l'assistance que la majorité de la nation et de l'armée avait prêtée à l'Empereur ; elles pouvaient être excessives, mais elles ne violaient aucun engagement réciproque. Mais il n'en est pas de même * de la spoliation des bibliothèques et des musées, et surtout des arrêts de mort et d'exil lancés contre les complices de Napoléon. Là, il n'y avait plus seulement faute, mais iniquité flagrante ; non plus seulement sévérité imprudente , mais attentat à la foi jurée.

Sur ces deux points capitaux, nous laissons de nouveau la parole à M. Bignon, dont le témoignage apporte à l'histoire plusieurs faits graves et d'une irrécusable authenticité.

Au mois d'octobre 1815, les journaux anglais et français publièrent un document des plus étranges, émanant

du duc de Wellington. C'était une longue lettre adressée à lord Castlereagh, dans laquelle le noble duc repoussait le reproche d'avoir violé la convention du 3 juillet , en faisant enlever de vive force au Louvre, malgré les protestations du gouvernement royal, les tableaux réclamés par le ministre des Pays-Bas. Son argumentation, comme on va le voir, avait même une portée plus générale, et tendait à légitimer toutes les reprises de tableaux, de livres et objets d'art opérées dans les établissements publics , et jusque dans les résidences royales, par les ministres des différentes nations coalisées'.

« Comme tout bon Français, dit M. Bignon, je fus blessé du langage peu mesuré avec lequel le duc de Wellington exprimait la volonté de donner h la France une grande leçon morale, et de plus, en ma qualité de signataire de la convention, je fus frappé de la manière peu exacte dont il

1 Ces enlèvements avaient produit dans la France entière une émotion dont Casimir Delavigne a conservé le souvenir dans une de ses plus belles Messéniennes.

Les documents qu'on va lire établissant d'une manière irréfragable l'iniquité de ces restitutions forcées, nous nous plaisons à rappeler que du moins elles ne s'opérèrent que d'une façon fort incomplète, et que nous avons conservé une partie de ces richesses artistiques, qui, dans l'intérêt de la civilisation, ne seraient nulle part aussi bien placées qu'à Paris. A la Bibliothèque impériale, le conservateur, M. Millin, allégua son grand âge pour se dispenser d'aider dans leurs recherches les commissaires étrangers, si bien qu'ils n'osèrent presque rien emporter. Nous fûmes moins heureux au Louvre, malgré les énergiques protestations de M. Denon ; néanmoins les agents étrangers reculèrent devant la difficulté et le péril même d'enlever les objets les plus pesants, qu'ils n'osèrent confier aux mains inexpérimentées des soldats prussiens, seul moyen de transport dont ils pussent disposer. C'est ainsi qu'on nous laissa le célèbre tableau des Noces de Cana, et plusieurs marbres d'un poids considérable, comme le Tibre, la Melpomène et la Pallas de Velletri.

présentaitle détail des discussions qui avaient eulieu à Saint- Gloud. Je n'accusais point l'intention du noble duc ; je n'accusais que sa mémoire. Pour rectifier les inexactitudes que j'avais aperçues dans son récit, je rédigeai des observations dans la forme d'une lettre adressée à M. le duc de Richelieu (alors premier ministre de Louis XVIII) , à qui je les fis parvenir, sous la date du "22 octobre, en lui proposant de les faire paraître appuyées de ma signature, et prenant sur moi toute la responsabilité de cette publication. Mon but était de fournir au gouvernement du Roi un moyen de réfuter les allégations du duc de Wellington, et de s'opposer avec avantage aux enlèvements qui se faisaient encore. Voici cette lettre à M. de Richelieu :

Verclives, le 22 octobre 1815.

Monsieur le duc,

Une lettre que M. le duc de Wellington a écrite le 23 septembre dernier à lord Castlereagh, lettre publiée par les papiers anglais, et que les gazettes de Paris viennent de répéter, renferme des faits sur lesquels je crois devoir présenter quelques explications à Votre Excellence. A Dieu ne plaise qu'il entre dans ma pensée d'élever le moindre doute sur la loyauté d'un aussi noble caractère que celui de M. le duc de Wellington et sur la bonne foi des déclarations contenues dans sa lettre, mais il peut arriver et il arrive quelquefois à l'homme le plus droit et le plus sincère de donner, sans le remarquer lui-même, au récit d'une chose passée, une teinte plus ou moins sensible de sa propre opinion, et surtout de son opinion du moment. C'est là précisément ce qui me frappe dans le passage de la lettre de M. le duc de Wellington relatif aux débats qui eurent lieu, au sujet du Musée, entre MM. les commandants en chef des armées anglaise et prussienne, et les commissaires français délégués pour conclure la convention militaire qui a ouvert Paris aux troupes alliées. Ayant été l'un de ces commissaires, et me rappelant trèsbien les débats dont parle M. le duc de Wellington, mais avec des nuances différentes de celles que présente son exposé, il me semble que c'est une obligation pour moi, monsieur le duc, de vous faire connaître

cette différence, et de vous soumettre ces mêmes faits, tels que ma mémoire les a conservés.

Le paragraphe qui provoque mes observations est conçu ainsi qu'il suit :

« Les commissaires français avaient introduit dans le projet de traité un article pour assurer la sécurité de cette espèce de propriété (les Musées); mais le prince Bliïcher ne voulut point y consentir, et dit qu'il y avait dans la galerie des tableaux pris à la Prusse, et que S. M. Louis XVII! avait promis de rendre, ce qui n'avait pas eu lieu. Je rappelai cette circonstance aux commissaires français, et ils proposèrent l'admission de l'article, en exceptant les tableaux prussiens. A cette proposition, je répondis que fêtais là comme le représentant des antres nations de l'Europe, et que je devais réclamer pour les autres nations tout ce qu'on accordait aux Prussiens. J'ajoutai que je n'avais point d'instructions relatives au Muséum, ni aucun moyen de me former une opinion sur la manière dont les souverains agiraient, que certainement ils insisteraient sur l'accomplissement des engagements du Roi, et je conseillai la suppression entière de l'article, et de réserver cette affaire à la décision des souverains, lorsqu'ils seraient arrivés. »

Je suis parfaitement d'accord sur la première partie de ce paragraphe ; mais à l'égard des deux dernières phrases, je prie M. le duc de Wellington de me permettre de lui retracer des circonstances qui paraissent lui avoir échappé, et qui donneront au dénouement de la discussion une autre couleur que celle du compte qu'il en rend à lord Castlereagh.

La seule objection que MM. les commandants en chef opposèrent à l'article proposé par les commissaires français pour la sécurité des musées, bibliothèques, galeries, etc., fut en effet la promesse de restitution antérieurement faite à S. M. le roi de Prusse, et non encore exécutée; du reste, M. le duc de Wellington annonçait particulièrement que, l'Angleterre n'ayant point de répétition à faire, il était, pour son compte, prêt à signer l'article dont il était question; mais la nécessité désagréable où l'on serait de faire entrer dans la rédaction de cet article une exception au nom de la Prusse, fut mise en avant comme une difficulté qui devait en faire omettre l'insertion textuelle, sans que son objet fût compromis par cette omission, et la magnanimité des souverains alliés dans la première occupation de Paris, le respect qu'ils avaient montré pour les établissements de cette capitale, furent offerts aux commissaires français comme un gage qui devait leur suffire. Dominés par la situation des affaires, les commissaires français saisirent les déclarations de MM. les commandants en chef; ils s'y attachèrent

avec une insistance marquée; ils témoignèrent qu'ils regardaient les paroles de Leurs Excellences comme aussi sacrées qu'un engagement spécial, et finirent la discussion par des r emer ciments , considérant l'article comme admis au fond, conformément à leurs désirs, quoique non inséré dans la convention, et jugeant d'ailleurs le môme but déjà implicitement atteint par l'article 11 qui concernait les propriétés publiques en général.

Tel est, monsieur le duc, le jour sous lequel est restée gravée dans mon esprit la partie de la discussion qui porta sur la proposition faite, par les commissaires français, d'une clause particulière pour la conservation à Paris des objets d'art qui s'y trouvaient rassemblés. Je remarque aujourd'hui que le jugement de M. le duc de Wellington, sur la nécessité de répartir ces richesses entre tous les pays de l'Europe, se prononce dans les termes les plus péremptoires. Si telle était déjà sa manière de penser à l'époque de la conférence de Saint-Cloud, les commissaires français ont à se reprocher une grave méprise, car ils revinrent de cette conférence intimement convaincus que Son Excellence était dans un système tout contraire. Mais, soit que M. le duc de Wellington pensât dès lors comme il pense aujourd'hui, soit que son opinion, d'abord favorable à nos vœux, ait pris depuis un autre caractère, c'est évidemment dans l'énergie de son opinion actuelle qu'existe le principe de la différence qui se trouve entre la manière dont Son Excellence présente les détails de la discussion qui eut lieu sur ce point, et la manière dont je me les rappelle. Mes collègues, M. le comte de Bondy et M. le général Guilleminot, en auront gardé la même impression que moi ; et, maintenant que je viens de reproduire ces particularités, sans doute involontairement mises en oubli par M. le duc de Wellington, je ne balance pas à croire que Son Excellence en retrouvera la trace en elle-même, comme on retrouve quelquefois, à l'aide d'un seul mot, la trace d'un songe que d'autres images avaient effacé!

La lettre du duc de Wellington ayant, comme on le voit par les observations que je viens de faire, l'inconvénient de ne pas offrir une idée absolument précise de la conférence de Saint-Cloud, en ce qui se rapporte à l'un de ses points les plus importants, je prie Votre Excellence de considérer si, dans l'intérêt du gouvernement, ce n'est pas un devoir pour les commissaires français de former une réclamation tendant à rectifier ou à éclaircir ce qui, dans le compte rendu de cette discussion par M. le duc de Wellington, ne s'accorde pas avec le souvenir qu'ils en ont conservé.

Veuillez agréer, etc.,

Baron Bignon.

Ces observations étaient, comme on voit, présentées avec tous les ménagements que comportait la situation si difficile de la France. Labédoyère venait d'être fusillé, Ney était prêt à subir son jugement ; on était au fort de la réaction royaliste et de l'oppression étrangère. Dans un pareil moment , il y avait quelque patriotisme et quelque courage, de la part d'un fonctionnaire clés Cent Jours, à oser élever la voix contre les allégations d'un personnage tel que Wellington.

A cette lettre était joint un billet d'envoi particulier, dans lequel M. Bignon s'efforçait de démontrer les avantages de cette publication, faite à ses risques et périls, au point de vue de la dignité nationale. « Quoique, dans la position où se trouve la France, disait-il, souffrir et se taire doive être en général l'une des principales règles de la conduite du gouvernement français vis-à-vis des puissances étrangères, il se peut aussi qu'il ne soit pas mutile de donner de temps en temps quelques marques d'une juste sensibilité, lorsqu'on peut le faire d'une manière indirecte et sans inconvénient, ou bien du moins sans que cet inconvénient retombe sur le gouvernement même. Gomme les explications que je donne à Yotre Excellence sont de la vérité la plus rigoureuse, je ne crains point, si le gouvernement approuve leur publication, d'en prendre sur moi les chances. Cette publication pourrait se faire par la voie des gazettes de Londres, pour éviter au ministre français le reproche de l'avoir permise1. Dans le cas même où vous jugeriez qu'il n'y a pas lieu de faire usage de ma déclara-

1 La plupart de ces gazettes avaient amèrement censuré la conduite du duc de Wellington dans cette affaire, et auraient accueilli avec empressement les observations de M. Bignon.

tion, je crois toujours de mon devoir de vous la transmettre, afin que vous ayez une connaissance exacte de ce qui s'est passé, à l'égard des établissements publics de Paris, entre MM. les commandants en chef des armées anglaise et prussienne et les commissaires français. »

La réponse de M. de Richelieu à cette communication ne se fit pas longtemps attendre : elle était ainsi conçue :

Monsieur le baron, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en me transmettant vos observations... Je suis sensible aux motifs qui vous ont porté à me faire cette communication confidentielle, et je vous prie d'en recevoir mes remercîments. Vous me demandez mon opinion sur l'intention où vous paraissez être de publier cette pièce; je vais vous la dire avec une entière franchise. Je pense que sa publication ne peut qu'avoir les plus graves inconvénients. Non-seulement, elle ne saurait avoir lieu dans nos journaux, mais il est hors de doute que l'insertion de cette pièce dans les journaux anglais ou dans telle autre feuille étrangère que ce soit, ne produisît un très-fâcheux effet, sans nous procurer le moindre avantage, puisque le mal est consommé. Je ne saurais donc trop vous engager à renoncer entièrement au projet de donner de la publicité à ces réflexions. J'aime à. me flatter que vous voudrez bien déférer à cette demande, que je vous adresse avec une confiance égale à celle que vous m'avez témoignée.

Recevez, etc.,

Richelieu.

Le ministre de Louis XVIÏI attachait une singulière importance à dissuader le ministre de l'interrègne de cette publication. Non content de lui avoir répondu par écrit dans ce sens, il pria M. Bignon de venir à Paris, et eut avec lui un entretien confidentiel, dans lequel M. de Richelieu confirma son opinion sur l'inopportunité d'un pareil éclat par des considérations malheureusement trop convain-

cantes, pour que le patriotisme éclairé de M. Bignon pût y refuser son assentiment. La seule date de cet entretien (31 octobre 1815) fait assez pressentir la nature des explications de M. de Richelieu. Déjà, depuis un mois, un protocole secret avait fixé les bases du traité entre la France et les alliés; mais les questions de la durée de l'occupation militaire, de la quotité des contributions de guerre, n'étaient pas encore définitivement résolues ; tout espoir n'était pas perdu d'obtenir quelque allégement aux charges accablantes que le ressentiment de l'Europe prétendait imposer à la France désarmée. Choisir un tel moment pour raviver une discussion d'une nature irritante, c'était en définitive agir contre l'intérêt présent du pays, fatalement lié à celui du gouvernement, qui, comme l'avait dit M. Bignon lui-même, ne pouvait, par la force des choses, que souffrir et se taire.

M. Bignon renonça donc à engager cette controverse délicate, et ajourna la publicité de ses observations à une époque où elles n'auraient plus qu'une importance historique. Cet incident tout à fait inconnu de l'histoire politique de 1815, nous semble digne d'un sérieux intérêt. 11 y a, si je ne me trompe, un enseignement honorable et salutaire dans ce rapprochement, commandé par l'intérêt réel du pays, dans cette entente sage et vraiment patriotique entre deux personnages si profondément séparés d'opinions et d'affections politiques.

Il est bien à remarquer au surplus que M. de Richelieu, en dissuadant M. Bignon de cette publication, ne lui objectait pas que la convention du o juillet ne pouvait pas être invoquée, mais bien que, dans les circonstances présentes, et le mal étant consommé, ses observations n'offraient plus que des inconvénients sans avantage.

En effet, le mal était consommé, car, tandis que M. Bignon adressait au duc de Richelieu la communication confidentielle qu'on vient de lire, le plénipotentiaire des Pays-Bas annonçait triomphalement à sa cour le départ des tableaux, estampes, etc., enlevés aux bibliothèques et aux musées de la France. Il y avait de tout, même des quadrupèdes et des oiseaux empaillés, dans ce convoi de dépouilles opimes qui n'avaient coûté au baron de Gagera que des obsessions réitérées auprès de ceux qu'il appelait ses grands amis.

Ce diplomate a publié, en 1814, ses Mémoires sur la seconde paix de Paris. C'est une lourde compilation de mémorandums, de notes confidentielles, etc., dont la conclusion invariable est qu'on ne saurait faire payer trop chèrement à la France sa défaite. Nous n'aurions pas même nommé ce triste livre, si nous n'y avions trouvé une confirmation indirecte, mais positive, des assertions de M. Bignon relativement à la spoliation des musées. M. de Gagera avait formulé sa réclamation dès le mois de juillet. Il revint à la charge, quand Blûcher fit enlever d'autorité les tableaux provenant de la Prusse ou des pays qui allaient être adjugés à ce royaume. Mais Blûcher avait fait une réserve formelle lors de la capitulation, sa position était exceptionnelle et en dehors de toute discussion ; il en était autrement des réclamations ultérieures. La conférence s'occupa de celle des Pays-Bas dans les premiers jours de septembre. Il y eut alors une explication catégorique sur la discussion qui avait eu lieu à Saint-Gloud, et la première impression de l'empereur de Russie fut bien dans le sens indiqué par M. Bignon. Il jugea tout d'abord que les commissaires français n'avaient consenti à la suppression de la garantie des musées, que d'après l'assurance qui leur avait été

donnée qu'il ne serait dérogé à cette garantie qu'en faveur de la Prusse, et que, pour tout le reste, on pourrait s'en rapporter à la magnanimité dont les puissances alliées avaient fait preuve Tannée précédente. Sur cette impression sincère de la situation, les plénipotentiaires russes déclarèrent que la loyauté de l'empereur Alexandre ne lui permettait pas d'autoriser d'autre réclamation que celle des Prussiens. Mais le ministre des Pays-Bas avait vivement travaillé les autres membres de la conférence, et surtout les Anglais; lord Gastlereagh parla alors pour la première fois de la leçon morale dont la France avait besoin; il s'attacha à dénaturer, à sophistiquer le sens des paroles de Wellington aux commissaires français ; il prétendit que son langage avait été mal compris, qu'il avait voulu simplement rapporter à l'arbitrage des grandes puissances toutes les résolutions de ce genre, sans qu'on pût en déduire un engagement même indirect en faveur de la France. Malgré tous ses efforts, la décision fut remise au lendemain. Mécontent et inquiet de cet ajournement, M. de Gagera écrivait le jour même à sa cour : « Lord Gastlereagh a parlé pour nous avec art et éloquence, il n'y a donc plus que le comte de -Nesselrode, c'està-dire le cher empereur Alexandre, qui soit notre adversaire. »

La discussion fut reprise en effet le lendemain ; elle continua le surlendemain ; mais, dans cet intervalle, le diplomate hollandais se donna tant de mouvement, surtout auprès de lord et lady Castlereagh, que les Russes finirent par se trouver seuls de leur avis. Néanmoins, ils ne voulurent pas se départir de leurs principes, mais ils se bornèrent à protester, ajoutant qu'après tout ils n'empêchaient pas les autres de passer outre. Forts de cette notion, écrivit

Gagern, nous allons prendre de vive force, et c'est ce qu'il fit en effet, avec le concours de Wellington luimême1 !!!

1 L'ouvrage de M. de Gagern est si peu connu en France, que nous avons cru devoir joindre à nos pièces justificatives les détails véritablement curieux qu'il donne lui-même sur l'enlèvement de son butin.

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