A SON ALTESSE LE PRINCE DE HARDENBERG
Prince,
L'abdication de l'empereur Napoléon est pour l'Europe comme pour la France un événement d'une haute gravité qui ne peut qu'être pris en grande considération par tous les cabinets.
Pour ne laisser lieu à aucun doute sur la nature de cette démarche, l'Empereur demande lui-même à se retirer sur-le-champ aux États-Unis d'Amérique. Son départ n'est différé que par l'obligation d'attendre les sauf-conduits nécessaires.
Cependant la commission de gouvernement a fait partir, le 24 de ce mois, des plénipotentiaires pour se rendre au quartier général des souverains alliés; mais comme il serait possible que les souverains, aussi bien que leurs ministres des affaires étrangères, ne fussent pas réunis tous dans un même lieu, en sorte que les communications de nos plénipotentiaires avec Votre Altesse se trouveraient retardées, je crois devoir, prince, vous informer directement de leur mission et vous en annoncer l'objet. — L'objet en est simple, c'est la proposition de la conclusion immédiate d'un armistice et du prompt rétablissement delà paix. Si les puissances ont vu dans le retour de l'empereur Napoléon
un motif de guerre, ce motif disparaît par le fait seul de son abdication.
— Il ne peut rester ni à son égard, ni du côté de ses frères, aucune sorte d'ombrage : ses frères vont quitter avec lui le territoire français.
— 11 restait à la France à pourvoir à son gouvernement à l'intérieur, il y a été pourvu par les lois. — Les souverains ayant proclamé solennellement qu'ils n'entendent point imposer à le nation française un gouvernement particulier, la France ne peut douter de la sincérité de leurs déclarations et elle doit regarder l'état de paix comme assuré de nouveau, lorsque la seule raison qu'ils assignaient à la guerre est définitivement écartée.
Le cabinet de S. M. P. est trop éclairé pour ne pas sentir combien le moment actuel est propre à opérer une réconciliation générale. Il aura reconnu par l'exemple du gouvernement même dont il a pu avoir à se plaindre, qu'il est toujours dangereux de vouloir pousser trop loin ses avantages. Après de longues souffrances, la Prusse s'est relevée plus puissante! Elle a su résister au malheur; elle saura résister sans doute à la prospérité.
Dans l'ordre actuel du monde politique, la France, réduite par le traité de Paris à son ancien territoire, et séparée du chef dont le retour avait réveillé tant de ressentiments, ne peut plus présenter aux autres nations aucun motif d'inimitié ni d'inquiétude. Elle ne peut plus avoir qu'un désir, celui de cultiver des relations amicales avec ses voisins, et surtout avec les États dont la nature des choses doit plus particulièrement la rapprocher. C'est en s'écartant de leurs vrais intérêts que la France et la Prusse se sont livrées à de funestes divisions ; le moment est venu de commencer un meilleur avenir. V. A. a trop d'expérience pour ne pas sentir qu'il est dans toutes les affaires un point de bonheur qu'il ne faut point dépasser. La Prusse est arrivée à ce point, c'est à la sagesse de l'empêcher d'aller au delà. Rendue à son entière indépendance, elle respectera celle de la nation française, et nous aimons à croire que nos plénipotentiaires ne pourront que trouver dans Votre Altesse des sentiments favorables à l'objet de leur mission.
(Le préambule de la lettre adressée à S. A. le prince de Ilardenberg étant le même que celui des lettres suivantes, nous jugeons inutile de le répéter.)
Paris, le 26 juin iSlo.