A MONSIEUR BERRYER PÈRE
Monsieur.
Je sais qu'il est difficile de se rappeler, après dix ans, les détails d'une conversation d'un moment, mais il est des circonstances d'une telle nature, que tout ce qui s'y rapporte se grave profondé aient dans l'esprit. Tel a été sans doute pour vous, monsieur, le procès du maréchal Ney.
Vous savez que j'étais dans ce procès l'un des témoins à décharge. L'assignation qui me concernait ne me parvint à la campagne où j'étais alors, à vingt-deux lieues de Paris, que le jour même où j'aurais dû comparaître. Je me trouvais en outre dans un état de santé qui ne me permettait pas de partir sur-le-champ. A tout événement je priai le juge de paix de mon canton de se transporter chez moi, et je fis devant lui une déclaration que j'adressai à un de mes amis, pour la remettre à madame la maréchale Ney. Toutefois ,1a nuit suivante, l'esprit toujours occupé de cette affaire, il me revint à l'esprit un fait qui me parut d'une grande importance, et que j'avais oublié de relater dans ma déclaration. Cette idée m'agita au point que, malgré mon état de souffrance, je me mis en route pour Paris, où j'arrivai vers huit ou neuf heures du soir. J'envoyai chez vous aussitôt, vous étiez à la Cour des pairs. Quelques heures après je me rendis chez vous et vous trouvai au moment où vous veniez de vous mettre au lit, fatigué de la pénible séance dans laquelle le maréchal avait fini par interrompre lui-même sa défense. Quoique à vos yeux tout fût déjà décidé, il me semblait que le fait grave que je venais révéler pourrait être encore d'un grand poids et je me hâtai de vous en faire part. Je vous racontai :
Que, le jour où les Prussiens voulaient faire sauter le pont d'Iéna, M. de Talleyrand était arrivé au ministère des affaires étrangères où je me trouvais encore, et m'avait dit que le Roi étant au désespoir de la conduite des Prussiens, avait demandé si la convention que nous avions conclue ne renfermait pas quelque clause que l'on pût invoquer pour empêcher ces actes de destruction ;
Que, sur ma réponse et la citation de l'article de la convention qui garantissait la conservation des monuments publics, M. de Talleyrand m'avait chargé de lui rédiger bien vite une note par laquelle il réclamerait auprès des ministres des puissances alliées l'exécution de cet article ;
Que j'avais, à l'instant même, rédigé une note conçue dans cet esprit et fondée sur ce motif, que je l'avais présentée à M. de Talleyrand qui., après une légère correction, me l'avait fait remettre au net, et l'avait adressée aux ministres des puissances alliées.
C'était là le fait que je voulais articuler devant la Chambre des pairs; vous me dîtes alors, monsieur, qu'il était trop tard et que sans doute, dans le moment même où je vous parlais, on prononçait le jugement du maréchal.
Si , comme je me le persuade, monsieur, votre mémoire n'est pas infidèle, je désirerais que vous voulussiez bien me donner votre témoignage sur ce qu'elle a retenu de l'entretien que je viens de rappeler. Mon intention n'est pas du tout de faire de ce témoignage un usage prochain, mais vous concevez qu'il peut venir un moment où je devrai y mettre un grand prix. Dans tous les cas, je m'engage volontiers envers vous à n'en jamais faire usage sans votre consentement préalable et formel. Vous demander, monsieur, de rendre hommage à la vérité, ne peut être auprès de vous une demande indiscrète, surtout lorsque j'en subordonne complètement à votre volonté la publication éventuelle.
J'ai l'honneur, etc.
Le baron Bignon.
Monsieur,
Je me fais un devoir de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 24 avril dernier, pour interroger mes souvenirs sur certains détails du procès du maréchal Ney qui vous ont concerné, comme chargé alors du portefeuille des affaires étrangères.
Je me rappelle parfaitement, monsieur, qu'ayant fondé la principale défense du maréchal sur l'art. 12 de la capitulation de Paris du 3 juillet 1815, j'obtins de la Cour des pairs la permission de faire appeler en témoignage tous les délégués de l'armée française et des autorités civiles qui avaient concouru à la rédaction de cet article, que vous fûtes du nombre des témoins assignés, que vous fîtes proposer à la Cour votre excuse motivée sur l'état de maladie qui, au jour de l'audition, vous retenait à une assez grande distance de Paris.
Je n'ai pas oublié non plus la démarche que vous fîtes chez moi vers les neuf heures de la même soirée où les débats avaient été clos, et où la Cour était entrée en délibération pour le jugement.
Vous me parlâtes en cet instant d'une circonstance particulière que vous regrettiez de n'avoir pu faire connaître à la Cour, et que vous jugiez propre à éclairer sa religion au sujet précisément de l'exécution donnée à cet article 12. Il s'agissait du pont d'Iéna que les Prussiens avaient voulu faire sauter et dont la conservation, désirée par le Roi, avait donné lieu à une note à vous demandée par M. de Talleyrand. Vous aviez rédigé à la hâte, d'après l'article 12, cette note, à laquelle M. de Talleyrand avait fait une légère correction, et qu'il avait ensuite adressée aux ministres des puissances alliées.
Vous attachiez, monsieur, une très- grande importance à la révélation de cette particularité : moi-même j'en fus frappé, et vous dis qu'en
l'état de l'instruction, il ne restait d'autre ressource que de la transmettre par écrit à la Cour des pairs qui délibérait encore.
Quel que soit aujourd'hui pour vous, monsieur, l'intérêt de constater ces faits, comme ils sont conformes à la plus exacte vérité, je n'ai pas du hésiter à la certifier, persuadé d'ailleurs qu'un homme de votre caractère ne peut faire de ma déclaration qu'un usage légitime et nécessaire.
J'ai l'honneur, etc.
Signé : Berryer père.
Nous joignons à ces documents quelques détails sur les conjectures et les incidents parlementaires auxquels donna lieu l'allusion faite en 1819 par M. Bignon.
Le Moniteur du 2 juin 1819 rapporte un article du Journal de Paris, sur l'opinion imprimée de M. Bignon relative aux bannis ; après avoir cité le passage de l'opinion imprimée , le Moniteur ajoute : « Quel est donc ce mystère que la liberté de la presse, qui dit tant de choses, a laissé ignorer jusqu'à ce jour? quel est cet argument terrible mis en réserve, et ce dernier trait qu'on ne veut pas lancer *?
Calomnier parle silence, paraître supprimer une grande révélation, parler seulement pour dire que l'on veut se taire, serait une tactique assez redoutable si elle n'était pas ridicule ; mais heureusement elle l'est beaucoup et, sous ce rapport, M. Bignon n'a rien de mieux à faire que de dire son secret le plus tôt possible. »
{Moniteur du 14 juin 1819.)
ARTICLE DU Times (CORRESPONDANCE DE M. DECAZES).
Parmi les conjectures multipliées sur ce prétendu mystère, voici ce qu'on considère comme le plus probable.
Pendant le gouvernement éphémère qui, après la seconde abdication de Bonaparte, précéda la seconde rentrée du Roi, M. Bignon fut chargé
1 C'est ce mot que M. Bignon aurait pu dire au Roi et aux ministres du Roi : « Vous avez reconnu, invoqué et par conséquent ratifié la convention du 5 juillet, et vous avez fait condamner à mort le maréchal Ney, vous avez exilé un grand nombre de Français au mépris de cette convention. » (Note de M, Bignon.)
par intérim du portefeuille des affaires étrangères. Il lut un de ceux qui signèrent la convention avec les commissaires des alliés pour Paris. Il avait eu à ce sujet quelques conversations avec le duc de Wellington et avec M. Fouché, qui avait d'excellentes raisons pour ne point oublier les régicides. M. Bignon pourrait avoir entendu exprimer ou même reçu en confidence quelque promesse à leur égard, ou bien quelque explication à leur avantage des articles de la capitulation. Il s'attend sans doute à causer beaucoup d'alarmes ou de grands malheurs en menaçant aujourd'hui de faire connaître les engagements de cette nature, comme s'il n'était pas notoire, dans toute l'Europe, que le Roi et les ministres ont fait, dans le mois de janvier 1816, tout ce qu'on pouvait raisonnablement attendre pour couvrir ces coupables de l'égide de l'article 11 de la Charte contre la proposition de la Chambre introuvable.
Ces ressouvenirs n'ont rien en eux-mêmes d'alarmant et de dangereux, car on en trouve l'antidote dans les pages du Moniteur de ce jour (2 juin, article de Paris) ; mais un inconvénient sérieux, pour ne pas dire plus, résulterait nécessairement de la violation d'un secret que M. Bignon aurait appris par sa situation accidentelle, et qui n'aurait pas été depuis sa propriété.