‹ Histoire de la destruction du paganisme dans l'empire d'OrientChapitre 19 sur 31 · RÈGNE DE THÉODOSE · texte numérisé non relu

RÈGNE DE THÉODOSE

Enfin , quoique ses lois contre l'ancien culte fussent une atteinte bien positive portée à la liberté religieuse, on ne saurait Taccuser toutefois d'avoir cherché directement à contraindre la conscience des païens. Sous ce lapport, saint Chrysostome ' put, avec quel(|ue vérité, opposer sa conduite à celle des anciens persécuteurs de l'église. Aucune loi n'obligeait encore les païens à abjurer leur religion, à recevoir le baptême, à faire des actes en opposition avec leurs sentiments; pourvu qu'ils ne prissent part à aucun acte d'idolâtrie, leurs croyances connues ne les exposaient à aucun châtiment, ne les excluaient d'aucun droit. On voit sous Théodose des polythéistes zélés revêtus d'emplois honorables dans l'empire ^ : Symmaque investi à Rome de la dignité consulaire ^Libanius, à Constantinople, du titre de préfet du palais^ Themistius, déjà comblé d'honneurs sous les précédents règnes % nommé par Théodose à la préfecture de Constantinople ", reçu dans le sénat ^ chargé même, dit-on, pendant quelque temps, de présider à l'éducation d'Arcadius. Bien plus, on voit ces païens distingués énoncer publiquement et librement leur croyance. Liba-

« Chrysost., Hora. in S. Babylam, c. 3, t. 2, p. 5i0 a.

2 Liban., Pro lempl., p. 20:2 203. Prudent., In Symm., liv. 1, V. 6t7-G25.

3 Prudent., lu Symm., liv. i, v. 623. — Sous Valens, en 377, des slalues de bronze avaient 6lé élevées à Symmaque dans les deux capitales de l'empire; sous Tliéodose, un nouveau monument lui fut élevé, avec une inscription qui portait son titre de « grand ponlife » (Orclli, Inscr. lat. collect., t. i, p. 2G0-261J.

* Liban., Ep. 765. Eunap., In Lil)an., p. 496.

5 Themist., Oral. {Maio, Classic. vet. coll., t. 4, p. 306, 328). — Liban., Ep. 38, Themist. vita; opp. fol.

« Tillemont, Hist. des Emp., t. 5, p. 220; t. 6, p. -403. Il occupait encore ce posie en 38.').

' Themist., Oral. 31.

204 rREMlÈRE PARTIE, 2'' l'ÉRlODE, SECTION I.

iiius ' se lélieilc de ce que Tliéodose a nomme préfet de Rome un homme qui ne craignait point en sa présence de jurer par les dieux. Themistius, dans son discours à ce prince nouvellement créé consul , s'écrie en parlant du sénat ^ : « Je suis entré dans ce lieu saint où préside le roi « des rois, Jupiter lui-même, et, avec Jupiter, l'empereur « suivi de son noble cortège. » Ce langage, assurément, n'était pas celui d'orateurs dont la pensée fût enchaînée, ni d'une époque où l'on intentât directement la guerre aux consciences. Chrysostome nous apprend, au contraire ^, que les païens de son temps s'exprimaient avec la plus grande hberté sur les dogmes du christianisme; et nous verrons, plus tard, combien d'ouvrages polémiques ils osaient encore mettre au jour. Fidèle à son rôle de protecteur des lettres. Théodose n'osait encore fermer la bouche à des hommes dont les talents contribuaient à illustrer son règne, et dont les écrits, d'ailleurs, peu lus des classes populaires, lui inspiraient par cela même peu d'inquiétude. Il lui suffisait , pour le moment, d'empêcher en Orient des actes ostensibles de culte païen, de prévenir à la fois la tentation et le scandale qui seraient résultés, pour ses sujets, du spectacle des rites idolâtres. Quant aux attaques livrées sur le terrain de la science, il laissait à la science chrétienne le soin de les repousser.

Le monarque osa moins encore en Occident. Bien que la mort de Gratien en 383, et surtout celle de Maxime en 388, lui eussent assuré une autorité presque absolue dans cette portion de l'empire, averti par l'attitude hostile des patriciens et du peuple de Rome, et par les vives réclama-

* Liban., Pro terapl., p. 203,

» Themist., Oral. 16, p 201.

» Chrysost., Ilom. 17 in Joli., c. 4, t. 8, p. 101, 102.

RÈGNE DE TuronosE. 203

lions qu'avaient excitées de leur part les premières mesures de Gratien, il ne songea point à mettre à excculion, en Occident, les édits sévères qu'il venait de publier contre les sacrifices.

Même après la mort de Valentinien II et la défaite d'Eugène, lorsque Théodose régna seul et sans opposition sur les deux empires (394), il n'osa point encore frapper en Occident le grand coup quMl venait de frapper en Orient, par sa loi de 392 '. Après avoir exliorté le sénat de Rome à embrasser la religion du vainqueur, après lui avoir déclaré sa ferme volonté de remettre pleinement en vigueur le décret de Gratien, il abolit les subventions et les autres prérogatives qu'Eugène avait rendues à l'ancien culte; mais il ne poussa pas plus loin sa sévérité. Les expulsions de prêtres, dont Zosime fait mention^, furent évidemment l'effet de violences particulières^; et, quant à la cessation des sacrifices dans Rome, Zosime lui-même l'attribue à la suppression des allocations publiques, au découragement des païens, enfin à l'influence de l'exemple du prince, plutôt qu'à une défense expresse ou à des mesures positives de sa part. Au reste, dans la plus grande partie de l'Occident, les sacrifices continuèrent encore pendant plusieurs années. Môme à Rome, « beaucoup de cérémonies « païennes, dépourvues de sacrifices, restèrent en vigueur; « les dieux furent encore invoqués, les temples encore « fréquentés, les pontificats inscrits, selon l'usage ancien, « au nombre des titres de gloire des familles ^. »

* Beiignot, liv. 8, c. 8, 9.

« Zosim., V, 38.

' C'est ce qu'indique, entre autres, le Irait de ta vestale chassée par Serena, femme de Slilicon, pour lui avoir reproché l'enlèveiuenl d'un collier qui ornait la statue dp Cyhèle [Zosim., ibid ).

* lieugnot, l. 1, p. 4D2.

:206 PRF.MiKnE partfe:, 2" i'ériooe, sectiox r.

Celle diflérence entre les deux empires, quant à la situation du culte païen, devint plus frappante encore depuis leur complète séparation, à la mort de Théodose. Dès lors, l'histoire de la destruction du paganisme en Orient et celle de sa destruction en Occident peuvent être considérées comme assez distinctes l'une de l'autre. C'est donc depuis ce moment que la première demanderait h être traitée avec le plus de détails. Malheureusement, c'est depuis ce moment aussi que la rareté des documents se fait le plus sentir, et que les progrès de la harbarie, la décadence des lettres, tant sacrées que profanes, appauvrissent de plus en plus les sources dans lesquelles nous pouvions, jusqu'ici, puiser avec assez d'abondance. Tàclwns du moins de mettre à profit celles qui sont encore à notre portée, et continuons à suivre de notre mieux, à cette faible clarté, les destinées du polythéisme en Orient jusqu'à sa chute.

SECTION II

Bèg^ne «l'Jircadliis.

(An 393 --{08)

La mort prématurée du grand Théodose et l'avènement de ses fils durent rendre d'abord quelque espoir aux païens. Sous des princes très jeunes encore et dont le caractère n'annonçait aucune énergie, ils durent se flatter un moment de voir leur condition s'améliorer, de rentrer peut-être en possession de quelques-uns de leurs biens et do leurs privilèges, de conserver du moins ceux qui ne leur avaient point encore été ravis. Mais une religion proscrite a souvent moins à redouter de la fermeté des princes que de leur faiblesse , lorsque cette faiblesse les rend les instruments dociles d'un parti zélé et puissant. Arcadius, élevé dans une soumission aveugle à l'autorité des évoques, gouverné d'ailleurs par sa femme, par ses courtisans, par ses ministres, se montra bientôt tout aussi prodigue de faveurs pour la religion nouvelle, tout aussi sévère envers le culte déchu.

Dès l'année même de son élévation, le 7 août 393, il déclara expressément que « les lois de son père contre les « païens et les hérétiques, aussi bien que les clauses pé- « nales dont elles étaient accompagnées, seraient encore « plus rigoureusement observées que du vivant de Théo- « dose; qu'ainsi chacun s'abstînt d'entrer dans les temples « et d'y célébrer des sacrifices, et que tous les magistrats, a sous peine de mort, fissent exécuter cet édit. ' » Pour

» Cod. Theod., XVI, 10, l. ii.

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