PREMIÈRE PARTIE, '2" PÉRIODE, SECTION IV
Léon eut soin ' d'exclure à jamais du barreau et de toute fonction judiciaire quiconque n'aurait pas reçu le baptôine dans l'Église catholique ^.
Zenon apporta, dans les affaires religieuses, le môme despotisme et la même violence qui caractérisaient le reste de son administration. Décrié partout pour ses mœurs infûmes ^, il espérait sans doute les expier par le déploiement d'un grand zèle pour la religion. Tout en satisfaisant ses goûts crapuleux, en portant sa licence jusque dans l'asile des monastères, il publiait des édits sur la foi, fondait des églises , détruisait les temples, persécutait les idolâtres : c'est surtout en 480, pendant un voyage qu'il fit dans le Péloponèse , cette terre classique de l'hellénisme , que Zenon signala son fanatisme et sa cruauté *.
Mais le règne de Zenon fut une époque d'arbitraire, d'où l'on ne peut rien inférer quant à lesprit général de la législation de son temps. Sous Anastase et Justin I, les mesures contre le paganisme reprirent un cours plus régulier et plus légal. Le 19 avril 503, Anastase étendit aux fonctions de défenseurs des villes les exclusions prononcées par Léon I ^ Justin I, à son tour, compléta le décret d'A-
» Baron., Annal. Eccl., t. 6, p. 286.
» Cod. Just., 1, 4, 1. ib.
' Evagr., Ilist. Eccl., III, i.
* Falliner., Gescli. (1er Morea, t. i, p. 137.
5 Cod. Just., I, 4, 1. 19. — Un Irait curieux du règne d'Anaslase, raconté par Zonare (Annal., t. 2, p. 5j, semble indiquer l'empire que certaines idées païennes exerçaient encore, dans ce temps-là, sur les esprits. Les navires chargés de grains, destinés à Consiautinople, furent, pendant quelque temps, arrêtés par les vents contraires et retenus en vue du port sans pouvoir y entrer. La ville était menacée d'une diseite. Un expert, consulté sur la cause de ce contre-temps, répondit qu'on avait mal a propos enlevé les fragments d'un navire de bronze, jadis orné d'une statue du même métal, représentant la Fortune de la ville. Sur son avis, l'autorité se hàla de remettre eu
DE LA MORT DE THÉODOSE ri A CELLE DE JUSTL\ 1. i243
nasiase en excluant de tous droits, eliargcs et dignités ci- \iles, quiconque n'appartenait pas à l'Église catholique. Après une sentence rigoureuse prononcée contre les manichéens, il ajoute ' : « Les autres hérétiques, les païens, « les juifs, les samaritains ne pourront remplir aucune « magistrature , occuper aucun poste d'honneur ; ils ne « pourront exercer les fonctions d'avocats, ni celles de « pères et de défenseurs des villes, de peur qu'ils n'ac- « quièrent ainsi le moyen de molester ou de juger injus- « tement les chrétiens et môme les évèques. »
Ainsi, à mesure que le paganisme devenait moins redoutable, on frappait ses adhérents des mômes incapacités civiles qui atteignaient depuis longtemps les hérétiques ; on leur fermait toutes les carrières honorables et lucratives ; on les excluait même de plusieurs droits importants. Dans la période suivante, nous verrons les empereurs porter au paganisme des coups plus violents encore ; ce ne sera plus seulement de peines négatives, mais encore de châtiments positifs, de peines ou afflictives ou infamantes, que nous verrons ses sectateurs frappés depuis l'époque de Justinien. Mais, avant de suivre, dans cette nouvelle période, les destinées du paganisme proprement dit, examinons la situation du paganisme philosophique ou néo-platonicien durant la période que nous venons de parcourir. Voyons quel appui l'ancien culte continuait à recevoir, en Orient, des philosophes qui avaient particulièrement pris sa défense.
leur lieu ces fragments; elle fil même rétablir le navire avec le plus grand soin, et aussitôt, dit Zonare, la navigation reprit son libre cours. — Le rhéteur Procope, de Gaza, était encore païen lorsqu'il prononça le panégyrique de l'empereur Anastase, dont il fait remonter la généalogie jusqu'il Jupiter (c. 2j. Depuis, il se lit chrétien et publia un commentaire sur l'Ancien Testament. 1 Cod. Just., 1,5, I, 12.
244 puEMiKRb: PAitni:, "2" périodk.
SECTION V
fSifunfîon du pa«;aiiisni.e pliilosupliiquc ou nt'o-plafonicien daiiN le cours de cette seconde période.
La mort de Julien, si fatale pour la cause du paganisme populaire, ne l'avait guère moins été pour celle du néoplatonisme. 11 avait du renoncer aux faveurs de la cour, aux postes distingués qu'il y avait occupés un moment, au triomphe éclatant qu'il s'était promis sur le christianisme. Il avait dû quitter la vie publique, rentrer dans la sphère plus obscure de l'enseignement, et consentir à redevenir, pour un petit nombre d'adeptes choisis *, une simple école de philosophie religieuse. On a déjà vu comment, à la première nouvelle de la mort de Julien^, les philosophes se hâtèrent de déguiser leur profession, de dissimuler leurs sympathies, et comment, désertant les temples nationaux, où naguère ils sacriliaient avec tant de pompe, ils durent se borner à conspirer avec les devins dans quelque sanctuaire obscur, autour de quelque trépied superstitieux. Là même, la persécution ne tarda pas à les atteindre ; sous le règne, d'ailleurs tolérant, de Valentinien et de Valens, plus d'un néo-platonicien périt comme coupable de conspirations magiques. Mais un désastre plus violent vint bientôt
1 Ambras., De Fide, liv. 4, c. 13, t. 2, p. 461. « Philosophi soli « in suis gymnasiis remariserunt. lUi quolidie a suis consorlibus « deseruniur, qui copiose disputant; isti quotidie crescunt, qui sim- « pliciter credunt. « Ce livre d'Ambroise a été écrit en 377 ou 378.
* Lardner observe que le règne de Julien demeura, en quelque sorte, l'ère des néo-plaloniciens. Marinus (c. 3(i) dit, en ciïel, (puson maître Proclus mourut cent vingt-quatre ans après ce prince.
ETAT nu l'Ar.ANISMK M' O-l'I.ATOMCŒN. 2\i^
Irappcr celte école, au cciilrc même de son inlluciicc cl de sa doniinalion.
Les temples égyptiens, menacés sousThéodosc, n'avaient pas eu de plus ardents défenseurs que les philosophes de l'école d'Alexandrie. A la tète des païens de celte ville, qui avaient vengé sur les chrétiens la prol'anation du temple de Mithra, figurait, outre quelques rhéteurs revêtus du sacerdoce ', le néo-platonicien Olympius, venu de Cilicie en Egypte pour adorer Sérapis, et dont Suidas - trace un portrait fort avantageux : « C'était, dit-il, un homme admi- « rable à tous égards, d'un extérieur noble, d'une phv- « sionomie affable , d'une sagesse consommée et d'une « éloquence irrésistible. Choisi comme premier pontife « de Sérapis, il ne cessait de recommander au peuple « d'Alexandrie l'accomplissement fidèle de tous les rites « sacrés , et de promettre à ceux qui se montreraient « exacts dans cette observation, les récompenses divines « les plus précieuses. » — « C'était le moment, leur disait-il \ « de mourir, s'il le fallait, pour la religion de leurs pères; » et, comme il les voyait abattus et découragés par la destruction de leurs idoles, il leur représentait que ces simulacres matériels pouvaient bien être anéantis, mais que les puissances divines qui les habitaient s'étaient envolées dans le céleste séjour. Un autre néo-platonicien remplissait de même, auprès du Sérapis de Canope, le rôle d'un pontife zélé, dont la constance, dit Eunape^, ne se laissait
' Socr., V, i(j. Tel était Helladius, qui se vanta d'avoir immolé neuf clirélions de sa propre main (ihid).
* Lexic, voc. (//.^(atîio;. Article extrait, ou d'Eunape ou de Damascius, eu tout cas d'un auteur païen.
3 Sozom., VII, 16.
* Eunap., In .Edes , p. 471.
21fi l'IlKMIKHE l'AKTIE, 2* PÉllIOllE, SKCTIO.N V.
cliraiilcr, ni par Icspril du loinps, ni par la nainlc do l'empereur; c'était Antonin, tioisième lils dlùislatlie et de Soi^ipalra, le même dont nous avons rapporté la prédiction au sujet des temples de l'Egypte. Lorsque sa prédiction se fut réalisée, lorsque les attaques des nouveaux Titans eurent détrôné Jupiter, l'école d'Alexandrie eut beaucoup à souffrir. Avec le sérapeum périt la fameuse bibliothèque qui en faisait le principal ornement; les précieux ouvrages qu'elle renfermait furent pillés ou détruits. Au milieu des séditions et des rixes sanglantes qui accompagnèrent cette crise, l'enseignement demeura suspendu; les grammairiens, les rhéteurs, les philosophes les plus connus pour leur attachement au paganisme, ou périrent dans le tumulte, ou se réfugièrent dans les pays lointains. Olympius lui-même, averti, dit Sozomène ', par des voix étranges, qui, dans le temple encore occupé par les païens, chantaient en triomphe l'Alléluia , s'était enfui la veille même de la catastrophe et avait passé en Italie. En un mot^, l'école d'Alexandrie, sans être entièrement détruite, l'ut courbée sous le joug du parti vainqueur, de temps en temps même violemment persécutée.
Sous Théodose le Jeune, Hiéroclès, néo-platonicien de cette ville, ayant attaqué trop ouvertement le culte dominant, fut battu de verges par l'ordre du magistrat. Son biographe, Damascius, lui prêle en cette occasion une attitude héroïque ; il prétend que, recueillant dans sa main le sang qui coulait de ses plaies, il le jeta à la face du juge, en s'écriant : « Tiens, cyclope, bois mon sang ^ » Si le fait est vrai, il dément un peu l'assertion de saint Augustin qui
1 Sozom., Yll, \V>.
2 nuier, Hist. de la Philos., t. 4, p. 56.
3 M. Simon, t. 2, p. 589.