‹ Histoire de la destruction du paganisme dans l'empire d'OrientChapitre 24 sur 31 · ÉTAT DU PAGANISME NÉO-PLATONICIEN · texte numérisé non relu

ÉTAT DU PAGANISME NÉO-PLATONICIEN

prétend que depuis longtemps les païens ne connaissaient plus le martyre '. Mais rien de plus tragique en ce genre ne peut être cité que la triste fin d'Hypatie ^.

Fille de Tliéon, géomètre d'Alexandrie, Hypatie joignait aux connaissances mathématiques et astronomiques, qu'elle tenait de son père, celle de la philosophie néo-platonicienne, quelle devait peut-être à Isidore, son époux. Elle n'avait pas tardé à surpasser l'un et l'autre, et comptait des disciples d'autant plus'enthousiastes, qu'en elle l'éclat de l'éloquence était relevé par celui de la beauté. Protégée par la réputation d'une vertu sans tache, on la voyait, revêtue du manteau de philosophe, traverser les rues d'Alexandrie, pénétrer dans l'amphithéâtre des cours publics, s'asseoir dans la chaire professorale et commenter sans embarras, devant un nombreux auditoire, les ouvrages d'Aristote et de Platon. Les amis de la science allaient en foule recueillir ses leçons ; les préfets de la ville eux-mêmes lui rendaient assidûment leurs hommages; Alexandrie tout entière était fière de posséder cette reine de la philosophie. La hante renommée dont elle jouissait excita, selon Suidas, l'envie du pontife Cyrille. Comme il passait devant sa demeure, il trouva la rue encombrée d'une foule de personnes, les unes à pied, les autres à cheval, qui venaient la visiter. Il en fut si courroucé, ajoute Suidas, qu'il jura sa perte : un jour qu'elle sortait de chez elle, elle fut assaillie et massacrée par quelques scélérats. — Quelque opinion qu'on se forme du caractère violent de Cyrille et de sa haine contre Hypatie, il est difficile de croire qu'il eût

' Aufjust., Enarr. in Ps. 140, c. 20, t. 4, part. 2, p. 1574.

« L'iiisloire de sa mort est racontée assez diversement par Suidas (art. TTratia), qui l'avait probablement puisée dans le païen Damascius (Vie d'Isidore}, et par l'historien Socrate (VII, ib)..

248 i'I'.immikre i'Autiiî, :2'' i'Kiiiodi:, section v.

Ircnipé d'une manière sidireclcdansunsi lùchc assassinat. Socratc nous parait plus près de la vérité, lorsqu'il attribue ce crime au fanatisme de quelques chrétiens qui prirent trop vivciiKMit parti pour leur évoque. De boime heure, l'ainhition de Cyrille et l'abus qu'il faisait des privilèges de Tépiscopat avaient porté ombrage au préfet d'Alexandrie. Orestc, c'était le nom de ce magistral, n'avait négligé dès lors aucune occasion de lui rendre outrages pour outrages; cl, lorsque Cyrille, sentant ses propres-torts, avait consenti à lui faire cpielques avances, il avait repoussé ton te offre de réconciliation. Hypatie, qui voyait souvent Oreste et en était fort considérée, fut accusée, par les chrétiens d'Alexandrie, d'entretenir en lui crtte animosilé. Un jour, c'était en 415, les plus bouillanls d'entre eux, sous la conduite de Pierre, lecteur de la cathédrale, l'attendent au moment où elle devait rentrer chez elle, l'arrachent de son char, la traînent dans une église voisine, la dépouillent de ses vêtements, la tuent à coups de briques, et, déchirant son cadavre, en vont brûler les lambeaux au lieu appelé Cinaron. La honte de cet odieux forfait ne laissa pas, selon Socrate, de rejaillir sur l'église d'Alexandrie et sur son patriarche. L'empereur lui-même en fut indigné, et en eiit puni sévèrement les auteurs, si ses courtisans n'eussent réussi à l'apaiser.

Ce sinistre événement hâta le déclin de l'école d'Alexandrie. Les nombreux disciples que, selon Synesius, le seul renom d'Hypatie y attirait encore, se dispersèrent après sa mort ' ; les maîtres, terrifiés par un tel acte de fanatisme, perdirent courage; l'école d'Alexandrie n'eut plus dès lors à sa tète que des chefs obscurs, dont les noms mêmes sont

» Syncs., Ep. 135 ad fralr. (0pp. fol. l^aris, 1031, .

ÉTAT DU PACAMSME NEO-PLATOMCIEiX. 249

à peine connus ', et, vers la lin du cinquième siècle, nous entendons un néo-platunicien se plaindre de ce que les auditoires de cette ville étaient déserts, tandis que les cirques et les théâtres regorgeaient de spectateurs ^.

Opprimé et languissant à Alexandrie, le néo-platonisme trouva un refuge à Athènes ^. A la vérité, les doctrines de l'Orient, qu'il sétait incorporées, devaient avoir quelque peine à s'acclimater dans une ville toute grecque; mais, en revanche, il y trouvait plus vivants que partout ailleurs, avec le culte de Platon, le goût de l'ancienne littérature et le zèle pour l'ancienne religion hellénique ^ C'était là que Priscus, après la mort de Julien, était allé ensevelir ses regrets et nourrir sa dévotion fidèle ^ Le néo-platonisme trouvait surtout à Athènes l'indépendance, plus que jamais nécessaire au rôle religieux qu'il aspirait à remplir. L'école de cette ville, assez riche, comme nous l'avons vu, de ses propres ressources, s'était longtemps passée des subventions asservissantes des empereurs; « elle formait, dit a M. Vacherot*^, une sorte de république, où la sanction « impériale ne faisait que confirmer les choix sortis de « l'élection ; » et, même après que les empereurs l'eurent mise sur le rôle des établissements qu'ils cherchaient à faire fleurir par leurs largesses \ elle conserva, néanmoins, une partie de cette liberté et de ces franches allures qu'elle

' M. Simon, Hist. de l'École d'Alex., t. 2, p. 369. Vachcrot, t. 2, p. 179.

* ^gyplus in JEneœ Gazœi Theoplir. (Fîihl. Pair., l. 8, p. GuO). » Vacherot, t. 2, p. 192.

* Villemain, Nouv. Mél., |i. 298.

•'* Eunap., In l*risc., p. i82.

" Vacherot, l. 2, p. 19i.

■^ Universitscten, Stud., etc.. dcr Crioclion {Schlof>:>pr und Berclit's .\rchiv. der Gescli ,11, p. 219, 224).

2?)0 l'isr-MiKisr: r'.vivrii:, "2'' I'Kiiiodk, skctio.n v,

avait (lues jadis à son isolonienl. Toiiles les anciennes routumes s'y étaient perpétuées; au cinquième siècle, Léontius y trouva encore usitées, pour l'admission des élèves, les mêmes formalités ridicules dont Grégoire de Nazianzc s'était moqué cinquante ans auparavant '. A plus forte raison le paganisme continuait-il à y prévaloir, en dépit de la vigilance des empereurs.

Ce fut là le terrain favorable que le néo-platonisme choisit, après le doul)le échec que lui avaient porté la mort de Jidien et la ruine des temples d'Alexandrie. Dans ce nouveau foyer, sans doute, il eut plus d'une crise difficile à traverser; l'invasion d'Alaric, surtout, lui causa un grand préjudice; les villes grecques dévastées n'eurent, pendant longtemps, plus d'élèves à fournir à l'école d'Athènes ; quelques professeurs célèbres, Hilarius, Proterius, périrent sous les coups des barbares ^ ; les malheurs de la Grèce éloignèrent d'elle, pour quelques années , les étrangers. C'est probablement vers ce temps-là que Synesius^ maudissait le pilote qui l'avait conduit à Athènes, et comparait cette ville à la peau d'un animal sacrifié, disant « qu'elle « n'avait plus rien d'attrayant que la célébrité de ses noms ; « qu'on y montrait encore, à la vérité, l'Académie, le Lycée « et le Portique, mais que la philosophie en était absente, « et que cet antique sanctuaire des sages n'était plus re- « nommé que parmi les fabricants de miel. » Néanmoins, comme Athènes n'avait eu elle-même aucun assaut à sou-

> Photius, Cod. 80, p. 189. - Greg. Naz., Oral. 43, c. 16, l. i, \). 78:2 el siiiv.

2 Hilarius fut tué par les Gotlis dans sa maison de campagne, près de Corintbe {Eunap., In Prise, p. 482). Proterius, de Céphalonie, eut le même sort.

'^ Kp. 133, Synes. 0pp. p. 272.

ÉTAT DU PAGAMSMK NÉO-PLATONICIEN. 2ol

tenir, cln'avaitrcçu du \aiiiqueur qu'une visite toute pacifique, le tlot des barliares une fois passé, son école, quelque temps déserte et muette , se peupla de nouveau et éclipsa complètement celle d'Alexandrie.

C'est aux historiens de la philosophie à nous faire connaître la succession des chefs de Técole d'Athènes, ce bout de la chaîne âJor qui commence à Plutarque le Grand et finit àDamascius. C'est à eux également à nous retracer le changement, qui, depuis l'établissement du néo-platonisme dans cette ville, s'introduisit dans le caractère de son enseignement. On sait qu'en général il y revêtit une forme et des procédés beaucoup plus scolastiques', et que Proclus, entre autres, son représentant le plus célèbre, lui imprima une méthode plus logique et plus régulière que ne l'avait fait aucun de ses prédécesseurs -. Mais on sait aussi que cette tendance scientifique n'altéra en rien la teinte païenne et superstitieuse qu'il avait revêtue sons lamblique, et ne relâcha point l'alliance qu'il avait contractée avec Tancienne religion ^ Si les néo-platoniciens d'Athènes apportaient en public, dans la profession du polythéisme, la prudence et la discrétion que leur commandaient les circonstances * , devant leurs adeptes et devant les témoins dont ils étaient sûrs, ils se gênaient moins dans l'expression de leurs sentiments, et montraient

1 Miter, Hist. de la Pliilos , l. 4, p. o3i.

^ Cousin, I^rocli opp. Prsef., 1. 1, p. 40.

3 Ritter, ibid., p. 534-533. C'est à Alhènes que résidait le ptiilosoplie païen Léontius, dont Théodose le Jeune épousa la fille.

* Ils prétendaient, en cela, suivre la maxime des pylhagorifiens : « Vis cactié » {Marin., Vila Procli. Ed. Boissonade. Lips. 1814, c. 4")). Mais, au fond, c'était plutôt celle que Synesius attribue au philosophe Protée [Synes., Ep. 136, Cipp., p. 275) : « 2yvïî/ai toî; ivôptônn; 'Â

252 i'KK.Mii;itK l'Aiiiii;, -2'' i-liuode, skction v.

pour le service des dieux une lerveur de dévotion (|ni, d'abofd un peu affectée, finissait probablement, à force de bonne volonté, par devenir sérieuse et sincère.

Pendant la première visite que Produs rendit à Syrianus, second clief de l'école d'Atbènes, la lune étant vernie à paraître sur Tborizon, Syrianus seliàta, sous un prétexte, de congédier son jeune liôte, et se retira à l'écart, avec un de ses amis, pour rendre librement ses bommages à la déesse ' ; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il pouvait avoir pleine confiance dans le nouveau venu. Proclus, né en 412, à Constantinople, de parents lyciens et probablement païens, si nous en jugeons par les éloges que leur donne son biograpbe, avait fait ses premières études à Alexandrie, sous la direction du grammairien Orion, dont les ancêtres avaient rempli en Egypte les fonctions sacerdotales, et du mathématicien Héron, qui lui avait donné, ditMarinus, la plus haute preuve de son estime, en lui révélant le secret du culte qu'il rendait aux dieux '^ Les sympathies païennes de Proclus se fortifièrent de plus en plus à Athènes, dans le commerce de Plutarqiie et de Syrianus. Forcé, par quelques persécutions, de se retirer momentanément en Lydie, il profita de ce séjour pour s'instruire des anciens rites qui s'y étaient conservés malgré les lois. Enfin, à son retour à Athènes, il fut initié par Asclépigénie, petite-fille de Nestorius, dans la discipline théurgique, et, après s'être acquitté des lustrations en usage chez les Chaldéens, fut admis, comme épopte, aux mystères de la grande Hécate. Il s'essaya lui-même avec succès dans ce genre d'opérations ; au moyen d'un globe magique, il fit tomber,dit-on, des torrents de pluie et préserva

' Marin., Vita Procii, c. H.

- Marin., c. 8, 9.

RTAT DU PACANISWE XF.O-I'LATONICIEN. 253

l'Allique d'une sécheresse; avec cerlaiiis charmes ou talismans, il lit cesser un li'emblemenl de Icrre '. Mais le chef-d'œuvre de sa science Ihéurgique fut la guérison de celle même qui l'y avait initié ; laissons ici parler son ])iographe ^ : « Asclépigénie, dit-il, étant tombée malade, au « point que les médecins désespéraient d'elle, son père, « par leur conseil, demanda à Proclus le secours de ses « prières. Celui-ci, prenant avec lui un de ses amis, alla « supplier Esculape, dont le temple et la statue subsis- « taient encore à Athènes ^ Aussitôt qu'il eut commencé « ses prières selon l'ancien rite, la jeune fille se sentit « immédiatement soulagée, et, dès qu'il se fut rendu au- « près d'elle, il la trouva revenue à la santé. » « Au reste, ajoute Marinus, tout cela se fit secrèlement et de manière à ne donner lieu à aucune poursuite. Proclus jouissait pour cela d'un avantage particulier et qu'il appréciait fort : c'est que sa maison étant contiguë au temple d'Esculape, il pouvait s'y rendre à toute heure sans être aperçu. Cher à ce dieu, il ne l'était pas moins au dieu Pan, à Mercure, à Cybèle ^, mais tout particulièrement à Minerve, à laquelle il dut ses admiral^les progrès dans la philosophie. Lorsque la statue de Pallas fut ôtée du Parthénon par « ceux, dit avec dépit Marinus, qui déplacent les choses a qui n'eussent jamais dû être déplacées, » une femme d'une beauté exquise apparut en songe à Proclus et l'invita à préparer sa maison, parce que la déesse Minerve se disposait à venir l'habiter. »

1 Marin., c. 28.

« Ibid., c. 29.

' Ceci prouve qu'en 48G, époque où écrivait Marinus, ils n'y subsistaient plus, et probablement depuis longleuips.

'• Marin., c. 33. Il composa, comme Julien, une explication pliilosophi(|ue des mystères de Cybèle et d'Alys.

!2oi PREMIKHF. PAHTIE, 2* l'KI'.IODE, SECTION V,

Ces détails, (jiic nous iloiiiiciil les liisloriens, peignent an vil", ce nie semble, la sitnaiion du paganisme en ce temps-là, et l'appni que lui prêtait l'école d'Athènes. Dépouillé insensiblement, par le zèle des chrétiens, de tous ses honneurs, de tous ses momunenls, abandonné par la foule indifférente ou craintive, il était d'autant plus courtoisement traité, d'autant plus précieusement recueilli par les philosophes, qui se faisaient gloire de l'appuyer de leur crédit et de le dédommager des mépris du vulgaire. Proclus, en particulier, était de ces hommes qui, pleins du sentiment de leur force, aiment à la faire briller au service d'une cause malheureuse, se piquent de lutter seuls contre l'entraînement général, et de relever par le prestige de leurs talents ce que leur siècle a condamné. Fidèle, d'ailleurs, à l'exemple de celui qu'il appelait le divin lamblique', et aux traditions de l'école néo-platonicienne, plus sa réputation philosophique était élevée aux yeux de ses contemporains, plus il déployait de zèle en faveur du paganisme. Il se plaisait à le faire jouir de sa gloire, à l'envelopper dans son auréole ; il semblait prendre à tâche de prouver au monde que la plus haute supériorité intellectuelle était, non seulement compatible, mais encore intimement liée avec la fidélité aux rites anciens.

Proclus servit la cause du paganisme tout à la fois en prêtre, en poète et en philosophe. Versé dans la théologie des Grecs et dans celle des barbares ^ , il composa des hymnes en l'honneur des divinités tutélaires de tous les pays. Nous avons encore ceux qu'il avait adressés aux Muses, à Vénus, au Soleil ^, hymnes, il faut en convenir,

* Procl., De anim. et dœm., c. 13.

- Marin., Vil Procl., c. 22.

'^ Fabric , Bibl. Grœe. 1708, l. 8, p. 508-515.

ÉTAT DU l'Ar.AMS^n: NÉO-Pf.ATOXICM'.N. 255

composés un peu ;i froid, cl qui l)rillcnt moins i)ar l'inspiration que par la science'. Il en avait composé également en riionneur du Marnas de Gaza, de l'Esculape d'Ascalon, du dieu Théandrite de Bostra, de l'Isis de Phila\ Il disait que le philosophe devait être le prêtre et le pontife, non d'un culte en particulier, mais de tous les dieux de l'univers^. « Pour lui, ajoute son biographe, il les invoquait « jour et nuit, pratiquait les lustrations usitées dans les « mystères d'Orphée, observait les jours néfastes des « Egyptiens avec plus de régularité encore qu'eux-mêmes, « se purifiait tous les mois en l'honneur de Vesta, jeûnait «.( en l'honneur de la lune, adorait le soleil à son lever, « à son midi et à son coucher^. » Dans sa dernière maladie, pour apaiser ses douleurs, il se faisait lire continuellement les hymnes d'Orphée. Mais il est temps de voir à l'aide de quels principes il justifiait ce zèle païen, comment il conciliait ces pratiques superstitieuses avec les vues élevées qu'il a répandues dans ses divers écrits, notamment sur la liberté morale et sur la Providence ^ Sa théologie mérite d'autant plus d'être examinée, qu'elle est le

' On peut en dire autant d'un contemporain deProclus, Nonnus, de Panopolis, dont le long poème héroïque, intitulé : Les Dionysiaques, semble n'être qu'une espèce d'exercice ou de déclamation en vers, remplie d'érudition myiliologique, mais sans aucune ombre d'enthousiasme religieux (Voy. Poelœ grœci veteres. Gencv.1000. fol. part. 2, p. 307). — Converti plus tard au christianisme, ce même Nonnus composa une paraphrase poétique, encore plus médiocre, de l'Évangile selon saint Jeaii [Schœll , llist. de la lilt. gr., trad., l 6, p. 79).

' Marin., c. 19.

3 Ibid., c. 22.

* Voyez, en particulier, ses trois ouvrages : De providentiel et falo, — De decem dubitalionibus circà providentiam, — Du malurum subsislenlià [Fahric, Bibl. Gr., t. 8, p. 4Go-507}.

î256 J'RRMIKRF l'AHTIK, ^' PF.RIODK, SECTION V.

j)i'eniior «'ssai (riine t'oiicilialion syst(''mali(iii(* et ('Oiii|)lète entre la philosophie el le paganisme.

Iliéroclès d'Alexandrie s'était contenté' de distingner les grandes catégories de puissances émanées du Dieu suprême, savoir : les êtres intelligibles célestes, qu'il ap- })clait dieux, et les êtres intelligibles éthérés, qu'il appelait bons démons, etc. ; puis, de montrer, d'une manière générale, l'accord des plus anciens monuments religieux, entre autres des poëmes d'Homère et d'Orphée, ainsi que des oracles des anciens prêtres, avec la philosophie de Platon. Proclus étendit beaucoup plus loin ses efforts conciliateurs. Pénétré, dit M. Yacherot '\ plus qu'aucun autre philosophe, de l'esprit alexandrin qui aspire à tout expliquer, à tout comprendre, il s'appliqua à faire entrer dans le cadre néo-platonicien toute la science religieuse aussi bien que philosophique du passé, et son système renferme la synthèse la plus vaste qu'on eût encore essayée dans ce genre '\

Pour lui, la philosophie et la religion ne sont qu'une

1 Hieroclès, De providenlià et falo (in Phot. ,Cod. 214, p. 550-554). Son coramenlaire sur les vers dorés de Pylhagore (Lond. -1742, in-8) esl assez sobre de mythologie, et, par le spiritualisme qu'il respire, se rapproche plutôt de Porphyre et de Plolin que de lamblique et de Proclus. 11 parle moins des dieux que de Dieu, et insiste moins sur les hommages extérieurs k lui rendre , que sur les dispositions où il faut être en les lui offrant (Voyez, entre autres, p. 21).

2 Vacherot, t. 2, p. 213.

2 Celui des ouvrages de Proclus où son système d'éclectisme religieux est exposé avec le plus d'ampleur, est son commentaire sur la Théologie de Platon {ProcU In Platonis Theologiam libri sex, gr.lat. Hambourg, 1(518, fol.). C'est son avant-dernier ouvrage. II avait débuté par ceux sur le Mal, sur la Providence, sur le Destin, etc. {Herger, noi. 1). Proclus, ainsi que Pascal el d'autres hommes de sa trempe, avait commencé [lar la piiiiosophie religieuse, et finit par la superstitiiin.

KTAT ni: PAT.AXISMR NRO PLATOMCfEX. 2o7

seule et même vérilé expliquée pnr deux langages divers : l'idée et le symbole '. Au plus liaul degré de la hiérarchie divine, il place rf/?i, l'élre ineriahle el immuable, qui contienl tout en lui-même'-', et dont la première manifestation est l'essence intelligible. Celte essence, quoique indivisible, renferme, en une Irinité, l'être, la vie et riulelligence ; trois termes dont chacun à son tour est une nouvelle Irinité, comprcn;mt l'inlini, le fini et le mixte \ Ces différents aspects de la puissance divine, conçus par la philosophie, et dans lesquels elle ne voit que des notions abstraites, la religion en fait des puissances personnelles et concrètes, des êtres divers et séparés, jouissant chacun d'une vie qui leur est propre, une fois qu'ils sont sortis du sein de ÏUyi, et les nomme en conséquence des dieux. De là donc, avant tout, trois ordres de dieux ternaires ^ : la trinité des dieux intelligibles, qui est celle de l'être, c'est le père; la trinité des dieux intelligibles et intellectuels tout ensemble, qui est celle de la vie, c'est ce que Prochis appelle la mère ou la fécondité de l'être ' ; enfin, la trinité des dieux purement intellectuels, qui est celle de l'intelligence". Elle comprend trois dieux : Saturne, Rhéa, sa femme, et Jupiter, leur fils. C'est ici que nous pénétrons sur le seuil de la mjlhologie populaire. Saturne" représente l'essence intellectuelle émanant de l'inlelligible, qui, par l'intermédiaire de Rhéa\ donne naissance à Jupiter cl lui cède l'empire. Jupiter,

' Berger, l'roclus, expos, de sa docir. Paris, 1840, p. tlTi el siiiv.

* In Platon. Tlieol., lib.2, c. i etsuiv. ^ lhid.,lib. 3, c. 12,13, p. 140, 142.

* Il>id., lil». 3, c. 21, p. 157; lib. 4, c. 3, p. 185. " Ibid., lib. 3, c. 13, p. 141 el suiv.

" Ibid., lib. 3, e 14, p. 14i; lib. 5, c. 1, p. 247 el suiv. ' Il id., lib. 5, c. 5, r» el suiv., p. itM) el suiv. >* ibid., c. 10.

:2'>8 i'iii-Mii:iîr paiîtii:, ^" iM-uionR, sr.c.rioN v.

\c premier déiniiirge chargé de rarrangeinenl du monde', en est cependant séparé par une nouvelle Irinilé de dieux, (pii sont ses cnlanls : Minerve, Proscrpinc el Bacchus'^. Au-dessous d'eux sont quatre trinilcs (\m servent à produire les êtres, à les conserver, à les vivifier, enfin à les ramener à l' Un, et qui composent ensemble les dou/c grands dieux de la mythologie grecque^ : la trinité productrice, comprenant les trois fils de Saturne, savoir: un second Jupiter, auteur de la démiurgie universelle, Neptune, démiurge parliculier des âmes, Plulon, démiurge particulier des corps ''; lalrinitc des dieux gardiens, qui sont : Vesta, Minerve et Mars ; celle des dieux zoogoniques ou vivificateurs, savoir: Cérès, Junon et Diane ^ ; enfin celle des dieux anagogiques ou qui ramènent les âmes à VUn: Mercure, Vénus et Apollon *^. Tous ces dieux sont environnés d'anges, de démons, de héros qui leur servent de messagers, de ministres et d'agents auprès du monde et des âmes\ et, tous ensemble, dieux et démons, ne sont que les organes, et, en quekiue sorte, les canaux par lesquels la vie, émanant de VUn, se distribue et circule dans toutes les parties du grand Tout. Leur multiplicité même accuse l'unité du principe à l'essence duquel ils participent tous, quoique en des degrés diverse

C'est à l'aide de celte ingénieuse combinaison que Proclus recomposait, par la philosophie, l'Olympe hellé-

1 In Plalun. Tlieol., lib. 5, c. 2-2.

2 Ibid., lib-f), c. 11.

3 Ibid-, c. 5, p. 354-355.

* Ibid., c. 9, 10, p. 3G0-369.

5 Ibid., c. 22, p. 403,

" Ibid., c. 12, 22, p. 375 et suiv., 403. ' Ibid., c. 18, p. 395.

* Ibid., c. 24, p. 410 el suiv.

ÉTAT W PAfïAlVISMR NKn-PI.ATOMCIKIV. 2^9

nique'. Los myllies du paganisme populaire nYUaient de même, selon lui, que l'expression sym])oli(|ue des rapports entre l'être cl ses diverses manileslations; les anciens rites, enfin, que des formalités préalables, nécessaires pour préparer lame à la contemplation, par laquelle elle s'élève à la source infinie de l'être et participe à la souveraine félicité. L'àme, qui aspiie à s'unir à Dieu, doit remonter d'abord par l'adoration tous ces degrés de la Inérarcliie céleste '^, rendre ù chaque ordre de dieux intermédiaires les hommages consacrés par la religion, recourir à tous les moyens qu'elle enseigne pour se rendre les puissances divines favorables. Proclus donne aussi une grande importance aux oracles; il y voit l'expression réelle de la volonté des dieux présents dans leurs simulacres, et en explique les imperfections par la faute de ceux qui les reçoivent, et non par un changement quelconque survenu dans la manière dont les dieux opèrent. Il enseigne de même très formellement la nécessité des expiations et des sacrifices ^ : « Avant que la divi- « nité se montre, dit-il, les mauvais démons viennent « troubler l'àme de ceux qui sacrifient, et s'efforcent de « la détourner des choses divines et de l'attacher aux « objets matériels. Aussi les dieux ordonnent- ils qu'on « ne les contemple qu'après s'être puiifié par des expia- « lions. » Le mélange des diverses substances usitées dans les encensements , les purifications et les sacrifices , rappelle la présence de la divinité dans toutes les parties de

1 Voyez, dans l'ouvrage de M. Vacherot {Èc. d'Alex., t. 2, p. 370), le tableau synoiitiqiie des divitnl(''s populaires dans le système de l*roclus, en rryard des nolions mélapliysiques auxquelles elles corres[»ondaienl.

* Tlieoi. sec. IMal., lib. 1, c. 24, 2c^, p. G1.

3 Comment, in primum Alcibiad. — Cousin (Piocl. opp., t. 2,

p. iog;.

20)0 PRr-MII-FîF. PAiniK, 2'^ PKRIOnR, SECTION V.

ruiiivcrs '. Tous les aulios rites pmons, y compris les mystères, la divination, l'astrologie, trouvaient de même leur justitication dans Proclns ; et, en dernier résultat, ce pliilosoplie soulenait que l'éloigncment de la foule pour l'ancienne religion était un pur effet de l'ignorance '\ Aussi ful-il l'idole de tous ceux qui rêvaient encore la restauration du paganisme; il reçut les marques les moins équivocpiesde leur sympathie. On sait de quels sacrifices sont capables, en faveur des croyances déchues, les obstinés amis du passé. Sous Proclus, l'école d'Athènes fut enrichie par des dons et des legs plus considérables que jamais \ et lui-même, à son retour de l'exil, reçut de Rufinus, l'un de ses admirateurs, l'offre d'une forte somme d'argent, qu'il refusa '. Ce n'était pas le philosophe, c'était le païen qu'on récompensait si richement. On se souciait, sans doute, assez peu de ses spéculations métaphysiques ; mais on encourageait le fidèle ami des dieux ^, le dernier soutien du polythéisme'', celui qui, par son talent à le défendre, aussi bien que par son courage à le confesser, était seul capable alors de lui rendre quelque crédit. La dévotion de Proclus était, auprès des païens, le passeport de sa philosophie.

1 ProcL, De sacrif. el magià.

' ProcL, Comment in prim. Alcib.,1. c, p. 264. Cousin, Fragm. phil., t. l,p. 233.

' « L'état financier de l'école d'Alliènes, dit Damascius (in Phot., « Bihl,Grœc.,c. 242, p.lOoT), était tout autre que ce qu'il avait été « du temps de Platon. Platon était pauvre et n'avait que le petit « jardin de l'Académie, dont le revenu était de trois écus. Sous Pro- « dus, le revenu était de mille écus ou davantage, plusieurs avant « fait, en mourant, de riches dons à l'école. »

♦ Marin., Yit. Procl., c. 33.

* Un jour qu'il enseignait dans son école, son disciple Rufinus crut le voir entouré d'une lumière divine, et l'adora. C'est ce IluOnus qui lui fil l'offre dont nous venons de parler tout à l'heure.

^ Cousin, Procl. opp., Prœf., p. 4i.

KTAT DU l'AfiA.MSMI-: NKO-l'LATO.MCir.V. '2C)\

Ses premiers successeiiis suivirent la roule qu'il avait tracée, se bornant à ajouter à son système quelques développements plus ou moins ingénieux; du reste, c'était toujours le même esprit, les mêmes efforts pour retrouver une pensée philosophique au fond delà religion populaire, afin de justilier l'attachement qu'ils lui conservaient. La plupart des disciples de Proclus, Asclépiodote, Pamprepius, etc., furent, comme lui , païens déclarés et plus ou moins attachés à la magie '. 3Iarinus, son biographe, montre, par son admiration pour les dons théurgiques dont il était doué, le haut prix qu'il accordait lui-même à cet art. Isidore commenta les ouvrages d'Iamblique , et s'occupa surtout de Tinterprétation des songes, dans lesquels il voyait autant de révélations des dieux ^. Damascius , qui le remplaça dans l'école d'Athènes , composa ^ quatre ouvrages fort étendus, renfermant des fictions merveilleuses et incroyables sur les démons et sur l'apparition des âmes, fictions, dit Photius, « bien dignes de l'impie Damascius, qui, tandis « que le flambeau de l'Evangile brillait sur tout l'univers, « demeurait volontairement plongé dans les plus épaisses

' Suidas, voc. Àw/.r,7r. naairp. — Photius, cod. 242, p. 1049, 10o3. Ritter, Hist. de la Pliil., t. 4, p. oo6.

- Voyez dans Pholius (cod. 242) des fragments considérables de la vie d'Isidore, par Damascius, surtout pag. 1029, 1032, 1033. Il remarque cependant qu'Isidore ne voulait pas rendre d'hommage aux statues, disant que c'était dans le secret de son cœur, dans l'inlimiié de sa pensée, qu'on devait adorer les dieux (ibid., p. 103(>). En revanche, Asclépiodote aimait à orner les simulacres qui subsistaient encore, et à composer des hymnes en leur honneur. Uérode^ autre sophiste de la même école, avait élevé, dans un coin de quelque temple oublié, une statue si admirable, que Damascius ne pouvait se lasser de la contempler (ibid., p. 104o). Damascius adresse sa Vie d'Isidore il une femme païenne dont tous les [)arents étaient, comme elle, à la lois païens et néo-pialoniciens zélé» {l'huL, p. 407j.

^ /'/to<., Cod. 130, p.311.

202 i>iii:.mii:kk i'Autik, "2" i'éukiiu:, skcho.v v.

« léiic'bres de l'idolàliie. » Au sixième siècle, Olyinpitj- (loie ' s'occupa aussi, cl très parliculièrement, de la théorie du nnihe. Dans ses coinmentaiies sur Platon, que M. Cousin a l'ait counailre au inonde savant -, il établit que les mvthcs, symboles des objets invisibles, ont été inventés pour nous y conduire ; c'est ainsi qu'il voit dans les quatre règnes, tanlôt l'emblème des quatre puissances comprises dans la cause première, tantôt celui des quatre ordres de vertus néo-i)!aloniciennes; dans Baccbus, par exemple, déchiré par les Titans et rétabli par Apollon, le symbole de rame divisée par les passions et ramenée à la vie simple et nne de l'intelligence. Voici encore quelques sentences caractéristiques d'Olympiodore : « Parmi nos sages, les « uns, comme Porphyre et Plotin, donnent le premier « rang à la philosophie, d'autres, comme lamblique, Sy- « rianus, Proclus et tous les hiératiques, donnent le pre- « mier rang à la religion. Platon, (jui a compris les argu- « ments des deux partis, les ramène tous à une vérité « unique. La philosophie et la mythologie ont une parfaite « analogie entre elles ^. »

Mais, qu'on ne l'oublie pas, les efforts des néo-platoniciens, en faveur de l'ancien culte, venaient bien moins de leur amour pour lui, que de leur inimitié contre le culte nouveau ^ Il leur fallait une religion à opposer à cette religion envahissante et exclusi\e, dont la domination prochaine menaçait de ruine la philosophie, et avec elle tout Pédifice de l'ancienne civilisation. Dès lors, pourquoi

' Vacherot, l. -2, p. 394-396.

^ Journal des Savants, ann. 1834 et -1835. Cousin, Fragni. pliil. Paris, 1847, t, 1, p. 234 et suiv.

* Joiirn. (les Sav , 1835, p. 1 il, 1 42. Cousin, 1. c, p. 4i7.

♦ Chrysost., In Babyl., c. 2, t. 2, p. 539.

ÉTAT DU ['Ar.AMSMK NKO-l'l.ATO.MCIIi.V. 263

n eussciil-ils pas tendu plus dircclcmcnl vers leur l)ul, on usant contre le christianisme de ce reste de liberté de parole qu'on leur laissait encore? En fait de religion, surtout pour les minorités, l'attaque est toujours plus avantageuse que la défense. Dans les premiers siècles, les chrétiens persécutés ne s'étaient jamais bornés à justifier leurs croyances; ils avaient eux-mêmes porté la guerre dans le camp ennemi; leurs apologies avaient été des actes d'accusation, leurs plaidoyers des réquisitoires; et cette lactique leur avait réussi. Les néo-platoniciens n"hésiLcrenl pas à la retourner contre eux. Poursuivant la guerre ouverte par Porphyre et par Julien , ils ne cessèrent de renouveler les attaques de ces deux philosophes, celles de Julien surtout, qu'ils disaient si fortes d'argumentation et d'éloquence , qu'aucun docteur chrétien n'était en état de les réfuter '. A son exemple, ils critiquaient la nouveauté du christianisme \ ils s'étonnaient qu'une religion qui comptait à peine quatre ou cinq siècles d'existence, osât se mettre en opposition avec un culte qui, par Hésiode, Homère, Orphée, remontait jusqu'aux premiers âges de la Grèce; et, lorsque les chrétiens, à leur tour, remontant jusqu'à Moïse et de là jusqu'à Abraham, revendiquaient pour leur religion une antiquité plus haute encore, les néo-platoniciens leur reprochaient leur origine barbare, et ne pouvaient comprendre que des Grecs abandonnassent l'école de Platon, ce noble favori des Muses, pour prêter l'oreille au langage inculte des prophètes bébreux K

Quelques-uns d'entre eux combattaient le christianisme

» Ciirill. Alex., Lib. in Jul. pra-f. (0pp., l. 0, p. 4). î Isidur. l'élus., Epistolœ. Paris, lo85. fol. lib. 2, op. 40, p. 191. 3 Theodor., Crœc. alTecl. curât. Prolog., p. 1, serm. 1, De fid., p. o, 10.

•HH i'iu:.Mii:iii: i'AIMIK, 2' i-iinioDi;, skctio.v v.

par l'iiistoiro. C'est ce que Jil Eiinape, non seulenienl dans ses Vies despliilusophes, mais encore dans sa continualion de l'histoire de Dexippe ', dont nous ne possédons que des IVai^nients. Décrier auprès de la postérité les empereurs chrétiens, principalement Constantin et Théodose, exaller à leurs dépens l'apostat Julien, tel parait avoir été le principal but d'Eunape - et de ceux qui l'engagèrent à composer cet écrit. Voici ce qu'il en dit lui-même : « Mon inten- « lion , ainsi que celle de quelques historiens qui ont « continué comme moi l'histoire de Dexippe, et dont les ou- « vrages n'ont pas encore vu le jour, est de tout rapjjorter « au règne de Julien, de ce prince que ses contempo- « rains ont vénéré à l'égal d'un dieu ^. » Et au commencement du second livre où il raconte la vie de cet empereur ^ : « Nous voici enfin arrivé à celui vers lequel « tendait notre récit, et sur la vie duquel un vif et pro- « fond attachement nous porte à nous arrêter, non (pie « nous l'ayons vu nous-méme, ou soutenu aucun rapport « avec lui , car sous son règne nous étions bien jeune en- « core ; mais l'immense réputation et les regrets univer- « sels qu'il a laissés après lui feront comprendre l'attache- « ment que nous lui porlons. Comment nous tairions-nous « sur celui dont l'éloge était dans toutes les bouches , et « dont les moins éloquents eux-mêmes ne pouvaient sem- « pêcher de célébrer le règne, comme une espèce d'âge « d'or?... Les hommes les plus considérés, les plus distin- « gués par leur science, m'ont vi\ement pressé d'écrire

' Ex hislorià Eunapii Sardiani posl Dexippura edit. scciii:da (Maio, Script, vett. coll. ln-4, t. 2, p. 247 el siiiv ).

* C'est celui que lui allribue Photius, cud. 77, [). 170. '^ Maio, 1. c, p. 252.

* Ibid., p. 2o4.

KTAT I»IJ I'A(;a.MSMI'; XÉO-l'f.ATOMf.IKX. 263

« son liistoire, ni'olïrant cnx-inrincs de me seconder dans « ce travail; l'illustre médecin Onl)asc, entre autres, qui « avait connu particulièrement Julien ', m'a déclare qu'il « y aurait de l'impiété à ne pas me rendre h ce désir. »

Ce fut dans de telles vues et sous de telles influences qu'Eunape écrivit son histoire, « tellement remplie, dit « Pliotius -, d'invectives contre notre foi, de partialité en « faveur du paganisme, de calomnies contre nos plus « pieux empereurs, qu'il fut obligé d'en faire tnie nouvelle « édition, dans laquelle ces traits outrageants contre le « ctirislianisme étaient abrégés et adoucis, mais d'où ils « n'avaient point entièrement disparu. » En effet, nous en trouvons des traces jusque dans les fragments si mutilés (jui nous sont parvenus de cette seconde édition. On en peut juger par les termes dans lesquels il y parle de Constance ^ et surtout de Théodose ^ « Théodose, dit-il, mis à « la tète d'un si vaste ejnpire , prouva la vérité de cet « adage, que c'est une grande calamité que le pouvoir, et « que l'àme la plus affermie contre toutes les épreuves ré- « sisle rarement à celle de la prospérité. En effet, il dissipa « avec une espèce de fureur le riche patrimoine que son « père avait amassé à force de prudence et d'économie, et, « par sa prodigue et mauvaise administration, il conduisit « rapidement lempire à sa perle. »

Les néo-platoniciens se piquaient surtout de soutenir contre les chrétiens la cause du spiritualisme, compromise,

• Eunap., In Oribas., p. 498. Après la mort de Julien, Oribase avait failli être victime de l'iiidigiialion des cliréliens; ce n'était qu'avec peine ([u'il avail ccluippé à leur vengeance.

'^ Phut., Cod. 77, p. 170 17t.

'' Maio, 1. c., p. 253, 258.

' Ibid., p. 273.

2<)() piii'Mii i;i: l'Ai; m-, 'J' i'i;iii(»iii:, skctio.x v.

soloii eux, [K\i certains doj^inos de rKglise, ceux ciilie autres de la créalion du monde et de la résurrection des corps '. Proclus composa un livre tout exprès pour établir contre les chrétiens la doctrine de réternité du monde ^. Dans ce livre, qui ne nous a point été conservé, mais dont nous connaissons les principaux arguments par la réfutation de Jean Pliiloponus, il demandait entre autres ^ : « Si le monde « a eu un commencement, pourquoi n'a-t-il pas commence « plus tôt? La puissance de Dieu est infinie; pourquoi ne « se serait-elle pas manifestée aussi bien dans les temps « antérieurs''? L'idée du monde est éternelle, mais le « monde lui-même n'est qu'un reflet, une corrélation de a cette idée; pourquoi n'en serait-il pas contemporain ■^? « Si Dieu a créé le monde dans le temps, il y a donc eu un « moment où il est devenu créateur, ne l'ayant point été « auparavant ; or, tout changement suppose une imperfec- « tion chez celui qui le subit ; donc Dieu, l'être parfait, ne « saurait être créateur du monde''. Mais, de plus, si le « monde a eu un commencement, et si, en conséquence, « il doit avoir une fin, le temps aussi doit avoir commencé et avec lui et doit aussi finir avec lui, 11 y a eu donc un « temps où il n'y avait point de temps, et il y aura un a temps où il n'y en aura plus , ce qui est contradic- « toire \ » Tels étaient les principaux arguments de Proclus.

» Isid. Pelus., lib. 2, ep. 43 ad Eusiat., p. 190.

- E7Ti7 etpr,u.*T0t. xarà ypiaTiavwv.

3 Joh. Philop., De ielernilat. mundi contr. Proclum, Gr. Venet. 1535, fol.; Lai. Lugd. 4557, fol.

* Ibid., arg. 1.

* Ijjid., arg. 2. ^ Ibid., arg. 4.

' Ibid., arg. 5,

ÉTAT DU PACAMS.VK .\KO-l>LATOM(:iK.\. 267

Remarquons ici coiiibieii le caractère de la poléînique païenne était différent dans les deux empires. En Occident, où le paganisme avait surtout pour appuis une aristocratie et un peuple entêtés de leurs préjugés nationaux, la discussion portait principalement sur le terrain |)oliti(jue. Il s'agissait de savoir lequel des deux cultes servait le mieux les intérêts- de l'État. « V'otre culte a ruiné l'empire, » s'écriaient aigrement, à Rome, les Pra^textatus et les Symmaque; « Rome devait à ses dieux sa prospérité, sa grandeur, « ses ^ictoires ; elle ne doit au vôtre que malheurs et « qu'humiliations '. » En Orient, au contraire, où le paganisme avait pour ses plus zélés patrons des philosophes, la discussion portail sur un tout autre terrain. On reprochait au christianisme la foi aveugle qu'il exigeait de ses adeptes; on contestait la vérité, la spiritualité de son enseignement; on dirigeait contre ses dogmes une multitude d'ohjeclions philosophiques cl captieuses, contre lesquelles saint Chrysostome ne croit pouvoir assez prémunir son troupeau ^.

Ces attaques, en effet, ne laissaient pas de faire impression sur quelques personnes. Parmi celles que leur opu-

' Les seuls exemples que je connaisse, de discussions pliilosopiiiques enire les chrétiens el les païens d'Occident, ce sont celles de saint Augustin avec Maxime, rliéleur de Madaure, et avec Longinianus, autre pliilosophe néo-plalonii-ien {Atujust., 0pp., t. 2, p.tOetsuiv , p. 10, 17, 2:33, 23i. Villenuiin, De l'éloquence cliréf. au iv* siècle, p. iG8-476). Volusien, quoique élevé aussi dans les doctrines néo- |)laloniciennes, fonda, comme Symmaque, ses principales objections sur l'intérêt de l'empire [Auc/ust., Epp. 13.5-137, t. 2, p. 399, 419. Beugnot, I. 2, p. 82-84).

^ Voyez son Homélie XViI« sur l'Évangile de s;iinl Jean, prononcée h Antioche entre 390 et 393 (0pp., t. 8, p. 102). Il y fait mention de nomlireux ouvrages, que les philosophes païens de ce temps écrivaient contre le christianisme, et particulièrement des atta(iues qu'ils dirigeaient contre le doiiuie de la résurrtcliun.

:2G8 l'itK.MiKiti-: l'Aimi:, "2" i'kiuook, skction v.

leiice inellail cii état de livcjiuMilcr U's ('colcs céîôbies du temps, parmi les médecins, les jiirisioiisiilles, les paliicicns, les femmes savantes, un grand noml)ie encore pensaient faire preuve de sn|)éi"i()rilé d'esprit en résistant à l'ascendant de la religion nouvelle. Les livres de Julien, répandus avec abondance par l'école néo-platonicienne, ébranlaient encore beaucoup de cbrétiens et portaient, dit saint Cyrille ', un grand préjudice à la foi. Trois théologiens de l'Église grecque entreprirent de nouveau de les combattre : Théodore de Mopsueste, de l'ouvrage duquel il ne nous est resté que des fragments '\ Philippe, prêtre de Sidé en Pamphylie ^, et surtout saint Cjrille lui-même, qui dédia son ouvrage à Théodose le Jeune *. Il suit pied à pied Julien dans toutes ses assertions, ne laisse aucune de ses attaques sans réponse, et, à la manière donl il les réfute, on voit qu'il se propose bien plus de prévenir l'influence qu'elles pourraient exercer sur les chrétiens, ou sur les païens disposés à se convertir, que de convertir luimême les païens obstinés dans leurs vieilles erreurs.

Vers la même époque, Théodoret, dans son ouvrage déjà cité, intitulé : Revfede contre les erreurs helléniques \ entreprit une réfutation générale des partisans de la philosophie païenne. Il y combat « ces présomptueux qui, pour « avoir goûté de l'éloquence de Platon , dédaignaient nos « saintes lettres, et ne voyaient dans les apôtres que des « hommes grossiers et barbares , indignes de s'ériger

1 CijrilL, Lib. in Jul. pr;ef.

2 Fliigge, Gescli. der tlieol. Wissenscli., l. 2, p. 82.

3 Socr., VII, 27. — Busse, Handb. der diristl. Lilt., §231.

* Cyrill. Al., 0pp., l. 6 in Jiilianuni. Ouvrage composé vers 433 ou 139 {Flugric, l. 2, p. 91. Baron., Ann. Eccl,, l. 5, p. 683). ■' Gicecarum allcclioinuii curalio.

KTAT DU PAGANISME \Kn-î>F.ATO\ICIF.\. 2G0

« parmi les Grecs en docleurs de la vérilc. » Théodorcl leur demande depuis quand l'on ne doit apprécier la vérilé qu'autant qu'elle s'énonce en beau langage ' ; il leur montre que les anciens philosophes n'ont pas été si dédaigneux envers les l)arbares , lorsqu'ils ont puisé chez les Égyptiens, les Chaldéens, les Phéniciens, les Thraces , chez les Juifs eux-mêmes, le plus grand nombre de leurs doctrines et de leurs préceptes •. Enfin, aux croyances païennes qu'on cherchait à justifier par la philosophie, il oppose l'autorité des plus grands philosophes , et puise chez eux des témoignages remarquables contre les anciennes superstitions et en faveur des vérités évangéhques ^.

Isidore de Péluse avait aussi composé un ouvrage contre les philosophes païens ^. Nous ne le possédons plus, mais nous trouvons dans quelques-unes de ses lettres les arguments rationnels qu'il fournissait aux ecclésiastiques de son temps contre ceux qui taxaient le christianisme de nouveauté, ou qui soutenaient l'impossibilité de la résurrection des corps K Dans la dernière moitié du cinquième siècle, Enée, évoque de Gaza, ancien disciple de Hiéroclès ", consacra à la défense de ce dernier dogme son dialogue intitulé : TJwophrastus ' ; Zacharie le Scolastique, évèquc de Mitylène, publia la discussion qu'il avait soutemie à Alexandrie avec le philosophe Ammonius, et avec un mé-

* Grœcar. affecl. curalio, p. 5, scnuo \. De Fide.

* Ibid., p. 5-7, 10.

' Ibid., sermo 2. De principio, elc, etc.

4 hid., Epp., lib. 2, ep. 137, 228, p. 2^3, 312. Ad Ilermin. et ad Arpocr. Scliol.

3 Isid. l'el., Ep. /*3 ad Euslalh. Ep. 4a ad Allianas., p. 190, 101.

6 Jul Sivion, t. 2, p. 590.

" Biblioth. Pair., t. 8, p. GaO et siiiv. Guizot, Cours d'hist. mod., 29» lee. FUUjgr, Gescli. der llieol. Wissenscli., t. 2, p. 92.

270 piîi'MiKRr partif;, 'à" pr.rtKihr:, SF.r/riov v.

(lociii p.iKM), ImiclianI la créalion et conlro l'cleniilo du iiioiulo '. Le nomluc cl l'éUMidiie de ces ouvrages apologétiques et le loii scolasti(pic daus lequel ils sout couçus, promeut combien le christianisme , tout victorieux qu'il élait, trouvait encore d'ennemis acharnés dans les écoles de philosophie.

Aussi ne se horna-t-on point à les combattre par les armes de la discussion. Dès l'an 431, les livres de Porphyre avaient élé brûlés nu concile d'Éphèsc ^; en 440, pour apaiser, dit liaronius ^, le courroux du ciel manifesté par divers fléaux, Théodose le Jeune ordonna la complète destruction des œuvres de tous les ennemis du christianisme. « Nous décréions, dit-il dans un éditdu 17 lévrier, publié « en son nom et en celui de Valcntinien III \ que tous les « livres que Porphyre, dans sa démence, ou d'autres au- « leurs ont publiés contre le culte chrétien, quelque part « qu'on les trouve, soient livrés aux tlammes. Car il im- « porte que des écrits aussi propres à provoquer la colère « de Dieu et à offenser les âmes pieuses, ne puissent ab- « solument parvenir à la connaissance des fidèles. » C'est en vertu de cet édit , trop fidèlement exécuté , que nous avons ])erdu tant d'ouvrages, peut-être, il est vrai, moins regreltables ])our eux-mêmes, qu'à cause du jour quils auraient répandu sur l'histoire de la lutte que nous racontons

La persécution ne s'exerça pas seulement contre les livres

* Bibliolh. Pair., l. 9, p. 795 el suiv. Guizot, ibid. Fliigge, iliid., p. 9-i.

* M. Simo7i, t. 2, p. -180.

3 Baron., Ann. Eccl., t. 6, p. «0.

* Cnd. Jiisl., I, 1, 1. 3. Harduin., Ad. Concil Paris, 1715, t. 1, p 1720.

KTAT ni; PAGANISME M'O-Pr.ATnVirfRN*. 271

(les pliilosophos, cllo atteignit aussi leurs |)ersonnes. Nous avons déjà jjarlé de ses effets à Alexandrie. ProcUis, à Athènes, fui dénoncé pour ses pratiques païennes, elles poursuites dirigées contre lui le contraignirent, pour un temps, à se retirer en Asie-Mineure '. Sous le règne tyrannique de Zenon, quelques néo-platoniciens furent également poursuivis; mais ce fut peut-être moins à raison de leur profession religieuse, qu'à cause des complots magiques dont ils étaient accusés ^. Pamprepius ^ natif de Thèbes en Egypte, homme doué de rares talents pour les affaires, aussi bien que pour les lettres et la poésie, avait été un des plus célèbres disciples de Proclus. Après un long séjour à Athènes, il vint à Conslantinople, où, parla proteclion du consul Illus, il parvint à gagner la faveur de Zenon. Connue néanmoins, dans cette ville toute chrétienne, dit Suidas, il faisait ouvertement profession de paganisme, il devint aisément suspect de magie, et fut accusé aui)rès de l'empereur d'avoir recherché l'avenir au prolit d'Illus. Il reçut immédiatement l'ordre de quitter la capitale; mais Illus eut assez de crédit pour l'y faire rentrer. Dès lors, s'abandonnant de plus en plus à son intluence, et ligué avec un Syrien nommé Léonce, il se révolta effectivement contre l'empereur. Après quatre ans de vaines tentatives pour s'emparer du II une, bloqué étroitement dans le château de Papy re où il s'était retranché, et reconnaissant la vanité des espé-

1 Marin., Vil. l*rocl., c. 15.

^ Nous voyons ici la magie païenne aux prises avec la magie clirélienne, car Zenon coiisullail lui-même les devins, el ce fui sur leurs dénoncialions (pie, l'avanl-dernière année de son règne, il fil mourir de [jrélendus conjurés, enire aulres le palricien Pelage, qu'ils lui avaient désigné comme devant succéder à l'empire (Cliron. Alex, in Bibliotli. PP., t. 12, p. 960).

3 Suidas,, Lexicon, voc iim-?.

ÎÎ72 l'iîi-Mii.RK I'aruI', ri' I'Krkidk, sfk^tion v.

raiices dunl l'avait bercé l*amprcpius, il lo (il périr (l'ime manière ignominieuse. Lui-môme eut bientôt la lêlc li aiicbéc, ainsi que son complice '. Ce fut probablcniciil aussi comme suspect de magie que Zéiion (il reclierclier lléraïsque, autre philosophe cl Ihéurge fort estimé de Proclus. Ses émissaires, n'ayant pu parvenir aie saisir, et Héraïsque étant mort dans sa fuite, ils arrêtèrent à sa place Agapius cl d'autres philosophes, qui lurent traduits devant les tribunaux *. On compte encore parmi les néo-platoniciens que poursuivit Zenon, Severiamis de Damas '\ païen très zélé que n'avaient pu ébranler ni les promesses ni les menaces de l'empereur, et auquel celui-ci , dans une lettre que Damascius prétend avoir lue, avait inutilement olfert la seconde dignité de l'empire, s'il consentait à se faire chrétien. Son refus ne lui fut point pardonné; bientôt, accusé de complot, Severianus n'échappa qu'avec beaucoup de peine au supplice.

Tous les philosophes de celte école ne montrèrent pas la même constance ou la même opiniâtreté. Quelques-uns cédèrent à la crainte, d'autres se laissèrent gagner par les promesses, d'autres entin, vaincre par la persuasion. Au nombre de ces derniers nous citerons principalement Synesius, évoque de Ptolémais, ancien élève d'Hjpatie.

S'il est permis de juger dun maître par ses disciples,

1 Theophan., Clironog., p. MO-lii. —Phot., Cod. 2i2, p. 1072. Pliolius croil voir dans la consfiifalion d'IUus une lenlative pour le rélablissemenl du paganisme. Mais, si lllus eiil loriné pour Léonce et pour lui le projet de régner au nom des diiux, il n'eût point invité l'impératrice Vérina a choisir une église pour le couronnement do Léonce {Tillemont, Hist. des Emp., t. 6, p. 5J2J.

2 Tillp.înont, ibid., p. 523.

^ Suidas., Lexicon, dans son article SeSciiavo;, probablement extrait de Damascius.

F.TAT lir l'ACAMSMK M:0-l'I,ATO\[r.IF\. 473

siirloul p;ir cimix qui lui dcim'urenl, inviolablcmcnt nltachés, 011 ne doit rien frouver assurément de trop flatté dans lu polirait ([uc Socrale et Damascius ont, de concerl, tracé de celle femme célèbre. L'aimable et vertueux Cyrénéen ', qui unissait dans une si beureuse liarmonie les qualités de l'àme en apparence les plus contraires, la lorco et la douceur, la bardiesse et la modestie, l'esprit le plus indépendant avec le cœiir le plus religieux, le caiactère le I)lus contemplatif avec la vie la plus dévouée ; l'évéque intrépide et généreux qui cbàtiait par l'anatlième Andronic au plus fort de sa tyrannie ^ et bientôt le protégeait contre les fureurs d'un peuple soulevé; enfin, le patriote ardent qui voulut présider à la défense de sa ville natale, et qui, sur le rempart où il encourageait ses concitoyens, jurait de mourir avec eux au pied des autels du vrai Dieu '\ Synesius, né païen, avait fait sa première éducation scientifique sous la direction d'Hypatie et dans l'école des néo-platoniciens; mais, étranger à leurs injustes préventions, et probablement rebuté par les rêveries superstitieuses de la plupart d'entre eux, il se sentit au contraire de plus en plus attiré vers les doctrines, à la fois simples et profondes, de l'Évangile. Pendant une mission dont il fut ciiargé à Constantinople, en 3U9, et au milieu de circonstances périlleuses pour lui, la curiosité l'ayant porté à visiter l'église catbédrale, il y demeura longtemps en prière, et, rempli tout à coup du sentiment de la présence et du secours de Dieu, en se relevant il demanda le baptême '. Bientôt les babitants de Ptolé-

' Voyez le porliail pli in de vie et d'intérêt que M. Villem.iin a Iracé de Synesius (De l'i'loii, clinH., au iv'' siècle, I*aris,18i9, p. 218 2i'l). .'^ Synes., Ep. ni, Opp., p. 'lîlit-201. " Siinra., C;ilastasis. Opp., p. o(K{.

^ Xi'cinder, Kinii.-descli., t. 2, p. 218.

1>7 4 IM'.lMlKlîK l'AItTli:, '2' IM'.ItlOlli:, SKCTION V.

maïs voiiliiiTiil l'avoir pour leur prcinioi- pasiciir. Toulclois, a^ant d'acceplor la liouldle i:'piscni)alo, Syiicsiiis déclara ne vouloir renoncer ni à sa femme, qu'il aimait, ni ;i la philosophie qu'il cultivait, ni à quelques opinions qui lui étaient chères. Le dogme de la résurrection des corps, celui de l'éternité des peines répugnaient à sa raison et à son cœur; la mémoire de Jean Chrysoslomc, bien que flétrie par TÉglise, lui était encore en bénédiction; à tous ces égards Synesius voulait conserver une parfaite indépendance '. Par une exception bien étrange, et qui prouve le haut prix que lÉglise attachait à celte conquête, l'intolérant patriarche Théophile daigna respecter ses scrupules , souscrire à ses conditions, et l'installa, on 410, sur le siège épiscopal de Ptolémaïs. Plus tard, dit-on, Synesius abjura ce qui lui restait d'idées néo-platoniciennes '^; mais il ne renonça

' Synes., Ep. 105, fralri suo. 0pp., p. 249. « Tu sais que la phi- « losophie est en désaccord avec beaucoup d'opinions reçues. Je ne )' puis me persuader que l'àrae soil née après le corps... Je regarde « la résurreclion, donl on nous parle, comme un mystère sacré, sur « lequel je suis loin d'adopter les opinions vulgaires... Si les règles «' de l'épiscopat me le permellent, j'en exercerai les fondions sans « cesser de philosopher... Je quitterai, s'il le faut, pour Dieu mes « amusements favoris, je me rhargerai du fardeau pénible des af- « faires; mais quant à mes opinions, je ne les déguiserai point. » Et ailleurs (Ep. 9o, Olynip., p. 230) : « J'aurais préféré toutes les « morts à l'épiscopat; mais, puisque Dieu me l'impose, je le prie que « cette charge ne me ilélourne point de la philosophie, mais plutôt « m'y fasse faire de nouveaux pas ^Oj oiAcaocpia; àiroÊxaic, iu: u; <}.ù-r,i

^ f'hot., Bibliolh., coil. 26. lYeam/er, I. 2, p. 747. On peut cependant considérer comme un reste de son néo-platonisme sa croyance à la divination par le moyen des songes. « Dieu seul connaît toutes « choses, dit-il dans son traité De Insomniis {Op[>., p. 133 a); mais « par la divination, àm u.y.^zi'.y.'„ l'homme obtient ce qui lui est refusé « par la n;ilure. Je veux conserver pour moi et laisser à mes enfants « cette divine manlique, pour laquelle il n'est besoin de longs voyages « ni à Delphes, ni au temple d'Ammon, mais pour laquelle il suflil,

ÉTAT ni: PACAXISME .\i;o-l'l,ATO.\If.lK.\. ^7f>

jamais ni à son tilre de philosophe ', ni à son amillé pour Ilypatic; il se plaisait à nommer celle-ci sa sœur, sa njère, sa maîtresse dans la philosophie; il continuait à lui soumettre ses ouvrages, et ses lettres témoignent de l'admiration dont il demeura pénétré pour elle, et du besoin qu'il avait de conserver une place dans ses affections ^.

Depuis sa conversion au christianisme, Synesius convertit à son tour un de ses amis, le philosophe Evagrius, qui, longtemps, avait été arrêté comme lui par le dogme de la résurrection des corps, et qui reçut de lui le baptême avec ses enfants et toute sa maison ^. Énée de Gaza, ancien disciple de Hiéroclès, fut aussi de ceux qui désertèrent l'école de Plotin pour le bercail de Jésus-Christ. Nous avons vu qu'après sa conversion il défendit les dogmes de l'Église contre ses anciens associés ^ Denys d'Antioche, son ami, embrassa également le christianisme , et le professa dans des lettres qui nous restent encore '.

Ainsi la défection commençait à se mettre dans les rangs des néo-platoniciens; le christianisme trouvait enfin des adhérents parmi ces philosophes rétrogrades ; ce boulevard du polythéisme en Orient, demeuré presque intact

« après la prière et l'ciblulion, de demander à Dieu un son^e » ([i)id., p. '\i")j. Quand il s'adresse ainsi à Dieu : « l'nilé des unilés, monade primitive » (llyinn. 3), n'est-ce point aussi une réminiseence de la j)liilosophie de IMotin? Vojez encore Ilynin. i, u9 et suiv.

• Il continua de s'appeler : iMcrà c6t/.cio*'.a; UoaTcùwv, [epcù; o://J(TC9o;

(Ep. S7, adv. Andron-, 62, Duci, p. 200," 205)."

2 Synes., 0pp., epp. 10, 16, 1S3.

^ Bibl. Pair., t. (5, p. 67. t.eontius d'Apamée, en raconiaiil cette conversion, y joint le récit d'un miracle bien étrange.

* Tbeoplirastus, sive de animorum ininiorlalilale et corporum resurreclioue. iiibl. 1*1*., t. 8, p 6o().

5 Hasse, Chrisil. Ljiier., g 2!)3.

STG j>nr.Mii,Rr. i-vurir, ^2'-' i-KiMonr., sfctiox v.

jusqu'au teuips d'Arradius cl de Tliéodosc le Jlmuio, avait ('nliii ivru los prcmièn's l)r(Vlios ; ces l>rèclics s'élargissaionl chaque jour, cl nous verrons bienlôl Juslinien le renverser à peu près sans clïorl.

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