‹ Histoire de la destruction du paganisme dans l'empire d'OrientChapitre 25 sur 31 · SECTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIÈRE

Règ'ue de ^ustinien.

( An 527 - 565 )

Dans les deux siècles que nous venons de parcourir, deux grandes secousses avaient été successivement imprimées au polythéisme. Sous Constantin et ses fils, il avait vu se briser les antiques liens qui l'attachaient à TÉtat, et déjà quelques assauts plus ou moins redoutables avaient été livrés à son culte; puis, après la réaction que Juhen avait essayée en sa faveur et le répit que, par prudence, Jovien et Valens lui avaient accordé, Théodose et ses fils, lui déclarant de nouveau la guerre, avaient supprimé ses sacrifices, fermé, puis démoli ses temples, aboli tous ses rites extérieurs , conunencé même à entraver la Ubre profession de ses croyances.

Cependant, depuis la mort de Théodose le Jeune, il nous a paru que la proscription du paganisme n'était plus poussée avec la même vigueur. Sauf Zenon, donlies fantasques

:27s i'iu:.Mii:iiK i'AIVue, 3'- l'iiiiiODE, sectio.x i.

\iolenccs, n'claiil dirigées par aucun principe, ne peuvent passer que pour une exception, nous avons vu, dès lors, les cnii)ereurs se relâcher sensiblement de leur vigilance à l'égard du polythéisme, prendre contre lui peu de mesures nouvelles, et se reposer plutôt, |)()nr son extirpation, sur l'eflicace des précédents édits. Dans les entreprises de loiigne haleine, les gouvernements sont ainsi sujets à se ralentir de temps en temps, soit par lassitude, soit par impuissance, soit par l'effet de préoccupations qui se portent ailleurs, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances vieiinent à réveiller leur attention, les ramènent à l'ohjet qu'ils avaient momentanément perdu de vue , ou leur donnent le pouvoir ou la liberté d'esprit nécessaires pour tenter un nouvel effort.

C'est ce qui arriva sous le règne de Justinien.

L'autorité de ce monarque ne lui venait point, il est vrai, comme à Théodose et à Constantin , de l'éclat de ses exploits militaires; jamais prince ne fut personnellement moins guerrier; il ne vainquit jamais que par le bras de ses généraux; mais, dès le règne de Justin, il avait gagné par son habileté la faveur de toutes les classes du peuple ; comme administrateur, il avait déployé des talents réels, que faisait encore mieux ressortir la profonde impéritie de soh oncle. Avant même de régner, Justinien était déjà tout puissant à Conslantinople. Son génie persévérant et propre à tout, excepté aux combats, était fait pour tenter et pour accomplir de grandes entreprises. Son inquiète activité cherchait partout des aliments. Étendant au-delà des justes bornes ce rôle de législateur auquel il a dû la meilleure partie de sa gloire, il semblait croire qu'un prince ne doit être étranger à rien de ce qui se passe dans ses Etats. En le voyant se mêler avec passion des moindres

i;i:(;.\K i>i: jrsri.Mi:.\. 370

all'iiiifî.s (jui occiipnieiil ses sujets, régler une foule d'olijels (jui n'étaient point de sa compétence, intervenir dans des démêlés sur lesquels il aurait dû fermer les yeux, on pouvait prévoir que, si jamais Justinien s'ingérait dans les affaires de la religion, ce serait non point, avec les ménagements d'un prince qui connaît à cet égard la limite de ses droits, mais plutôt avec la fougue d'un zélateur qui veut faire partout prévaloir ses croyances, ou avec le ton impérieux d'un despote qui veut que tout plie sous sa volonté de fer.

Enclin, de son naturel, à l'intolérance religieuse, Justinien y fut surtout entraîné par l'ascendant de Theodora. On connaît le caractère et les antécédents de cette femme artificieuse. Fille dun employé du cirque, qui l'avait vouée dès son enfance au théâtre et à la prostitution, après une jeunesse passée dans la plus crapuleuse débauche, tout à coup elle avait paru réformer ses mœurs, avait su, par un art inouï , captiver et fixer l'amour de Justinien , du rôle de maîtresse s'était fait élever au rang d'impératrice, et dès lors, pour faire oublier ses vices passés et ses cruautés récentes, elle s'était jetée dans une bigote et fanatique dévotion '. C'est à son influence que Procope ^ attribue la plupart des mesures persécutrices et tyranniques de Justinien, en particulier la suppression de 1 école d'Athènes.

La nature et le but de cette mesure sont, malheureusement, assez mal définis dans les documents originaux qui enfonlmention. Jean Malala s'exprime ainsi ^ : «Justinien, « par un décret adressé aux magistrats d'Athènes, or- (' donna que personne à l'avenir n'enseignât la philoso-

1 l'rodjp., liisl. Ali: , c. 1:5.

2 Ibid., p. in h.

■■' Joh. MaluL, CliroIl05,^, lib. 18, \k ilil.

-2^() l'IlK.MIKUK l'AKTIE, 'V l'ÉlUODE, SKCTION I.

« pilio, ni iiinl(M|»nHril les lois. » Un chroni(jucur anonyme, ci lé par Alenianni ', dit « que .luslinicn inlertiil à « Athènes renseig^ncmcnt de la philosophie et de l'aslio- « nomie. » Enfui Procope - et Zonaras •', en altri huant une plus grande étendue à cet édil, lui donnent en même temps un autre sens. « Jnstinien, disent ces deux auteurs, « supprima, dans toutes les villes, le salaire accordé par les « empereurs précédents aux médecins et aux maîtres des « arts libéraux. » Mais nous savons qu'il le rendit plus tard ^ aux médecins, aux jurisconsultes et aux graunnairiens. En comparant ensemble ces divers renseignements, nous sommes conduits à supposer, avec Gibbon '' et Fallmerayer ", que l'interdiction prononcée par Justinien tut, dans l'origine, une mesure dictée par l'avarice, peut-être plus encore que par un zèle persécuteui'. Pour sutlire aux énormes dépenses qu'entraînaient ses guerres avec les peuples barbares et sa fastueuse manie de construction, lorsque ses sujets épuisés ne furent plus en état de payer les impôts, Justinien imagina, pour y suppléer, de supprimer le salaire des professeurs de toutes les écoles. C'était frapper de mort la plupart de ces institutions, incapables dès longtemps de se soutenir par leurs propres ressources. Les écoles de philosoptiie en souffrirent peut-être moins (]uc toutes les autres; l'esprit de prosélytisme les soutint pendant quelque temps ; privés du traitement affecté à leurs chaires, les néo-platoniciens se firent un honneur d'ensei-

1 No!œ in Ilist. Arc, c. 26, Procop., Opp., t. 2, pari. 2, p. 107.

- Procop., Hisl. Arc, c 26, p. 74 c.

^ Zonar., Annal., XIV, 6, t. 2, p. 63 h.

* Par une pragmatique sanclion que elle Pierre Pithou, c 21.

' Gibbon, Décad. de l'Erap. rom., c. 40, § 7.

" Fallmcr., Ties'^li. der Morea, l. 1, p. 163.

\m;SE ItH .lUSlliNlKX,

gner gratuilemciit leur doclrinc *. Ce lui sans doute alors que fut publié l'édit mentionné par Jean Malala. Juslinien, en effet, ne pouvait admettre que l'enseignement de la philosophie païenne survécût seul aux mesures fiscales qui avaient fait tomber tous les autres , et, tandis quMl rétablissait, surtout à Constantinople et à Béryte, les écoles de droit nécessaires aux besoins de l'administration , il ferma décidément l'école d'Athènes '-.

Un des résultats de cette suppression fut l'exd volontaire de six professeurs néo-platoniciens. Isidore, disciple de Proclus, et Simplicius, commentateur d'Épictète \ étaient alors à la tète de l'école d'Athènes, Damascius à la tète de celle d'Alexandrie \ Unis à ti'ois autres philosophes de leurs amis, ils quittèrent les États d'un prince persécuteur, et se réfugièrent en Perse auprès de Cosroës, dont on leur avait vanté l'esprit libéral et philosophique. Ils ne tardèrent pas à se désabuser sur les qualités imaginaires qu'on lui prêtait, et lorsqu'ils eurent vu de près la licence, l'injustice, la cruauté qui régnaient à sa cour, ils déclarèrent hautement qu'ils aimaient mieux être en disgrâce auprès de leurs concitoyens qu'en faveur auprès d'un tel monarque.

» M. Simon, t. 2, p. 60S. Ohjmpiocl, Coram. in Alcib., p. I il. Ce désinléressernent n'était point nouveau dans l'école d'Athènes. Celsus, professeur distingué que, sous Tliéodose, on avait fait venir d'Athènes à Home pour y enseigner la philosopliie, et que Symmaque appelle : ■< optimatem sa|)ienticC... supparem Arisloteli, » ne recevait aucun traitement; Symmaipie demanda au moins pour kii ladiguilé de consulaire (lih. 10, ep. 18). >'ous avons quelques lettres de l.ibanius à ce Celsus [IJb., Epp. G2G-G'27).

2 Selon la plupart des historiens, celte suppression eut lieu en 529, selon Ideler et Neander, en 531 .

» Simplicius, Comment, in Epicteti Enchirid. Ed. l)rd)aer. Paris,

■' A(jalhi(is, De imi), Jusliii., lil). :2, p. 00 et suiv.

fîS:2 riti;vii:i;i: i'AI'.tii;, 'V i'i:iii(ii)i;, skctkiv i.

Cosrui's, t'L'pciidaiit, iiioiilr;i, sduii A^alliias, l'osliiiic [lai'lii'uliere qu'il nvail conçue pour ces philosophes. Dans un h aile (pi'il CDiichit à celte époque asec .luslinieii, il stipula pour eux la liherté de retourner paisihieinent dans leur patrie, et d'y professer individuellement leurs opinions '. Jusiinien , dil-t»n, y consentit. En Taisant trêve pour eux à son intolérance habituelle, il savait d'avance que l'Eglise n'avait plus de leur part aucun danger à courir. Le néoplatonisme avait jeté son dernier éclat sous Proclus. « Dès « lors, dit 31. Cousin, il s'était épuisé et affaibli comme la « civilisation antique ; vers le temps d'Olympiodore, ce « n'était plus guère qu'une tradition sans force et sans vie. « La pensée s'y traînait dans les lieux communs d'un idéa- « lisme impuissant et d'une érudition empruntée... C'était « l'antiquité à son lit de mort '-. » Ce n'était déjà qu'avec la plus grande peine qu'on était parvenu à remplacer Proclus'^ ; Marinus, Hégias, Isidore s'étaient successivement déchargés l'un sur l'autre d'un fardeau trop pesant pour leur médiocrité. Isidore pressait en vain les Grecs de « sau- « \er la philosophie expirante ^; » la Grèce, continuellement menacée, souvent même dévastée par les Barbares, n'avait plus ni goût, ni loisir pour les études philosophiques ; c'étaient moins encore les maîtres que les disciples qui manquaient ; le zèle des professeurs avait survécu à la suppression de leurs traitements , il ne tint pas contre le délaissement et l'oubli. En un mot, le retour de Damascius cl d'Isidore, en 333, ne releva point les écoles d'A-

* Agathias, De imp. Jusl., 111). "2, p. 70 b.

- Cuusin, Fiagm. pliilos., t. \, p. 428. Jul. Simon, t. 2, p. o85, Ritter, Hist. de la Phi)., l. 4, p. 58, o60. 3 M. Simon, t. 2, p. 605.

• Uama.^c. (in Piiol. Bibl. Gr., cod. 2i2, p. 106G).

lUvC.NK DK JLSilMK.V. 2f<3

Icxandi'ic et d'Allièiies '. Le né()-[>lalunisnie lui-inèine , coininc nous le verrons plus lard, ne se inainlinl, depuis ce temps-là, qu'en ie\èlanl le costume chrétien '-. Au huiliènie siècle, saint Jean Damascène, énunicrant les sectes philosophiques qui étaient nées de l'hellénisnie, ne fait aucune mention de celle des néo-platoniciens ^, tant , à cette époque, elle conservait peu de traces de son alliance avec le paganisme ^ ! Mais il suffisait que celle alliance subsistât encore du temps de Justinien, pour l'engager à supprimer un établissement, si déchu qu'il put être, dont les chefs soutenaient encore l'ancien culte.

Ce fut, en partie, dans les mêmes vues d'hostilité au paganisme , que Justinien abolit plusieurs des jeux publics qui se céléhraient encore de son temps.

L'historien Théophane, dans sa Chronique', le rhéteur Procope et le graramaiiien Priscianus, dans leurs panégyriques "^ , louent Anastase I" d'avoir aboli, en 49^, les chasses de lamphithéàtre; cependant, deux diptyques consulaires, qui nous ont été conservés, attestent qu'il y eut plus tard, sous le règne de ce même empereur, des fêles où, entre autres jeux, on donna dans ramphithéàlre des

* Tennemann, l. 6, p. 438.

'^ Vacherat, t. 2, [). 400

^ Joh. Damasc, De iiœrcs. comp., § 3, 5-8, 0pp. fol. Par. 17'l!2, t. 1, p. 77, 78.

'* « La philosopliie, dit M. Jul. Simon, se reiroiiva lout entière; « le polylliéisme seul, qui avait été pour elle un embarras, avait « péri. »

5 Theoph., Chronogr., p. 123.

« Procop , l'aiitg., e. 15, 16. Priscian., Paueg., v. 220 227 (In Niebuhr, Corp. llist. Dyz., part. \, p. 50(i-507, 52i). — Procope et Priscianus ajouleul qii'Ai;aslase inlenlil les spectacles indécenls donnés sur la scène par des jeunes gens travestis en femmes.

i>Si i'iiL.uii;uE l'Ain iiÀ H' i'kuiudl;, secuu.v i.

Luinbats de bestiaires'. L'édil d'Anaslase élait donc demeuré sans exécution.

Justinien hr-mènie n'osa heurter le goût de son peuple au point de supprimer Ions les anciens jeux. L'interdiction (]u'il fil pi'ononcer, par son oncle Justin, contre les spectacles de pantomimes dans tout l'Orient, à l'exception d'Alexandrie^, et celle qu'il pronon(;a lui-même quelque temps après à Antioche^, semblent n'avoir été que momentanées et, comme l'indique Jean Malala, déterminées probablement par les tumultes dont ces spectacles avaient été l'occasion. Nous voyons, en effet, quelque temps après, Justinien faire reconstruire le théâtre d'Antioche détruit par un incendie', relever celui de Sycœ ou Justinianopolis '^ ; et plusieurs de ses lois attestent évidennnent que les spectacles mimiques continuèrent à être autorisés sous son l'ègne'". Il inséra dans son code plusieurs édits de ses prédécesseurs, qui avaient pour objet de favoriser la célébration régulière des jeux athlétiques et équestres ', et maintint un édit de Dioctétien et de Maximien, qui exemptait des charges publiques l'athlète qui aurait combattu toute sa vie et remporté loyalement le prix au moins trois fois ^ Enfin,

1 Millier, iEv. Th., pari. 2, p. 87.

' Joh. Malal., Chronog., lib. 17, p. 417.

3 Ibid., lib. 18, p. 449.

* Ibid., p. 467, 471.

» Ibid., p. 430.

« Justinian., Nov. SI ; Nov. lOS, c. I. Cod. Justin., I, 4, 1. 4. — Le canon SI du concile m Trullo prouve ([ue les spectacles de (lantomimes subsislaieni encore vers la fin du septième siècle [Lahbe, Conc, t. 6, p. II6G). Bœttiger, Quai, relal. rei scenicai. Opusc, p. 347.

' Cod. Just., XL lit. 40, 1. 1-3, S, lit. 41 et 4i.

» Ibid., X, 53 — L'ancienne désignation de certamen sacrum, donnée par Dioclélien aux jeux athlétiques, est conservée par Jusl'nien.

p.ftcM- i)i: jrsïiNiFV. ~^'^

l'on s:>it assoz h vivr pari ([ii'il pnl liii-mcinc aux laclious du cirque, et qui laillil à lui couler le trône et la \ie.

Il n^usa pas des mêmes ménagements à l'égard d'autres jeux. Les combats de gladiateurs, malgré l'édit de Constantin et la défense d'Honorius, avaient continue dans plusieurs provinces de lempire; Justinicn les proscrivit de !:. manière la plus formelle '. Il déploya surtout sa sévérité contre les jeux olympiques, celui de tous les spectacles de l'antiquité qui était demeuré le plus empreint des souvenirs du paganisme ^ Dès l'an 5^21, il avait fait supprimer par son oncle Justin ceux qui, dès le règne de Commode, se célébraient à Antioche '; il supprima lui-même, quelques années plus tard, en Élide, ceux qui s'y étaient rétablis depuis la ruine du temple d'Olympie ^ Peut-être aussi,

> Cod Just., XI, 43 : « Cruentaspectacula, in otio civili el donies- « licà quiele, non placent; quapropter oraninô ë'^f'^^^^Jff P "" « hibemus. » Cet édil reproduit, sons une forme ^^^'^>'f'';'^ en même temps plus générale et plus sévère, un edU de C 'n anlm publié à Béryte le 1- octobre 323, el qui n'avait jama.s ce lement exécuté. Voy. Gothof., t. 5, in Cod.Th., M, 12, 1. 1, ft.Uu//er,

'' ' A Antfo'che; les jeux olympiques se célébraient P^^s des sources de Daphné, qui de tout temps avaient été. et, même du temps dt Juslinien, passaient encore pour un rendez-vous d idola r.e. En o3(,, • un patriarche d'Anlioche fut accusé d'avoir offert en ^«''^"de 1 encens aux démons (Conc. Const. Labbe, Cunc, t. o p. ioJ- «>i. ^^« ' sost., Hom. 3 in Tit. 1, t. 11. p. 704). Jean Malala donne 1 d ta des solennités païennes qui, dans l'origine, accompagnaient lesjeux olvmpiqucs d'Anlioche (Chronog., lib. 12, p. 286), et qui probabkmont n'étaient pas toutes encore passées d'usage. Au quatrième siècle, Libanius, en préparant la pompe de ces jeux, s applaudissait hautement de rhomn.age qu'il rendait ainsi a Jupiter yhp. l.VU-ib, Orat. 22, in Olymp. fest,, t. 2, p. 538). Nous avons parle ci-dessus des priviU'ges de l'aly turque préposé a ces jeux.

^ Joh. Malala, lib. 17, p. 427 not., v- 041

" Selon Fallmerayer (Gesch. der M.uva, i. I , p. 130), c est vers 1 an ."jSO qu'i'Ut lieu celle '^ui'pressinn.

ÙHV) i'itr.Mii:i!i: I'Autii:, '-V i-khiouk, skctiox i.

selon MuIKm', profila-t-il do l'aholilion des l'èles dispendieuses du eonsuliil, pour supprimer la tragédie et la comédie, donl la vogue, au reste, avait depuis longtemps baissé au profit des spectacles mimiques.

Mais Jusiinien réservait au paganisme des coups bien plus rigoureux et bien plus direcls.

Non content de sanctionner dans sa législation les édits les plus sévères de ses prédécesseurs, il y ajouta une longue série de lois nouvelles. Il ordonna que tout ce qui serait donné ou légué à certaines personnes ou à certains lieux pour l'entretien de l'erreur païenne, serait confisqué au pr(»li[ de la ville sur le territoire de laquelle ces lieux ou ces personnes se tiouveraienl^. Le 28 juillet 530, il exclut les païens , ainsi que les samaritains et diverses classes d'béréliques, du droit de témoigner en justice, cl de celui de participer, à quelque litre que ce lût, à des actes judiciaires^. II leur défendit , ainsi qu'à tous les non-calholiques , d'avoir cbez eux des esclaves chrétiens ^ Par un autre édit ^ il les exclut de toute chaire d'enseignement, de toute dignité civile ou militaire, de toute |)art dans les «listribuiions publiques , de toute profession ielalive au barreau; leur ôta, sous peine de confiscation, iout droit de tester et d'hériter. Enfin, dans un deiiiier édil, qui ne porte pas de date, mais qu'on croit être de l'an 531 , et qui surpassait en rigueur tous les édits publiés jusqu'alors contre les païens , il portait les atteintes les plus directes à leur liberté de conscience :

• SMlpr, J£\. Th., part. 2, p. 1 42 "^ Cod. Just.,l, 11,1 9.

^^ Ibitl., 1,5,1.21.

* Ibid.. 10, 1. 1,2.

" Ibul., 1. -8.

nv.rSK iir. .(csTi.vii'x. 5S7

« Ceux, (lisail-il ', ((ni, .ipiès le s.iinl l);ipl('i)io, (leincuiciil « dans l'ei reur dos païens, doivent èlre punis du dernier « supplice; ceux qui ne sont pas encore baptisés doivent, « au plus tôt, se rendre dans les saintes églises avec leurs « femmes, leurs enfants et tous ceux qui leur tiennent de « près, et y recevoir avec eux le baptême, lequel, pour les « adultes, doit être précédé de l'instruction. Que si, pour « être admis aux fonctions civiles ou militaires, ou pour « recouvrer le droit d'acquérir, ils feignent d'avoir reçu « le baptême , et cependant laissent leurs femmes , leurs « enfants, leurs proches ou leurs domestiques croupir « dans l'erreur, que leurs biens soient confisqués, (ju'ils « soient eux-mêmes punis selon les lois et absolument « exclus des charges publiques. S'ils refusent opiniàtré- « ment de recevoir le baptême, qu'ils n'aient part à aucun « des bénéfices de la chose publique, qu'ils ne puissent « posséder aucun bien mobilier ni immobilier, que toutes « leurs propriétés soient confisquées, et eux-mêmes punis « et exilés. S'ils sont convaincus, enfin, d'avoir sacrifié « ou d'avoir adoré les idoles, qu'ils soient punis comme « les manichéens » (c'est-à-dire de mort).

Les détails que nous donnent Jean Malala, Procope et Théopliane* sur lexécution de ces édits, prouvent a.sez que ce n'étaient point de vaines menaces. Immédiatement après la publication de celui de TJ;}! , .lustinien donna aux païens qu'il concernait le terme de trois mois pour s'y conforiner; passé ce terme, il n'y avait plus d'indulgence

' Cud. JusL, I, 11, I. 10. Conslil. eccl. colleclio {Vofl. el Justel., 13il)l. jur. caii., t. 2, |i. I298j.

'- Joh. MaluL, lib. 18, p. 419. — Theuith , Chronog., p, ):i3, — • Procop., Ilisi. .\rcaii., c. 16, cuiu iiol. Aleinau., l. ii, p. 'J5, iiol., p. 13^.

:><SïS l'iti-MiKisr. l'AiiTiK, iV l'i-.riioKK, sHcriov i.

pour les coupables. La peine de la eonlisealiou ('tail la plus ordinaire; el Procopc assure ' que les citoyens dont l'enipereur convoilail les biens élaienl larcnienl à l'abii d'une accusation, vraie ou fausse, de paganisme. Aussi voyonsnous compromis dans cette persécution quelques-uns des principaux personnages de l'empire. Parmi ces illustres condamnés, dont plusieurs même subirent U) dernier supplice, figurent le référendaire Macedonius, le palrice Pegasius, le questeur Tribonien, Jean et Asclépiodote, préfets du prétoire, Thomas, maitre des offices.

D'autres, avant que la persécution les atteignît, se bâtèrent de faire, par le baptême, profession de christianisme '\ Mais ces prosélytes de la crainte étaient, selon Procope "', si mal affermis dans leur nouvelle croyance, qu'on ne tardait pas à les surprendre occupés à des libations, à des sacrifices ou à d'autres actes d'idolâtrie. Dans leur nombre fut un nommé Sévère, que protégea, dit-on, la passion secrète el adultère de Theodora '.

Informé de ces nombreuses apostasies, Justinien, dans la dix-neuvième année de son règne (546), chargea un nommé Jean, désigné sous le nom d'évêque d'Asie, et qu'on croit avoir appartenu à la secle monophysite, de rechercher tous les païens qui seraient encore cachés dans la capitale. Jean affirme qu'il en découvrit un grand nombre, pour la plupart distingués par leur richesse ou par leur naissance, des patriciens, des grannnairiens, des sophistes, des avocats, des médecins. L'un de ces patriciens, nommé

1 rrocop., Hisl. Arc, c. 19, p. 57. — Zonar., Ann., XIV, 6, t. 2, p. 01 b.

2 Theoph., p. \m.

^ Procop., riisl. Arc, c. il, p. 3S.

'' >'ol. Alfiiian. in Procup.^ Arc. IlisL, p. 132.

Rl':r.\F, DK .li;STIN!E\. 289

Pliocas, snclianl que ses complicos l'avaient dc^jinncé, se donna la morl par le poison, et, d'après l'ordre de l'empereur, son corj)s lut joie à la voirie. Les autres, pour échapper au châtiment qui les attendait, durent se réunir dans une église et assister aux instructions calholiqncs de Jean, qui les trouva sans doute plus dociles '. Néanmoins, on découvrit encore, en 06 1, quelques païens qui vivaient cachés à Constantinople; ils furent arrêtés, on hiùla leurs hvrcs et leurs idoles dans le Cynegium, et on les promena eux-mêmes, ignominieusement mutilés, à travers les rues de la ville '^.

Justinien fît rechercher, avec le même soin, les païens cachés dans les provinces. En 556, il chargea l'évêque Jean de parcourir les contrées de l'Asie 3Iineure, notamment la Carie, la Lydie, la Phrygie, qui recelaient encore beaucoup de païens secrets. Jean raconte ^ qu'il en convertit près de soixante-dix mille, auxquels il administra luimême le baptême. Justinien fit construire, pour ces prosélytes, quatre-vingt-seize églises, dont quarante à leurs propres frais et les autres aux frais du trésor, et fournit libéralement les vases sacrés, les vêtements sacerdotaux, les copies des livres saints, en un mot, tout ce qui était nécessaire pour le service de ces églises.

Les évêques avaient reçu de Justinien un droit de surveillance très étendu en matière d'administration civile*, et, par ce moyen, ils pouvaient obliger les magistrats à détruire tous les restes de culte païen qu'ils trouvaient dans

' Johann., In Asseman. Bil)liolh. Orienl. Rom. 1719, I. '-2, p. 8.".

- Joh. Malal.,Chronog., lib. 18, p. m.

'' Ibid.

* Justinian., Cod. el Novol., passim. Voyez, entre aiilres, Cod. Jiist., I, i, d(' episLOi». audk-nl. — Giesder, Lelirh, drr Kinli.- Gescli., I. 1, p. (j(i(), etc.

i2})() l'uiiMiKiiF. l'Ai'.Tii:, H' i'i-.itioi»i:, skctkin i.

leurs dioi'èsos, iMais, dans les itoilions les plus reculées ou les moins ptMipIées de remi)ire, dans celles où l'Église n'avait pas reçu d'organisalion régulière, ou dans lesquelles les chrétiens étaient trop disséminés pour avoir des évoques en nombre suffisant, une telle surveillance ne pouvait facilement s'exercer. Il en résultait que çà et là des autels, des temples et môme des idoles demeuraient encore debout. Ainsi, selon le témoignage du même évoque que nous venons de citer', vers le milieu du sixième siècle, il y avait encore, sur les frontières de la Palestine, une statue de bronze qui recevait les hommages des habitants ; des chrétiens même étaient sur le point de l'adorer, espérant ainsi éloigner d'eux le fléau de la peste, lorsqu'im tourbillon de vent, ajoute le crédule historien, enleva l'idole à une hauteur de mille coudées, d'où elle retomba presque réduite en poussière, et tous ceux qui avaient été sur le point de l'adorer périrent victimes de la contagion. A Iléliopolis, en Phénicie, il y avait encore, en 5o4 -, un temple et une statue d'Apollon, qui furent frappés de la foudre. On assure môme qu'au temps de Juslinien, deux villes de Libye, Borcum et Augilas, étaient presque exclusivement habitées par des païens. Dans celte dernière, deux anciens temples dédiés, l'un à Jupiter Aiiunon, l'autre à Alexandre le Macédonien, étaient encore desservis par une foule de hiérodtdes et souillés par des sacrifices \ Les conquêtes de Bélisaire en Afrique dirigèrent de ce côlé l'allention de Juslinien. « Cet empereur, toujours vigilant « pour le salut des Ames, dit Procope dans une de ses « veines d'adulalion, entreprit la conversion des habitants

' Johann., lu Asseman, Bibl. Orient., l. 2, p. 86.

2 lbid.,p. 89.

■i trocop., De .Eilif., lib. 6, c. 2. — Hisl., t. 2, p. 110.

r.Kd.vr: me JusiivrEx. 39^

« (l'Aiigilas, ot fui assez hourciix pour les faire renoncer « aux rites de leurs ancêtres et les amener à Jésus-Christ. « Il fit construire, en l'honneur de la sainte Vierge, une « église qui devait être, dans ce lieu, le houlevard'de la « foi. » Le temple de Boreum fut également converti en église, et nous voyons l'évèqne de cette ville siéger au concile de Constantinople, en 533 '.

La Thébaïde n'était guère moins que la Libye retardée sous le point de vue religieux-. Les prêtres exilés par Valens dans cette contrée en avaient trouvé les habitants encore livrés pour la plupart aux erreurs de Tidolàtrie, et ce n'était qu'avec peine qu'ils étaient parvenus à y répandre quelques rayons de la lumière évangéliquel Plus au midi, sur les frontières de la Nubie, les superstitions païennes conservaient des racines encore plus profondes. Nous apprenons de Marinus que, dans la dernière moitié du cinquième siècle, Isis était encore adorée dans l'ile de Phike\ Trois inscriptions, recueillies par M. Lenormant et

' Willsch, Kirchi. Geogr., t. 4, p. 487, § 441, not. 8.

=> Philoslrale (Vit. Apollon., V, 24) reprt-sonle les liabilanls de la Haiite-Egyple comme parliculièremeiil attachés a leurs anciennes superstitions.

3 Theod., IV, 48.

* Elle l'était probablement encore à l'époque où Marinus écrivait la Vie de Proclus, en 486. Il est vrai qu'au lieu de êti Ti./.wa=vr;v, un des manuscrits porte è-'.Tt[/.oj|y.=vr,v ; mais cette variante est rcpoussée dans les meilleures éditions (Marin., Vit. Procl. c. not. Boissonade, p. 4U9J. .\ous vuj(jns un évêque de Piiilœ siéger, en 362, au concile d'Alexandrie; mais il ne jouissait prc.baljlemenl dans son diocèse que d'une autorité nominale, car l'iiisioire ne fait point mention de ses premiers successeurs [Athanas., Tom. ad Antioch., c. 40, l 2, p. 776. Wiltsch, Kirclil. Gcogr., l. i, p. 486, notj. Voyez, s'ur les mductions à tirer des .chronologies épiscopalcs, les règles tracées par -M. lieugnot, t. 4, p. 282.

^02 JMlKMlKlîK l'\RTli:, iV' PRIlKtni-, srr.Tiox I.

commcnU'os par Lclronno ', ne laissciil aucun douto à cet égaiil. Elles alleslent (|ue la l()!)%innée de l'ère de Dioclélien, savoir l'an i5;{ de notre ère, le sacerdoce d'Fsis était encore régulièrement constitue à Phike, et que la déesse continuait d'y recevoir les offrandes et les honneurs accoutumés. Elle en recevait également des tribus barbares limitrophes de la Thébaïde. Priscus - rapporte qu'en io2 les Nubiens et les Blemmyes , vaincus par les Romains, furent contraints d'accepter mie paix de cent ans, et s'engagèrent, pendant toute sa durée, à ne faire aucune incursion sur le territoire de l'empire, sous la condition, toutefois, qu'il leur fût permis de venir chaque année, selon l'ancien usage, chercher à Philœ les images de la déesse pour en tirer des oracles. Le général romain, Maximin, y consentit, et, athi que le traité eût plus de solennité aux yeux des barbares, voulut qu'il fût ratifié dans le temple même de Philaî. Durant un siècle entier, la crainte d'irriter leur fanatisme, peut-être autant que le respect pour la foi jurée, fit maintenir dans ce lieu reculé le culte d'isis ^, jusqu'à ce qu'enfin, selon Procope ', Narsès, général des troupes de Juslinien en Egypte, abolit ce culte profane, mit en prison les prêtres, et fit passer à Constantinople les images de leur divinité , sans doute pour éloigner des habitants toute tentation de retour à l'idolâtrie. Les recherches deLeIronne sur les inscriptions découvertes dans

1 Mtîm. de l'Acad. dos Inscr., ann. 183J, l. 9, p. 128 el suiv. ; ann. 1833, l. 10, p. 468 el suiv. Letronne, Recueil des Inscr. grecq. et lai. de l'Égyple, t. 2, p. 198-200, inscr. 149-151.

- Excerpl. e Prisco. c. 11 [Nicbuhr, Scriiit. Hist. By?., pars 1, p. lo3 loi).

* Ibid., p. 21i.

■' Prucop., Di' hello Peisioo, liL. 1, e. 19 (Hiil. sui lemp , VA. rfg.

1062, i. 2, p. r;y-co}.

lUA.SK DE JISTIMK.V. 293

le pronaos du Icmplc de IMiihv et sur le luui' du qu.'ii (|ui borde l'ile, lui oui lait leeuunailre que la deslructiuii du culte d'Isis y eut probablement lieu entre les années 5oo et 560 ', c'est-à-dire peu après lexpiralion du traité séculaire conclu par 3Iaxiniin . Dans trois de ces inscriptions, en el'let, révèque-abbé Théodore est désigné comme ayant construit une église dans le pronaos du temple, et recouvert d'un enduit de plâtre les anciennes sculptures païennes. La quatrième inscription, un peu postérieure à celles-là, annonce que ce même Théodore, l'avant-dernière année du règne de Justin II, savoir en 577, rebâtit le mur du quai qui borde l'île, sans doute pour mettre celle-ci à couvert des attaques des Blemmyes,qui, indignés de la profanation du temple d'Isis, avaient renouvelé leurs incursions. La date de cette dernière inscription sert à lîxcr approximativement celle des trois précédentes -.

' Mém. de l'Acad. des Inscr., 1833, 1. 10, p. 206. ' Ibid., p. 194-206.

294 piti:.Mii;iu- pautii:, ii' i'i:r,ioiiL,

SECTION II

Ilrpiii» Ih mort ilr •liistiiiicii .îii>ii|u*ti l*H>«>ii('ni«'iit il'llt>raclius.

(An 563-r.|0:

Jiislillicn est généralemcnl considéré comme ayant consommé dans rempile d'Orienl la ruine de l'idolâtrie. Nous venons de voir qu'en efîel l'Église Ini dut beaucoup à cet égard. Tandis que, dans la capitale et au cœur de l'empire, il opposait au paganisme l'active surveillance des évèques et la rigueur toujours croissante de ses propres édits, les expéditions lointaines de ses généraux lui fournircLit l'occasion de le combattre aussi dans les provinces les plus reculées '.

Ce[)endant, sous le règne de ses premiers successeurs, un examen attentif fait découvrir encore quelques traces de paganisme que nous ne saurions passer sous silence.

Evagrius, qui écrivit son histoire ecclésiastique en 594, sous le règne de l'empereur 3Iaurice, semble, dans un ou deux endroits de son ouvrage, réfuter l'idolâtrie comme si elle eût compté encore plusieurs sectateurs en ce temps-là. Après avoir raconté les déplorables débats du second con-

^ Bien que JusUnien eût reconquis sur les barljares les côles nord-ouesl de l'Afrique el une partie de l'Italie, qui demeurèrent dès lors assez loniilenips sous la domination des empereurs byzantins, nous n'avuns point a nous occuper tie Tétaf du paganisme dans ces contrées occidentales, qui, d'ailleurs, ont déjà fait l'objet des recherches de M, Beuyaot.

DE LA MOr.T DR Jl STIMK.V A I,'avi;.\I:MI;\ T n'uKItACLMS. 20o

cilc (l'Kphèsc, il s'ôcric ' : « Que les adorateurs des idoles, « en voyant nos évèfines se destituer les uns les autres et « paraître ajouter toujours quehjue chose de nouveau à « notre foi, ne s'avisent point pour cela de la tourner eu « ridicule;... car c'est par ces discussions mêmes que la « doctrine évangélique a été de mieux en mieux expli- « quée, et que, la vertu de Dieu s'accomplissant dans l'in- « tirmité de ses enfants, l'Église chrétienne s'est élevée « jusqu'aux nues; tandis que les sectateurs de Terreur « des gentils, ne comprenant ni la nature de Dieu, ni sa « providence qui préside aux destinées humaines, renrer- « sent les croyances de leurs ancêtres, aux anciens dieux « en ajoutent sans cesse de nouveaux, auxquels ils attri- « huent leurs propres passions pour mieux s'autoriser à « y donner carrière. » A ce sujet, Evagrius rappelle les infâmes amours de Jupiter et de Vénus, les turpitudes du culte de Pan, celles des mystères d'Eleusis. Mais ce dernier trait, dans lequel il semble représenter comme encore en Aigueur'^ un culte irrévocablement détruit dès longtemps, et, en général, le ton déclamatoire qui règne dans tout ce passage, font douter si Evagrius apostrophe réellement des hommes de son temps, encore imbus de croyances païennes, ou si ce n"esl point une sorte d'amplilication de rhéteur, à laquelle il se livre contre des superstitions détruites, mais dont le souvenir vivait encore.

Nous avons moins de doules au sujet de deux ouvrages apologétiques ou polémiques de Jean IMiiloponus, docieur chrétien ([ui écrivait à peu près vers le même temps ^. L'un

' Evagr , Hisl. Eccl., I, M.

- Ktc - « =•/ F'.£'j7Ï'n a'jijrïip'.'/, x.y.1)' sv ui.o'v&v £7ra.ivSTà, on "j£ Ti/.ic; cùy^

•' Les s;iv;iiils m; sont point d'accunl sur ri'iKKpio où a ('■rrit IMii-

29(î l'UKMiKiti': I'autik, -V i'i;i;i(ti)i:, si;i;ii(»\ n.

de ces oii\iii;;t'S, aiijourd'liiii i)ecilu |)Oiir iiuiis, clail ime réponse au Irailé d'iaiiibliqiic sur les siniidacres. « Il y « eomballait, dit l'iiolius ' , les doux parties du Irailé « d'lambli<|ue par des raisons, tanlùl solides, laulùl « assez superllcielles. » Dans l'aulre ouvrage, (pie nous possédons eneorc, il r.élulail les dix-huit arguments de Proclus contre la création et en laveur de réternilé du monde ^.

Quoi(|ue celle réfutation, ccrile dans le slylc le plus scolasli(jue el le plus abstrait, ne renferme pas une seule allusion aux circonstances de son temps, pas un seul trait ([ui annonce qu'il combattit des opinions encore répandues, nous avons peine k croire, néanmoins, qu'il eût entrepris un ouvrage métaphysique d'aussi longue haleine comme un pur exercice d'esprit, ou seulement pour réfuter un écrivain mort depuis plus d'un siècle et dont le système n'aurait plus compté d'adhérents. Quant à la réponse au traité d'iamblique , elle devait avoir un intérêt plus actuel encore, si l'on se rappelle l'admiration et le goût prononcé que les néo-platoniciens du cinquième et du sixième

loponus. l^lle semble poiirlanl indiquée par le passage suivant de son commentaire sur le i*' livre de la (diysirjue d'Arislole : « Di- <c cimus prcTsenlem jani esse annnra, mensem et diem, annuin « quideni Diocletiani 333; » ce qui correspond ii l'an'617 de nolru ère (Fabric, Bibl. Gra?c. Ed. Harles., l. 10, p. 640). Mais l^liiloponus devait être alors fort avancé en àgc; car, dans son livre conire Proclus (Arg. XVI, § 4. Ed. lat. Lngd. J5o7, p. 264), il disait : « >»unc quoque nosU'is lemporibus (iç.' wôjv) 240° anno Diocletiani « in eodem Tauri signo seplem slellœ errantes fuerunt. » Or, l'an 245 de Dioclélien correspond ;i l'an 529 de noire ère. Il se peut donc que le Irailé conire Proclus ail été écrit vers la lin du sixième siècle.

1 Phot., cod. 215, p. 554.

- Joh. ijramm. Philoponus, Conlrà Procluni do niundi ielernilale. Gr. Venel. 1535, fol. I.at. Lugd. 1557.

I»K LA MORT l)i: J! STI.MKX A L'AVli M'MlvNT n'HKHACMLS. :297

siècle montraient encore poiu' les sinuilacres des dieux '.

Examinons maintenant les indices que nous fournil la législation ecclésiastique et civile de la même époque.

Jean d'Antioche avait composé, vers l'an 550 '\ une collection complète des canons des Apôtres, de saint Basile et des piincipaux conciles, jusqu'à celui de Chalccdoine, en les classant par ordre de matières pour faciliter les recherches des docteurs. Ce recueil, connu sous le litre de « Collectio canonum in 50 litulis distributa \ « servit bientôt de base au Nomocanon en 50 titres ^ qui porte faussement le nom du même auteur, et qui, selon M. 3Iorlrcuil \ fut composé dans les commencements du règne de Justin II. Sous chaque titre, l'auteur ajoute, aux canons cités par Jean d'Antioche, les lois impériales qui sont censées s'y rapporter ou les confirmer. Mais, chose singulière! quoiqu'un assez grand nombre de ces canons, surtout ceux des titres 35, 36, 37, 3'J •*, aient pour but de combattre ou de prévenir, chez les chrétiens, la contagion des erreurs ou des I)i"atiques idolâtres, entre autres le canon 39 du concile de Laodicée, le 71" des canons dits apostoliques, ainsi que les nombreux règlements dirigés contre les apostats , l'auteur du Nomocanon, qui aurait pu à cet égard puiser si largement dans le Code Justinien, ne cite sous ces chefs

» Cod. Jusl., I, H, 1. 10. — Pholius (cod. 50, p. 38) mentionne encore un ouvrage en deux livres conire les païens, composé par le moine Nicias, contemporain et réfulaleur de Piiiloponus (Cave, Hisl. Lilter. Edit. 1720, p. ;}7i); mais il ne nous dit rien du contenu de cet ouvrage.

- Mortreuil, Ilist. du droit liyzanlin. Paris, 1843, t. 1, p. -195.

^ Il est [tuldié dans la l'ibliollieea jiuis Canonici veleris, de Vucl iilJustel. Paris, 1GG1, Col. 1. -2, p. 500 et suiv.

* Ibid., p. (J03 et suiv.

* Mortreuil, 1. c, t. 1, p. 220, 221. •i Tor/, l.c.,p. GiiMiiO.

!ÎÎ>8 i'iii'>iii:iii: i'Ai;iir., ^5' l'iiiuoni:, si;(:rio\ ir.

aiu'uii loxtc de loi (|iji se rapporle dircclcmoiil ni iiidiivc- Icinciil à ridolàlric, et se coiilcntc de rapporter les articles du code dirigés contre les devins cl la magie malfaisante '• An premier coup d'œil, on serait donc tenté de croire qu'il n'y avait plus en ce temps-là de païens dans l'empire. Néanmoins, dans cette snp[»osition même, nous no pourrions concevoir que, si près encore de l'époque où Jusiinien venait d'en découvrir un assez grand nombre, et où plusieurs (le ceux qu'il avait lait baptiser étaient retournes quelque temps après à leurs anciennes erreurs, on eût, dans un recueil tel que celui dont il s'agit, passé l'idolâtrie entièrement sous silence. Nous voyons plutôt dans cette omission l'indice de lacunes importantes dans les mamiscrits de ce recueil qui sont parvenus jusqu'à nous, et dont M. Mortreuil, au reste, a signalé les imperlections ^.

L'élat réel de la législation religieuse, à cette époque, est plus exactement retracé dans la Collection des Constitutions ecclésiastiques ^ dont l'auteur est inconnu, mais qu'on rapporte à la tin du règne de Justin II, malgré les Novelles d'Héraclius qui y sont jointes *. C'est le recueil de toutes les lois religieuses ou ecclésiastiques renfermées ilans le Code, le Digeste, les Institutes et les Novelles de Jusiinien. Bien que les textes originaux y soient considérablement abrégés, l'esprit de ces textes y est en général très fidèlement reproduit, en particulier en ce qui concerne les lois contre l'idolâtrie. Il paraît de là que, malgré la répression sévère dont celle-ci venait d'être l'objet, on

' Voël, Bibliolheca juris Canonici vel(3ris, t. 2, p. C48-649.

^ Mortreuil, Hist. du droit byzantin, t. i, p. "211.

^ Ce recueil, publié d'abord en latin par Leunclavius, en 1")03, sous le tilre de Paratitla, l'a élé depuis en grec et en latin par Vutil et Juslel (Bibl, vet. jur. can., t. 2, p. J2i7 et suiv.).

' Mortreuil 1. c, p. 23 1-2 i4.

DE LA MORT HK .l'STIMK.V A l'aVKM;>II:.\T d'hKKACLICS. ^00

éprouvait le l)esoiii do la tenir encore sous nue exacte siuTcillance. Quelques traits rapportés par les historiens du temps vont nous prouver, eu effet, que celte siu'vcillance n'était point tout à fait hors de saison.

Evagrius raconte ' qu'un nommé Anatolius d'Anlioche, qui, de la condition de simple artisan, s'était élevé à la magistrature, et qui, pour se donner plus de crédit, visitait fréquemment l'évèque de cette ville, fut surpris offrant des sacrifices aux dieux et convaincu de magie et de divers crimes. Cependant le comte d'Orient, gagné par les prières d'Anatolius, était sur le point de l'ahsoudre; lévèque luimême était soupçonné de complicité avec lui , lorsque l'empereur Tibère II, surpris de ces lenteurs et voulant connaître la vérité de la bouche d'Anatolius, le cita devant son propre tribunal. A celte nouvelle, Anatolius, effrayé, tendit ses mains suppliantes vers une image de la Vierge qui était suspendue aux murs de sa prison. Aussitôt, dit Evagrius, la sainte image détourna la tète pour ne point voir cet ennemi de Dieu, Ce miracle inouï, dont furent témoins, ajoute-t-il, les prisonniers aussi bien que les gardes, les remplit tous d'étonncment et d'horreur. La mère de Dieu apparut elle-même à plusieurs personnes, les animant contre Anatolius et les excitant à punir ses blasphèmes. Aussi, lorsque, après son arrivée à Constanlinople, xVnatolius eut été jugé et exempté de la peine de mort, ainsi que ses complices, le peuple, transporté dun saint zèle, s'empara de quelques-uns de ceux qui partaient pour l'exil, les jeta tout vivants dans les flammes, fil déchirer Anatolius par les bêtes de l'amphithéâtre, l'attacha ensuite à une croix où il fut dévoré par les loups, enfin eût inunolé les juges

;J()0 i'I!i:.mii:i;k i'Aiith:, '>V i'KI'.iooi:, si-ction ii.

cl le palriardic lui-iiièiuc, si la i^rovidciicc iic les eût suustiails à sa l'ureur.

Sous le règne de Maurice (382—002), c'est Georges Ce- (Iremis qui le rapporte', qucUpies païens, dînant dans la maison d'un i)arliculier, se permirent des outrages et des blasphèmes contre la Vierge, mère de Dieu; ils devinrent aussitôt la proie des esprits malins qui les punirent de leur audace. Quant au maître du logis, la Vierge lui apparut en songe la nuit suivante, et, sans daigner lui adresser la parole, se contenta de lui imprimer sur le genou la marque des verges. Réveillé aussitôt par la douleur, il trouva ses pieds marqués d'une incision profonde, et, sur la place publique où on le transporta, il lit l'aveu du cbàtiment céleste qu'il avait encouru.

C'est encoi-e sous le règne de Maurice que Théophylacte ^ place un fait du même genre et non moins merveilleux. Paulin , citoyen de Constantinople , élevé par son rang et non moins distingué par sa science, mais adonné à la magie et aux pratiques idolâtres, avait un bassin d'argent dans lequel il recevait le sang des victimes. Des orfèvres, en ayant fait l'acquisition , l'exposèrent en vente. L'évêque d'Héraclée, qui se trouvait alors à Constantinople, voit ce bassin, l'achète à son tour, et veut s'en servir comme d'un vase de prix, pour recueillir l'huile sainte qui découlait des reliques de sainte Glycère; mais à peine l'a-t-il approché de ces reliques, que l'opération miraculeuse cesse, la sourpe divine tarit. L'évêque, dcsesj)cré, va trouver le patriarche, qui s'écrie, saisi d'horreur, qu'il faut que ce vase ait servi à des maléfices, et requiert la peine du feu contre les cou-

' Vedren., Hist. Compend., I. t, p. 395. Ed. reg. 1617. » Theophylact., HisL, lib. 1, c. 11, p. 21-23. Edil. reg. 1647. — Le Beau, Hist. du Bas-Eiii[)iiL'. liv. .')2, fij i.

DF. f.A MORT Df' .irsTIMI'X A f.'AVKNKMK NT d'iIK RACLITS. 301

pal)lcs. Vu iiicoiidie el un li'einl)lt nicMil, tic terre venaient tout réccuiment d'elïVayer Constantinople; le peui)le ne mauqua point d'imputer ces fléaux aux impies enchantements de Paulin. Le lendemain, les juges s'assemblent, les coupables sont interrogés, et Paulin expie son forfait par un affreux supplice.

Dépouillons ces récils des circonstances miraculeuses dont les a entourés la superstition du temps ; il en résulte que, sous le règne des premiers successeurs de Justinien on voyait encore, dans les principales villes d'Orient, quelques exemples de dispositions hostiles contre le christianisme, de pratiques idolâtres et d'hommages rendus secrètement aux dieux.

Mais ces traces de paganisme, bien faibles en comparaison de celles que l'Occident nous offre à la même époque ', disparaissent rapidement à mesure que nous avançons, et, dans la section suivante, nous assisterons à la ruine totale de l'idolâtrie païenne dans l'empire de Byzance.

» Voyez, sur l'idolâtrie encore en pleine vigueur en Sicile, en Sardaigne, au midi de l'Italie, les Épîlres du pape Grégoire le Grand, de l'an 590-601 (in Labbe, Conc, t. 3, lib. II, ep. 60; III, ep. 26; VII, ep. 67; VIII, ep. 5; IX, ep. 17, etc.). Sur le culte dont Vénus, Diane, Hercule, Mercure, Jupiter étaient encore l'objet, vers l'an 62i, dans une partie de la Gaule, voyez Mabillon (Act. sanct. ord. bened., t. 1, p. 687). Voyez eutin le tableau général présenté a cet égard dans le XII« livre de l'ouvrage de M. Beugnot.

30!^ l'Ui-MiKitr: pautii:, ;}* fiJuoDF..

SECTION ni.

D<> I'»v«>ii«'iiii>iit d'IlôrsicliiiK à la nioi'i <1(> llattilt' le Blacéduiiicii.

( An 6IO-88(i )

C'est sous le règne , d'ailleurs si glorieux, d'Héraclius que la i*alesliiie, la Syrie, la Mésopotamie, l'Egypte, la Liliye, lurent violemment dclacliées de l'empire grec par les conquêtes des Musulmans, qui ne lui laissèrent plus, en Orient, que les diocèses du Pont, de l'Asie, de l'Illyrieet delà Thrace. On sait quelles étaient les lois delà guerre chez les disciples de Mahomet : les chrétiens et les juifs, conuue adorateurs du vrai Dieu, pouvaient, moyennant le payement d'un tribut, jouir de la liberté de conscience; mais, pour les idolâtres, il n'y avait point de quartier : l'islamisme ou la mort, telle était à leur égard la sentence irrévocable. Nous n'apercevons point que, dans les provinces de l'empire dont ils s'emparèrent, les Musulmans aient eu lieu d'appliquer cette loi à des sectateurs du paganisme proprement dit ; l'histoire ne nous les montre en lutte qu'avec les juifs , les chrétiens et les Sabéens '.

* Il y avait des Sabéens a Carriies, en Mésopotamie; ils furent assujettit; a la loi contre les idolâtres {Gibbon, c. 51). Voyez l'histoire des conquêtes des Musulmans, entre autres dans Eutychius, Abulfeda, Abulfarage. — Murtadi rapporte, à la vérité, qu'à l'époque de l'invasion, les Égyptiens avaient coutume d'immoler chaque année une vierge au Nil, qu'Amroii interdit ces sacrifices, et que le fleuve courroucé refusa ses inondations jusqu'au moment où l'ordre du chef eut été jeté daus ses flots. « Mais, observe Gibbon (c. SI), le « lecteur ne croira pas aisément à des sacrifices humains sous des

DE l'aVKNKMRNT d'hKRACI.US A I.A MOlîT \)E liA^rr.K I. H03

Mais, en siipposaiil (in'il roslàl dans cos |)r()viiic('s qiKîhiucs vestiges ignorés de cidte païen, ils din'enl proni|)temcnt disparaître sous la domination de ces vainqueurs, qui, partout, changeaient violemment les usages, les mœurs, la langue elle-même, qui faisaient élever sous la loi du Coran toutes les générations naissantes; qui, durant les dix ans de l'administration d'Omar, détruisirent plus de quatre mille églises, ou sanctuaires d'infidèles, et qui, dans leur monothéisme implacahle, faisaient surtout la guerre aux temples et aux simulacres païens.

Nous pouvons donc, dès le milieu du septième siècle, considérer le paganisme comme entièrement extirpé dans les provinces orientales et méridionales détachées de l'empire d'Orient.

Recherchons maintenant combien de temps encore il subsista dans les provinces qui continuèrent à faire partie de cet empire '.

C'est là, ne nous le dissimulons point, une recherche dilficile. A moins de catastrophes violentes et soudaines, telles que celles auxquelles nous venons de faire allusion, les religions ne finissent point à un moment précis, comme un arbre que la foudre a frappé, ou comme un édifice qui s'écroule; elles s'éteignent lentement dans l'abandon et la solitude , et ce n'est (pfaprès un assez long temps qu'on peut aflirnicr avec certitude (ju'elles ne sont [)lus. Pour

« empereurs qui professaienl le christianisme, ni à un miracle opéré « par des successeurs de iVlaliomel. »

' Pour i'élendue de l'empire grec a daler du règne d'IIéraciius, cousullez la carie de Deiisle, à la lêle de l'ouvrage de Ci)nslautiu Porphyrogéuèle : De Tkcmalibus [Bandai i, luip. Orienl., 1. 1). Voyez encore les caries 59 cl 0>) de l'Allas historique de Sprumicr. — Pour les raisons exposées ci-dessus, nous ne disons rien des provinces d'Italie.

'M)i l'HKMIKIU: l>AItlli:, ;J' l'KRIilDi:, SF.r.TIO.V III.

mieux diio, une religion ne meurt presque jamais loul entière; elle laisse d'ordinaire à celle qui lui succède, à celle même qui la supplante, un certain fonds de croyances et de pratiques qu'un laps considérable de siècles ne parvient pas même à détruire ; ce sont en quelque sorte les charges de la succession, et ce n'est qu'après qu'elles ont été acceptées par le culte vainqueur, que le culte vaincu lui cède définitivement la place. Ainsi la manie de lire dans l'avenir, la croyance aux présages, aux songes, la confiance aux devins, aux jnagiciens, aux astrologues, toutes ces superstitions et une multitude d'autres, filles ou compagnes du paganisme, survécurent longtemps à sa domination. Les annales de l'empire byzantin jusqu'à sa clmtc et celles de l'Eglise gncque jusqu'à nos jours, nous en ofïreni d'innombrables exemples ', Il s'agit donc, dans le cas présent, non de rechercher le moment où disparurent dans les provinces d'Orient toutes traces de croyances, de mœurs et d'habitudes païennes, car, je le répète, un tel moment n'est point encore arrivé ; mais de déterminer l'époque où ces croyances, ces mœurs (juittèrent la livrée du paganisme pour revêtir celle du culte dominant , l'époque enfin où l'on ne compta plus dans l'empire d'Orient de païens proprement dits, plus d'hommes qui adorassent sciemment, soit en public, soit en secret, les anciennes divinités de la Grèce et de Rome.

Pour déterminer approximativement cette époque, interrogeons successivement, comme nous l'avons fait pour

' Voyez, entre aulres, les cnnlinuateiirs de Constantin Porphyrogénète (Script, posl Tlieoph. Ed. reg. d68o, lib. i, 0.-11-20; lib. 2, c. S; ibid., p. 29; Alex., c. i, p. 234); les annales de Siméon Logolhèle (Ibid. Tlieophil., c. 1 i, p. 421 ; Michel et Theodora, c. 2, p. 130), etc.

DE f.'AYK.NKMrXT IMlKltACI.MS A LA MOHT J)F BASIf.F. I. 30,J

lu seclioii pm-édenlo, l'histoire, I,-, lénislalion, enfin I,, liltératiire religieuse de Tempire d'Oiient.

Le seul lieu de cet enipiie, où l'iiisloire nous niunlre, d'une manière cerlaine, le paganisme encore debout après le lègne d'Héraclius, c'est une presqu'île isolée au midi delà Grèce.

Vers rcxlrémité de la Laconie ', au milieu des ravins profonds et sur les pentes escarpées du Taygète, qui n'offrent au voyageur aucune route praticable et aucun port hospitalier au navigateur, du capTénare au cap Kardamyle, vivait une population que son caractère indépendant et ses mœurs farouches séparaient entièrement du reste de la nation grecque. On pense qu'elle tirait son origine des anciens ilotes. Sous Auguste, les Romains, en affranchissant de la domination Spartiate toutes les villes maritimes de la Laconie, avaient de fait assuré le môme privilège à cette population, qui portait dès lors le nom d'Eleuthéro- Laconiens ', et qui, plus tard, prit de Maïna, son cheflieu, son nom actuel de 3Idinotes. Là s'étaient insensiblement réfugiées, à mesure qu'elles désertaient Sparte, l'ancienne valeur, l'ancienne fierté, les anciennes mœurs, cntin les anciennes croyances helléniques. Les Maïnoles , grâce aux remparts naturels qui, de tous côtés, défendaient leur pays, avaient maintenu leur liberté civile et religieuse contre tous les peuples qui avaient successivement commandé en Grèce. Ils avaient résisté également à la domination des Romains, aux incursions des Goths, aux pirateries des Vandales ^ aux invasions des Bulgares, des Avares et des Esclavons. Ni les agents de Constantin , ni les

' Fallmer., Gescli. (1er Morca. I. 1, p, 138-140. Gibbon, c. 53 t. 10, p. 487.

- Slralioii, (Icogr., 111). 8, t. 3, p. ^2ii. •* rallnur., I. I, y. 138-140.

;M)(Î PnFMiftRE PARTII-, J^*" PKHIOnF, SF.r.TIOX III.

ciir/osi (loConslanco, ni losloisdos<l(MixTli(''OcIos(', ni li^svid- Icnces tic Zéiioii, ni los édils rrnols do Jnslinion n'avaient pu leur faire embrasser le culte du vrai Dieu . Les peuples slaves, pendant longtemps maîtres de la Grèce, n'avaient pas réussi davantage à leur faire adopter leurs informes divinités '. Au neuvième siècle, les Maïnotes adoraient encore obstinément leur Vénus et leur Neptune ^ et, quelque temps encore après que les Esclavons, vaincus à Patras, se furent inclinés devant la croix et soumis au sceptre des empereurs de Byzance, les Maïnotes, ces Guèbres du polythéisme grec, tentaient encore pour lui un héroïque et dernier effort. Cependant l'heure fatale sonna enfin pour eux. Subjugués, avec le reste de la Grèce, par les armes de Basile le Macédonien, ils durent renoncer à leurs dieux nationaux et recevoir le baptême '. On détruisit leurs idoles et leurs sanctuaires ; pour achever de les dompter, en môme temps qu'on bâtissait des forteresses sur leurs côtes, on fonda dans l'intérieur de leur pays des églises et des monastères '',

* Constanlin Porpliyrogénète dit expressément en parlant d'eux : « Il faut savoir que les habitants de la ville de Maina (xâdTpou Maïvy.c) « ne tirent point leur origine des Esclavons, mais des anciens Ho- « mains (Grecs); aussi les habitants leur donnent-ils encore le nom « d'ËxXwe?, parce qu'ils étaient ci-devant païens et idolàlres k la « manière des anciens Grecs » {Const. Purphyr., De admin. imp. in Banduri, Imp. Orient., t. 1, p. J3i. — Le polythéisme dualiste des peuples slaves, dont le chef-lieu en Grèce fut pendant quelque temps Achrida, dans les montagnes entre la Macédoine et l'Épire, n'avait aucun rapport avec le polythéisme grec et romain, et, pendant les invasions des Slaves, les temples grecs ne furent pas plus épargnés que les églises {Fallmer., Gesch. der Morea, t. 1, p. 227).— Sur le dualisme slave, voy. Schmidt, Hist. des Cathares, t. 2, p. 271.

^ Slrabon fait mention du temple de Neptune situé sur le cap Ténare, au milieu d'un bois sacré (Geogr., lib. 8, t. 3, p. 208).

•^ Conutant. Forphyr., ibid. Le Beau, Histoire du Bas-Empire, lib. 75, c. 44.

'* Fallmer., t. i, p. 2ùU.

HE i.'avknf.mf.xt n'FrKHAci.iis A i,A Moirr in- iiAsif.r; i. ;{0T ol,si l'on 110 put leur (l(''sa|»pr('ii(lie la piialcrio ol le l»ri}>antlagc, si l'on ne pul laiio (Veux un peuple clirélien dans le vrai sens de ce mot, on réussit tout au moins à les maintenir dès lors dans la communion extérieure de l'Église.

Mais rétonnementmême avec lequel Constantin Porpbyrogénèfe parle de la persistance de l'idolâtrie grecque, dans le pays de Maina, prouve évidemment qu'il la considérait comme éteinte dans les autres provinces d'Orient, bien avant le neuvième siècle. En effet, lorsqu'on parcourt les annales, soit civiles, soit ecclésiastiques, de l'empire grec, à dater du règne d'Héraclius, on ne tarde pas à reconnaîtie que le paganisme n'y joue plus aucun rôle.

Des complots se trament, des séditions éclatent, des révolutions de palais se succèdent presque sans relâche, dans cet empire, sans que le paganisme y soit pour rien. Des tentatives réitérées sont faites i)our la conversion des Musulmans, pour celle des Juifs, des Perses, des Russes, des Bulgares , des Esclavons ; aucune , sauf dans le pays de Maïna, pour celle des sectateurs du polythéisme grec. Des persécutions sont dirigées contre les juifs, les manichéens, les pauliciens, les montanistes, les jacobites, les nestoriens, sans qu'il soit fait mention d'aucime persécution contre les païens. Les controverses du monothélisme, les démêlés avec les Latins, les disputes sur les images troublent à la fois l'Église et l'État, sans que nous voyions aucune agitation nouvelle suscitée par le paganisme.

Que si les chroniqueurs byzantins semblent désigner certains empereurs comme suspects ou même convaincus d'inchnations païennes, si Gedrenus ', après avoir dépeint Constantin (^opronyme comme souillé de toutes les débau-

> Cedrm., Ccimpcnd. iiisl., p.irl. 2, ci, p. irw.

308 PREMIKItP l'AllTIK, '^'' l'KItlOlin:, SKCTIOV iir.

cîies et (.le tous les crimes , lui prodigue les litres d'impie, (le païen , d'adorateur des démons; s'il parle des saeiiliees iioclurnes que ce monarque leur offrait, des victimes humaines qu'il leur immolait ; si le continuateur de Constantin I\)rphyrog6ncte ' raconte que « Léon l'Arménien ne a savait ce que c'était que de prononcer le nom île Dieu ; « que, dans les traités qu'il faisait avec les barbares, au « lieu de prendre h témoin Dieu et les esprits célestes, il « jurait par les chiens et les animaux auxquels les païens « sacrifiaient ; qu'au lieu de les attirer à la foi chrétienne, « il immolait la foi à leur impiété; » rappelons-nous que pour les Grecs, et surtout pour les moines du Bas-Empire, il n'y avait pas d'impiété égale à celle des princes iconoclastes, et que détruire les images de Christ et des héros de la chrétienté, c'était à leurs yeux un signe indubitable de paganisme.

Pour nous, l'apparition de l'hérésie iconoclaste, au huitième siècle, nous semble attester, au contraire, combien le paganisme, à cette époque, était profondément déchu. Tant qu'il y avait eu dans l'empire des païens à convertir, le culte des images n'avait dïî rencontrer que fort peu d'opposition ; c'était un moyen puissant dont on se servait, pour attirer dans le sein de l'Église les Grecs, toujours si passionnés pour les œuvres de l'art. Mais, le paganisme une fois détruit, on se trouvait en face des monothéistes juifs et musulmans, pour lesquels l'adoration des images n'était qu'une scandaleuse idoirdrie, et un motif puissant de répulsion contrij le christianisme. Ce lut pour leur ôter cette pierre d'achoppement -

' Constant. Porphyr., lib. 1, c. 20 (in Scripl. posl Theopli., p. 19).

2 yeander, Kir'jli.-Gesch., 1. 7, p. 407 el suiv. Auf/usti, Lahrhuch der chrisll. Arcli.To!., t. 3, p. 646. — Ce furenl en particulier, dil-dii, les mesures lioslile^ du calife Yézid contre les images el leurs adora-

DE i/vvi:m:>ii:.\t d'iikuaculs a i.a mort nri iiasilk i. 3()î)

que Léon risaurien , cl plus Und Léon l'ArménicMi , ot d'autres cnipcreuis, inlcrdirenl lout lionniiago religieux rendu à ces symboles, cl s'cirorcèrcnl d'en abolir l'usa'fie dans le service divin. Pour lancer contre eux une accusation spécieuse, ce n'est pas de paganisme, c'est de judaïsme ou de mabométisme qu'il eût fallu les taxer.

Toutefois, ne précipitons point noire conclusion. Après avoir interrogé l'histoire de l'empire gi'cc, interrogeons sa législation, et d'abord sa législation canonique.

Les canons du concile in Tnillo, tenu à Constanlinople en 692 ', semblent, au premier coup d'œil, déceler, chez les Grecs d'alors des restes nombreux de paganisme. Ce concile, en effet, censura, dans les termes les plus sévères, a ceux « qui s'adressaient aux devins et aux diverses classes de « magiciens pour en obtenir des révélations sur l'avenir; « ceux qui voyageaient avec des ours ou d'autres ani- « maux pour dire la bonne aventure et séduire les simples; « ceux qui se vantaient de conjurer les nuées et de chasser « les tempêtes, les enchanteurs, les vendeurs d'amulettes « (can. 61) ^ ; ceux qui continuaient à jurer à la manière « des païens (can. 9i). » Il mit encore au nombre de ces

leurs, qui délerminèrent Léon l'Isaurien à publier un décret dans le même sens (Zo/if/?-., Annal., lib. 15, c. 3). Ce fut aussi, selon Zonare, par un esprit de monothéisme strict et par égard pour les préventions des Juifs, que Constantin Copronyme et Micliel le Bègue attaquèrent le culte des images et des saints (Ibid., c. 7, 22).

' Labbe, Concil., t. 6, p. 1169 et suiv.

^ Balsamon, dans son commentaire sur ce canon (Beveregii Synodicon, t. 1, p. 227), y comprend aussi ces chrétiens, dont parle Chrysoslomc, qui se servaient de formules chrétiennes pour ies enchanternenis, elles prêtres qui, du temps de Balsamon lui-même, prophétisaient au moyen des psaumes. En edel, ]e?, sortes Sanctorurn, les sortes Vsalmormn avaient, en Orient aussi bien qu'en Occident, remplacé les .so(7fs Hoinerkœ et Virgilianœ {}\cn\. i\>' l'Acad. des Iiiscr., I. V), j). 21)6-307).

310 IMŒMIKKK l'Ainii:, 'Y l'KKIOUK, SECTION III.

funestes restes de piigaiiisine qu'il condamnait ', certaines lètes et divertissements hérités des Grecs et des Uomains: a la célébration des calendes de janvier, celle des Vota, « des Brumalia , celle des fêtes tunndlueuscs du i'^'^ de « mars, ces danses et ces mystères indécents que des « honunes et des femmes, déguisés en satyres ou en l)ac- « dianlcs, célébraient sous le nom des dieux païens, ces « scènes grotesques où certains personnages, foulant des tt raisins , remplissant des tonneaux et provoquant les « rires de la foule, invo(]uaienl le nom de Bacclius. » (Can. ()2. ) Il condamna enfin « ceux qui, selon l'ancienne « coutume, allumaient, les jours de nouvelle lune, des « feux devant leurs maisons. » (Can. 65.)

Mais ici s'applique directement l'observation faite au commencement de ce chapitre. Ces usages, dont plusieurs subsistent encore aujourd'hui dans quelques pays chrétiens, étaient certainement des restes de paganisme, mais d'un paganisme qui, si je puis parler ainsi, n'avait plus conscience de lui-même. Ceux qui s'y livraient n'entendaient point pour cela renoncer à leur foi; ils étaient assidus dans les églises, et ne se croyaient pas moins bons chrétiens que ceux qui, de nos jours, observent encore de semblables [irafiques". C'étaient, en im mot, les mêmes aJius que Chrysostome avait si souvent reprochés aux fidèles de son tem| s^; les mêmes que Jean Damascène re-

2 Viltcmain, É!oq. chrét., p. \ln.

■^ Chrysost,., Hom. IV in 1 Ep. ad Cor. (0pp., r. 10, p. 32); Comment, in Gai., p. 669; Hom. Ht in 1 Thess. 3 (t. U, p. 4i7); Hom. X in \ Tim. 3 (iliid., p. 603); Hom. in Calend. et Noviliin., t. I, p. 608 701 Pic. — Saint Asière d'Amasée censure aussi les calendes de janvier, comme une l'èlc enipruuléi' au pa;;amsme, mais célébrée par des chrétiens (Comftfy^^s., Coll. Gr. l.al. l'air., t. I, p. 65 et suiv.).

DK i/avkM'.mfm i)'iii:uA<;r.irs a la .mout ni-. nAsii.i- [. 3 H

prochait encore à ceux qu'il appelait les et/inop/irones^ : « gens, disait-il, qui, tout en étant chrétiens, conservent • « des mœurs et des usages païens, croient au destin, à « la furlune, admettent l'astrologie, la divination et les « augures, sont attentifs aux auspices et aux présages, « célèbrent enfin certaines fêtes des païens, observant les « jours, les mois, les temps elles années. » Or, saint Jean Damascène était si loin d'assimiler cette hérésie au paganisme ou à l'hellénisme proprement dit, qu'il parle ailleurs de celui-ci au passé, comme d'une reUgion complètement éteinte ^.

Quant aux Vota et aux Brumalia, sur l'étymologie desquels Balsamon et Zonaras se sont si étrangement mépris ^ c'étaient des repas qui se célébraient chaque année au mois de janvier pour la santé des empereurs, et qui n'avaient plus rien de païen que leur nom, leur origine, et, peut-être aussi, la folle prodigalité et la dissolution qui s'y mêlaient quelquefois K Du temps de Constantin et de Théodose', on les célébrait encore dans les temples. Plus tard, les empereurs célébrèrent les Brumalia dans leurs propres palais, le jour de janvier qui correspondait à la lettre initiale de leur nom, en les terminant par une distribution de vivres et dargent au peuple de Conslautinople". Théodose, et après lu» Honorius et Arcadius, avaient formellc-

» Joh. Damasc, De li.Tres. compend., li£er. 9i, t. 1, p 108-109.

5 Ibid., bœr. 3, p. 70.

3 Beverey., Syuodic , l. 1, p. 230-231. Sur la vraie éljmologie des Brumalia, voyez Ho^nnien, De Orig. fest. elhnic, p. 224-225.

'* Gothnfr., De inlerd. christ, commun., p. 21-22. Stephanus, Vita Sieph .luiiioris (in Cotelerii Monum. Eccl. Grfec, t. 4, p. 511).

s Gothufr., ibid.

fi Voyez dans Constantin Porphyrofiénète (Ca^rem. aul. Byzaiil., l. 2, p. 3i7, 453] le détail des céri^monies observées dans les Brumalia.

312 l'UKMIi;itK l'AUTlK, '<V' l'KIÎKIIU:, SKCTIOX III.

moiil permis los lèlos el les divcrlisscMiionls publics des J'o/a, et lie les avaient point consitlérés comme des acies d'idolâtrie'. Us furent de même autorisés dans le Code Juslinien'^, et plus tard dans les lîasiliques^, et l'un des continuateurs de Constantin Porpliyrof;énètc ^ loue la mayniliccnce avec laquelle ce prince, d'ailleurs si renonunc pour sa piélé chrétienne, avait célébré les Brinnalia. Les empereurs étaient, comme on le voit, moins rigides à cet égard que les évoques.

Enfin, est-il bien sûr que les règlements cités tout à l'heure se rapportent principalement à l'Eglise d'Orient? Lorsqu'on se rappelle avec quelle ardeur , depuis les conquêtes de Justinien, les empereurs et les patriarches grecs cherchèrent, de concert, à étendre leur autorité sur l'Église latine; lorsqu'on sait que plusieurs des canons du concile m Trullo^ eurent précisément pour objet de censurer et de changer les usages romains, et devinrent, par cette raison, l'une des premières causes du schisme qui éclata plus tard entre les deux Églises*'; lors enfin qu'on observe la similitude des coutumes païennes condamnées par ce concile, avec celles que saint Boniface, apôtre de la Germanie, reprochait un demi-siècle après à l'Église de Rome', n'est-il point permis de conjecturer que c'était principalement contre cette dernière qu'étaient dirigés les règlements cités plus haut ?

' Cod. Theod., XVI, dO, I. 17.

2 Cod. Just., I, M, l. 4.

3 Fabrot., Basilic, lib. i, c. 14.

* Incerti contiii, Consl. Porptiyrog., c. 35 (in Scripl. posl Tlieopli., p. 284).

■-" Les canons 13, 36, 5S, 07, 82.

" Gi'eseler, Lehrb. der Kirch.-Gescli , l. 1, p. 736.

' Bonifacii, Ep. 132 ad Zachar. Bibl. I\'il., l. 13, p. 125 li. Gtiizot, Cours d'iiisl. mod., leçon It)'".

IIE l'aVÉNEMENT b'HÉHACLlIS A LA MOUI l)K l'.ASII.E I. 31 H

Après le concile in Trullo, pour trouver un moimmenl de législation ecclésiastique de quelque importance, il faut franchir un intervalle de près de deux siècles. En 883 ', Pliolius publia un nouveau Nomocanon'^, dans lequel, distribuant sous quatorze titres et sous un grand nombre de chapitres, les règlements des principaux évoques et conciles reconnus par l'Église grecque jusqu'à son temps , il y ajoutait, comme l'avait fait son prédécesseur, les lois impériales qui les confirmaient en tout ou en partie. Dans ce recueil, ou plutôt dans cette compilation essentiellement canonique, Pholius se proposait bien plus de classer par ordre de matières des règlements antérieurement publiés, que de choisir ceux qui répondaient réellement aux besoins de son époque. Il est donc difficile d'en tirer aucune conclusion positive relativement à notre sujet. On peut remarquer seulement, comme indice de l'état religieux du temps, et en particuher du peu de crainte qu'inspirait encore le paganisme proprement dit, le petit nombre de textes de lois qui se rapportent à ce culte ^.

» Mortreuily Hist. du droit byzantin, t. 2, p. 492. Heimbach, De Basilicor. origine. Lips. i82o, in-8, p. 12.

^ Phot., Nomocanon. cum Tlicodori Balsaraonis commenlar. (in Voelli et Just. Bibl. jiir. vet. can., l. 2, p. 78b et suiv.).

' On n'y trouve ^'U('re, en effet, que les suivants. Au litre VI : « De fructuum oblalionibns, » cb. 3, « De lis qui ofTerunl synagogis aul templis genliuna, » Pliolius cite seulement l'édit de Justinien qui confisquait au profit des villes loul ee qui était légué en faveur de l'idolâtrie, èw o-jaràcci éX/.T./wy.o: {Vori, t. 2, p. 018). Au titre XII : « De ba'relicis, judœis et paganis, » on ne trouve de relatif aux païens que le chap.iconru en ces termes : « De tollendis simulacris; Conc.Carlli. can. ri8et8i. TextusConstit. 1, tit.ll, lib. 1. Cod. jubet ut lempla claudantur, » et le cliap. 9 : « De episcopis qui... in ecelesiis genliuni orant, aut synagogis templisve genliuni ofiVrunl. » Sous le tîlre Xlll : « De laïcis, » on trouve, au cbap. 19, la défense de prêter des serments sous la forme païenne (o'fncu; iXXriviitw;), con-

ai 4 i'rf.mikrf: pautie, 3'' péiuode, section m

UtH'l<|tH-'S années après le Nomocanon de IMiolius, savoir l»i()lKil)leiiienl enlie l'an 88G el l'an 890 el certainement a\anl l'an !)I0', fut achevée et promulguée celte révision complète du Code Byzantin faite par les ordres de Basile le Macédonien, et célèbre sous le nom de Basiliques^. On y trou\e, reproduites en abrégé, plusieurs des dispositions du Code Justinien contre le paganisme et l'apostasie ^ et il ne pouvait en être autrement dans un code destiné à fixer les principes fondamentaux de la jurisprudence de l'empire. Les lois contre le paganisme étaient toujours en vigueur, qu'il y eût ou non lieu à les appliquer; et si l'on avait admis jadis, dans le Code Tliéodobien, une foule de lois temporaires ou locales qui se trouvaient alors sans objet ^, bien plus , des lois contradictoires entre elles ou même contraires au droit exi-

firmée par deux canons de l'Église el par un article assez vague du Digesie; el le chap. 20, intilulé : « Des aposlals, de ceux qui sacrifient (TTEfî ôurwv). des magiciens, des enchanteurs, des malhéraaliciens, des devins et des talismans, » lequel esl conlirmé uniquement par des canons ecclésiastiques, [^e chapitre le plus explicite contre les actes de culte païen se trouve bizarrement compris, non sous le lilre : » De paganis, » mais sous le lilre 9 : « Des délits, du jugement, de l'excommunication, de la déposition et de la pénitence des ecclésiastiques. » Au chap. 2o de ce même titre, inlitulé : « Des clercs apostats, de ceux qui sacrifient, etc., qui exercent la magie, etc. « {Vo'él. Bibl. jur. vet. can, l. 2, p. 976-989), nous trouvons citées un grand nombre de lois du Code Justinien ; mais elles sont évidemment dirigées beaucoup moins contre des chrétiens devenus païens, que contre ceux qui auraient embrassé le judaïsme, et surtout contre ceux qui se livreraient à la magie malfaisante.

' Ueimbach, De origine Basilic, p. H-13.

- Fabrotus, Basilicùn, lib. 60. Paris, i(J47, fol.

3 Savoir : Cod. Just., I, lit. 5, 1. 12; tit. 7, 1. 2 et 4; tit. 11,1. 2, 5, 7, 8 et la dernière moitié de la 1. 9; auxquelles correspondent, dans les Basiliques, lib. I, til. 1, c. 12, IS, 17, 18, 19, 31 ; lib. LX, lil. 1, 5i, c. 24,26.

■' Gothofr., Proleg. in Cod. Theod., c. 2, § 7.

DE l'aVÉiXEME.VT n'ilF.KACLllS A LA MOUT DK BASILF. I. 31 0

slaiit ', uniquement paice <ju'un les avait trouvées dans les arehives impériales; si, dans lesBasiliques elles-mêmes, on trouve reproduites des lois contre certaines sectes d'hérétiques qui avaient disparu depuis longtemps lors de la compilation de ce recueil'^; à plus forte raison les em[)Creurs Basile et Léon durent-ils y admettre quelques-unes des anciennes lois dirigées contre les païens, ne fût-ce que pour tenir en respect les Maïnotes et les Slaves nouvellement convertis en Grèce.

Mais, en reproduisant ces lois, les empereurs que nous venons de nommer n'y ajoutent aucune disposition nouvelle; bien plus, ils en omettent quelques-unes des dispositions les plus inqjortantes. Ainsi, la défense d'avoir des esclaves chrétiens n'est plus adressée qu'aux seuls juifs ^; la loi de Justinien ' pour la saisie des dons et des legs faits en faveur du culte idolâtre, celle du môme empereur-^ qui punissait de mort quiconque demeurait païen après le

> Gothofr., il)id., g 9. Telle était, par exemple, lu loi de Valeiilinien II qui accordai! aux ariens le droit de tenir des assemblées.

2 Ainsi, dans les lois des Basiliques (lib. I, lit. 1, I. 23,31, p. 17- 20j, comme dans celles du (]ode Justinien (lib i, til. 5, I. 4 et 21), d'où elles sont extraites, des peines sont décernées contre la secle des donalistes. Or, cette secle n'avait guère été répandue que dans l'Afrique septentrionale. Justinien, redevenu maîlre de ce pays, avait renouvelé les anciennes lois publiées contre elle; mais, sous Basile le Macédonien, l'Afrique n'apparleiiait [)lus à l'euiiiire d'Orient, et la secle des donalisles était elle-même dès longlemps éteinte; on n'en aperçoit plus de traces depuis l'invasion des Musulmans (VFa/c/i, Gesch. der Ketzer., t. 4, p. 2:51); on ne la trouve, en particulier, mentionnée ni dans le catalogue d'hérésies rédigé par Timolliéc, prêtre de Conslanlinople dans la première moitié du seplièrne siècle, ni dans le catalogue desainl JeanDamascène rédigé au huitième {Cnmbefis., Coll.Patr. Gr. Lai., I. 2, p. 44!) el suiv. Joh. /)owa.vc.,I)e Ihcresil).).

■' Basil., I, 1, c Ui. Conf. Co I. Jus!., 1, lO, I. i>; 2, I. .Vj.

* Cod., I, 11, ].[}.

s Ibid., 1. 10.

^H(i i'ui:.mii;hk i'akiii:, W i'i;iu(tni:, skctio.v m.

l);iplèmc, cl enjoignait, sons les peines les pins sévères, an\ non baplisés de recevoir co sacrement, enfin, jnsqu'à l'édil (le Consfance pour la fermeture des temples et la cessation des sacrifices ', sont omis dans les Basiliques, probablement comme devenus superllus; tandis qu'on y Irouve, au contraire, fidèlement reproduits les décrets pour la conservation des temples comme monuments publics et pour le maintien des anciennes fêtes exemptes de sacriticcs'^ Ne sont-cc pas là de nouveaux indices de la décadence et même de la chute du paganisme? L'indulgence qui, au quatrième et au cinquième siècle, était souvent inspirée par la crainte, ne pouvait l'être, au neuvième, qne par une profonde sécurité. Aussi, les auteurs des Kasiliques ne montrent-ils pas la même indulgence pour la magie, l'hérésie et le judaïsme^.

En parcourant les lois nouvelles émanées des successeurs de Basile, et dont un grand nombre sont relatives à des objets ecclésiastiques cl religieux ^ ; en parcourant de môme les nouvelles décisions canoniques des conciles et des patriarches grecs à dater du neuvième siècle ^ , je n'en ai trouvé aucune qui me parût supposer encore Texislence du paganisme.

Voyons si la Httérature religieuse nous offrira plus de traces de la durée de cette religion.

Que dès longtemps il ne parût plus aucun écrit en faveur du paganisme, on pourrait y voir simplement l'effet de l'oppression sous laquelle vivaient les païens; mais, que

' Cod. Just., I, di, 1. 1.

^ Basil., I, l,c. 13, 14, 16. Conf. Cod. Jusl., 1,11,1.3,4,6.

» Basil., I, 1, c. 20-54.

'• A !a suite des Novelles de Jusiinien.

* Leunclacius, Jus (irii'co-Unui. Fraueof. 1596, fol.

[iK f.'avéxeme.xt i)'iiKit\(".(.irs A i.A Mdiir i)i; hasii,!'. I. ;M"

l)icnlùl 011 cesse égaleiuoiil de voir i)ar;iilre contre eux de nouveaux écrits, soit polémiques, soit apologétiques, cela ne peut venir que de la diminution progressive, et enfin de l'extinction totale de leur parti. Le dernier ouvrage qui se présente à nous sous la forme d'une apologie proprement dite contre le paganisme, c'est celui que mentionne Photius ' sous le titre de : Témoignages en faveur du christianisme, tirés des écrits des jjdiens. L'auteur, qu'il ne nomme point, était originaire de Panopolis, dans la Thébaïde. Apres le règne d'Héraclius, il vint à Constanlinople avec sa famille, et ce fut là peut-être qu'il composa l'ouvrage en question. C'était une collection de témoignages tirés d'anciens auteurs grecs, syriens, clialdéens, phéniciens, thraces, persans même, en faveur des vérités annoncées par l'Évangile. Du reste, Photius ne nous en dit point assez sur cet ouvrage pour nous en faire connaître précisément le but; mais la patrie de l'auteur, le choix des sources où il avait puisé, le peu d'efforts qu'il avait faits, selon Photius, pour rendre son style et sa diction agréables aux Grecs, semblent indiquer qu'il écrivait pour les païens répandus sur les frontières de l'empire, et, à ce qu'on pourrait supposer, particulièrement pour les Perses qui récemment avaient dévasté la Syrie et l'Egypte, mais que les victoires d'Héraclius venaient de frapper de consternation, et qu'on espérait dès lors de gagner plus facilement au christianisme^.

> Phot., Cotl. i70, p. 370-382.

* Quant à l'ouvrage ([uc Jeau, archevêque de Thessaloniqae, écrivit vers l'an 680 sous le litre de : « Dialogue entre un païen et un chrétien, « et que Nicolas de C.yzique cita dans le 2" concile de Nicée (acl. 5». Lahbe, Concii., 1.7, p. 353-360), c'est l)ien à tort fju'on le classe parmi les ouvrages apologétiques proprement dits [Fluijije, Gescli. der Ihcol. Wiss., t. 2, p. 451}. Ainsi que le dialogue

;!I8 PitKMiKitr l'UiTii:, 'V i-i-nioiii:, skctiox ni.

I*ass('' IcniilMUi du si'|)tiriiic siècle, c'est en v.iiii que nous eonsullons rhisloire lilléiaire de l'Église', que nous feuille- Ions le rcpcrloirc des écrits de ses docteurs'^; la lilléralurc théologiqùeprecque, auparavant si riclic en apologies contre le paganisme, soit vulgaire, soil néo-platonicien, ne nous oftVe plus que des apologies contre les juifs et les maliomélans, ou des ouvrages de controverse conlre les hérésies, Jean Damasecne, en particulier, qui' écrivit contre les iconoclastes, les nestoriens, les nionophysites, les manichéens, les musulmans, n'écrivit point contre les païens. Dans son ouvrage sur la foi orthodoxe, il consacre à peine une page à la démonstration de l'unité de Dieu; encore le fait-il d'une manière purement abstraite et syllogistique, et sans aucune allusion directe au culte païen; on voit qu'il ne traite ce point que pour être complet et pour épuiser la matière. Nous avons, au reste, déjà cité le passage de son ouvrage contre les hérésies, dans lequel il parle de l'hellénisme comme d'une religion qui n'existait plus de son temps ^.

II est cependant un ouvrage qui nous a été conservé sous le nom de Photius, et dont quelques traits, en le supposant authentique, sembleraient devoir nous conduire à une conclusion opposée : c'est un sermon de ce patriarche sur la nativité de la Vierge '. Après avoir rétut<3

du même auleur entre un clirélien et un juif, lu dans le même concile, il élait destiné a prcmver aux iconoclastes qu'on pouvait, sans ressembler aux païens, et d'un autre côté, sans violer le précepte de l'Ancien Testament cité par les juifs, laliriquer el honorer des images de Jésus-Cluisl et des saints. C'était un ouvrage de controverse chrétienne, et non une apologie contre les païens.

' Cave, Hisl. lilter. script, eccl. loi. 1720. Dupin, Bibliolh. des a ut. eccl. Fliigge, 1. c.

^ Biblioth. l'atrum.

3 Joh. Daniasc, De Fide orthod., lib. i, c. 5, t. 1, p 128.

* (Jombefis., Coliecl. l^air. (.r.ec. Lat., t. 1, p.lo8;i et suiv.

DR l'avénkmf.nt n'iiKRAri.ns a f.a moisi I)K iîasiij; i. 819

les Juifs qui niaient qiio sainte Anne ont pu concevoir étant stérile, après leur avoir cité des exemples pareils tirés fie rAncien Testament, il se tourne vers ceux qjii pourraient être encore préoccupés d'idées païennes ', et, leur rappelant les absurdités de la mythologie greccpie, il les interpelle ainsi : « Vous qui admettez toutes ces fables, vous appartient-il « de nier les faits, quelque surprenants qu'ils soient, de « l'histoire évangélique^? Mais, conclut-il, laissons de côté « toutes ces niaiseries, et prenant en pitié l'aveuglement de « ceux qui les admirent, revenons à notre sujet "^. » Que penser de cette apostrophe de Photius? S'adressait -elle réellement à des païens, ou bien n'était-ce qu'une simple réminiscence oratoire? Ce qui pourrait le faire supposer, c'est que ce fragment est en partie imité d'un sermon de saint Grégoire de Nazianze^. En tout cas, s'il faut en induire que, du temps de Photius, il y eût encore dans l'emj)ire un certain nombre de païens, il n'y en avait certainement plus sous le règne de son disciple Léon le Philosophe. Car, dans un discours qui nous est parvenu sous le nom de ce prince, et qui offre une imitation plus directe encore du même sermon de saint Grégoire^, le paganisme grec est aussi mentionné et comlxattu, mais comme une religion qui ne compte décidément plus de sectateurs *^.

Nous nous croyons donc fondé à conclure des recherches qui précèdent, que, dès le temps d'HéracIius, le paganisme avait probablement disparu de la plupart des provinces

' Tt; TÔjv é'/.Xriva voûv icat 'YvMu.y.v /•E/Ctyiu.S'jwv.

2 Tombées., p. 1590.

3 Ibid., p. ISye a.

* Greg. Na::., Oral. 39, in Sancl. lumin., c. 3-7. •-' Leonis Augusti Oval. 7, in Domin. resurrecl. {Comhefis., Bibl. Pair. Cirœc. Lai., l. 1, p. 1692).

" Ibid., p. 1093 c. Hv tt'jTî K7.\ îA/.rcjlv soîTxCe'.v...

,i-20 i'm;>iii:iiK i'ahiii:, 3*^ l'iiuioiU', skction m.

(rOricnl, ol (iii»',si d.nis (iiiehiut's lieux il coiisci'va des seclalLMirs depuis celle é|)oqiie, eomine nous savons cerlaiueliieid qu'il tMi conserva dans la inescju'ile de Maïna, nulle pari du moins il ne subsista au-delà du neuvième siècle.

ftlaintenanl, après avoir suivi les progrès de sa destruction depuis Constantin, après avoir clierché à fixer l'époque de sa chute définitive, nous pourrions considérer notre tàclie comme achevée. Mais l'importance de cette révolution nous invile, ce nous semble, à quelque chose de plus. En présence d'un événement qui changea si profondément l'état leligieux de l'ancien monde, et fit disparaître l'un des principaux éléments de sa civilisation ; en voyant tomber une religion dont l'empire avait été si long et les destinées si brillantes, on se sent, môme involontairement, porté à méditer sui" les causes de cet événement mémorable et à s'enquérir des effets qu'il produisit pour l'humanité.

C'est à ce double sujet que nous consacrerons les courtes réflexions qui doivent terminer ce travail.

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