SURTOUT DANS L'EMPIRE D'ORIENT
Nous n'avons pu, dans le livre précédent, parcourir les degrés successifs de la chute du paganisme, sans faire de fréquentes allusions aux causes qui la déterminèrent. Nous avons vu les croyances et les institutions païennes, tantôt sourdement minées par une opinion qui leur était de plus en plus hostile, tantôt violemment détruites par les coups de l'autorité, tantôt enfin entraînées ou englouties par le torrent dévastateur des nations barhares. Il est temps d'examiner de plus près ces trois principales causes, de considérer, avec plus d'attention que nous n'avons pu le faire dans le cours de notre récit, leur nature, leur mode d'action, leur degré com[)aratif de force et d'inlluence, de déterminer enfin comment et en quelle mesure relative elles concourineiit au résultat que nous avons exposé.
Commençons par celle que nous regardons , ainsi que M. Beugnot ', comme la première et la plus importante
324 SF.f.ONDE PARTIE.
(leloulcs; oxaiiiinous quel lui, depuis (^onsl.-uiliu, l'ét.il de l'opinion à léiiard du p;iu,;inisnu! , d'où vint le diserédil toujours eroissanl dans le(piel il loiuba dès lors, pour- (|uoi les (iftorls des uéo-platouicieus ne purent réussir à le réliabililcr, enfin, connnenl le ehrislianismc parvint à lui enlever, à son profil, les sulïrages qui lui restaient encore.
CAUSKS ItE LA CHUTE DU PAGANISME. 32o
CHAI'lTIiE I.
ETAT IlE L OPINION P.KI.ICIELSE DEPUIS l EPOQUE DE CONSTANTIN.
Avt. I. — Discrédit croissant du pa^anisinv populaire. Insuffisance du pag-anismc néo-platonicien.
Si, dès avant la naissance du christianisme, les vices du polythéisme frappaient déjà les yeux d'un si grand nombre, les trois siècles qui s'étaient écoulés dès lors, et pendant lesquels on avait été à portée de comparer ses croyances avec les enseignements chrétiens, ne lui avaient point réconcilié les esprits impartiaux. Ces dieux, dont la puissance élait si bornée et le caractère moral si imparlait, ces dieux égoïstes, capricieux, jaloux, que l'homme pouvait gagner par des présents et contraindre par des prières, ces dieux dont les fraudes , les cruautés, les adultères étaient dès longtemps un sujet de moquerie ou de scandale, paraissaient doublement vicieux, méprisables, indignes, en un mot, de l'encens des mortels, depuis que l'honnnc le plus ignorant pouvait mettre en parallèle avec eux le Dieu saint et parfait aimoncé par l'Évangile. En supposant même que, depuis trois siècles, les mœurs se fussent peu améliorées, le sens moral et religieux du moins s'était épuré, les hommes éprouvaient, plus que jamais, le besoin de respecter ce qu'ils adoraient, de trouver dans l'Etre souverain l'idéal des vertus que leur prêchait une conscience plus éclairée. Com-
350 SKCONDE PARTIE.
niciil, (1rs lors, ospéror de les ramenei' sérieiisemonl aux di\liiilés d'Homère, de lournei- de nouveau leurs regards suppliants vers le vieil Olympe, de leur faire invoquer comme dieux des ôlres que, comme hommes, ils eussent méprisés et honnis '?
C'est ici que les néo-platonicions s'empressaient devenir en aide au paganisme'-. Pourquoi prendre à la lettre, disaient-ils, les récits des poètes? L'apparente ahsurdité qu'ils présentent ne vous avertit-elle pas elle-même, qu'ils recèlent un sens su])lime et profond? Ce sont des vérités précieuses que la divinité nous a transmises couvertes d'un voile; ce sont des allégories, d'ingénieux symboles, sous lesquels il lui a plu de nous révéler la nature intime des choses, et qu'il s'agit seulement de savoir comprendre et interpréter.
Mais, en conscience, qui pouvait-on espérer de ramener par ce système d'interprétations? Lorsque Sallusfe avait montré, dans Saturne mutilant son père et dévorant ses propres enfants, l'emblème des phénomènes psychologiques ou cosmologiques ^ ; lorsque lamblique et Julien avaient expliqué allégoriquement le mythe d'Atys et de Cybèle, en
' Au quatrième el au cinquième siècle, ainsi que dans les trois premiers, les vices el les turpitudes des divinités païennes forment le principal texte des apologistes du christianisme. Eusèbe, saint Aliianase, saint Grégoire de Nazianze, saint Clirysostome, saint Cyrille et Tliéodoret dans l'Église greciiue, comme Malerniis, saint Ambroise, saint Prudence, saint Augustin dans l'Église latine, amplifient à l'envi cet argument, qui élait le plus a la portée de tous les esprits (Voy. Euseb., De Prœpar. Evang.; Athanas., Oral, in Genl.; Greg. Naz., Oral, in Jul. et Sanct. lumin. ; Chnjsost., In Babyl. Exposil. in Ps. 113; Theodor., Curai, allecl. graic, etc.).
2 Mosheim, De lurbalà per recenl. Plalon. Eccl. § 21, Dissert., l. i, p. liO.
5 Sallust , De Diis el miindo, c. i (Opusc. Mylhol., p. 247).
CAUSES DE LA CIFLTE nii PAfiAXFSME. 327
faisani voir dans celle déesse la providence, dans son amant l'inlelligencequi renfennc les lormcs des êtres suMiinaires, dans le chapeau d'Alys la voûte céleste, dans sa mutilation la limitation de la nature infinie ' ; lorsque Olympiodore avait montré dans les trois filles de Jupiter et de Thétis la lutte des éléments contraires et l'harmonie résultant de celle lutte ; dans les trois juges des enfers, dont deux pour l'Asie, un pour l'Europe, la supériorité de l'unité sur la dualité^, etc., en quoi, je le demande, le paganisme s'en trouvait-il mieux, de quel païen la foi était-elle raffermie? La foi, d'ordinaire, n'est pas si complaisante; ce qui a besoin d'être longuement cherché, laborieusement expliqué , lui est suspect ; le subtil , l'ingénieux peuvent plaire à l'esprit, mais ne subjuguent pas la conscience.
« Point tant de détours! disait saint Grégoire de Na- « zianze ^ Si vous avez de bonnes choses à m'apprendra, « dites-les moi par leur nom, et, pour m'enseigner la vé- « rite, ne me faites point passer par l'erreur. Ces mythes « scandaleux, dans lesquels il vous plaît de voir tant de « profondeur, sont vrais ou ils sont faux. S'ils sont vrais, « qu'est-ce donc que vos dieux, et comment pensez-vous « policer les nations en leur proposant de tels exemples ? « Mais s'ils sont faux, pourquoi nous conduire au bien « au travers des écueils ? pourquoi nous enseigner le vice
1 JuUan., In Matr. Deor., Oral. S, 0pp., 1. 1, p. -165.
' Cousin, Fragm. philos., l. 1, p. 335. Voy. de même, p. 327, 329, etc., SCS explications de la fable de Salurne el de ses iils, de celles d'Ulysse, de Prom^thée, des Tilans, etc.
^ Orat 4, in .lulian., c. M(î, 117; Oral. 31, de Spirit. S., c. 16. Voy. de umm' Euseh., De Priep, Evang., II. 8; 111, 6-14. Athanas., Oral. eonl. Gent., c. li), 0pp., l. 1, p. 19. Awjuiit., Ep. 91, ad Nectar., i^ 5.
;^:28 skcomU': l'Aimii.
« en vue de nous l'aiic; aiiuci' la vcriu 'i » Uni nous garanlil, d'ailleurs, la Nérilé do vos inlcrprélalioiisl'' Ce que vous e\[tli(iuez d'une l'aeou , d'aulres reN|)li(iuenl d'une autre. Où il vous plaît de voir des opéiatious de l'àine, des vertus personnifiées, d'autres voient des einhlèmcs des forces de la nature ou des liéios déiliés; qui jugera cidre eux et vous? Et, le sens direct une fois mis de côté, où s'arrêter dans la voie infinie des explications et des commentaires?
Voilà les objections qui se présentaient en foule aux hommes réfléchis. Quant au vulgaire, la métaplivsifiue abstruse des néo-platoniciens était pour lui aussi peu séduisante que peu intelligible, et, si leurs interprétations avaient quelque influence sur sa foi, c'était pour l'ébraider bien plus que pour l'affermir. A voir les sages prendre tant de peine pour expliquer ce qui de soi-même paraissait si clair, pour éluder le sens qui se présentait le premier à l'esprit, il en concluait que, prise dans son sens naturel et vrai, la vieille religion de ses pères était insoutenable. « Tous ces raffinements et ces abstractions, dit Benj. Cons- « tant'*, ne font que répandre sur la religion un vague, une « incertitude qui en détachent toujours plus la masse du « peuple. » Et comment la multitude n'en eùt-efle pas jugé ainsi, quand les philosophes eux-mêmes, comme
* Firraicus Maternus fait la même observation au sujet des explicalions du mythe d'Osiris (c. 2) : « Pone liane veram esse sacrorum « istoruni rationem; pone propter friiges vola reddi numinibus, « quid addis incestuin, quid adullerium?.... quid erranlibus ho- « minibus et simpliciler peccare cupienlibus, de sacris luis malum « monstras exemplum ? Pliysica ratio quam dicis, alio génère ce- « letur. »
•^ B. Const., Du l>ol. rom., t. 2, p. 269. E. Saisset, Éc. d'Alex., p. -182.
s'ils eussent craint de paraître dupes des récils qu'ils prétendaient soutenir, laissaient voir eux-niènies le peu de loi qu'ils y ajoutaient * ? En comparant certains mythes philosophiques avec ceux des poètes, Olympiodore reconnaît « que ces derniers sont faux en eux-mêmes et rmisihles, au « lieu que les premiers sont utiles à la pensée '^ » Julien lui-même est pris par saint Cyrille en flagrant délit d'incrédulité ^ Ainsi, les explications néo-platoniciennes, Ijonnes tout au plus pour sauver l'amour-propre de ceux qui les proposaient, ne faisaient point renaître la foi dans le cœur de ceux qui l'avaient perdue; elles mettaient plutôt à nu l'absurdité de croyances, qu'on ne pouvait soutenir qu'en les dénaturant ; et l'on peut dire que l'école néo-platonicienne, en se vantant de les réhabiliter, ne faisait qu'en mieux constater, que dis-je? en accélérer la ruine '\
Unerehgion, cependant, n'est pas morte chez un peuple par cela seul qu'elle ne satisfait plus l'intelligence ni le sens moral. Quoique au-dessous du niveau des lumières, elle peut longtemps encore se soutenir, grâces à l'appui des intérêts quelle protège ou des besoins qu'elle satisfait. C'est ce qui, même depuis les premières attaques de l'incrédulité, avait si longtemps fait vivre le paganisme ■'. Tous ces cultes divers, dont il était l'amalgame, avaient été originairement ceux d'autant de peuples indépendants ; la vie
1 Euseb., De Prœp. Ev., III, ii.
* Cousin, Fragin. philos., l. t, p. 343.
3 Cijrill., Iii Juliaii., t. 6, lib. 3, p. 80; lib. 4, p. \V6, Julien demande aux chréliens si le serpent, a parlé réellement a nos premiers parents, et en quoi celle légende dillere des fables des Grecs. — Vous convenez donc, dit Cyrille, que vos Grecs ont raconté des fables. — Ailleurs, il le convainc d'avoir appelé les poêles des conteurs de fables, et déclaré ne vouloir se lier qu'à Platon.
* M. Simon, Éc. d'Alex., t. 2, p. 291.
5 Tschirner, Der Fall des Ileid., p. 37, 101.
330 ?r.rn\nF pari if.
(lo la cWc irspirait en eux; leurs l'tMos (Maioul aulanl de l'èles ualiouales, leurs prêtres des espèces de maj;istrals, leurs Iradilions des fragments embellis de raucienne histoire du pays, leurs dieux des rois ou des liéros revelus des honneurs de l'apothéose. Voilà ce qui attachait surtout les païens à leurs religions respectives; ils s'inquiétaient peu qu'elles tussent vraies ou fausses, pourvu qu'elles fussent anciennes, qu'elles appartinssent au vieux trésor des traditions de leur pays \ Chez eux, la piété formait une partie essentielle du patriotisme. On a vu combien cet appui fut énergique et persistant à Rome, surtout parmi la classe patricienne^. Il n'avait pas eu moins de force chez les peuples de l'Orient, tant que ces peuples avaient conservé quelque ombre ou quelque souvenir d'indépendance : chaque ville, chaque province conservait son culte comme un précieux débris de sa nationalité. Mais, depuis longtemps, toutes ces nationalités avaient disparu sous le niveau de la conquête; que signifiaient dès lors tous les cultes qui tiraient d'elles leur origine et n'avaient conservé de vie que par elles ^? A mesure que les souvenirs patriotiques s'effaçaient, les institutions religieuses qui s'y trouvaient liées perdaient, avec leur sens primitif, la confiance et l'attache- •ment des peuples; leurs cérémonies locales, leurs fêtes caractéristiques n'avaient plus pour elles que l'attrait de la
' Lactance (Instit. divin., lib. 2, c. 6) a très bien remarqué ce caraclère du paganisme : « Hae sunl religiones, dit-il, quas sibi a a majoribus suis Iraditas pcrtinacissimè lueri ac defeiidere perseve- « ranl; nec considérant quales sint, sed ex hoc probalas alque veras « esse coniidunl, quod eas veteres tradiderunt. »
' Voyez encore Augustin., Gonfess., VIII, 3. Tschirner, p. 47. Beugnot, t. •!, p. 151, etc.
3 Tschirner, p. 112. Villemain, Du Polylh. (Nouv. Mél., p. 249). Vacherot, Éc. d'Alex., t. 2, p. 74, "S.
CAUSES nE LA CAUnK DU PACAXISME. 331
coutume ', lequel s'use bientôt quand il n'est pas eiilielenu et fortifié par celui des souvenirs.
Mais, à défaut de l'intérêt national qui n'existait plus que pour Rome'^, et qui bientôt môme n'exista plus pour elle, lorsqu'un barbare se fut emparé du sceptre de ses derniers empereurs, d'autres intérêts auraient pu servir d'appui au polythéisme, si, à leur tour, ils eussent pu trouver en lui la protection qu'ils réclamaient. Le citoyen annulé, il restait l'individu, avec ses besoins religieux, d'autant plus vifs que son existence politique était plus décolorée et plus flétrie. Les anciennes nationalités dissoutes, il restait l'humanité, demandant à la religion un lien d'autant plus nécessaire que l'ancien lien patriotique n'existait plus.
Pour ces deux nouveaux ordres de besoins, que pouvait le paganisme?
Cette religion, toute calculée en vue des intérêts matériels et présents, cette religion qui n'entretenait l'homme que des choses du monde visible, qui ne lui apprenait à former des vœux que pour une existence fugitive et un bonheur passager ^, qui ne faisait du ciel qu'un pâle reflet
' Chrysost., in 1 Cor. hom., 7, 1. 10, p GO.
^ Et cependant, même h. Home, de l'aveu de Sj nimaque, beaucoup de formes de langage consacrées par l'ancien culte et les anciennes mœurs, n'avaient déjà plus de sens. Symmaque demande k son ami Syburius, grand partisan de ces archaïsmes , s'il croirait pouvoir revenir aux anciens chants des Saliens, à l'ancienne manière de consulter les augures; s'il croyait que, selon le précepte de Caton, on ne pût commencer un discours au barreau qu'après avoir invoqué Jupiter et les dieux. « Jamduduin, ajoule-l-il, liis reiunicialum « est, et successlo temporum placila priora mulavit » (Epist., lib. 3, Ep. 44).
3 Tholuck, Das Wesen und die siltl. Einfliisse des Ileidenlli. (in Neander's Denkwiirdigk , t. 1, p. 07). Entre mille exemples, qu'on pourrait citer, de celte manière grossière de concevoir la religion chez les païens, je citerai le suivant à cause de sa naïveté: c'est un
332 SECOXUli PAllTIE.
de la lene, de la vie à venir qu'une insii;ni(ianle répélilion de celle-ci, que pouvail-elle pour consoler, encouraj^ei-, relever les tristes enfants d'une civilisation déchue, pour satisfaire ces âmes qui, lasses du présent, dégoûtées d'un monde trompeur, s'élançaient avec ardeur vers l'infini? (lélait ce besoin d'un avenir plus spirituel, d'espérances plus lointaines, c'étaient ces aspirations vers un monde meilleur, qui, ne trouvant aucune satisfaction dans la leligion nationale, tournaient depuis quelque temps les (irecs, tantôt vers les mystères, tantôt vers les religions ou les systèmes lliéosophiques de l'Orient '. C'était ce môme besoin que le néo-platonisme cherchait à satisfaire par le procédé de la contemplation et de l'extase. En enseignant à ses adeptes à s'isoler des choses visibles, à se plonger par la méditation dans le sein de l'absolu, à s'absorber dans l'être infini duquel l'àme tire son origine, il se vantait de leur faire savourer d'avance les félicités du monde idéal '-. De là, l'enthousiasme extraordinaire qu'excita cette philosophie à sa naissance. Mais le moyen de rendre populaire parmi les Grecs ce culte extatique, ce quiétisrae mystique si peu compatible avec l'esprit d'activité qui les caractérisait ', et
acte d'adoration, récemment découvert sur le pylône du temple d'îsis a IMiilœ : « J'ai adoré Isis a Pliilœ, dit l'auteur de l'inscription; je « l'ai adorée parce qu'elle enrichit et donne de longs jours » (Letronne, Inscr. de l'Égyple, t. 2, p. 179; atlas, pi. 18).
^ Vacherot, t. ■!, p. Ho-ISO. Creutzer et Guigniaut, t. 1, p. d07, HO.
2 Eitter, Ilist. de la Pliil., t. 4, p. 33-30.
» Txitter, ibid., p. 573. Proclus, dit-on, il est vrai, invitait positivement ses disciples a l'action, engageait ses amis a rechercher les magislralures, se mêlait lui-même des affaires de l'État, et veillait a l'administration de ses propres biens {Marin., Vila Procl. Berger, Analyse de la doctrine de Procl., p. H5); mais il faut convenir que c'était la une déviation , bien plus qu'une application de sa doctrine.
CAUSES DR LA CIirTF. DU PAGA.VISME, 333
mAirjo pour ceux d'cnlrc eux doul l'àmc paraissait le plus touruée vers la conleniplation, le moyen de les soutenir longtemps à cette hauteur? Représentons-nous un néoplatonicien, dans la solitude, après s'être préparé parles rigueurs de l'ascétisme, se recueillant pour l'acte pénible de la contemplation \ travaillant à écarter de lui-môme toutes les impressions, toutes les images, toutes les notions sensibles, suspendant toutes les opérations de son âme, pom' s'élever d'abstraction en abstraction jusqu'à cet Un que Plotin, malgré la force de son génie, , n'était parvenu, dans toute sa vie, à contempler que quatre fois, et Porphyre
* Voici en quels termes remarquables ProcUis défiuit l'acte par lequel l'homme s'élève à l'être absolu : « Maintenant, faisons abs- « traction de toute connaissance que nous pouvons avoir du multiple, « de tous les phénomènes divers de la vie; isolons-nous de toutes « clioses, pour mieux nous rapprocher de leur auteur. Faisons taire « notre pensée, notre imagination et ces passions dont les mouve- « ments impétueux nous ferment l'accès vers le principe suprême; « faisons taire jusqu'à l'air qui nous environne; imposons silence « à l'univers entier ; franchissons, si nous le pouvons, les limites a de l'intelligible; élevons-nous jusqu'à la communion de l'ineffable. « Là, nous arrêtant et adorant les yeux fermés (car à quel œil mor- « tel est-il donné de contempler face à face aucun des êlres existant " par eux-mêmes?), adorant, dis-je, les yeux fermés, à son lever de « l'Océan, celte lumière des dieux intelligibles; puis, du sein de ce « calme divin, redescendant jusque dans les profondeurs de notre « àme, dépouillons par la pensée l'être absolu de toutes les qualités « étrangères à son essence, pour ne plus voir que lui seul. Alors, « célébrons-le, non comme celui qui a fondé le ciel et la terre, qui « a produit les âmes et toutes les espèces d'êtres vivants; car ce « n'est qu'en dernier lieu qu'il a fait toutes ces choses. Disons, avant « tout, qu'il a manifesté toutes les catégories des dieux intelligibles, « des dieux intellectuels, des dieux hypercosmiques et de ceux qui « remplissent le monde; qu'eniin, il est le dieu de tous les dieux, « l'unité des unités, plus ineflabic que le silence même, plus in- « connu que toute essence, le saint entre les saints, le dieu caché « entre ceux qui ne se révèlent qu'à l'inleUigence » [ProcL, InTheol. Plat., lib. 2, c. 41, p. 109, 110. Conf. [>lotin., Ennead., VI, lib. 9, c. 3, 0pp., p. 360 b).
33i SECONDE PARTIE.
qu'une seule, el, pour récompense de ses efforts, aspirant à se perdre un jour comme une goutte d'eau dans cet océan. Quel singulier régime moral à proposer au commun des lionnncs, et à combien d'entre eux pense-t-on que cet idéalisme raffiné put convenir? L'homme ne sera jamais intelligence pure ; toute doctrine qui ne met en jeu que ses facultés contemplatives et ne propose aucun but précis à son activité, est en contradiction avec sa nature. « Le mys- « ticisme, dit avec raison M. Jules Simon, se propage vite, « mais il s'use proniptcment, el se voit bientôt obligé de « revenir aux formes de culte, aux rites, aux symboles que « d'abord il avait dédaignés '. » Ce fut là aussi que revint en liàle le néo-platonisme. Chez la plupart de ses adeptes, l'extase fit bientôt place à la théurgie'^; on chercha moins à s'identifier avec l'être souverain qu'à se soumettre les dieux subalternes, pour obtenir d'eux des faveurs toutes terrestres. Ainsi l'on redescendait rapidement la pente qu'on avait si péniblement gravie; on avait, comme dit saint Paul , commencé par l'esprit , on finissait par la chair \ Tour à tour trop sublime ou trop bas, le néoplatonisme tantôt égarait ses adeptes dans les nuages de l'abstraction, tantôt les replongeait dans les vulgarités d'un paganisme matériel *, toujours dépassant ou manquant le but vers lequel il fallait tendre, ce spiritualisme élevé, mais pratique, dont les âmes sentaient alors le besoin.
Quant à rimmanité, nous avons vu que ce qu'elle réclamait surtout à cette époque, c'était un lien religieux qui unît solidement entre eux ses différents membres. Entre
1 M. Simon, Éc. d'Alex., t. 2, p. 36.
2 Benj. Const., Fol. rora , l. 2, p. 207, 211.
3 Gai. m, 3.
* Rilter, llisL de la Pliil., l. i, p. b'8.
tous ces peuples divers qu'avait absorbés dans son sein l'empire de Rome, entre eux et ces populations nouvelles qui chaque jour s'infiltraient dans leurs rangs, il fallait un lien à la fois plus fort et plus doux que le despotisme impérial ; il fallait une commune croyance qui, en rappelant aux hommes de toute nation leur commune origine, leur rappelât avec force leurs communs devoirs, leurs mutuelles obligations.
On a beaucoup vanté la tolérance propre aux cultes païens ; on a admiré la facilité avec laquelle les sectateurs de ces différents cultes se mêlaient ensemble sans hostilité et sans choc. Bien que cet éloge, comme l'a montré Benjamin Constant*, ne soit vrai que dans certaines limites; bien que les guerres religieuses fussent loin d'être inconnues chez les païens, on comprend aisément que des divinités multiples, par conséquent bornées, pussent, dans certaines conditions, consentir à partager entre elles l'empire, et permettre à leurs adorateurs de vivre ensemble dans des rapports pacifiques. C'est ainsi que les Romains purent, non seulement laisser aux peuples soumis l'ancienne forme de leur cuhe, non seulement permettre à ceux de leurs nouveaux sujets qui venaient s'établir à Rome d'y exercer des cultes étrangers , mais encore admettre eux-mêmes, par une consécration solennelle, les dieux des provinces conquises, et leur donner place dans le Panthéon romain. Mais la tolérance n'est pas l'union, bien que quelquefois elle y achemine. Autre chose est pour les hommes d'exercer les uns à côté des autres chacun son culte favori, autre chose d'être unis ensemble par la profession d'un môme culte ; autre chose est de respecter la liberté religieuse de ceux avec lesquels on vit,
» B, Const., Du Polylh. roni., t. 2, {k 307,
X](j SECONDE PAiniE.
aufn* cliose de se considérer comme lié envers eux par des obligalioiis religieuses. Le polyllicisme , en se prèlanl à la juxla-position des cultes, el, i»ar là, au mélange des populations, n'établissait pour cela aucun lien moral entre elles; en vain Jupiter avait-il admis auprès de lui Isis, Sérapis et Millira, il ne prescrivait rien à l'égard de leuis adorateurs. Au reste, l'esprit d'égoïsme et d'inhumanité qui régnait dans le monde romain , l'imperfection du droit des gens, la profonde séparation des classes entre elles, la triste condition des esclaves, des prisonniers, des étrangers, des indigents *, tout cela n'alteste-t-il pas l'impuissance des cultes païens pour établir un lien religieux solide et véritable entre les hommes?
Celte impuissance n'avait point échappé aux néo-platoniciens, et c'était en partie pour y remédier, c'était dans l'espoir de fonder une religion et une morale universelles, qu'ils avaient entrepris, non plus seulement de rapprocher, d'associer, mais de fondre ensemble tous les cultes, comme ils avaient fondu ensemble tous les systèmes philosophiques, dans un vaste syncrétisme religieux. Selon eux, puisque tous les êtres qui avaient reçu parmi les hommes le nom de dieu n'étaient que des manifestations diverses du même principe suprême, les cérémonies variées établies chez les différents peuples, étaient autant d'hommages rendus, sous différents noms, à un seul et même être dans l'adoration duquel ils se trouvaient unis^. C'était dans ce sens que, selon Proclus, le philosophe devait « se considérer « comme le pontife des dieux de tout l'univers. » C'était dans ce sens encore que Maxime, sophiste de Madaure,
* Eus., de laud. Const., c. 46. Tholuck, Das Wesen des lleidenlli , 1. c.,p. 497.
- Orosii Hist. adv. Paganos, VI, 4.
CAUSES DE f.A CIHTE DU PACANISME. XM
écrivait à saint Augustin ' : « Nous n'adorons qu'un seul « Dieu suprême, dont nous invoquons les attributs par dif- « fcrents noms; cl les dieux, dont les statues ornent nos « places publiques , ne sont que les membres de ce Dieu a unique. » C'est dans ce sens eniin que Julien disait : « Les Grecs regardent le créateur du inonde comme le « père et le roi de tous les peuples, et les diverses na- « lions comme confiées au soin des dieux inférieurs, qui , « comme autant de gouverneurs, ont cbacun leui' dépar- « tement, mais sont d'ailleurs tous subordonnés au Dieu « suprême. » Et il opposait cette prétendue universalité du paganisme néo-platonicien au particularisme juif, qu'il avait l'impudence de reprocher aux chrétiens'^ Mais la pensée de cette unité métaphysique, de cette entité absolue, que Proclus dépouillait de toutes les formes de la réalité, qu'il séparait autant que possible de tout rapport avec le monde, en sorte qu'il allait jusqu'à dire qu'elle n'était nulle part, et même, en un sens, qu'elle n'était pas, tant il craignait de lui donner quelque consistance ^ ; la pensée de cette abstraction insaisissable, qu'il persistait néan^ moins à appeler Dieu, pouvait-elle constituer entre les hommes un lien religieux suffisant, pouvait-elle servir do base à la morale universelle '{
Ainsi, le paganisme, mêmespiritualisé, raffiné par lesnéopiatoniciens, ne pouvait que continuer à déchoir dans l'opinion publique; moins que jamais il satisfaisait l'intelligence et le sens moral ; l'intérêt national, qui lui avait servi d'appui, n'existait plus, et les nouveaux besoins religieux et so-
' Aufjust., Opp. Vj]. Bcnc;l., t. 2, p. 20, Ep. iO.
'- Julian., adv. Clirist., lib. IV (in Cijrill. ()p;i., I. (5, p. I LN, J iSJ.
* J Simon, I. 'i, p. 411, 417, etc.
338 sKc.nxiiF. PAUifi:.
ciaux (itii so r.iisiiit^nl sontir, iic IromniiMil (mi lui ;niciiii(,' salist'nclioii vriilalilc.
Mais, iKiiis l'aNoiis dc'jà iccoMiiii précrdciiimeiit , si discrédité que lût le paganisme, il ne pouvait tomber que pour faire place à une aulre religion. Il s'agit donc de savoir si le christianisme, qui, seul, dans l'état des esprits, pouvait aspirer aie remplacer, répondait mieux que lui à l'ensemble des besoins et des tendances de Tépoque. C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Art. II. — lie christianisme enyisag'é daus ses rapports aTec les besoins et les idées du temps. — Transformations qu'il dut subir à quelques égards.
Nous n'avons pas besoin de longs raisonnements pour faire ressortir la supériorité du christianisme , sous les divers points de vue que nous venons d'envisager. Si, par son caractère et son origine, il était, encore plus que le polythéisme, étranger à tous rapports de nationalité ; s'il était né, s'il avait grandi en dehors de toute institution politique, il n'en était que mieux assorti aux nouveaux besoins religieux de l'individu et de l'humanité.
Seul, par son spiritualisme à la fois sage et élevé, il évitait les écueils opposés du matérialisme païen et de l'idéalisme outré de l'école néo-platonicienne. A la tendance contemplative qui caractérisait cette dernière, à ses aspirations vers un monde idéal, dédommagement et consolation des misères du monde présent, il joignait cette tendance active et pratique qui seule pouvait donner une pleine satisfaction aux besoins spirituels de l'homme. Il ne légarait point dans les ilîusions du quiétisme, ni dans le vague d'une contemplation sans but : son propre salut et celui de ses frères, tel
CAUSES DK LA CKITH 1)1 !• VCANrSMR. 339
étail le but grave, sôrieux, mais cri inôiiie temps positil", précis, qu'il lui proposait, et pour i'altcimiie, il lui i)rescrivait un ensemble de devoirs nettement tracés, (Idnivres assujettissantes, il est vrai, souvent môme pénibles, mais qui remplissaient et animaient la vie, exerçaient le courage, donnaient carrière à rbéroïsme ', L'ecclésiastique n'était, ni tout entier absorbé par la méditation, ni tout entier voué aux ottices mécaniques du culte; il prècbait la parole, exliortait, consolait, assistait ses frères, dirigeait des écoles, soignait des bopitaux. Le laïque lui-même, tout voué qu'il était aux occupations de la vie domestique et sociale, était instruit, en y vaquant, à travailler pour le ciel. Le moine, entin, qui comprenait si dilïéremment le but de l'existence, avait sa tâche de chaque jour, bien plus précise que celle de l'ascète néo-platonicien : tant d'heures pour la prière, tant pour la lecture, tant pour l'étude, tant pour le travail manuel, puis la lutte de chaque heure qui lui était prescrite contre Satan. Si la tâche était rude, la récompense était magnifique : ce n'était rien moins que la couronne des martyrs.
Après avoir fourni aux facultés spirituelles de l'homme un but et un emploi dignes d'elles, s'agissait-il dunir solidement les hommes entre eux, seul encore le christianisme, en faisant planer sur le monde, non plus une unité métaphysique et abstraite, mais un Dieu personnel et agissant, revêtu de ce caractère concret sous lequel Moïse l'avait rendu si vivant, si présent pour son peuple, et en même temps de ce titre de Père commun des hommes, dont Jésus
' « I.a pliiUisopliie alcxandrine, » dit avec beaucoup de vérité M. E. Saissel, « al)aissait, écrasait la personnalité par son niysli- « cisrnt'; le clirislianisme la relevait et la sanclifiait » (iUligion el Pliilosopliie, p. 176).
340 si:<;(tMti: pautik.
avait lait son nouvnl attribut disliiictir; seul, dis-jo, le rhrislianisme était en droit de prèclier en son nom les devoirs de la IVaternilé universelle; seul il apportait un peu d'unité morale dans cette Babel de nations assujetties au sceptre de Rome ; seul il pouvait opérer une véritable fusion entre ces cléments si bigarrés et si divers. Aussi Tbéodoret remarquait-il que « toutes les tribus cl les na- « tions, qui, sous des maîtres et des rois différents, avaient « jadis vécu isolées les unes des autres, n'avaient corn- « mencé que depuis la venue du Christ à comprendre le « lien qui les unissait '. » Et saint Augustin ^ : « C'est loi, « ô Église catholique, qui lies les citoyens aux citoyens, « les nations aux nations, enfin, tous les hommes entre « eux, et qui en lais non plus une société seulement, mais « une famille par le souvenir de leur commune origine. » A mesure donc que, par la fusion progressive des peuples, la notion générale d'humanité prévalait sur celle de patrie, le théisme chrétien, seul réel, seul vivant, était la forme religieuse vers laquelle les esprits inclinaient de préférence ; seul principe efficace d'une nouvelle vie pour l'individu, il l'était aussi d'un nouveau lien pour l'humanité.
On a observé^, et non sans raison, que le néo-platonisme lui-même, à son insu, favorisait la pente des esprits vers le christianisme. Par les besoins moraux qu'il faisait naître, mais qu'il ne satisfaisait point; par le théisme qu'il affichait, mais qu'il n'avait su qu'ébaucher; par la spiritualité dont il se vantait, mais qu'il abjurait bientôt, ou dont il dépassait les bornes légitimes; par tant de graves
' Theod., Gro'c. afl'cct. ciiralio. SermolO, deOiac, p. 143. - 2 Aug., De morih. Eccl. Calli., lib. 1, c. 62, 03, l. J, |.. 709. 2 jTw/i/rn^r, Dlt F;ill (les IlL'iilentli., [). 585-593. Vacherut, licolc d'Ak'x., 1. J, |). 227. iSrander, Kircli.-Cescli., I. 2, |) 210.
CAlSIiS l)K LA CHLTl-: l)L' PAGANISME. 3H
queslions, enfin, (ju'il rcmuail sans en donner la solnlion, il tonrnait tous les bons esprits vers le vrai théisme, le vrai spiritualisme de l'Évangile; et de même que, dans les premiers siècles, Justin, Athénagore , Théophile d'Antioche, Clément d'Alexandrie, étaient venus étancher dans le christianisme la soif de vérité, de sainlelé, d'immortalité que Platon avait allumée en eux, le néo- platonisme fut pour Synesius de Cyrène, Denys d'Antioche, Énée de Gaza et d'autres païens de la même école, le premier ilambeau qui les éclaira, la première voix qui les réveilla, le guide, en un mot, qui les amena jusque sur le seuil du christianisme.
Mais, dira-t-on, si, à tant d'égards, le christianisme avait sur son rival une incontestable supériorité, si de jour en jour il satisfaisait mieux quelques-uns des besoins religieux de l'époque, en était-il de même sous d'autres rapports? Avait -il, comme lui, pour le peuple, Tattrait d'un culte varié, pompeux, chargé de fêtes, de cérémonies et de symboles? Avait-il, pour charmer les rhéteurs et les amis de la littérature grecque, ce parfum classique, hellénique, dont le paganisme était imprégné? Avait-il enfin, pour les philosophes du temps, l'avantage de se prêter, comme lui, aux recherches et aux spéculations métaphysiques?
Si le christianisme fût demeuré ce qu'il avait été îi son origine , nous devons reconnaître qu'en effet , sous ces divers points de vue, le paganisme répondait mieux que lui au goût dominant; aussi avons-nous vu que ce fut parla que ce dernier conserva longtemps ses racines dans l'esprit des peuples. Mais, dès avant le règne de Constantin, le christianisme s'apprêtait à lui disputer ces divers avantages; il subissait, comme nous allons le voir, des transformations graduelles, dont le résultat devait être de lui regagner insensiblement, au préjudice du paganisme, les suffrages
342 SKCn.NDE l'AHTIE.
de la niiiltiludo, des philosophes et des hommes lellirs.
I. — On sait combien la nndilé primitive du culle é\an- •jélique lui avait nui jadis auprès des païens. Le reproche d'allKM^nio lancé contre ses pivmiers sectateurs n'avait |)as (I aulics l'ondenionls ; l'adoration purement spiriluelle d'un Dieu invisible, un culte sans temples, sans autels, sans sinmlacres, étaient aux yeux de la multitude ou une irréligion ou un nou-sens.
Peu à peu ce|)endaut , et |)ar le tait même de l'enti-ée graduelle des paieus dans l'Église, le culte chrétien dévia de plus en plus de sa simplicité originelle, et re\élit un caractère plus assorti au génie des populations parmi lesquelles il cherchait à se recruter. Depuis Constantin surtout , ses l'êtes chaque jour plus nombreuses et plus solennelles, ses sanctuaires tons les jours plus vastes et plus splendidement décorés, ses cérémonies tous les jours plus compliquées, ses emblèmes tous les jours plus variés offrirent à la foule un ample dédommagement pour ce qu'elle aurait pu regretter de la pompe artistique de sou ancien culte. « L'encens, les flems, dit Château- « briand , les vases d'or et d'argent , les lampes , les « couronnes, les luminaires, le lin, la soie, les chants, « les processions, les époques de certaines fêles passèrent « des autels vaincus à l'autel triomphant. Le paganisme « essaya d'emprunter au christianisuje ses dogmes et sa « morale; le christianisme enleva au paganisme ses orne- « ments '. » L'ancien culte, en un mot, ne passa qu'en se déteignant sur le nouveau ; il ne lui abandonna son empire sur les masses qu'en lui léguant en même temps l'appareil de cérémonies et de symboles propres à les capti\er.
' Chateaubriand, Élud. liistoi., t. "2, p. lOJ. Beuynot, l. 2, p. 265 iel suiv.
Sans ces Iransforinalioiis, le christianisme assurément n'eût pas moins triomphé, mais il eût triomphé plus tard et d'une autre manière; il eût plus lentement conquis l'esprit (les masses ; il eût, avec plus de peine et plus tardivement, supplanté son rival. « Le christianisme, dit encore « Chàtoauhriand , rétrograda, et c'est là ce qui fil sa force. » Disons plutôt , ce qui hâta ses progrès extérieurs et , aux dépens de sa pureté , lui conquit le suffrage de la foule. Ce hd par d'autres moyens qu'd enleva au paganisme le suffrage des esprits cultivés.
11. — Le christianisme n'avait pas conservé longtemps, à l'égard des sciences et des lettres, l'attitude indifférente, ou pour mieux dire hostile, qu'il avait revêtue dans les premiers temps. Si, dans lorigine, il avait dû chercher ailleurs son point dappui, et, attendu, disait saint Paul, « que « la sagesse humaine n'avait point connu Dieu, » jeter le gant à la sagesse humaine, et n'employer pour convertir les peuples que « la folie de la prédication et le scandale « de la croix ; » si, à l'exemple des apôtres, les Clément Romain, les Ignace, les Polycarpe, dédaignant les ressources de I éloquence, s'étaient contentés d'une exposition nue et sans art des dogmes et des préceptes chrétiens, l'Église une fois victorieuse par le martyre , rien ne l'empêchait de se parer des dépouilles du vaincu, et d'employer à son profil des armes qui ont aussi leur puissance. C'est ce que firent, entre autres, les hommes distingués qui, dès le second siècle, passèi'cid des écoles païennes à l'église de Jésus-Christ. Sous leurs auspices, on \\[ se former une littérature chrélienne qui, clia(pie jour, actpiil un nouveau lustre, et qui, même pour l'élégance, pour la vivacité de la forme, ne tarda pas à éclipser la littérature profane du même temps, mais qui répandit son plus vif éclat dans la dernière moitié du qua-
3ii vSKCO.NDE r-AIMIE.
Uièiiic sic'clc. Les coiiduclcuis de l'Kgiisc grccinic suitcuil, comiaissaiil à cet égard le faible de leurs conii)aliiotes, obscivaiil rascendant que les penseurs païens, d'ailleurs les plus médiocres, exerçaient autour d'eux par la seule magie de Téloquence et du style ', crurent iilile de s'assurer le même succès , et d'ajouter à l'excellence naturelle de la cause qu'ils défendaient, un attrait auquel leurs contemporains étaient si sensibles ^. C'est dans ce but qu'avafit de se consacrer au ministère des autels, Basile de Césarée et son ami Grégoire de Nazianze étudièrent, pendant plusieurs années, dans les écoles les plus célèbres, dans celle d'Athènes principalement, la dialectique et toutes les branches de l'art oratoire. L'interdiction dont Julien frappa les écoles des chrétiens fit mieux sentir encore à ceux-ci le prix des moyens de persuasion qu'il avait voulu leur ôter '. Nous voyons saint Grégoire de Nysse négliger pour un temps l'étude des Écritures pour celle de la rhétorique , et i)référer presque le titre de rhéteur à celui de chrétien. Grégoire de Nazianze, son ami, qui lui reproche cet excès d'enthousiasme littéraire \ ne laisse pas de le partager. Il s'emporte contre l'apostat couronné qui avait voulu réduire les chrétiens à la simplicité du langage des apôtres, et déclare que, pour lui, « peu soucieux de la ri- « chesse, de la naissance, de la gloire et de tous les biens « d'ici-bas, dont le charme s'évanouit comme un songe, « il aime , il chérit l'éloquence et ne regrette aucun des a voyages, aucun des travaux qu'il a entrepris pour l'ac-
■ « denliles per suaviloquenliam mullos in diversa Iratiunt, « disail sailli Cyrille de Jérusalem dans une de ses catéchèses (Calecli. IV, c. 2).
2 Villemam, De l'Hlloq. chrét., p. 217.
3 lbid.,p. H5.
* Greg. Naz., Ep. M, 0pp., t. 2, p. 12.
CAUSES ni'! l\ CULTE DU PAGANISME. 345
« (luérir'. » Ses letlrcs, pleines (rallusions homériques cl mythologiques, attestent l'impression qu'avaient laissée en lui ses premières études ^. Recommandé jadis par sa mère à Lihanius, comme au père de l'éloquence \ il recommandait à son tour à ce môme Lihanius, et aux autres rhéteurs païens de son temps les jeunes chrétiens qui lui paraissaient montrer des dispositions pour le ministère ecclésiastique. L'an 369, il écrit à Themistius, en lui adressant deux de ses élèves * : « On reconnaît les Spartiates à la « lance, les fils de Pélops à l'épaule, à l'éloquence le grand « Themistius ; car toi qui nous surpasses en toutes choses, « c'est en cela surtout que tu es éminent... Veuille donc « prendre soin du fds d'Eudoxe qui nous est cher, et lui « enseigner ton art... » Sahit Basile, dans l'un de ses plus éloquents discours \ exhorte les jeunes gens à l'étude des littérateurs, des poêles et des philosophes, afin de recueillir chez eux tout ce qu'il y a de nohles exemples et de belles maximes. « On ne se forme aux combats, leur « dit-il •*, que par l'exercice ; c'est en servant sous ses en- « nemis qu'on apprend l'art de les vaincre. » Aussi ne se passait-il guère d'année qu'il n'envoyât à Athènes quelques-uns de ses jeunes concitoyens étudier sous Lihanius :
« Greg. Naz., Orat. 4, in .Jul., c. 200, t. 1, p. 132.
^ Voyez, par exemple, son Ep. 5 à Libanius. Mais nul chrétien ne porta plus loin ce goût d'allusions classiques que le sophisleChoricius, auquel Pliolius reproche d'avoir, en traitant des choses saintes, ramoné k tout propos les fables et les histoires des gentils (Cod. 160, p. 33S).
' « Mater patri filium mis!, naturalis mater eloquentiœ patri » (Int. Greg. Epp., t. 2, p. iïï^, Ep. 230, Nonna Libanio).
'> Ep. 24, 38.
« Serm. de legendis libris Gentilium (in Basil. 0pp. Ed. Bened., l. 2, p 174 180, c. 2-0).
« Ibid., c. 0, p. 180.
3iG SKCO.XnK PAItlIK.
« Voici, ét'iil-il un jour ù sou ancien niailrc ', encore un « de mes Cappaclocicns que je l'envoie. C'est à regrel <jue « je le les adresse ainsi l'un après l'autre, moi qui voudrais « les déterminer tous à se livrer à l'étude des lettres et à a se l'ormer sous la direction. » Et Libanius, qui sait d'avance lusage qu'ils feront un jour de son art, lui promet pour eu.\ loulc sa bienveillance, et s'engage à les lui renvoyer « gracieuses colombes, de lourds pigeons qu'ils lui « sont arrivés ^ » Rien n'est plus curieux, et ne peint mieux l'esprit du temps que la lutte de conqilimenls qui s'engage, à celte occasion, entre l'évèque et le sophiste^. Lij)anius qui, après une harangue bien classique, ne voit rien de plus beau qu'une épitre élégamment tournée, loue celles de Basile du ton d'un ninitre joueur qui applaudit aux coups de son élève. Après avoir lu son sermon sur l'ivrognerie, il s'écrie : < C'est de l'Homère, de l'Âristole, du « Platon ; ce n'est pas à Césarée, ce n'est qu'à Athènes que « de telles choses ojit pu s'écrire ! » Basile répond en rougissant qu'il est de l'école des pécheurs ; que, depuis qu'il converse avec Moïse, avec Élie, il n'a plus de prétentions au beau style. Mais en vain protesle-t-il, il esta moitié pris, l'encens lui monte à la tête , ses réminiscences classiques lui reviennent, il parle d'Icare, de Dédale, de l'AIphée, des Thermopyles, et se livre à des métaphores qui transportent d'aise Libanius*. A son tour, Basile s'extasie sur les harangues de son ancien maître : « 0 Muse! s'écrie-t-il, ô Athè-
^ Basil, Ep. 335, t. 3, p. 452.
- ÀvTÎ ©aaoMv TTcf.arsfxt [Basil., Ep. 349, p. 45). — Saint Alhanase liii-inêrae paraît avoir recommyn'ié des élèves k Libanius (Liban., Ep.691).
^. Voyez leur coiTOspondance, Basil., Episl. 336-359, t. 3
* Vou'z ses allusions à la rosi: et aux épines (Ep. 342) el la réponse de Libanius (Ep. 343).
CAUSES niî LA CUITE Dl" l'Af^AMSMI* . 347
« nés! ô lettres! que de dons vous répandez sur vos ado- « râleurs! quels fruits vous portez pour ceux qui vous « cultivent! ô lleuve d'éloquence, quelle vertu vous com- « muniquez à ceux qui puisent dans vos oiulcs ' ! » Et cependant Basile n'a point abjuré, il est chrétien, il est fidèle, mais il sent le prix des lettres, il envie pour les orateurs chrétiens les suffrages et l'admiration qu'obtenaient encore les sophistes; il voudrait détourner tout entier dans TEglise ce fleuve d'éloquence dont les eaux avaient encore le secret d'enivrer les Grecs.
L'Église d'Orient partageait celte ambition. Elle sentait que, pour ôter au paganisme le gouvernement des esprits, il fallait lui ôter avant tout le sceptre littéraire. De là les encouragements, peut-être excessifs ^ qu'elle prodiguait à l'éloquence. Ce fut pour ce don brillant, bien plus encore que pour ses hautes vertus pastorales, que saint Chrysostome ^ fut comme enlevé à l'ÉgUse d'Anlioche, et placé par Arcadius sur le premier siège patriarcal de l'Orient. Les sectes elles-mêmes recherchaient à l'envi ce moyen de succès ^ Grâce à de tels encouragements et à de tels efforts, l'éloquence chrétiemie acquit en Orient, dans l'espace d'un
• Basil., Ep. 3o3.
- Saint Grégoire de >iaziaiize lui-rnt*me fn jugeail ainsi, mais à ia fin de sa carrière. Voyez soii discours d'adiou, dans lequel il reprodie à son troupeau de vouloir pour conducteurs des rtiéleurs plutôt que de saints prêtres (eux. '■'f^'-^ *''•* ?''^'?*?); <^l '' ajoute avec <pielque raison, mais avec une noble franchise : « Hélas! peut-être « est-ce nous-mênie qui, voulant nous faire tout a tous, avons en- « gondré cet abus. »
^ M Villemain l'appelle : le plus beau génie de la société nouvelle enlée sur l'ancien monde. Il est, dit-il, par excellence le Grec devenu chrélieii (Éloq. Clir., p 216).
* ïéinoin Us |)ostes d'Iioniieur (pie Sisinnius et Ablaviiis, prédicateurs distingués, obtinrent dans FLglise uovaticnncde Gonslanlinople(Socr., ïlist. Eccl., V, Hi; Vil, 12).
H48 si:(;(».\r)i; l'Ainii;.
(Icmi-siôdc, un degré de splendeur qui, n\ élevant liés liaul le crédil de l'Église, lit dccroîlre dans la même proporlion celui du paganisme'. Ceux d'entre les Crées que l'arl des sophlsles avait longtemps reterms dans les écoles pauimes, allaient maintenant dans les églises ^ admirer des oralems non moins éloquents, non moins habiles, mais chez lesquels l'importance du but, l'élévation du sujet, la grandeur des pensées rehaussaient encore la beauté de la diction. .Vvecautantd'éclat, on trouvait chez eux bien plusde fond, bien plusdesèvc;enécoutant le pathétique saintBasile, l'entraînant saint Crégoire, le tendre, l'onctueux saint Chrysostome, on oubliait aisément l'obscur, l'apprêté Libanius^. ni. — Le même succès que l'Église obtint en Orient par sou alliance avec les lettres, elle le chercha par son alliance avec la philosophie. Déjà, vers le milieu du deuxième siècle,
* Vtllemain, Éloq. Chrét., p. 115, 163 el suiv.
- Ibid., p. 104.
^ Ibid,, p. 1 J8, 130. Telle était encore cependant la répiUalioii de Libanius, que saint Clirysoslome, au moins dans les commencements de son pastoral, recherchait encore son suffrage et lui envoyait ses productions (Lib., Ep. 1576). C'est aussi au jugement de Libanius qu'Isidore de Péluse en appelle, pour établir la supériorité de saint Chrysostome sur les rhéteurs païens (Isid., Epp., p. J 89-1 90, Ep. 42).
Quant à la poésie chrétienne, quoiqu'elle ait joué en ce tempslà, surtout dans l'Église grecque, un rôle moins considérable que l'éloquence, elle fut cependant cultivée par quelques évêques, entre autres par saint Grégoire de xNazianze. Dans l'un des nombreux poèmes, qui remplissent le second volume de ses œuvres, il nous fait connaître le but dans lequel il les composa: « C'est, dit-il, « pour attirer au christianisme, par Tattrail d'un délassement lilté- « raire, ceux qui auraient cherché cet attrait dans les auteurs prou fanes, el pour prouver ([ue, dans la république des lettres, le chris- « tianisme n'est en rien inférieur à son rival » {Greg., 0pp., t. 2. Ed. Caill. 18i2, liv. 2, secl. 1, carm. 39, p. 911). Selon M. Magnin, c'est dans le même but que furent composés, dès le milieu du quatrième siècle, quelques poèmes dramatiques chrétiens qui n'étaient nullement destinés à la scène, tels (lue ceux des deux Apollinaire,
CAUSES DE LA CUITE Dl l'ACANISME. 349
ses préventions contre elle avaient commencé à s'aflaiblir. PInsieurs théologiens de l'Éfïlise grecque, ceux entre aulres qui, comme Justin, l*antœnus, saint Clément d'Alexandrie, s'étaient convertis de la philosophie au christianisme, ceux encore qui, nés chrétiens, comme Origône, travaillaient à attirer dans le sein de l'Église les païens éclairés, avaient reconnu les droits de la raison humaine en matière de toi, considéré l'étude des philosophes spiritualistes comme une heureuse préparation pour celle de l'Évangile, et l'emploi de la philosophie comme utile, même aux chrétiens, pour approfondir, éclaircir, coordonner les vérités de la foi'. Quelques-uns même, l'envisageant comme le résultat des enseignements élémentaires que le Verbe ^ avait donnés au monde avant de sincarner en Jésus, étaient allés jusqu'à assigner à la philosophie une origine divine^.
Tant que la philosophie conserva dans le monde quelque crédit, elle en conserva aussi auprès des Pères grecs. Les uns se rappelaient avec reconnaissance que c'était elle qui,
par exemple, et le Christuspatiens, qui a été attribué à saint Grégoire de Nazianze, mais qui n'est, comme l'a prouvé M. Magnin lui-même, que la réunion de centons dramatiques de différents auteurs, écrits du quatrième au huitième siècle, et assez maladroitement cousus ensemble par un lettré du Bas-Empire [Magnin, Chrislus patiens. Journ. des Sav., avril 1848, janv. et mai 1849).
' Jusl. Mart., Apol., I. c. 44, 59. Eus., Hist. Eccl., VI, 49. Clem. Alex., Slromal., liv. 1, c. i, ad fin., c. 2, 5, etc. (0pp., Oxf. 1715, p 326, 331 etsuiv.). Orig., Hom. 14 in Gen., i^ 3, t. 2, p. 98; Ep. ad Gre-., t. 1, p. 30, 31.
2 Ao-jc; <î77ef u.ari/.oi;.
^ Just. Mart., Apol., 1, c. 40; II, c. 13. Clem. Alex., Stromal., liv. 1, c. 5, etc.; VI, 0, p. 762-764, etc. — Laclance lui-même disait que celui qui réunirait en un corps, en un tout, les fragments de vérité qui se trouvent épars d;iiis toutes les sectes de philosnpliie, arriverait a un système très-peu (liiïèreiit du christianisme (Inslii. divin., lib. 7, c. 7, p. 630); mais, aioiilail-il, ■« personne n'est ca- « pable de ce tra>ail, si Dieu lui même ne l'instruit. »
'^'U) sKcoxnn: paiîTif,.
);i pi'cmiriv, les avnit initiés à la contomplation dos cliosos (livincs; ir.mlres, (•oiisitlcraiil l'itilrirl de l'K^lise an ini- Ii(Mi (les |)aïeiis, pciisaiciil (|ii(', loin de se montrer en arrière (in niouvemenl intelleclnel du siècle, elle devait au coidraire s'y associer tont en le dominant, parlera chacun le langage an(|uel il était accoutumé, combattre sur le terrain même de la philosophie les objections des philosuplies, attirer par l'appât des recherches de l'esprit tout ce qu'il restait encore de païens éclairés, leur montrer enfin dans le christianisme, moins un enseignement rival de celui auquel ils étaient habitués , qu'un enseignement supérieur qni, d'accord sur beaucoup de points avec les systèmes des philosophes les plus accrédités, les surpassait par sa subUmité et son excellence. C'est ainsi qn'Eusèbe se plait à l'envisager dans sa Préparation évangéliqve^; saint Basile el les deux r.régoire, Socrate et Théodoret en portent à peu près le même jugements On a même cru IrouAcr dans les écrits de saint Athanase, des trois docteurs de Cappadoce el de saint Augustin , des emprunts laits au néo-platonisme "^ En lisant les écrits de Synesius, d'Énée de Gaza, on sent qu'ils ne se fussent point convertis s'il ne
' Eus., Prcep. Ev., X-XIII, XV.
* Basil , Hom. ad Juven., c. 2-6, l. 2, p. 174-180. Greg. Naz., Oral. 33, ad lin.; Oral. 43 in Basil., c. 12, 13. Theod., Grœe. affecl. cur., Dispiif. 5. Socr., Hist. Eccl., 111, 16, etc.
^ Ritter, Hist. de la Phil. chrét., Irad., t. 2, p. 31 , 34, 73 el suiv., 1 46-152, 420-421. 11 faul pourtant se garder d'exagérer celle assertion, el de voir une copie des dogmes néo-platoniciens dans tous les dogmes de l'Église qui semblent ofiVir avec eux quelque analogie. L'Église et le néo-platouisme puisèrent souvent aux rnêraes sources, "dans le philonisme, dans les théosopliies de l'Orient; et de là les r<?ssemblauct'S qi;e présentent quelques-unes de leurs doctrines, par exemple, leurs expositions de la Trinité, qui, du reste, oflrent aussi >ntre elles de notables difterences.
CAIÎSRS DE LA CUITE D( l'A(;.\\ISMK . 354
loin* eùl été permis d'associer aux cruvanciîs chrétiennes les discussions, les [oi'iiics el même (iuci(|ues-unes des opinions de la pliilosopliie. Neiiiosius, évèque d'Emèse, Zacharie, évèque deMilylène, le graminairien Jean Pliiloponus, se montienl moins théologiens que philosophes chrétiens éclectiques ' ; iNemesius emprunte à Arislole sa métaphysique el aux platoniciens le dogme de la préexistence des âmes, et c'est en appliquant trop strictement aux doctrines de l'Église les principes de la philosophie péripatéticienne, que Jean Philoponus encourut l'accusation de tritliéisme '\ Mais nul d'entre eux ne fit passer avec plus de hardiesse les dogmes philosophiques dans la théologie chrétienne, que le néo-platonicien qui, sous le pseudonyme de saint Denys l'Âréopagite, ol)tint dans l'Egiise un si grand crédita La publication de sa Hiérarchie céleste, de sa Théolo(jie mystique, marque le moment décisif où la philosophie, n'espérant plus rien de son alliance avec le paganisme, passa avec armes et bagages dans le camp ennemi qui lui était ouvert, el où, grâce à sa soumission "volontaire, elle fut honorablement accueillie. « Le chris- « lianisme, dit M. Vacherot\ devint une philosophie sans « cesser d'être une rehgion. »
C'est ainsi que le christianisme, pour achever la ruine de son rival, lui déroba tout ce qui lui valait encore les suffrages de Tancienne société. Dés longtemps on n'aimait plus guère dans le paganisme que son entourage : le vulgaire, ses cérémonies et ses fêtes ; les lettrés , ses chefs-
* Rilter, Hist. de laPliil. chr., trarl., l. 2., p. 422 et suiv.
* Munschur, Lelirb. der Dogrn.-Gcscli., t. 3, p. 5J3.
' Bîtlcr, Hisl. de la Pliil. clirrl., Irad., l. 2, p. 474elsiiiv.
* Vacherot, Éc. d'Alex., t. 2, p. 83. Guizot, Cours d'Iiisl. mod., 29* leron.
«l'œuvre d'éloquence et de poésie ; les philosoplies, les systèmes métaphysiques avec lesquels il s'était amalgamé. Quand le christianisme se fut approprié tous ces élén'îentsi lorsqu'il put à son tour étaler ses pompes religieuses, ses systèmes philosophiques, sa littérature et ses arts, sa cause fut gagnée auprès des Grecs : le paganisme, qui ne lui disputait plus que par là l'empire des esprits, dut enfin lui céder la place.
CAUSES DR LA CHITE DU PACAN'ISME. 3ri3