CHAPITRE III
INFLUENCE DE LA DÉCADENCE DE L EMPIRE ROMAIN ET DE l'invasion DES BARBARES.
« Le grand événement qui devait achever l'ouvrage des « empereurs chrétiens se préparait au loin. La Providence « réunissait dans des régions sauvages les peuples qui « devaient débarrasser le christianisme de tous ces restes « gênants d'une civilisation ennemie. » Ainsi s'exprime M. Beugnot \ et lui-même, dans plusieurs chapitres de son histoire^, a montré l'action puissante de cette cause dans l'empire d'Occident. Elle ne pouvait agir dans l'empire d'Orient avec la même étendue, ni avec la même énergie. Grâce à la position presque inattaquable de sa capitale^, l'empire de*(feyzance eut moins à souffrir que l'autre des incursions des barbares, il ne succomba point tout entier sous leur effort; le paganisme, d'ailleurs, y étant uni d'une manière moins intime avec les institutions politiques, y ressentit moins violemment le contre-coup de leur chute. Il le ressentit néanmoins en quelque degré , et même
1 Beugnot, t. 1, p. 352.
2 U)i(i. Voy. priacipiUemcnl liv. 9, c. 7.
^ Le Ras, Hisl. roni., I. 2, p. 439, not. HIst. du Moy. âge, l. i, p. 102.
avant que les barbares eussent frandii les frontières de l'empire.
Pendant les longues guerres qui eurent pour but de les en écarter, et sous l'influence des nombreux fléaux dont ces guerres furent accompagnées, les villes et les provinces, dépeuplées de leurs anciens babitants', ne trouvaient le plus souvent pour les remplacer qu'une population mélangée, dont l'infiltration continuelle altérait nécessairement l'ancien esprit national et religieux. L'empire énervé, épuisé, ne fournissait presque plus de soldats ; les souverains étaient obligés d'en recruter à grands frais dans les contrées voisines. Aux barbares qui les assaillaient de tous côtés, ils n'avaient guère à opposer que d'autres barbares ^ Dès le temps de Constantin, les armées impériales n'étaient plus composées que d'auxiliaires gotlis ou esclavons qui, après un service militaire plus ou moins long, se naturalisaient dans l'empire, s'y fixaient définitivement •', y parvenaient (|uelquefois aux places les plus éminenlcs^; mais <iui, d'ailleurs, étrangers aux idées, aux mœurs des anciens liabilants, adoptaient sans liésiter la nouvelle religion, (jui était celle de l'État et de l'empereur, en sorte que l'ancieime s'en trouvait d'autant i)lus affaiblie.
> Le B(is, Hisl. rom., l. !2, p. 'M\ cl siiiv . Ilisl. du Moy. âge, l. 1, p. 7 el suiv. Sisinunili, Cliule lic l'F.mp. rom., c. 1,8. — Piocope assure que, dans les pays (iiii liordoiil la Mt-dilorraiiro, la ;,'uerie, la pesie el la famine lin ni iM-iir plusieurs niilliuiis d'Iiomines sotis If r»'gn(' de Juslinien.
' Schlosser, Lniv.Cescli., l. 3, pari, 2, p. '.Wi; part. U, p. Kiî). Gibbon. Déead. de l'Krnp. rom., c- i2, connu. Le Jhis, llisl. roui,, l. 2, p. 'Mi, -ifll, .-le. llisl. du Moy. j\f,'t\ t. 1, p. '•>.
^ JusliniiMi accorda à soixanic-dix mille Trans danubiens la r<^sidt-nce cl l'exercice des droits civi(|ues à Con-ilanliimplc [rdlliiier., 1. 1, |.. i:,:i).
'• Schlosst-r, iliid , pari. 2, p :tOI.
r.AlSR? ItR L\ CIIITi: Ftr PAG.WfSMK. 809
Enfin arriva 1p moment on l'empire, malgré ses moyens de défense, ne put plus soutenir l'ctTort des barl)ares qui le pressaient, et, tantôt fut obligé de leur ouvrir Ini-mème ses provinces, tantôt les vit s'y précipiter de vive force et y répandre la dé\astation. Nous avons déjà fait allusion aux ravages que les Perses exercèrent en Syrie, en Mésopotamie, en Egypte, à ceux que les Goths, les Avares, les Bulgares, les Esclavons firent tour à tour dans les provinces grecques, thraces et illyriennes '. Au milieu de ces invasions meurtrières, tout succombait presque en même temps. Les temples des dieux étaient pillés, détruits par l'ennemi, ou périssaient dans l'incendie des villes. Dans les pays désolés par la guerre, les écoles païennes se fermaient, les anciennes fêtes étaient suspendues, les jeux publics cessaient ^, les cirques , les théâtres , ces autres écoles de paganisme, ces derniers remparts de la religion proscrite, tombaient partout en ruines % et ni les provinces épuisées, ni le trésor public tari n'étaient en état de les réiablir^ Avec les anciennes familles s'éteignaient les an-
* Le Bas, Hist. du Moyen âge, t. 1, p. 403-107, etc.
- MilUer, De gen. œv. Theod., pari. 2, p. 140-142, 173, 170. Maçinin, Orig. du lliéàlre mod., préf., p. 18. Voy. ci-dessus, p. 210.
^ Saint Augustin disait déjà de son temps : « Per omncs civitates « cadunt theatra, cave?e turpiludinum » (De cons. Evang., I, 51, t. 3, p. 1270). Salvien attribue positivement celte destruction aux conquérants barbares (De gub. Dei, lib. G, t. 1, p. 344-340).
* a La pauvreté du fisc, dit Salvien, ne permet plus ([u'on proie digue de telles sommes à ces futilités » (Ibid., p. 3iO). Sous Juslin'ien, les magistrats de l'IIellade durent, pour payer les impôts exorbitants nécessaires a la défense de l'empire, fermer les édilices publics et tous les lieux de diverlissements, et, dans la plupart des villes, les farces grossières et demi-païennes des mimes, exilées des théâtres, ne purent plus s'étaler que dans les carrefours. Fallmer., l. c, l, 1, p. lOi. Maynin, 1. c. Conc. in TruUo, can. 02 (Labbe, Conc, t. G, p. 1100).
370 SECONDE PAlillE.
liqiie? Iraditidiis, les anciennes croyances; Ions les débiis, tons les appuis de lancienne religion tie la (irèce tMaient engloutis pèie-mèle ii\ec ceux de sa civilisation ; en Orient , de nièine qu'en Occident , l'empire romain entraînait le paganisme dans sa chute.
Ce ne fut point ainsi, cependant, qu'en jugèrent les derniers représentants du parti païen. A leurs yeux, au contraire, c'était la décadence de la religion qui causait celle de l'empire. Les dieux irrités laissaient en proie aux barbares ces villes dans lesquelles ils ne trouvaient plus d'encens. Minerve abandonnait son Athènes, Jupiter son Olympie ; tous les fléaux se déchaînaient sur Rome et sur les provinces, depuis que les sacrifices ne leur assuraient plus la faveur de leurs anciens patrons. Écoutons, par exemple, l'historien Zosime ' : c'est de l'abolition des sacrifices à Home, par Théodose, qu'il fait dater tous les malheurs de cette capitale; c'est aux lois d'IIonorius contre l'ancien culte qu'il attribue le pillage de Rome par Alaric : « Aussi, c dit-il, les Romains, voyant ces maux sans remède, se « rappelaient avec amertume les secours que leur ville « avait jadis reçus de ses dieux, et que la destruction de « leur culte lui avait fait perdre. » Zosime prenait ainsi la cause pour l'efl'et, et l'effet pour la cause, et la plupart des palans partageaient son erreur-'. Uni ne sait tout ce (pie >aiMt Ambroise, saint Orose, saint l'iiidence, saint Augus-
' Zosim., llisl., IV, li\). V, 4UH.
» Svmniiique, dans sa fami'Usc lielatio, fait ainsi parler Home : « Hic cullus in leges ineas orlicni retlc;;;it; luec sacra Aniiil)ak'ni a • tufiMiibiis, a (laitiloliD Srnoiu-s ri|tiiliiiiiil ! •• Ll en jtarlaiil «le la siiiiprt'>siiMi df?, |iM\il('gt s tirs vcsialcs, il s'rcrir : u K\ linjiis iiindi V laiiii(iril)iiSMria suiil iiiiicla romain generis incoiinuodu » [Sijmm., b|i|i., iiii. in. K|>. bi .
CAISES OH LA CHUTR 1)1 l'ACAXfSME. 371
tin, saint SalvitMi durent déployer d'éloquence pour. la combattre " ?
3Iais CCS apologistes de l'Église jugeaient-ils eux-mêmes plus sainement, lorsque, renvoyant au paganisme ses accusations, ils lui reprochaient à leur tour d'avoir causé la ruine de l'empire':' Nous ne le pensons point. Lempire, romain périt par des causes en grande partie indépendantes de sa religion, et avant tout par cette bienfaisante loi de la Providence qui veut que les grands empires, toujours plus ou moins oppresseurs, plus ou moins nuisibles par eux-mêmes à la cause de la justice et de la liberté ^, ne subsistent qu'autant qu'ils sont nécessaires aux besoins de la civilisation générale. A chaque progrès important dont Dieu juge à propos de doter l'espèce humaine, il forme pour Taccomplir quelqu'un de ces vastes corps qu'il dissout ensuite, aussitôt que leur mission est terminée. Véhicule puissant de la civilisation de l'ancien monde, Rome avait recueilli dans le cours de ses conquêtes toutes les lumières, toutes les forces, tous les germes précieux disséminés tant en Orient qu'en Occideint; elle en avait fait le patrimoine commun de toutes les nations placées sous sa dépendance. 3Iaintenant qu'elle n'avait plus rien à donner au monde, ses jours étaient comptés; ce vaste empire allait tomber en ruines ^ et sa chute devait entraîner, hàler du moins, celle du culte qui avait fait si longtemps une partie essentielle de ses institutions.
Retraçons, en terminant, les effets de celte révolution dont nous venons de chercher à pénétrer les causes.
' Ambr., Cont. Syimii. Oros., Adv. l'ai; Ilistor., lib. 7. Prudent., Id Symin. Augustin , De Civ. Dei. Saiv., De giil)t'rn. Dci.
2 Sismondi, Hisl. de la chute de ITiup. roin., c. 8, au coinin.
3 Le Has, llist. rotn., t. -2, p. 394 39o.