A PITRE
DÉCADKNCE DU PAGANISME DA.XS LES SIÈCLES ANTÉRIEURS A CONSTANTLV.
Art. I. — Attaques dp la philosophie.
Quelle que fût la supériorité du culte grec sur les autres cultes païens qui l'avaient précédé, quelques améliorations qu'il eût lui-même subies depuis son origine ', il demeurait néanmoins entaché de graves imperfections. Cette multitude, ce pêle-mêle confus de dieux auxquels on attribuait le gouvernement d'un tout aussi harmonique que le monde, ces êtres capricieux, égoïstes, souvent injustes et immoraux, auxquels on attribuait le soin de veiller sur l'ordre moral, c'étaient là des vices que les progrès de la science et de la civilisation devaient rendre chaque jour plus sensibles, mais qui étaient inhérents à l'essence du paganisme, et de plus rivés par la tradition. Quand les poètes et les artistes, quittant les traces de leurs prédécesseurs, se seraient accordés à ennoblir le caractère des dieux, ils n'en étaient point les maîtres; il y avait à cet égard des croyances consacrées dont on ne pouvait entièrement secouer le joug. Tant qu'Homère conservait son autorité parmi les Grecs, les
' B. Constant, De la Reli^., liv. i± — ViUeTnain, Du Polylh., 1. c, p. 248.
Ill.l \l(i;\(;i. hl l'Ai,\M>MI. WA.M (l'NM \\l|\. '2A
(li(Mi\ (kîineiiiMiciil plus ou moins ce ()iriluiiicn: les avait lails. I)('S lors, les sciiliiiifiils de i.i nation (•onlinii.inl à srpuivr, rinslrurlion croissanl lonjours, landis (\\w. la r('li};ioii (icniciuail slalionnairc cl ini|)arrail(!, il (Irvail iiôrcssaircmcMil anivcr un jour où cellci (lis|H(tp()ilioii c.hoqnerail les (^spiils clairvoyanls, cl où la pliilosopliic , développée en dehors du sancliiaire, se Iiouni rail en |»leine lulte avec le ciille élal)li. Tout en sondanl les inyslérieiix problèmes de l'univers, Ionien creusant an pied de l'arbre de la science, les Thaïes, les Anaxagore entamaienl par méj,'ardc les racines de la religion; tout en discourant sur l'homme, sur sa destinée, sur ses devoirs, il leur échappait des maximes qui se trouvaient en désaccord avec les doctrines accréditées, et dont ils ne sentaient l'imprudence ou le danger que par rétonncment qui se peignait sur la figure de leurs disciples. Plus ils avançaient dans leurs investigations, plus se manifestait cette opposition entre les oracles de Tautorité et les résultats du libre examen. Les philosophes grecs auraient voulu jeter un voile sur cette dissidence : bons citoyens pour la plupart, ennemis du scandale, attachés aux institutions de leur pays, ils auraient voulu dérober au vulgaire des nouveautés pour lesquelles ils ne le jugeaient point mùr; et même dans rintimité de leur enseignement ésotérique, la plupart se montraient respectueux envers le culte national, et cherchaient, dans l'occasion, à faire ressortir l'accord de leurs opinions avec les dogmes reçus.
Mais, quelle que soit à cet égard la discrétion des philosophes, il est rare que les gardiens de la religion officielle leur en sachent aucun gré. Imputant à de lâches craintes personnelles ce qui ne procède souvent que de généreux ménagements, plus on s'est montré circonspect, plus ils
2i iNTUonrcTiox, ciiap. ii.
se moiifronl inlraitahles; ils espcrenl, par des clameurs, par des incnaecs, par des pcrséeulions, amener des rétractations favorables au triomplic de leur cause ; et bien souvent, au contraire, par ces provocations, ils poussent i\ des négations hardies ceux qui seraient demeures dans les termes d'une modeste réserve, et font éclater au grand jour celle lutte entre la religion et la philosophie, qu'ils avaient plus que personne intérêt à dissimuler.
La condamnation de Socrate n'arrêta donc point l'essor de la philosophie ; elle ne fil que la précipiter sur la penle du scepticisme et de l'irréhgion. On n'avait pas voulu des Anaxagore et des Socrate ; on eut à leur place des Diogène, des Aristippe, des Épicure, des Évhémère, des Pyrrhon, en attendant des Sextus et des Lucien. Du sein des classes opulentes, que la vanité peut-être, plus encore que l'amour du savoir, mettait en contact avec les philosophes, l'incrédulité descendait rapidement parmi le peuple, et en infectait déjà tous les rangs ' ; déjà même, au temps de Périclès, elle se produisait impunément sur les théâtres. On put reconnaître les ravages qu' elle avait faits chez les Grecs, lorsque les Thébains, ne sachant comment payer leurs troupes auxiliaires, pillèrent les trésors des temples les plus respectés, et qu'Épaminondas lui-même soutint les déprédateurs du temple d'Olympie '\ On vit peut-être mieux encore ce qu'était devenu le respect pour la religion, lorsque, pendant le séjour de Démétrius Pohorcète à Athènes, les Athéniens changèrent deux fois les noms de leurs mois afin de pouvoir l'initier à leurs mystères, violèrent en sa faveur les règles consacrées pour les initia-
1 Villemmn, Du Polylh., 1. c, p. 246.
5 Léo, Lcliilt, (1er Iniv.-Gesdi., t. 1, p. 29o.
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lions, cl qu'il ne se lioiiva «|u'uii seul piclic |»(tiir rrciamcr coiilrc cri acio d'adiilalidii sacrilr^;e '.
ParlonI où iM-iirliail la (ivilisalioii li(llriii<|iio, \r sccplicisino y priidrail ••n luriiic Iciiips \ Il se ir|»aii(lil à \U>u\r avec les l)cau\-esi)rils, (|iii ) irilrcMliiisirciil la pliilosophio el k^s ails '. J)e ce nouveau centre, il envaliil av(M' plus d'élendue encore le monde civilisé \ cl les Anionins cu\inômes, malgré le zèle qu'ils aflichaienl pour le culle national, contribuèrcnl puissamment ;i l'cbraidcr i)ar ces espèces d'universités on ils enlrelenaicnl à farauds Irais des professeurs de philosophie de toutes les écoles ■'.
Mais, en matière de religion, rien n'est efl'cclivcmenl détruit que ce qui est solidement remplacé. Tel est chez les peuples le besoin de croire et d'adorer, que, si vous leur ôlez leurs superstitions sans meltre à la place la vérité, vous ouvrez carrière à des superstitions pires encore. Le moment où ils se sentent affranchis de leurs vieilles entraves est un moment d'enivrement ; mais ce moment est court, et le vide, le désenchantement succèdcnl bientôt à l'orgueil de la délivrance. Le monde visible étant plein pour Thomme de déceptions et de mécomptes, il demande bientôt qu'on lui rouvre le monde invisible, qu'on lui rende des puissances protectrices supérieures aux vains protecteurs d'ici-bas. Ce n'est pas seulement l'individu, c'est aussi la société qui les réclame. Avec les anciennes
1 Schlosser, Hist. de l'Antiq., t. 3, p. 2Zn. — CreutzerelGuigntaut, t. 3, p. 799.
- Au temps de Strabon, le fameux oracle d'Ammon était presque abandonné en Libye {Straboîi, Géogr., liv. 17, t. 5, p. 416).
' Villemain, Du Polyth., Nouv. mél., p. 203etsuiv.— 5. Constant, Pol. rom.
^ Tschirner, Fall des Ileideuth., p. 112-118.
* Lnciani Euiiucli.. c. 3, ». 2, p. 3.o2.
^fi l.NindlllCTKlX, CHAI*. II.
troynncos éliiioiil lomliôs les principes moraux auxqiKîls elles servaieiil (rapi)ui. Depuis que l'01yni|)e, l'Elysée, le Tailare élaienl relégués au rang des chimères, le serment était sans force ; les conventions, les obligations mutuelles n'avaient plus de garant. Mais ces dieux que l'humanité avait perdus, la philosophie était, pour le moment, 'hors d'état de les lui rendre; sa méthode était trop lente, sa marche trop incertaine, sa voix trop peu impérative pour entraîner les masses qui, à raison de leur ignorance, ont, avant tout, besoin d'autorité. Que fit dès lors la multitude avide de retrouver une religion, quelle qu'elle fût? Que firent les hommes d'État en quèle d'une sanction suffisante pour la morale ? A défaut de cultes meilleurs, on en alla chercher d'étrangers ou d'inconnus '. On refit, comme il arrive souvent, du nouveau avec de l'ancien. Les mystères grecs, si longtemps abandonnés, redevinrent l'objet de la vogue et du respect. Aux oracles de Dodone et de Colophon, dont le charlatanisme, vu de trop près, n'en imposait plus, on substitua ceux de ces prêtres phrygiens, chaldéens, de ces magiciens de toute espèce qui exploitaient avec plus de succès la crédulité populaire. Enfin, comme nous l'avons vu, l'on demanda aux vieux sanctuaires de l'Orient des dieux qu'Aristophane, Diagoras, Épicure n'eussent point conspués. Cette haute antiquité, qui auparavant eût été un motif de rebut, semblait maintenant un titre à la confiance; ce repos contemplatif, qui jadis eût paru de la stupidité, passait pour de la majesté, de la profondeur, et, par un bizarre retour, tandis que l'Orient croyait se mettre à l'unisson avec la Grèce en ridiculisant les objets de son propre culte, il apprenait bientôt qu'en échange de l'incrédulité
1 Creulzer et Guigniaut, t. t, p. HO, Ht ; l. 2, p. 73. — Villemain, Du Polytli., Nouv. mél., p. 232 et suiv.
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qu'on lui ;iv;iil ciivctNcc, r'claiciil des dieux (ju'oii lui drin.iiiilail, cl (pTlsis, Sci'apis, Aiiiimmii, (h'jà Iciili-s en K^ApIc avec nni; soilc de Icj^riflc licllcni(|ii(', Ifinnaicid de l'encens en (irèee el d.nis loni l'empire loniain. Avec les dii-nx d(! rOrienl reparaissaienl anssi les riles sondncs, ernels, licencieux ' ; le laurobnle, le erioliole snnillaienl dans lonles les villes les antres de Millna ; le phallus élail porté en pompe dans les corbeilles sacrées '\ La vogue de ces cullcs d'emprunt s'usait prornpteinent, il est vrai; la (Jrèce l)lasée faisait une pn>di{;ieuse consommation de dieux étrangers, et le besoin religieux, sans cesse aiguise, jamais assouvi, avait recours à des superstitions de plus en plus dégradantes.
Ainsi la philosophie, à elle seule, n'avait pu triompher du paganisme. Elle l'avait fortement ébranlé, sans contredit; elle avait pour toujours fait disparaître du monde païen cette foi calme, assise, sûre d'elle-même, qui caractérisait les anciens temps ; du reste, si elle avait répandu chez quelques esprits de plus saines notions sur Dieu, sur l'homme, sur la vie future, limmensc foule des païens, demeurée étrangère à ces notions, n'avait ressenti de la philosopbie que son action dissolvante. Flottant entre le scepticisme et la superstition, selon que les chances diverses de la vie, le jeu variable des intérêts et des passions, la portaient à repousser ou à réclamer le secours de ses dieux, au moment où on la croyait affranchie de Terreur, elle y retombait de nouveau, et la confusion du polythéisme, loin de diminuer, ne faisait de jour en jour que s'accroître.
Il devait en être ainsi jusqu'au moment où, pour rem-
' Lajard, Recherches sur le culte de Vénus, 2* mrm., p. Ij6. ' Euseb., Prippar. evangel., liv. 2, c. 3. Paris, 1628, fol. p. 63, 67. — Sainte-Croix, Mysl. du Pa-an.. l. 1, p. 364 369; t. 2. p. 13.
:28 iMnoincTiox", chai-, n.
placer les croyances déchues, on offrirait à riiumanitc, non plus de liistos négations, ou seulcmont de vagues aperçus pliil()su|)lii(jues, mais des croyances positives, nettement et lorli niiiil accentuées, une religion, en un mot, qui fût de nature à exercer de l'influence sur les masses, tout en satisfaisant les esprits éclairés. Cette religion, dont riuunanilé éprouvait le besoin, et sans laquelle il eût fallu de longtemps renoncer à voir tomber le paganisme, la Providence la fit naître à i)oint nommé dans un coin reculé de l'em- ))ire romain.
Art. II. — Rivalité du cliristiaiiiitiue.
Tandis que les Grecs et les Romains, cherchant de tous côtés de quoi combler le vide creusé par la philosophie, empruntaient à l'Orient des divinités qu'ils adoraient et rejetaient tour à tour, ils y trouvèrent une ancienne rehgion dont le monothéisme formait la base, et dont l'origine se perdait dans la nuit des temps.
Unie "à une des nationalités les plus \ivaces , empreinte profondément dans l'esprit du peuple juif, elle avait résisté à l'idolâtrie des peuples voisins, survécu à la chute du royaume de Juda, triomphé tour à tour des séductions et des violences des rois de Syrie. Depuis les conquêtes des Grecs, elle avait franchi les limites de la Palestine ; on trouvait ses adhérents répandus dans toutes les villes importantes de l'empire; à Alexandrie, entre autres, attirés en foule et enrichis parle commerce, ils formaient près des deul cinquièmes de la population. C'est là surtout f(ue les Grecs avaient appris à connaître le judaïsme, et quelquesuns d'eux à l'admirer. Indépendamment de ce que ses destinées offraient de merveilleux , il proclamait, avec une