PREMIÈRE PERIODE
DEPUIS l'édit de milan jlsqu'a l'avknemem' de théodose.
(An 313-379)
SECTION PRExMIÈRE.
RcjSriK* «1^ Consfanliii.
( An 313 - 337 ;
4)n s'est souvent demandé si Constantin fut ou non sincère dans sa conversion au christianisme. A nos veux, celte sincérité peut à peine faire l'objet d'une qnestion. Il est des hommes dont les convictions sont le résultat si évident, on pourrait même dire si nécessaire de la position où ils se sont trouvés, des circonstances par lesquelles ils ont passé, des impressions qu'ils ont reçues, que l'histoire de leurs opinions religieuses se confond presque avec celle de leur vie, et qu'il devient inutile dès lors de rechercher s'ils lurent de bonne foi dans la profession de sentiments qu'ils n'auraient pu en quelque sorte ne pas revêtir. Constantin le (irand nous parait être dans ce cas.
Constance-Chlore, son père, est représenté par Eusèhe '
' Euseh., De vil. Const , T, 1".
40 i'iti.MiiKi: l'AriTii;, 1"' l'Kiiioiti;, skcikin i.
comme ;i\aiil rciioiué de Itouiio heure à l'idolûlrie puiir ador**!' le seul Uieii , eréaleiir do l'univers. Ktait-il en même temps cbrélicn, comme lùisèbe semble le donner à entendre, on l)icn son monothéisme était-il indépendant de toute religion positive? Les avis sont partagés à cet égard ; mais ce que tous recomiaissent d'uji commun accord, c'est la bienveillance extrême dont ce prince était animé envers les chrétiens. « Lorsque l'édit de Dioctétien hii fut notifié, dit Lactance, avec ordre de le faire exécuter dans la province des Gaules, Constance, pour ne pas se mettre en opposition ouverte avec les lois de l'empire, fit démolir quelques églises qui pouvaient être reconstruites ; mais il épaigna le vrai temple de Dieu qui est dans les hommes '. » Eusèbe, en confirmant ce témoignage, ajoute ^ : « Qu'il aimait tout particulièrement à s'entourer de chrétiens, surtout de ceux dont il avait éprouvé la fidélité à leur Dieu, sûr qu'il les trouverait également fidèles au service de leur prince. Il en faisait, dit-il , comme ses gardes du corps , et les principaux appuis de son autorité, disant qu'on ne pouvait accorder trop de confiance à de tels hommes, et que leur amitié était plus précieuse que tous les trésors... Son palais, par la multitude de chrétiens qu'il y attirait, ne différait presque en rien d'une église ; on y voyait même des ministres de Dieu, qui élevaient au ciel de continuelles prières pour sa conservation. »
Constantin, lorsqu'il quitta son père, était trop jeune encore pour avoir pu se pénétrer de ce théisme sévère, peut-être même assez abstrait, que Constance, d'ailleurs, ne
1 Lactant , De mort, persecul., c. 15. 0pp. Gœll. ilZG, iH-12, p. 9ol.
* Euspb.,De vit Consl., 1,10,17.
ItKfiN'K HF. CONSTANTIX. 47
prolessail qu'avec une cerluinc réserve. Lancé bieulùl dans la vie tumultueuse des camps, tout entier occui)é de la poursuite des honneurs militaires, encourage dans cette carrière par les plus brillants débuts, i)endant longlemps il n'eut point le loisir nécessaire pour réfléchir sur les questions religieuses, et suivit machinalement, comme les autres soldats, le culte qu'il voyait professé autour de lui'. Mais il était loin de partager les préventions répandues contre les chrétiens ; il les avait vus accueillis à la cour de Constance; Hélène, sa mère, les lui avait représentés sous le jour le plus favorable, et eux, de leur côté, n'avaient rien négligé sans doute pour s'attacher un jeune prince dont les talents précoces faisaient présager la future élévation. La chaleur de leurs avances, la ferveur de leurs vœux, laissèrent dans son cœur des impressions d'autant plus avantageuses et d'autant plus durables, qu'à la cour de Dioctétien, où il fut bientôt appelé à résider, il trouva chez les païens qui l'entouraient des dispositions toutes contraires. Objet de lenvie et de la haine implacable des collègues de son père, sans cesse en butte à leur espionnage et à leurs intrigues, retenu auprès d'eux comme otage et presque comme captif '^ il se prit naturellement d'une sympathie toujours plus vive pour les chréliens qu'il voyait, pour une cause différente, il est vrai, haïs et persécutés
' Plus lard, il esl vrai, Conslanlin se vanta d'avoir, pendant son s(''.iour k la cour de Dioclétien, reconnu la fausseté des oracles d'Apollon (Eus., De vit. Const., II, 50). Mais k une époque où le crédit des oracles était déjà fort déchu, même parmi les païens, et où Dioclétien lui-rncme [Eus., ibid.) déplorait cette décadence, le jeune prince pouvait avoir démêlé les jongleries de quelques prêtres d'Apolion, sans cesser d'adorer ce dieu, qui était celui des païens les plus spiriluallstes et les plus éclairés.
■•' Lactant,, Deuiorl. persecul., c. ai.
-iX )'nr,Mii:itK l'Ainii:, l"' l'Kiuoitr, sr.cTuiv i.
nMiiino lui. Il laiil roiitendic plus lard' dépeiiulrn les sonlinienls qui rauinmicul alors, sa pilié pour les viclimes de Galérius, son admiration pour leur héroïsme, sa colère, ses malédictions contre leurs oppresseurs. Il n'i|^norait point d'ailleurs les souhaits que les chrétiens formaient en secret pour lui; il savait que leur amour pour le père se portail déjà tout entier sur le fds; et comptant d'avance sur leui" dévouement, il s'habituait à considérer leur cause comme étroitement unie à la sienne. C'est pourquoi, lorsqu'après la mort de Constance-Chlore (an 306), ses légions l'eurent décoré de la pourpre et salué du titre de César, que les autres empereurs n'osèrent lui disputer, l'un de ses premiers soins fut d'annuler dans ses provinces les édits de persécution que Constance s'était borné à ne point exécuter, et d'accorder à ses sujets chrétiens une entière liberté de conscience^.
Au moment où Constantin accomplissait cet acte de justice, lui-même n'avait point encore abjuré le culle dominanl.ll fit, selon l'usage, décerner les honneurs religieux à son père défunt ' ; lui-même continuait à rendre encore ses hommages à Apollon, et en 308, après sa victoire sur Maximin, ainsi qu'à la nouvelle de la retraite inopinée des T'rancs, il fit déposer sur l'autel de ce dieu de riches offrandes '.
Mais, à mesure que la mésintelligence croissait entre ses collègues et lui, chaque jour le faisait pencher davanlage du côté du nouveau culte. En voyant de toutes les portions
* Constantin., Oral, ad sanct.cœlum, c.25, in Eiiseb, (Ed. Vales). £us.. De vil. Const., II, c. 51,52.
- Lactant., De mort, persec, c. 24, fin.
* Banduri, Numism. Imp. Rom. Paris, 1718. fol. t. 2, p. 200, 2H.
■'' Bpugnot, l. i, p. 55.
J'.l'.CNr. 1H: CONSTANTIN. 49
de l'empire les cliréliens lourtier vers lui leurs regards et leurs espérances, il soiilail que leur l'a\eur éluit le seul appui sur lequel il pût invariablement compter ; et dans les guerres où il se vil bientôt engagé, il fut enclin, selon les idées du temps, à considérer le Dieu de son père et des chrétiens comme celui dont il devait attendre le succès de ses armes. Eusèbe nous représente au naturel ce qui se passa dans l'esprit de Constantin à la veille de sa lutte contre Maxence. Sérieusement inquiet sur Tissue d'une guerre où il avait à combattre une armée beaucoup plus nombreuse que la sienne, « il pensa, dit Eusèbe ', quun secours divin « lui était indispensable, et se mit à délibérer en lui-même « sur le dieu dont il implorerait l'assistance. Il réfléchit « bientôt que, parmi les derniers empereurs, tous ceux qui « avaient placé leur confiance dans la multitude des divi- « nités, dans les oracles et les sacrifices, avaient péri mi- « sérablement sans laisser aucun héritier de leur sceptre, « tandis que son père, adorateur d'un seul dieu, avait seul « prospéré et achevé glorieusement sa carrière. Il en con- « dut que ce serait folie à lui d'adorer encore des dieux « inipuissants, et résolut d'invoquer exclusivement celui « de son père. Il se mit donc à implorer son appui, le sup- <i pliant de se faire connaître à lui et de lui tendre une « main secourable. Pendant qu'il le priait, un signe cé- « leste lui apparut, si admirable et si merveilleux, que « nous-mêmes n'y eussions point ajouté toi, si Tempereur « ne nous l'eût attesté de sa propre bouche. » On sait à quel signe Eusèbe fait allusion, et l'on nous dispense sans doute de soumettre à un nouvel examen critique cette vision merveilleuse'^.
' l-Jvscb., De vilà Consl., I, ±1, 28.
* l'<iriiii les lécils assoz divcrv'enls (|u'rii «Innnenl le<; lii^^loriens
oO l'HKMIKHK l'AIlTIK, i '" l'KKKH)!:, SKCTIOV I.
D'après la nature (les ivllexioiis deCoiislaiilin, on poul supposer que, si l'événemenl de la balaille lui eùl été contraire, il lût relonibc dans ses hésitations reli),Meuses, ou que du moins le penchant qui le portait vers le christianisme se fui ralenti pour un temps. Mais la triple victoire qu'il venait de reiî, porter sous l'étendard de la croix, la déroute complète et la mort liagique de son rival , turent à ses yeux une preuve éclatante, irrécusable de la puissance souveraine du Dieu qu'il avait invoqué', et, depuis ce moment, l'on peut le considérer comme décidément gagné au christianisme.
Que si, dans ses actes publics, il ne lit point encore une déclaration expresse de sa nouvelle foi; si, dans son édit pour la liberté des chrétiens, il allégua moins des motifs de préférence pour leur culte que des raisons d'utihté générale ^; si, en parlant de la Divinité, il semble choisir à dessein des termes neutres ou abstraits, également à l'usage des deux rehgions ^ il ne faut pas oublier qu'il parlait au nom de S(m collègue en même temps qu'au sien, et ne pouvait prêter à Licinins des sentiments et un langage que celui-ci n'eût point avoués. Mais, qu'on examine attentivement les actes particuliers de Constantin à la même époque et le langage qi/il tint en son propre nom ; qu'on se rap-
{Eus., De vilà Const., I, 28-32; Lactant., De raort. persec.,c. 44; Philostorg. H. E., I, 6; Rufln, Hisl. Eccl., IX, 9), le plus extraordinaire est celui de Philoslorgius, le plus vraisemMable celui de LaciHUce, qu'a suivi Jean Malala (Cliron., liv. 13, p. 31G). Voy. sur celle vision el les différenles hypollièses auxquelles elle a donné heu, Fabric, Bihl. Gra?c., Ed. Harles, l. 6, p. 700 et suiv.
* « 0 toi, lui dit-il, qui m'as manifesté la puissance par tant de M preuves propres à fortifier ma foi ! » Eus., De vilà Const., II, 55.
* Euseb., Hisl. Eccl , X, 5, 6.
2 Dans l'éilit de Milan (fus., ibid.) : « Qiiidquid illud est divinum « ac cœleste numen. » El dans l'inscriplion qu'on lit encore sur son arc de triomphe a Rome ; « Instinclu divinitatis t, {Orelli, Coll. inscr. lai., I. J, p. 238),
RÈCXF. DK rONSTWTIV. 51
pelle reinblème et l'inscriplion dont il (il orner sn slaliie ', l'enthousiasme aveclcquei,au dire d'Eusèbe, il entretenait les Romains du (Ils de Dieu et de la puissance victorieuse de la croix-', les marques d'honneur qu'il prodig^uait aux cvèques ', les prières qu'il fit prononcer dans les églises lors des fêtes de la dixième année de son règne \ la parcimonie dédaigneuse avec laquelle il pourvut aux Irais des jeux séculaires et son refus d'assister aux jeux capitolins ^; qu'on se rappelle enfin l'intervention directe que, dès l'an 313, il s'attribua dans les affaires intérieures de l'Église, les conférences qu'il assembla, les arbitres qu'il nomma, les arrêts qu'il rendit dans la controverse des Donatistes, l'autorité que l'Église elle-même sempressa de lui déférer en cette occasion^, et l'on ne pourra guère douter qu'il ne fut dès lors réellement converti au christianisme, et que l'Église, qui lui accordait tant de confiance, ne le considérât ellemême comme l'un de ses enfants, quoique non encore initié par le baptême ^
* Il se fit représenter tenant en main le signe de la croix, et fil mettre au-dessous celte inscription : " Une saUitari signo qiiod ve- « rœ virlutis argumentum est..., etc. » (Eus., De vità Const., F, 40). La croix devint pour lui un véritable talisman magique, et fréquemment on le voyait en imprimer le signe sur son front (Eus., it)id.,
ni, 2).
« Eus., ibid., I, 41. — ' Ibid., l, 42. — * Ibid , c. 48.
« Zosim., Hlst., IT, 7, 29. — « ffM.^,Hisl. Eccl., X. 5, 6.
■^ Il est inutile de discuter ici le récit de Zosime (Hisf., Ff. 20), tant de fois et si solidement réfuté, sur l'époque et le motif de la conversion de Conslanlin, aussi bien que les inductions faussement tirées de l'époque tardive de son baplême. Voyez entr'autres Beugnot, t. 1, p. 62 et suiv.; Neander, Kircli -Gescli., t. 2, p. 59, etc. On sait, du reste, que ce qui détermina Constantin h différer son baptême jusqu'à sa mori, ce fut l'espoir superstitieux qu'il partageait avec beaucoup de chrétiens d'Orient, d'effacer d'un seul coup, par cette sainti' ahiullon, les souillures qu'il aurait contractées pendant toute sa vie.
;)2 PHKMIKIIK l'AUl'IK, 1 '''' l'Ill'.KMtK, SI'.r.TlUN I.
Aussi, ai)ivs sa vicloiro s\ir Maxence, et celle que ?oii («llèiiue Lieiiiins rcinporla raiinée suivante sur illaxiniin, ne se horna-l-il point à assurer auxelu-éliens de tout lempire la liberté de conscience qu'il avait déjà reconnue à ceux de ses propres États. Lorsqu'il eut, de concert avec Licinius, proclamé à Rome, puis à Milan, l'inviolabilité de tous les cultes', et ordonné la restitution des biens confisqués au préjudice de lÉglise', nous le voyons aussitôt faire de son côté un pas de plus, cl s'empresser d'étendre au christianisme la plupart des privilèges civils dont le paganisme jouissait comme religion de l'empire. Il accorde, non seulement sur ses propres trésors, mais encore sur le trésor public et sur les revenus des villes, des allocations et des subsides aux églises les plus indigentes \ Il fait réparer, agrandir ou construire aux frais de l'État des sanctuaires chrétiens \ Il octroie aux ministres de l'Église une des prérogatives les plus importantes dont jouissaient les prêtres des dieux, je veux dire l'exemption des pesantes charges municipales et curiales '. Ces mesures, prises par Constantin dès l'époque même des éditsdeRome
» L'édit de Rome, publié en 312, en accordant aux sujets de l'empire la liberlé de suivre ciiacun le culle qu'ils professaient actuellement, semblait leur refuser le droit d'en embrasser un autre. Celte restriction fut supprimée l'année suivante dans l'édit de Milan, et la liberlé religieuse octroyée d'une manière absolue.
^ Voyez l'édit de Milan (an 313) dans Eusèbe (Hist. Eccl., X, 5) et diins Lactance (De mort, persec, c. 48). Il y a quelque différence entre les deux textes. Arendt préfère celui d'Eusèbe, comme traduit probablement sur l'exemplaire original (Ueber Const. denGross. in Tbeol. Quart-Scbr. Tiibing. i834, p. 397).
■^ Eus., Hist. Eccl., X, 6.
* Eus., Devilà Const., IV, 28, 36. — Theoiloret., I, 13, 10.
•> Eus., Hist. Eccl., X, 7. — Cod. Tlieod., XVI, 2, 1. 4,2. Cette exemption, accordée dès le 31 octobre 313 aux ecclésiastiques d'Afrique, fui, le 21 octobre 319, étendue liions les prêtres chrétiens.
i;i;r,.\r, Di-: consiamin. •>•>
et (le Milan, lurent bientôt suivies d'autres mesures qui placèrent le christianisme sur un pied d'égalité, toujours plus marqué, avec l'ancien culte. Par trois édils', dont le second est daté du 8 juin 31(5, et le dernier, du IS aNril 321, il permit que l'affranchissement des esclaves eût lieu dans les éghses aussi bien que dans les temples païens. Par un autre édit du 3 juillet 3-21 \ \\ reconnut aux églises le droit , que jusqu'alors avaient possédé exclusivement les temples, de recevoir les legs faits en leur favem-. Chez les Romains, le cinquième jour de la semaine était férié en l'honneur de Jupiter; Constantin voulut que lÉglise donnât aussi un jour férié à l'Etat, et prescrivit en conséquence, le 7 mars 321, que le dimanche, quMl désignait sous le nom de « jour du Soleil», les travaux publics, aussi bien que les séances des tribunaux, fussent interrompus dans les villes K
Deux lois de Constantin, publiées à la même époque, semblent, il est vrai, aller au delà de cette égalité de privilèges dont nous parlions tout à l'heure, et sacrifier ouvertement les droits et les intérêts de lancien culte : je veux parler de celles qu'il publia, dès Tan 319, contre la diNiiiation, en défendant, sous la peine du feu, à tout aruspice d'entrer dans les maisons des citoyens pour y exercer ses fonctions, et à tout citoyen, sous les peines de la confiscation et de la déportation, d'appeler chez lui des aruspices*. Mais on a démontré, de la manière la plus péremptoire, que, sauf la sévérité inusitée de la sanction ajoutée à cet édit, et l'emploi de quelques expressions peu respec-
' Sozom., l, 9 (Hisl. Eccl. Script. Grsec, Paris, 1659, t. 2).-Cod. Theod., IV, 7 — Cod. Juslin., I, 13, 1. 4, cum comment. Golhnf. 2 Cod. Tlieod.,XVl,2, 1. i.
■■ r.ml. Juslin., m, 12, 1. :{. cf. Cod. Theod., Il, 8, I. J. * Cnl. TlKod., IX, Kî, 1. ■!, 2; l^' iï'Micr H l^'' niai ai!».
54 ruEMiKHF. paiviif;, \" l'KiuoDr., sr.cno.N i.
tueuses pour l'art divinatoire en général, la mesure en elle-même n'avait rien d'attentatoire anx droits du paganisme, et ne taisait que renouveler un cdit de Tibère contre l'aruspicine secrète, si souvent employée chez les Romains à couvrir des crimes contre les particuliers, ou des complots contre l'État '. Constantin, du reste, expliquait formellement ses intentions en permettant, par ces mêmes édits, de consulter publiquement les auspices dans les temples, et en déclarant, dans une nouvelle loi du 2:2 juin 321 , « qu'autant il fallait être sévère contre ceux qui « usaient de la magie dans des vues licencieuses ou nial- « taisantes, autant il fal'ait autoriser Temploi des moyens « innocents qu'elle enseignait, soit pour guérir les mala- « dies, soit pour conjurer les orages et assurer la conser- « vation des récoltes'^. » En 320, la foudre tomba à Rome sur l'amphithéâtre. Lesaruspices, consultés, suivant l'usage, sur ce qu'il fallait en augurer pour l'Etat, donnèrent leur réponse, qui, selon l'usage aussi et par mesure de prudence, devait être communiquée à l'empereur. Mais le préfet de la ville, craignant apparemment de déplaire au monarque, dont les nouveaux sentiments étaient connus, préféra s'adresser directement au niailre des offices ^. Constantin, consulté par ce dernier, décida * (ju'il ne fallait déroger en rien à l'ancienne coutume, mais faire consulter légalement les aruspices toutes les fois que la foudre tomberait sur quelque édifice imblic; il se réserva également le droit de connaître la réponse de ces prêtres, pour prévenir l'influence fâcheuse qu'ils pourraient être tentés
* liudiger, De st.it. Pas;., p 7-9. — Beugnot, t. I, p. 82 et siiiv. « Cod. Theort.,IX, tfi, I. 3.
2 liudiger, I. c, p. 9-il.
^ Cod. Thend., XVI, 10, !. 1. Godefroy s'élonne, à bon droit, de. voircelte loi insérée dans le code lliéodusieu, a\ecl'espritduquei elle
m-x.sE i)F. co.vsTwri.v. r»')
d'exercer sur les esprits '. Les simples particuliers pouvaient aussi, en pareil cas, consulter les auspices, pourvu qu'ils s'abstinssent de tous sacrifices domestiques ou secrets.
Ainsi Constantin, bien qu'il n'eût déjà plus Coi au paganisme, et tout en prenant des précautions particulières contre l'abus qu'on pourrait taire de ses cérémonies, ne lui ôlait rien encore de ses anciens privilèges, et lui-mr-me porta, comme ses prédécesseurs, le titre et les insignes de souverain pontife de cette religion^. Mais, en lui maintenant son rang de religion nationale, il lui associait en cette qualité le christianisme; il étendait à son propre culte toutes les prérogatives essentielles dont jouissait celui de son collègue, et les plaçait sur un pied dégalité^.
Cet équilibre religieux ne devait pas subsister plus longtemps que l'équilibre politique. Dès l'an 314, Licinius, jaloux de la renommée et de l'élévation de Constantin, avait eu limprudence de provoquer son parent et son bienfaiteur. Vaincu dans une première guerre, il n'en continua pas moins ses lâches intrigues, et une rupture ouverte finit par succéder à des semblants de paix. Dans cette nouvelle lutte, Licinius reconnut, encore mieux que dans la première, l'avantage, que procurait à son rival l'ai tachenient dévoué des chrétiens de l'empire. Tandis ((ue les païens
csl en nppdsilion si r()rtii(H(\ L(^on le IMiiloso|ilie, plus (•(iiis(^qiieiil, l'abiogcadans saNovelle LW^ (ad ealc. Auttienl. Jusliii. (in-ll. 1707, p. 73;}j.
' Npanihr, Kircli.-Gescli., t. 5, p. 42.
' La hasiie, Du soiiv. [)onlif. des eiiip. rorii. (Acad. des Inscr , I. lo, p. 107, t08}. l/iiistilulion des jeux sarmaliques, en ;î2!2, est iirie pniivc du rruunf fall. On sail que tous les jeux piililics (^laicnt plus ou niuins inrl^'-s de riles païens.
•' firijf/tiot, 1.1, |>. 77
o() j'i;i:mii:ui; l'Aiiiii;, l"" ri;iuui>L;, .secho.n i
(rOcàilenl, coiitonts de n'èlre ni opprimés, ni menacés par Constantin, et de voir lenr culte extérieurement respecté, se montraient fort indifférents sur lissue de la querelle, les chrétiens d'Orient, (jui avaient plus de sujet de se délier de Licinius, montraient la partialité la plus avouée et la plus unanime pour son coinpétileur. Dans toutes leurs églises s'élevaient au ciel des prières en faveur de Constantin; les évèques, dans leurs assemblées périodiques, se faisaient mutuellement part de leurs vœux et de leurs espérances ' ; peut-être même des contributions pieuses, ou d'importants avis transmis à propos, favorisaient-ils les projets de celui dont les chrétiens attendaient déjà beaucoup plus que de la tolérance.
Dans l'aveugle ressentiment qu'il en conçut, Licinius^ se mit à les persécuter, sourdement d'abord, puis à découvert . Les églises de ses États furent fermées ou détruites, les assemblées des évèques interdites; les chrétiens qui refusèrent de sacrifier aux dieux furent chassés du palais, exclus de toute magistrature civile, de tout commandement militaire; les plus compromis furent exilés, chargés de fers, ou enfermés dans les mines, ainsi que ceux qui osaient leur tendre le moindre secours; enfin, si Licinius nalla point jusqu'à donner lui-même des ordres sanguinaires, il trouva du moins des courtisans tout prêts à en prendre la responsabilité. En plusieurs provinces, les ecclésiastiques soupçonnés d'un trop vif attachement pour Constantin furent livrés aux tortures ; le sang des martyrs recommença à couler; les déserts se peuplèrent de nouveau de fugitifs^
1 Eus., Hist. Eccl., X, 8.
- Eus., Hist. Eccl., X, 8. — De vità Consl., I, oO-o4; II, 1, :i,
' il parail ijue, mèino dans les Étals de Coiislaulin. les clirt'Ijcii';
HÉGNE DE COkNbTAMlN. 57
Je le demande : après ces actes de violence barbare, à quoi les païens devaient-ils s'attendre, lorsque la fortune des armes se fut de nouveau déclarée, et d'une manière si décisive, en faveur de Constantin? Que ne devaient-ils pas appréhender de la part de celui qui, tout à l'heure, avait, |»liis dévotement que jamais, arboré les enseignes de Christ ', et qui, sous ces enseignes, était demeuré vainqueur de son dernier rival? Si sa prudence ou sa générosité mettait les païens à l'abri de sanglantes représailles, ne devaient-ils pas s'attendre au moins à le voir associer les chrétiens à son triomphe, détrôner les dieux au nom desquels on l'avait combattu '\ abattre les temples et les autels comme Lit inius avait détruit les églises, enfin, devenu seul maître de l'empire, y supprimer l'exercice de tout autre culte que le sien? Dans ce premier moment, quelle résistance sérieuse avait-il à craindre? Tous voulaient être de la religion (hi vainqueur. Les partisans de Licinius, eux-mêmes, honteux d'avoir été trompés par ses conjurations magiques, quittaient leurs dieux impuissants , leurs oracles menteurs , pour adorer le Dieu qui seul savait protéger les siens, donnait des provinces et gagnait des batailles. « On ne voyait, « dit Eusèbe^, dans les villes et les campagnes, que nou- « veaux convertis abattant d'eux-mêmes les idoles , » et
furent l'objet de quelques vexations et de quelques violences de la part des inagislrals païens qui voulaient les forcer a participer aux processions et aux cérémonies lustrales accomplies k l'occasion de la guerre. Constantin, par un édil spécial adressé le 25 mai 323 a Melpidius, préfet de Rome, condamna aux verges ou à l'amende quiconque exercerait à l'avenir une pareille contrainte sur les chrétiens (Cod. Theod., XVI, 2, 1. 5. — Gothof., De interdict. christ, cum gentil, commun., etc. Genev. i6M, in-i, p. 7-12). • Eus., De vilà Consl., Il, 7-!t, 12.
^ Eus., !hid.,.'i, i:;, Kl.
•• /:m.s., Ihitl., Il, 18,
58 i'i;i;.\iii;iiK l'Aiirii ,, I ^ i-ti-joni;, skction i.
plus d'iiii o\tH]iR', iéinoiii do ce iiicrveilleux chaiigeinciit, ci'oyait déjà louclier à la chute du paj^anisme '.
Je suppose donc que , le lendemain de sa victoire sur Licinius, Constantin eût, d'un traitde plume, aboli l'exercice public de lancien culte ; par lii, sans doute, il se préparait beaucoup d'embarras pour l'avenir, mais pour le présent ce décret n'était de nature à exciter aucune surprise; les païens s'y attendaient ; peut-être même quelques-uns s'y résignaient-ils à l'avance, tant les peuples sont fatalistes, tant un succès éclatant les éblouit, les fascine, et justifie à leurs yeux toutes les entreprises du pouvoir.
Ne demandons pas, au reste, si aux yeux de Constantin une telle entreprise était légitime ; ce serait douter qu'il fût chrétien, et le fût à la manière de son temps. Examinons plutôt si cette suppression entrait alors dans ses vues. Or, à son antipathie, désormais bien prononcée, contre l'ancien culte, au désir tout naturel qu'il devait éprouver de faire triompher la vérité, se joignaient chez lui d'autres considérations, qui, pour être d'un ordre politique, n'en avaient sur son esprit que plus de puissance. Depuis plus de trente ans, l'empire, partagé entre plusieurs maîtres, ainsi qu'entre plusieurs cultes, avait été en proie à de perpétuelles dissensions. La principale cause de ces divisions avait cessé ; n'était-il pas temps aussi de faire cesser la seconde? L'empire n'avait plus qu'un maître; n'était-il pas à désirer aussi qu'il n'eût plus qu'un Dieu? La monarchie terrestre établie, ne convenait-il pas de la consolider par la monarchie céleste? Quand cette considération ne se serait pas présentée d'elle-même à l'esprit de Constantin, les évêques qui l'entouraient n'auraient pas manqué de la faire valoir auprès
* Eus„ DePrœp. Evang., liv. II, c. i, p. 'Jo. — Athanas., De inrarnat. Vtrbi, e. oO.
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de lui; elle revient conlinuelleniciit sous la plume do son historien et pancf>yriste Eusèbe : « Le pieux vainqueur, a dit-il *, s'élant soumis l'Orient, eut en sa puissance l'eni- « pire romain tout entier, lequel se trouva ainsi, comme « jadis, réuni sous la domination d'un seul maître. Il lut « aussi le premier qui proclama au milieu des peuples la « domination d'un seul Dieu. » Dans son panégyrique en l'honneur du prince ^, Eusèbe ne cesse d'établir un parallèle entre l'empire céleste que Dieu exerce par son Verbe et l'empire terrestre qu'il exerce par son Oint. Et ailleurs : « En même temps, dit-il, que la connaissance du seul vrai « Dieu était transmise à l'humanité, tout le monde romain « se trouvait réuni sous les lois du même empereur ; ainsi « deux biens immenses étaient en même temps accordés a aux hommes, l'empire romain et la doctrine chrétienne, « et par eux, la paix régna dans le monde entier ^ » Constantin, lui-même, paraît s'être approprié cette pensée et, comme dit Mosheim^ s'être convaincu, par les intrigues récentes de Licinius, que ni lui ni l'empire ne seraient tranquilles, tant que l'ancienne superstition demeurerait en vigueur. « Dieu m'est témoin, écrivait-il à Arius\ que deux « vues m'ont particulièrement dirigé dans mon adminis- « tration ; l'une de réunir tous les peuples dans une com- « mune croyance sur Dieu, Taulre de guérir les maux qui a désolaient la terre. Ces deux buts étant sans cesse pré- « sents à mon esprit, je poursuivais le premier par l'œil de « la méditation et de la pensée, tandis que je travaillais à « atteindre l'autre par la valeur dans les combats; et il me
' Eus., Devi!àConst., II, 19.
* Eus., Orat. de laiid. Consl., c. 1-3. » Ibid., c. IG, p. Si2.
* Mosh., Ilisl. Eccl. Irad. Iverdon, 1770, 1.1, p. X^k
* Eus., De vilà Consl., il, (;i, (i.1.
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« semblait que, si je parvenais à établir la concorde cuire « (ons les adorateurs de Dieu, il en résulterait le plus beu- « reux cliaugenicut dans les affaires de l'empire. » Bien que celte déclaration se rapportât principalement aux controverses qui divisaient les ariens et les catboliques, elle ne laisse pas de nous révéler le fond de la pensée de Conslaiitin; elle nous montre évidemment qu'il considérait l'uuitc de croyance et de culte cbez ses sujets comme indispensable pour assurer la paix et l'union du corps social '.
Ce fut, n'en doutons pas, sous l'influence de pareils motifs qu'il prit contre l'ancien culte les diverses mesures rapportées par Eusèbe , et que nous allons énumérer d'après lui.
Après avoir cité le nouvel édit de restitution destiné à réparer les maux causés par la persécution de Licinius^, riiistorien continue immédiatement en ces termes ^ : « Après « cela, l'empereur mit sérieusement la main à l'œuvre, et « d'abord, il envoya dans les provinces des gouverneurs « pour la plupart attachés au culte du vrai Dieu ; et, quant à a ceux qui passaient pour être encore païens, il leur dé- « lendit de prendre part à aucun sacrilice... et de rendre « aucun culte aux idoles. » Nous sommes porté à croire, avec Riidiger ^ que cette mesure s'exécuta d'une manière moins générale qu'Eusèbe ne semble l'indiquer ; qu'obligé de choisir les magistrats supérieurs parmi les membres des familles patriciennes, toujours plus lentes, comme nous le verrons, à abjurer l'ancien culte, Constantin dut par cela même maintenir beaucoup de païens dans les charges pu-
' Beugnot, I, 72.
5 Eus., De vitàConst., II, 20-43.
^ Ibid., U.
'• Hiidirfcr, De slal. Pau . ji. 13-17.
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bli(iues ', et que lu défense qu'il leur inlinia de sacrifier aux idoles ne lut rigourousemeiil ohservée que dans les provinces que l'empereur avait le plus inimcdialeinent sous les yeux. Mais celle défense ne concerna point les magistrats seuls. « Ensuite, ajoute aussitôt Eusèbe ^ Constantin publia dans « le même temps deux lois, dont l'une prohibait les abo- « minationsde l'idolâtrie anciennement pratiquée dans les « villes et dans les campagnes , en sorte qu'on n'osât plus « élever de statues ni se livrer à la divination et aux autres « recherches curieuses, ni s'adonner à aucun genre de sa- « crifices-^ » L'autre loi ordonnait de construire des « ora- « toiles et d'agrandir les églises, comme pour ouvrir à tous « les hommes un accès facile au vrai Dieu, au moment où « la folie du polythéisme était abolie '. »
La première de ces lois ne nous a point été conservée textuellement dans le code théodosien, mais un décret des fils de Constantin, publié en 341 , y fait allusion d'une manière assez directe. « Oue la superstition cesse, esl-il dit « dans ce décret, que la folie des sacrifices soit abolie ; car « quiconque, malgré la loi de notre divin père el la noire, « osera célébrer des sacritices, sera puni comme il doit « lèlre, etc. ''. »
1 U.i aulrc passa-e d'EnsH.e indique cep.^ndanl que, sur la fin deson iTguc, C.nslanïin apporta lui nouveau soin a ne conliOT qu a des cluvlicns les plus hautes magistralures [Eus., De vila tonsl.,
IV, m).
2 £u.v.,De vilàOms!., Il, tà. , ,,
3 II 0^1 ufile de rappeler ici le texte original : a Elô' e;^,' <iuo )c«ra
ycipa-TbiraXatov ..'vt e).o uaa v^ ; ^ : ^ coXo). ar? s ( a ; ' o.; l^.Yl ra e^s p - ;J;;oivo)..rcuIa0.t.o.aàv, ..^ te a av . a £ a t ; >c.; t«.; «/.Xa.; :;Ep> Eoy:».'.: è-7.:i?ETv, (>.>l '- ."■•^•' '>^«''' ='- * ^ '^ "'■ '' " a^Eva. » * 'ir,; noXuOÉo'j ij. t. -i ': a. ', i/.T:'Jofi r, îi^.svr,;.
' Cod. Tliend., XVI, 10, I. 2. « Cessai superslilio; sacilicwmm