IV
La néfaste -journée des Saintes-Reliques, après la victoire de Christian II et de ses auxiliaires fiançais à fiogesund, en 1520. Rôle du clergé suédois.
Triomphant, il se fit, à l'instigation de Sigebritte, demander vengeance contre le sénat suédois et en général contre les partisans de Sten Sture l'excommunié, par Gustave Troll. 11 s'attendait à ce que ce prélat demandât la mort de tous ses ennemis, et il faillit le condamner lui-même au dernier supplice, quand il l'entendit, dans sa requête, conclure seulement à la restitution de l'archevêché d'Upsal et delà forteresse de Stœke. Slagheck était furieux. Il conseilla pourtant au roi de dissimuler, de feindre même la modération et l'impartialité. En conséquence, on livra tous les accusés, sénateurs, évêques, bourgeois, signataires de l'arrêt contre la forteresse ecclésiastique de Stœke, à une commission dont tous les mem-
FIK DE L'^EMPIRë DANOIS. â7
bres, à l'exception de l'archevêque de Lund et de Beldenack, étaient Suédois : vaine garantie qui n'empêcha pas les accusés d'être déclarés hérétiques et condamnés à être décapités. Personne ne fut épar^ gné, ni Éric Johansson, père de Gustave Wasa el sénateur, ni Anders But et Anders Garlson, ma-< gistrats de Stockholm, ni même deux évêques, Vincent, évêque de Skara, et Mathias Lilie, évéque de Strengnœs, qui furent exécutés les premiers. Jean Brask, évéque de Linkopiiig, accusé aussi, aurait subi le même sort, s'il n'avait rompu, en présence des juges, le sceau en cire qu'il avait apposé comme les autres à l'arrêt inculpé, et montré, au grand' étonnement de ses anciens amis politiques, une protestation contre sa signature, qu'il avait adroitement glissée dessous. Christine, veuve de l'administrateur, et ses filles, Sigebritte Banuer , sa mère et 1 aïeule de Gustave Wasa, ne furent pas livrées au bourreau ; mais on les emmena hors du pays^pour les jeter dans les prisons du Danemarck. Deux sujets danois, deux des principaux acteurs de ce drame sanglant, Slaghœck et Beldenack, furent nommés en Suède à la place des deux prélats suppliciés, pour surveiller tout le clergé suédois : le premier reçut l'évêché de Skara, le second celui de Strengnœs. De plus, l'archevêque Gustave Troll, très-intéressé à maintenir le nouvel ordre de choses, obtint son rétablissement sur le siège primatial qu'il avait perdu. Ainsi l'aristocratie sénatoriale et la haute bourgeoisie étaient décimées ou glacées d'épouvante par ce massacre de Stockholm, par cette journée des Saintesr-Reliques, comme on l'appela,
^50 LIVRE PREMIEK.
livré, comme nous Favons dit, aux conseils d'une Hotlandaise , naturellement ennemie des Hanséates. l\ n'en fallut pas davantage pour irriter Lubeck, qui aussitôt suscita à Christian II une formidable opposition. En 1521, un jeune héros, un libérateur, un vengeur des victimes du 8 novembre et victime lui-même, Gustave Wasa, soutenu par elle, s'échappa furtivement d'entre les mains des Danois, et après mille traverses et mille dangers, après des trahisons impuissantes, des actes dé perfidie qui ne purent l'atteindre, il parut dans la Dalécarlie, souleva ces bravesetlibrespaysansd'Engelbrecht, battit avec eux quelques détachements danois , ralluma tout d'un coup dans sa patrie un feu qui ne faisait que couver sous la cendre, et, le 24 août 1521, nouveau Sten Sture, ou plutôt nouveau Charles Canutson, l'un de ses ancêtres^ il fut proclamé administrateur de la Suède, rendue de nouveau à elle-même. Oh! alors, Christian, sentant. le besoin de trouver un point d'appui en Danemarck contre la Suède qui lui échappait, se radoucit, et, au légat J. F. de Polentia, envoyé pour informer sur le massacre de Stockholm, où deux évoques avaient péri, il accorda la disgrâce de Beldenack et de Gustave ïroU, qui pourtant conservèrent encore leurs sièges épiscopaux, et celle de Slaghœck, qui fut même }ugé, dégradé et pendu. Il retrancha aussi de sa loi ecclésiastique tout ce qui n'était pas d'un catholicisme rigoureux. Mais il était trop tard, La noblesse et le clergé étaient décidés à le perdre. Dans des réunions secrètes, le projet en avait été arrêté. On avait un homme tout prêt à favoriser le mouvement, Fré-
FIN DE l'empire DANOIS. 6i
dérîc P% duc de Sleswick-Holstein, l'oncle même de Christian. Le clergé se fourvoyait; caria noblesse ne recourait à Frédéric que parce qu'il était un luthérien caché, et que, sous lui, elle espérait, comme l'aristocratie allemande, s'enrichir à son tour des dépouilles de l'Église. Mais on berça le clergé de belles promesses, et se laissant jouer, s' inspirant trop d'un ressentiment qui l'aveuglait, il entra dans un complot qui devait lui être funeste autant qu'à Christian luimême , et dont les eflTets devaient même lui faire regarder Christian comme le protecteur le plus intelligent, le plus prévoyant et le plus sincère des biens de rÉglise et du catholicisme dands. Des bourgeois et des paysans furent à peo {Hrès les seuls partisans de Christian en Danemarck. Aussi, mdgré le dévoûment et l'habileté de son amiral Nwby, perdit-il tout en Suède, Abo, Calmar, Stockholm, qui étaient les clefs du pays; et, pour comble de malheur, il apprit que Gustave Wasa avait été, en 1523, proclamé roi par acclamation. Il ne put rien faire pour réprimer cette révolution triomphante, et chassé de la Suède, il ne se maintint pas non plus en Danemarck oii il tomba, la même année, sous les coups de la double opposition que ses actes libéraux et réformateurs, mais taxés alors de tyrannie, avaient fatalement soulevée.
Luthéranisme eu Suède et en Danemarck.
Christian II était l'ennemi commun de Frédéric l"" etde Gustave Wasa, Ces deux rois, issus l'un et l'autre
62 LiVRI; PREMIER.
(l'un mouYcmeDt national dont le même princç avait étéFobjet, ne pouvaient pas se combattre et devaient au contraire se concerter et s'entendre pour empêclier une restauration. Frédéric T' tint tête à Christian II, qui ne Tut pris et enfermé dans le lugubre donjon du château de Saenderboiirg qu'en 1532, avec un vétéran d'abord, puis un nain pour toute société. Gustave Wasa, de son côté, privait d'avance une contre-révolution en Suède de tout moyen de succès, en supprimant les droits politiques du clergé, en abolissant les propriétés ecclésiastiques, que la diète de Testeras, en 1527, abandonna à l'État, et enfin ep instituant un clergé luthérien qui reconnaissait le roi comme chef de la religion à la face du clergé catholique qui s'était montré trop fidèle aux Danois. Deux prêtres, deux frères, Olatis Peterson et Laurent, élèves l'un et l'autre de l'Université luthérienne de Wittemberg, l'avaient puissamment aidé dans ce changement, et l'un d'eux, Laurent, était devenu le premier archevêque réformé d'Upsal, 1527 à 1544.
Au milieu de réformes qui semblaient n'avoir que l'indépendance de la Suède pour but, Gustave Wasa ne s'oubliait pas lui-même. Dans une nouvelle diète de Testeras, celle de 1544, qui sanctionna la nouvelle organisation religieuse du pays, il se fit accorder Théredite de la couronne suédoise, jusqu'alors toujours maintenue élective, et il fut dit que les filles mêmes, à défaut d'enfants mâles, seraient aptes à succéder.
Ainsi se rompaient, malgré quelques mécontente-^ ments qu'on eut à réprimer parmi les paysans, tous les liens religieux qui .pouvaient rattacher la Suède à
FIN DE L'ëMPIRë danois. 63
Christian 11. La même révolu tiou, préparée par la grande tolérance de Frédéric I", s'accomplissait, en 1533, en Danemarck, sous le règne de Christian 111, son fils : une lutte furieuse, soutenue par les évêques, trop tard revenus de leur méprise, ainsi que par le peuple, et dirigée par le brave Christophe comte d'Oldenboui^, lutte appelée Guerre du Comte, ne put en empêcher le succès, qui fut complet en 1536. Ce fut une nouvelle raison pour que Christian 111 et Gustave Wasa se rapprochassent Aussi furent-ils unis jusqu'à leur mort, qui eut lieu en 1559 pour le roi danois, et en 1560 pour Théroïque et habile fondateur de la dynastie des Wasa en Suède.
Histoire de la paix de Stettin entre les nouveaux rois de Suède et les nouveaux souverains du Danemarck, 1570,
Mais, on le conçoit, il y avait des questions nombreuses à décider entre les deux royaumes qui s'étaient séparés en renversant celui qui les réunissait, Christian IL Les rois de Suède, comme s'ils voulaient devenir à leur tour et à leur profit, par une sorte de représailles, rois de l'Union, portaient dans leur écusson les armes du Danemarck et de la Norwège, comme les rois danois le faisaient pour la Suède. De plus, ils avaient des prétentions sur Gothland, que Christian II leur avait repris, sur la Scanie, etc. , etc. Us voulaient affranchir tout le continent suédois. Une nouvelle difliculté survint. Les chevaliers Porteglaive de Livonie furent attaqués pai* Ivan IV, tzar
de Russie, et Magnus, duc de Holsteiu, fils de Christian III, qu'avaient appelé la plupart des villes livoniennes, intervint. La Suède voulut avoir sa part des dépouilles des chevaliers. De là des démêlés qui firent de nouveau éclater la guerre entre elle et le Danemarck, sous l'extravagant et emporté Éric XIV, fils de Gustave Wasa, de 1560 à 1568, et sous Frédéric II, fils aîné et successeur de Christian IIL Le Danemarck était mieux gouverné, plus uni à son roi, plus riche à cause des péages du Sund, plus fort par sa marine et par le concours de la Norwège, toujours fidèle au traité de Calmar, et il pouvait, en outre, contrebalancer Falliance de la Hanse avec les Suédois par celle de la Hollande, d'une puissance alors en décadence, par une puissance en voie dé progrès ; ce fut la cause de son constant succès. Heureuse la Suède d'avoir à son service le Languedocien Ponce de la Gardie, à la fois diplomate et général et qui sut empêcher sa ruine. Au lieu d'apporter tous ses soins et toute son attention à cette impor^ tante affaire, Éric XIV, dans un accès de folie plutôt que de jalousie raisonnée, s'occupa de poignarder de sa main un seigneur du nom et de la maison de Sture. On se fatigua de lui ; on le déposa en 1568. Jean, son frère, époux de Catherine Jaghellon, fille du- roi de Pologne Sigismond II, fut élu roi à sa place, et c'est sous ce prince que, l'année même 1568, un congrès se tint à Roskhild pour poser les bases de la paix. On discuta, on délibéra; mais toutes les clauses, dont on put convenir s'étant trouvées uniquement favorables au Danemarck, Jean ne voulut pas lésera-
FIN DE l'empire DANOIS. 65
tifier; il en appela de nouveau au sort des armes qui se décida encore pour le Danemarck, et alors fut arrêtée, après les plus longs débats, sur les bases des premières stipulations de Roskbild, la paix de Stettin, en 1570. Elle fut conclue sous les yeux et la médiation des envoyés de l'empereur Maximilien II, du roi de France Charles IX, et d'Auguste, électeur de Saxe, gendre d'Éric XIV : car, à cette époque, le nord Scandinave se remuait depuis si longtemps et aspirait à tant de grandeur, que les principales puissances européennes tinrent à intervenir dans ses affaires, afin de les régler de manière à garantir l'avenir contre toute fâcheuse éventualité. C'est Dancé, ministre de France en Danemarck, qui fut le plus actif médiateur de la paix de Stettin, Que disait-elle ?
1° Le roi de Suède éessera de porter dans son écusson les armes du Danemarck et de la Norv^^ège ;
.2" Les deux rois pourront ajouter les trois couronnes à leur écu, mais sans prétendre s'arroger aucun droit sur les États l'un de l'autre ;
3"* La Suède renonce à ses prétentions sur la Norwège, sur Aland, la Scanie, la Blekingie et l'île de Gothland ;
4"* Le roi de Danemarck, de son côté, renonce à la Suède ;
5° La Suède restitue au Danemarck le Juthland, le Heriedal et la forteresse de Warberg. A son tour, le Danemarck rendra la place d'Elfsborg. En un mot, les limites seront les mêmes que du temps de Gustave Wasa et de Christian III ;
6* Les sujets respectifs des deux rois, qiH ont pu émigrer, pourront rentrer sans crainte dans leur pays, de la Suède en Danemarck et réciproquement ;
T La Suède, outre le Juthland et le Heriedal, rendra les vaisseaux et les canons dont elle a pu s'emparer;
9" La place d'Elfsboi^, rendue à la Suède, est censée représenter une valeur au-dessus de tout ce qui est restitué au Danemarck. En conséquence, la Suède paiera aux Danois 150,000 thalers pour le rachat de ce district; et cette somnae indemnisera en oatre le Danemarck d'une trêve qui avait été accordée naguères à la Suède, et qui avait été très-préjudiciable aux Danois à cause des pays qu'avaient retenus les Suédois;
9* Les prisonniers de part et d^autre seront rendus sans rançon ;
10^ La régence de Lubeck avait beaucoup perdu dans le nord Scandinave depuis quelque temps ; mais c'étaient les Danois qui en étaient cause. Néanmoins la Suède seule était obligée de l'indemniser, par le paiement de 775,000 thalers;
11° Quant à l'établissement du prince danois Magnus de H^lstein dans la Livonie et la Courlande, où il était assez aimé des populations, effrayées des Russes, il était dit que l'empereur, avec l'emiMre, en déciderait. Nous exposerons, du reste, cette dernière affaire dans les chapitres concernant l'histoire diplomatique de la Russie (1).
(I) Mêmes sources que dans le chapitre précèdent; plus, Dumont» Corps dipL, t. III.
FIN DE l'empire DANOIS. (57
Voilà quel était le traité de Stettin. Cette renondation des Danois à la couronne de Suède, les Suédois Tachetaient par bien des sacrifices qui maintenaient au Danemarck une position formidable, qui Taisaient que, par la Norwège, la Scanie et le Sund, Tile de Gothland, et enfin par quelques acquisitions qui pouvaient s'affermir dans la Livonie, le Danemarck serrait encore de près et de tous côtés la Suède, et l'enlaçait pour ainsi dire de ses bras longs et toujours puissants. Une seule question était décidée pour les Suédois, celle de leur indépendance, celle de la rupture en leur faveur de l'Union de Calmar. Mais c'était le point essentiel. L'autre question, celle qui consistait à affranchir leur situation en faisant reculer le Danemarck, comme la France avait cherché déjà à se dégager d'entre les possessions espagnoles, cette question, ils pourront bientôt travailler à la résoudre, et nous verrons qu'ils le feront avec plus d'éclat encore et plus de succès.
Mais auparavant, occupons-nous un pendu monde slave, et en particulier de la Russie. Plaçons ce formidable État en face du double objet de sa persévérante ambition, Constantinople et l'Europe, l'orient et l'occident. Dans sa marche progressive du nord au sud, il rencontrera, il heurtera aussi les États Scandinaves. Nous aurons alors occasion de reprendre l'histoire diplomatique de ceux-ci, et de voir lequel d'entre eux aura tenté de refaire à son profit l'œuvre qui vient de se briser dans les mains des Danois.
Ouvrons donc les annales de la Russie : aussi bien ce ne sera pas, pour ainsi dire, quitter la Scandina-
vie ; car les premiers conquérants russes sortaient de la Suède, et, du moins par Tactivité inquiète qui les dévorait et qu'ils ont transmise à leurs descendants, ils ressemblaient aux peuples divers dont nous avons exposé jusqu'à présent les rapports diplomatiques, les entreprises et les desseins. Maïs avant de tourner leurs vues et leurs efforts du côté de l'Europe, du côté de l'occident, c'est vers Gonstantinople, vers l'empire romain d'Oilent, qu'ils dirigeront leurs pas envahissants ; ce sont leurs premières relations avec cette grande et importante cité, dont nous présenterons d'abord le rapide tableau.
Mm, Russie en faee de Oonstantlnople , depuis son orlfflne Jusqu'au selasième sièele*
î..es Russes devant Constantinople, dès Tan 850 après J.-C.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Russes ont jeté un œil d'envie sur l'antique cité de Constantin. Les vues ambitieuses, les tendances persévérantes dont l'Europe en ce moment se préoccupe et s'effraie, on les retrouve chez eux dès leur origine même. Vers l'an 850 après Jésus-Christ, pendant que des bandes nombreuses et hardies de pirates northmans pillaient tout sur rOcéan et la mer du Nord, l'Angleterre, l'empire carlovingien, d'autres Northmans sortis de la Suède et appelés Russes, Ruricks ou enfants de Rurick, leur chef, mais surnommés Warègms ou pirates, traversent la Baltique, et vont chez les Slaves de la Sarmatie
fonder par conquête, à Novogorod-la -Grande, le premier noyau de l'empire russe. Aussitôt, ayant entendu parler de Jzaragrad, de la ville des Césars, comme ils appelaient Constantinople, et voulant partager, dans l'orient, le bonheur et la gloire des Barbares qui avaient conquis l'occident, ils prennent la route du Dnieper, s'emparent en passant de Kieff, arrivent sur les bords de la mer Noire, et, pendant que les Grecs, sous Michel III l'Ivrogne, se disputent, se battent pour leur schisme, ils paraissent subitement devant le port, jettent l'épouvante dans la ville, et les Grecs, divisés et affaiblis, n'en sont quittes qu'en leur donnant du vin, du blé, de l'huile, des épiceries de l'Inde, des tissus en abondance, moyennant quelques esclaves et quelques fourrures qu'ils reçoivent en retour (1).
Excités par ces marchés avantageux et attirés par tous les récits qu'on leur fait des merveilles et de la magnificence de Constantinople, d'autres Warègues ou Russes accoururent bientôt sur les pas des premiers, montés . sur des troncs creusés de chêne ou de bouleau qui leur servaient de bateaux, et cette fois s'emparent du port même de Tzaragrad, menacent de prendre la ville à la faveur des mêmes troubles, et il faut une effroyable tempête pour les forcer à se retirer.
Depuis, la route fut connue, elle fut tracée; les Russes, sous les successeurs de Rurick, ne manquèrent pas de la suivre. Tels, leurs anciens compa-
(1) F.ftvesque ei Kararasiu, EisU de Russie, X. I.
triotes, les Northmans français, lorsque, à partir (Je Tan 1000, ils s'écoulèrent comme un inépuisable torrent dans la riche Italie méridionale et ne se reposèrent qu'après avoir fondé le royaume des Deux- Siciles; ou tels encore les Northmans danois, qui, à la même époque et après d'incessantes invasions, parvinrent à conquérir l'Angleterre saxonne qui passa ensuite aux Northmans français.
Le caractère normand, une cupidité insatiable, une ambitionrusée, une soif persévérante d'établissements et de conquêtes, se retrouve partout, en Angleterre, en France, dans les Deux-Siciles, en Russie. Suivons-en le ' développement dans ce dernier pays. Tous les faits sont curieux à noter dans la poursuite d'un but que les Russes, toujours ardents, temporisant souvent, ne renonçant jamais, cherchent encore à atteindre aujourd'hui.
En 904, après la mort de Rurick, Oleg, oncle et tuteur d'Igor, reparait devant Constantinople ; mais, cette fois, le Bosphore est défendu. Vain obstacle : il transporte ses frêles embarcations par dessus l'isthme, comme fera plus tard le sultan Mahomet II pour ses lourds vaisseaux, et, le premier, rend Léon-le-Philosophe, un successeur de Constantin-le-Grand, tributaire des Russes, d'une bande de pirates triomphants (1).
Igor lui-même, en 941, pendant que les forces navales des Grecs sont aux prises avec les Sarrasins, et qu'à l'intérieur Constantin VII et l'habile général Lecapenus ensanglantent l'empire de leur rivalité.
(1) Schœll, Hist, des États europ., l. XI. ch. xxv.
Igor lui-même vient réclamer le tribut promis. Il était sur le point de prendre Constantinople, lorsque, par une prudence difficile à expliquer dans un peuple aventureux et avide,, les vieillards l'arrêtèrent dans la victoire en lui faisant entendre que les Russes, sans organisation, sans gouvernement stable, étaient bien capables de piller Constantinople, mais non de la garder après l'avoir conquise. Voilà du moins ce que dit le chroniqueur Nestor, l'historien des origines russes.
Les empereurs, conformément aux traditions de la * diplomatie byzantine, les prennent alors à leur solde pour les opposer à d'autres barbares, aux Bulgares de la Thrace, et se sauver eux-mêmes en mettant aux prises les uns avec les autres leurs divers ennemis. Mais Sviatoslaff, après Igor, trouve le pays superbe. « Ici, envoie-t-il dire à ses compatriotes de Kieff, ici « on m'apporte le vin et les fruits de la Grèce; la « Hongrie me fournit des chevaux, la Russie du miel, « de la cire et des esclaves. Que me manque-t-il? Je « m'établirai à Preslau. » Cette ville était l'ancienne Marcianopolis. Il arrive même jusqu'à Andrinople, et, trouvant le pays de plus en plus beau, il tente deux fois de s'y fixer, de quitter le dur climat du nord pour le climat plus doux et le sol plus fertile du midi ; et il fallut, pour faire ajourner ce précoce établissement dans les provinces danubiennes, le courage persévérant de Jean Zimiscès qui reprit Preslau, et la diversion opérée par la grande tribu sarmate des Petchenègues qui assiégèrent KiefiT à l'instigation des Grecs et forcèrent les Russes à rentrer chez eux. Cela
dura de 955 à 973, c'est-à-dire que Svîatoslaff épouvanta Gonstantinople pendant plus de vingt ans (1).
Politique des Russes dans leur conversion et dans les mariages de leurs
chefs, au dixième siècle.
Sous Wladimir-le-Graud, les Russes se décidèrent à abandonner le culte sanguinaire de Peroun^ leur dieu, dont des rapports fréquents ^avec les Grecs leur avaient révélé la manifeste absurdité ; ils résolurent de suivre les conseils pressants d'Olga, veuve de Sviatoslaff et mère de Wladimir, qui, à Gonstantinople, s'était convertie au christianisme avec cent Russes de sa suite. Mais, politiques avant tout et en tout autant que rapaces et entreprenants, entre tous les cultes mahométan, judaïque, catholique, grec, dontlesministres se disputaientleur conquête, ils délibèrent ensemble sur le choix à faire ; ils cherchent le plus utile à leurs vues sur l'orient, à leur constante ambitiou. G' est pour cela que, en 980 , ils se prononcent pour le schisme grec, avec lequel ils espèrent se faire accepter un jour plus facilement par les Grecs subjugués (2). Et aussitôt, pour joindre au droit du plus fort, toujours leur unique droit, quelques droits véritables sur Gonstantinople, de Théodo^ sie et de Gherson où ils sont déjà campés, des mêmes lieux oii Gatherine II mettra plus tard cette inscrip-
(t) Schœli, t. XI, p. 110.
(2) Chronique russe de Nestor,
7A LIVRE SËCOM).
tiOD hardie : Cest ici le chemin deConstantinople, il font demander pour leur chef Wladimir la inain d' un princesse grecque, comme quelques années aupara vaut un autre barbare, Othon-le-Grand, avait, dao le même but, demandé et obtenu pour son fils 1 main d'une autre princesse grecque, la priucess T héophanie. Cette demande leur est accordée , € Anne, sœur de l'empereur Basile II, vient échange Constautinople contre ÏSeS, une ville civilisée contr une ville barbare, une société élégante et distingué conti'e une société ignorante, brutale et grossière. C fut un grand évéoement : la Russie, à partir de cett époque, eotradansune ère nouvelle. De laville russe de la ville ennemie, de la ville barbare, Anne tâcb aussitôt, afin de s'y sentir plus à l'aise elle-même de faire une ville grecque, avec une bibliothèque avec des écoles, avec une église de Sainte-Sophie comme à Constautinople, et d'autres monumeni qu'élevèrent des artistes grecs; et cette transfôi mation, gui était le résultat d'une double conquèl .op^^ chez les Russes par les Grecs, conquête s{ri rituelle et conquête intellectuelle, continua sous. la . nwlaff, filftde Wladimir, celui qui, le premier des soc vetains russes, se tournant, en 1019, vers l'ocddei latin, devint le beau-père d'un grand-duc de Pologne d'un i-oi de Norwège, d'un roi de France (1).
(ti LéTCsque. 1. 1, p. 210.
Obstacles au succès des Russes du côté de Coiistantinople. Peuples qui les
empêchent ou les préviennent.
Le monde germanique, qu'on pouvait appeler aussi le monde latin, ou bien les Francs, comme disaient les Grecs, convoitait Constantinople, aussi bien que le monde slave que conduisait la Russie. Destructeurs de Tempire romain d'Occident, coinment les barbares de la Germanie n'auraient-ils pas désiré de conquérir aussi celui d'Orient? Les Croisades les favorisant, ils devancèrent les Slaves de là Russie en 1202-1204, et un Franc, Baudouin, comte de Flandre, entouré de nombreux vassaux francs, devînt le souverain féodal de l'empire fortement monarchique de Constantin et de Justinien. Pour comble de malheur, les Russes alors ne pouvaient plus ilen. Wladîmir-le-Gnind, et, après lui, laroslalT, avaient ^rpanagé une foule dé princes, princes de Wladimir, deTver, d'IaroslafT, de Rostow, de Riaizan, de Siriolensk, de Leopol, de Przemîsl, d'Halitz ou Rudsie- Rouge, sans compter que Novogorod-la-Grande^ Pscoff, Vlescoff et quelques autres cités municipales formèrent des républiques marchandes indépendantes. En perdant son unité, le grand-duché de KiefiT perdît sa force. Il s'était affaibli encore, et, dé plus, n s'était éloigné de Constantinople, lorsque André P', fondateur de Moscou en 1156, avait transporté le siège de l'empire de Kieff à Wladimir, d'oîi, mais seur
lemeDt en 1328, il fut transporté à Moscou, dans la Russie-Blanche. Par suite de ce déplacement, fâcheux alors et prématuré, du centre de l'empire, Kieff même échappa bientôt à la domination des grands-ducs. Enfin, dans la première moitié du treizième siècle, s'avancèrent jusqu'au Volga les terribles enfants de Gengis-Khan, les Tatars ou Mongols, qui, profitant des divisions des Russes, les rendirent tributaires, établirent chez eux un Baskake, ou receveur-général du tribut ayant sous ses ordres des receveurs particuliers répandus partout, et s'arrogèrent le droit de confirmer les grands-ducs (1). Aussi, gémissant et ne pouvant pas même se débattre entre les mains de ces farouches conquérants, les Russes^ ni pendant la durée de l'empire franc ou latin, ni après la destruction de cet empire sous les coups des Paléologues, des Grecs schismatiques et des Génois, en 1261^ ne purent rien faire contre Constantinople. Loin de pouvoir rien conquérir, ils perdaient chaque jour du terrain ; tout le monde leur jetait la pierre et semblait leur dire : vœ victis, malheur aux vaincus ! Tous les peuples voisins, à l'envi les uns des autres, cherchaient, pour ainsi parler, à les réduire à leur plus simple expression. Les Lithuaniens, en 1320, leur prennent la grande ville, la ville sacrée de Kiefi*; les Polonais, de leur côté, leur enlèvent la Russie-Rouge, la Podolie et la Volhynie. L'empire russe est réduit au grand-duché de Wladimir ou de Moscou. 11 est vrai que vers l'an 1380, le grand-duc Dimi-
(1) Schœll, ihid, p. 126.
tri, à la faveur de raflaiblissement de l'empire latare ou du Kapschack, vite divisé aussi, coiumeuça la guerre de la délivrance et Tinaugura par la victoire du Don, d'où son surnom de Donski. Mais cette guerre ne fut pas terminée de sitôt, et, pendant qu'ils étaient aux prises avec leurs oppresseurs, les Russes perdirent la meilleure occasion de donner le coup de grâce à l'empire grec, à un empire tant de fois attaqué par eux, si fortement secoué par tant de peuples, et n'en pouvant plus. A leur place, les Turcs Ottomans parurent, et, avec les armes du fanatisme musulman et de l'ambition des conquêtes, ils prévinrent, eux aussi, les Russes, en l/iSS^ comme les avaient prévenus les Francs au commencement du treizième siècle. Favorisés par le manque d'unité dfl^ le monde chrétien et parles embarras intérieurs de la Russie, ils s'installèrent dans la cité que les Russes avaient tant enviée. Sous leurs propres yeux, pour ainsi dire, et devant leurs glaives impuissants, ils firent de TzaragradI Stamboul^ de la future ville des tzars la ville des sultans, de la cité schismatique la cité musulmane, la métropole même et la couronne de tout le monde musulman.
Empêchés par les uns, toujours prévenus par d'autres, qu'allaient faire les Russes?