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CHAPITRE II

La RuMile en face de Consiantinople, an quinzième et au seizième siècle*

Reprise des projets sur Gonstantinople après 1A53. Marie Paléologue. Mariage d'Ivan III avec cette princesse grecque. Importance de ce mariago, 1472.

Quand les armes ne pouvaient servir, les Russes, alors comme aujourd'hui, savaient employer la politique. Ainsi, malgré tout le déplaisir qu'ils durent éprouver de se voir évincés, pour la conquête de Gonstantinople, tantôt par les Francs ou les croisés catholiques, tantôt par les Turcs ou les croisés musulmans, ils n'en persistèrent pas moins dans les desseins qu'ils avaient jusqu'alors nourris. Ivan III luimême, tout en recommençant contre les Tartares ou Mongols de Kazan et d'Astrakan, une guerre qui finit par l'afiranchissement de la Russie, tout en replaçant vigoureusement sous son immédiat pouvoir les principautés et les villes qui avaient pu s'en séparer, Ivan III ne perdit pas de vue l'ancienne Tzaragrad.

Il y avait à Rome, parmi une foule de réfugiés grecs de distinction, une princesse qui, par son père, Tho-

inas Paléologue, ancien despote (hospodar) d'Achaïe, était nièce du dernier empereur grec Constantin Dragasés, etpouvaitapporterpar conséquent à celui qui aurait sa main des droits sur l'empire -et la cité ravis à ses pères. Elle se nonimait Marie Paléologue. Le pape Paul II, connaissant les dispositions des Russesy t offrit à Ivan III, qui s'empressa de l'accepter en 1&72, et qui aussitôt ne dissimula pas le parti qu'il comptait tirer de cette union. Dès ce moment, en effet, il lyouta aux armes de la Russie, qui représentaient saint Georges vainqueur du dragon, l'aigle noir à deux têtes, qui était les armes de l'empire grec, se posant ainsi comme l'héritier de Constantinople et de l'Orient, et même, à l'instar des empereurs grecs, de tout l'empire romain, figuré par les deux têtes de l'aigle. C'est pour cela que dans ses rapports avec les puissances étrangères, le premier il prit le titre de Tzar, qui signifiait bien certainement César y comme Tzaragrady nom donné de tout temps à Constantinople par les Russes, avait signifié la ville des Césars.

Jittitade des tzars à Tégard des Tares après ce mariage. Ils se posent

comme les héritiers des Comnënes.

C'est aussi^ sans doute, à cause de ces prétentions nouvelles, que, en 1495, envoyant à Constantinople Michel Pletschejeff pour obtenir en faveur des marchands russes, dans les États du sultan, la sûreté du commerce, il prescrivit à cet ambassadeur de paraître

devant le sultan et devant son fils Mohammed^ sans plier le genou, et d'adresser directement son discours au souverain.

Après lui, Tambassadeur de Maximilien I" d'Autriche, Schnitzenpamer, envoyé à Moscou, croyait, conformément aux instructions de son maître, entrer dans la pensée du grand-duc Basile ou Wasili IV, fils et successeur de Ivan III, en rendant le mot de tzar par celui d'empereur (1). Ivan IV le Terrible, qui succéda à Wasili, son père, aificba d'une manière plus claire encore, plus ostensible, et surtout avec plus de morgue, les prétentions qu'il fondait sur le mariage dont nous avons parlé. Constamment il se vantait d'être l'héritier des Comnènes et des Paléologues, par son aïeule, la princesse grecque Marie. Il alla même plus loin : pour qu'on sût bien toute l'étendue de ses prétentions, tout ce qu'il entendait tirer de cette précieuse parenté, et en général des alliances contractées à diverses époques par sa maison avec les empereurs grecs , il se fit fabriquer, à l'aide de ces alliances, une généalogie qui le faisait descendre de l'empereur Auguste ; en sorte qu'il pouvait prétendre à l'ancien empire d'Occident, comme à celui d'Orient, en vertu du même droit, du droit de naissance. Et qu'on ne pense pas que ce fût là un vain amusement et qu'Ivan IV ne prît pas la chose au sérieux. Il s'arrogeait la qualité de descendant d'Auguste dans ses rapports avec les autres puissances, quand il eu avait l'occasion. Lévesque, dans

(1) Schœll, t. XXI, ch. xi\.

LA RUSSIE ET COiNSTA NTI JVOPLE. 81

son Histoire de Russie (t), parle, en note, d'une lettre datée de 1573 et adressée par Ivan IV à Jean roi de Suède et fils de Gustave Wasa. Dans cette lettre, le tzar, d'un ton plein de morgue et de grossièreté, refuse au fils du glorieux libérateur des Suédois, au chef de l'ancienne et illustre maison de Wasa, le titre de roi, à cause de sa naissance. Vainement le roi de Danemarck, qui était alors Frédéric II, chercha-t-il à mettre les deux princes en de meilleurs termes, l'orgueilleux Ivan IV répondit aux députés danois qu'il ne lui convenait pas, à lui, issu de l'empereur Auguste, de traiter de roi de Suède un prince qui n'était qu'un roi élu et d'une naissance obscure; que le roi de Danemarck ne se respectait pas assez en lui donnant le titre de roi; que, quant à lui, le tzar, il ne donnerait pas audience aux ambassadeurs suédois, qui seraient libres, pour les négociations, de s'adresser au gouverneur russe de Novogorod, etc. Cette lettre et cette réponse se trouvent dans le tome II de la Bibliothèque russe de Novikoff. Enfin, par suite des mauvaises dispositions d' Ivan III, de Wasili IV et d'Ivan IV à l'égard de la Porte ottomane, dont les droits de conquête n'étaient pas regardés comme supérieurs à leurs prétendus droits de naissance, on ne trouve dans ï Histoire de l'Empire ottoman de M. de Hammer, qui a si scrupuleusement noté, au quinzième et au seizième siècle, les relations diplomatiques de cet empire récent, aucune trace d'une ambassade russe résidant à poste fixe à Cons-

(1) Lévesque, t. III, p. 158.

tantinople, comme on y en voit de la France, et comme ces princes en entretiennent une à Vienne auprès des empereurs germains de la maison de Hapsbourg. Il n'y a accidentellement que des envoyés temporaires, qui repartent pour Moscou sitôt leur mission finie : en 1495, Michel Pletschejeflf (1) ; en 1499 (2), nouvel ambassadeur suivi de marchands russes ; en 1531, autre envoyé pour réclamer auprès de la Porte, avec menace de guerre, deux messagers jadis dépêchés par Wasili IV à Belgrade et dont on n'avait plus entendu parler; en 1538, un officier d'Ivan IV, Adascheff. Ce n'est qu'en 1583, que M. de Hammer cite un échange d'ambassades réelles entre la Russie et la Turquie, car la Russie se décidait àsoivre l'exemple des puissances européennes. Et néanmoins, en 1592, on voit le gouvernement russe, moyennant des étoffes de soie reçues en retour, fournir aux Géorgiens de l'artillerie contre les Turcs, et chercher déjà, comme il y est parvenu, à découvrir la frontière ottomane aussi bien que celle des Perses, du côté du plateau caucasien (3) . Tous les faits que nous venons de rapporter montrent assez combien Us se trompent ceux qui prétendent que ce n'est qu'à partir de Pierre -le-Grand ou même de Catherine II, que la Russie s'est portée pour héritière de l'empire turc, c'est-à-dire de l'ancien empire grec.

(1) Hammer, t. T. liv. xx.

(2) Ibid.

(3) Hammer, t. If, liv. xl.

LA BDSSIË ET CONST A NT 1 NOPLE. 83

La cour des tzars devient le refuge des Grecs fugitifs ou opprimés, au

quiozil'me siècle.

Ainsi les Russes, loin de perdre de vue Constantinople, après la prise de cette ville par les Turcs, cherchèrent à acquérir des titres qui leur permissent de disputer un jour^ et en quelque sorte légitimement, leur conquête à ces nouveau-venus qui avaient eu plus de bonheur qu'eux-mêmes. Les Ivans, par là, attiraient sur eux l'attention et les regards des Grecs ou fugitirs ou opprimés.

Ceux-ci pouvaient voir dans les grands-ducs de futurs libérateurs ; ceux-là se réfugiaient à Moscou avec plus de confiance, avec l'espérance plus certaine d'y trouver asile et protection. Aussi, sans parler des lettrés tels que Théodore Lascaris et son fils Démétrius, et des diplomates grecs tels que Georges Trachaniotès, qui s'y rendirent sous Ivan 111, combien de Grecs de toutes lesconditions, qui, sous le même prince et après lui, y vinrent profiter de l'hospitalité dont les prétentions bien connues des nouveaux grands-ducs ou des tzars leur donnaient l'assurance^ Là ils troiivaient encore, malgré les fâcheux changements qu'avaient pu amener la longue domination des Mongols, des usages qui leur étaient communs ; là on comptait les jours et les mois à la manière des Grecs, car, depuis environ 1381 , Cyprien, métropolitain de Moscou et Grec de nation, avait substitué à l'ancien ca-

lendrier, qui prenait l'année au 1" mars, le calendrier grec qui la faisait commencer au mois de septembre ; là les souverains, les grands, et beaucoup parmi le peuple, portaient des noms grecs, des noms connus, Dmitri ou Démétrius, lourié ou George, Ivan ou Jean, Féodor ou Théodore, etc. ; là « on se « servait, dit Schœll (1), de l'alphabet grec ; seule - (( ment, à cause des sons particuliers étrangers aux « Hellènes, les Russes avaient imaginé d'exprimer « ces sons par des lettres particulières qui donnaient a à leur alphabet une apparence d'originalité. » Là aussi les ministres de la religion relevaient, comme leurs prêtres, du même chef spirituel , du patriarche de Constantinople ; là ils pouvaient prier dansles églises grecques, entendre développer les mêmes croyances, célébrer les mêmes fêtes, invoquer les mêmes saints, adorer le même Dieu ; là enfin, près de corréligionnaires, le secours était spontanément donné, et le besoin impérieux de protection n'invitait pas à l'apostasie la conscience de l'exilé. On était même plus qu'auprès de corréligionnaires, on était auprès des partisans les plus fidèles, les plus obstinés, les plus fanatiques du schisme, auprès de princes qui, depuis la chute irrémédiable des empereurs byzantins, se posaient comme les soutiens et les chefs du monde schîsmatique.

(1) Schœll, l. XI, ch. xxv.

Les tzars, soutiens du schisme. Cause irrémédiable de la chute future de

Tempire turc*

Au point de yue de raffermissement et de la durée de lear domination dans l'empire d'Orient ^ c'était un malheur pour les Turcs ottomans de ne pouvoir embrasser le culte des vaincus, d'être liés à une religion que plus de huit cents ans de combats livrés ou soutenus rendaient irréconciliable avec l'Évangile, à une religion qui se regardait d'ailleurs comme révélée aussi bien que le judaïsme et le christianisme, et dont le fondateur était assimilé à Moïse, à Jésus même, et, qui plus est, mis au-dessus d'eux, envoyé d'en haut après eux et par un choix de prédilection, pour perfectionner, poiu* compléter leur œuvre, pour donner au monde le dernier mot de la science religieuse. Oui, c'était un nialheur d'être attachés à cette religion, non comme les hérétiques le sont à leurs idées, par l'adhésion de la raison qui , libre et mattresse d'elle-même, peut, avec sa complaisance habituelle, changer d'avis et se plier aux circonstances, mais par les liens de la foi, qui enchaîne la liberté, qui commande à la conscience de toute la supériorité de Dieu sur l'homme, de l'infini sur le fini, qui ne fait pas des sectateurs, des rationalistes, qui fait des fidèles, des croyants, des milliers de martyrs. Oui, mieux eût valu pour les Turcs, dans l'intérêt de la solidité de leur nouvelle puissance, être dans la

même situation religieuse que les anciens Barbares d'occident, que les anciens Russes eux-mêmes, et pouvoir faire comme la plupart d'entre eux. Rien ne rapproche les hommes et ne les porte à se mêler, à s'entendre, à s'unir ensemble, comme les affinités religieuses. La tolérance, qui laisse vivre toutes les diversités religieuses, ne conduit pas à ce résultat aussi promptement ni aussi bien que la conformité qui les fait disparaître. Et cela était vrai, particulièrement dans l'orient, berceau des religions, où toutes choses avaient été de tout temps subordonnées aux idées religieuses, où l'homme de Dieu avait toujours prédominé sur les autres hommes, où enfin la différence de culte, bien plus fâcheuse là que la différence de race, devait élever entre deux peuples un mur de séparation plus infranchissable qu'ailleurs. Les Turcs ne furent pas en état d'opérer cette évolution religieuse; ils ne l'ont pas fait depuis. C'est pour cela qu'ils ont toujours été regardés comme des étrangers dans l'Europe chrétienne, comme des intrus qu'on ne supporte que pour le maintien d'une idée, d'un système politique, dans un intérêt, peut-être passager, d'équilibre européen; c'est pour cela aussi qu'ils n'ont pu s'incorporer les vaincus, qu'ils sont restés isolés dans leur empire, superposés pour ainsi dire aux Grecs, planant, le sabre à la' main, sur leurs têtes, mais ne se mêlant pas avec eux, ne se fondant pas dans la race grecque, ne formant pas avec elle une seule et même nation. Le fanatisme avait fait toutes les conquêtes des Turcs, et c'est lui qui faisait leur force ; mais, comme tout ce qui tient à l'exaltation outrée de l'âme

et de FimaginatioD, le fanatisme n'a qu'un temps. Voilà pourquoi l'empire turc, édifié sur un système religieux que le fanatisme ne soutient plus et que l'éducation de tant de Turcs en Europe, que les idées européennes appelées par les sultans eux-mêmes, viennent ébranler chaque jour, voilà pourquoi cet empire est vite tombé en décadence, et, si l'on n'y prend garde, ira dépérissant de jouren jour davantage.

Les Russes deviennent les chefs du monde schismatique.

Les Russesont été plus avisés pour le succès de leurs espérances que ceux-ci pour la sûreté de leur possession. Us sont devenus les chefs du monde schismatiques, et, à ce titre, les protecteurs naturels et même avoués, les libérateurs attendus des Hellènes. Et cette excellente politique, qui les rend maîtres par avance du fond même de la population de l'empire turc, et qui leur a été suggérée parla persistance inévitable des Ottomans dans les idées ou l'intolérance mahométanes, les Russes la suivent, non pas depuis Pierre-le-Grand, mais presque depuis la chute des empereurs grecs.

Avant celte catastrophe, ils étaient ceux qui avaient montré la répugnance la plus invincible pour tout projet d'union avec les Latins. En 1477, Jean Paléologue, empereur de Constantinople, voulant obtenir le secours de l'occident contre les Turcs, qui le serraient de frop près, s'était décidé à fondre l'Église grecque dans l'Église latine, et, dans ce but.

il se rendit au concile de Florence, que le pape Eugène IV avait convoqué à cet effet. Le patriarche de Gonstantinophe adhérait lui-même à cette union, et, pour la faire adopter en Russie, il avait sacré métropolitain de Moscou, malgré Topposition du chapitre, un Grec nommé Isidore, un ami du pontife romain. Tout alla comme le voulait la cour romaine : l'acte d'Union fut signé. « Mais, dit Schœll (1), lors- « que, à l'église de Notre-Dame du Kremlin, Isidore, « en 1441, donna lecture de l'acte d'Union et pria « pour le pape comme chef universel de l'Église, tous « les assistants se turent jusqu'à ce que le grand -duc, « qui était alors Wasili ou Basile III, élevant sa voLx, « entrât dans une discussion théologique avec le prête lat, et ordonnât à un conseil composé d'évêques et a de boyards, d'examiner l'acte d'Union. Le métro- « politain fut déclaré traître, déposé et enfermé dans « un couvent d'où il trouva moyen de s'échapper en « 1443, pour aller recevoir à Rome le chapeau de « cardinal et le titre de patriarche de Gonstanti- « nople. » Et les Russes de s'écrier, dans leur indignation, ajoute Lévesque d'après un pamphlet russe du temps, « qu'il était allé auprès de son pape, con- « duit à sa perte par le diable (2). » Ainsi, Jean Paléologue avait bien pu accepter pour un moment l'Union ; mais les Russes, malgré leur métropolitain et parla volonté du tzar, organe de leurs vœux, l'avaient énergiquement repoussée.

(1) Schœll, liv. V. ch. xxv, 1. 1[.

(2) Lévesque, Hisf, de Russie, t. Il, ei Karamsin, liv. vni.

LA RUSSIE ET CONSTA NTINOPLE. S9

Plus tard, en 1472, le pape Paul II crut être plus heureux en proposant à Ivan III la main de Marie Paléologue, qui était catholique ou du moins passait pour telle à Rome. Mais il fut trompé dans son attente : lyan III resta schismatique, et Marie Paléologue, à rinstigation de son époux, rentra dans la religion de ses pères et quitta même le nom trop romain de Marie pour prendre le nom plus grec de Sophie (1) .

Ce ne sont pas encore là les seuls gages de fidélité que les tzars ^ à cette époque, donnèrent au monde schismatique : en 149/1., le même Ivan III accorda sa fille Hélène en mariage à Alexandre, grandduc de Lithuanie. Gomme les Lithuaniens avaient adhéré aux décrets d'union du concile de Florence, Ivan III exigea d'Alexandre qu'il ne forcerait pas sa jeune épouse à mettre le pied dans une église latine, et la violation de cette promesse, à laquelle le tzar tenait par dessus tout, devint une cause de guerre entre les deux souverains.

Quel effet ne devait pas produire une telle conduite sur l'esprit des schismatiques, et combien ceux qui gémissaient dans l'empire turc, devaient désirer d'avoir pour maîtres des princes aussi fermes, aussi zélés dans une foi qui était la leur ! Que durent-ils penser, lorsqu'au sein de Gonstantinople, l'année suivante, 1495, ils virent Pletschejeff', un Russe, un ambassadeur d'Ivan III, refuser un repas auquel l'invita le sultan, ne voulant pas, lui catholique-grec,,

(i) Schœll, t XXI, ch. xix, liv. vj.

s'asseoir à la table de l'oppresseur de ses frères (1) ? L'ambition ne pouvait pas prendre de formes plus séduisantes et plus adroites.

Sous Ivan IV, même fidélité obstinée au schisme grec. La plus grande imprécation contre quelqu'un fut de souhaiter qu'il mourût soumis au pontife romain (2) . Mais voici qui est plus significatif et plus fort. Dans une guerre contre la Pologne, au sujet de la Livonie, ce prince avait été presque toujours battu par le valeureux roi Etienne Bathori et avait éprouvé des pertes inunenses. Décidé à faire la paix et voulant l'obtenir pas trop désavantageuse y. il sollicita l'appui du pape, qui était naturellement plus porté pour la Pologne catholique que pour un État qui ne l'était pas. C'était l'époque où les Jésuites, avec Philippe II et le pape Pie V, avaient organisé dans l'occident la Sainte-Ligue. Les Jésuites étaient partout, se mêlaient à tout, étaient les agents diplomatiques les plus sûrs et les plus influents des princes orthodoxes, dirigeaient enfin, dans le monde chrétien, en Angleterre, en Suède, en Pologne, en Suisse, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en France, en tous lieux,^ les mouvements de défense et d'unité catholique. C'est par eux que l'occident catholique, représenté par la France, se trouvait sinon sauvé, du moins fortement armé ; il parut bon de les employer aussi, dans l'orient schismatique, à une restauration de l'orthodoxie romaine.

(1) De Hammcr, Hist, de V Empire ottoman, t, I, liv. xx.

(2) Lévesque, Ivan IV, t. III.

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En appuyant un peu le tzar Ivan IV, ne pouvait-on pas espérer que la reconnaissance, chez lui, viendrait en aide à la persuasion, et qu'on dompterait enfin te schisme grec par la conversion de celui qui en était le seul soutien. Le pape alors régnant, Grégoire XIII, le pensa. Il chargea donc Fhabile Jésuite^ le P. Possevin, d*aller arranger, comme médiateur, le différend des Polonais et des Russes, de manière à ne pas trop écraser le tzar. Tout alla pour le mieux. La paix de Kiverova-Horka, en 1581 , combla les vœux d'Ivan. Il était ravi de joie. Il garda quelque temps auprès de lui^ à Moscou, le P. Possevin, qu'il appelait son sauveur. Qui n'eût cru qu'il serait moins raide à l'endroit du schisme que ses prédécesseurs? Il n'en fut pas ainsi : il ne souffrit même pas que le P. Possevin dît un mot de l'Union, et il ne voulut pas, quoi que ce fût en dehors du schisme^ lui sacrifier quelques luthériens allemands établis à Moscou, et dont le P. Possevin demandait l'expulsion (1). Il eût mieux aimé expulser des catholiques romains, malgré l'obligation qu'il avait à leur chef spirituel. C'est ce qu'il avait fait en Livonie, où il leur avait littéralement fait la chasse, ne voulant tolérer d'autre culte que le schisme grec (2). Gonunent, après cela, les Grecs en foule n'auraient pas accouru en Russie?

Ainsi, quand la conquête ottomane avait jeté le trouble et la dispersion dans ce schisme grec, voilà

(1) La Moscovia del Posseviiw^ édit. ital. de Manlaue, Bibliot. Sie-Geneviève, n" i24, pelil in-4°, p. 12.

(2) Uid, p. 15.

qu'il ralliait ses débris etqu'il prenaiten quelque sorte, à Moscou, de la consistance et une force nouvelle, sous le glaive protecteur des tzars. Évidemment, à défaut des empereurs grecs, les chefs laïques du monde schismatique étaient tout trouvés, c'étaient les tzars de Russie. Personne n'était plus capable de jouer ce rôle, personne n^avait plus fait pour mériter de le remplir* Ivan III et Ivan IV» les premiers, s'en acquittèrent fidèlement ; mais en même temps, suivant la marche que déjà, au dixième siècle» avait semblé leur tracer laroslaw, ils se tournèrent du côté de l'Europe ; ils dirigèrent^ dès le seizième siècle, leurs pas vers J'occident. La Russie jusqu'alors» par la nature de sa civilisation, avait été grecque ou mongole plutôt encore que slave ; ils voulurent, sans lui ôter le caractère religieux par lequel elle tenait utilement au monde grec, en faire un État européen, l'introduire,^ dès cette époque» dans la société européenne.. Avec eux, en un mot» et par eux, le moyen âge devait finir en Russie comme partout ailleurs ; la Russie Qioderne allait commencer l

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