LIVRE si:r.0ND
' Dès la fiu du quinzième siècle, princes et simples particuliers, tout le monde, en Europe, s'intiuiétail de l'attitude et de la force de la I\ussic.
Ne croyons pas que le P. Possevîn fût le seul à se préoccuper des progrès considérables, quoique naissants, de la Russie. Paul Jove, son contemporain, ayant su qu'un ambassadeur russe, Dimitri, avait été envoyé à Rome, alla aussitôt le voir. Il le questionna sur la Russie ; il eut avec lui sur ce sujet, qui piquait au plus haut degré sa curiosité, des conversations journalières, et c'est à l'aide de ces conversations qu'il put faire, lui aussi, sa Mvscovia, comme il le dit lui-même à Rufus, archevêque de Gozenza, en lui dédiant cel opuscule intéressant (1). Et combien d'autres, à Rome, imitèrent l'historiographe de Charles-Quint !
Un autre écrivain du même temps, un voyageur vénitien, un esprit plus élevé, le chevalier Gontarini, partageant ces préoccupations, communes déjà à tous les hommes intelligents ou haut placés du seizième siècle, voulut, en revenant delà Perse, passer par Moscou pour s'assurer par lui-même de tout ce qu'on disait de ce pays, de ses souverains, de ses habitudes, e1 il consigna toutes ses observations dans son Viaggk délia Persia.
Pour les princes de l'Europe, on ne pense pas sanî
(4) Dans les Œuvres de Paul Jove, în-folio, p. 86.
doute qu'ils restassent indilTéreiUs à ce qui occupait tant de leurs sujets. Le P. Possevin et Paul Jove ne parlent que de leurs rapports avec Ivan IV; mais déjà, eal/i89,prèsdeceutansavaDt leurs écrits, les empereurs Frédéric III et son dis Maximitien, roi des Romains, avaient faildesavancesà Ivan III. FrédériclII, quêtant partout des mariages pour son fils, alors veuf de MariedeBoui^ogue,ût demander la main d'une ûlle decetzar. Aceteffet, Ivan III envoya en Allemagne le Grec George Trachaniotès, et, deson côté, FrédériclII députa en Russie uuseigneurallemand, que les chroniqoeors russes désignent sous le nom de Delatoretqui était peut-être, selon Schœll, George de Thurn. Ce mariagene put avoirlieu, parce quel'envoyéde i' Autriche demanda, avant de prendre aucun engagement, à voir la princesse, ce qui lui fut refusé comme étant contraire aux coutumes de la Russie (1). Maximilien alors tourna ses vues du côté d'Anne de Bretagne ; mais on sait que l'opposition armée de l'adroite et énergique fille de Louis XI vint lui ravir des mains, pour le donner au roi de France Charles VIII, ce beau fruit qu'il tenait déjà à moitié.
^beau I
mment donc la Itussie avait-elle pu, dès cette
(1) FiemùiŒ iioji aUhbiiHiir coiivwiiii, neque tacroTum causa rtmotiora ttmiila prtcrv rrnf Ifmert \n publîcum egredi permilUmlur. Corruplioo il^"^iii'-9, surveillaoce jalouse des Busses, sai-toui des fnntt ff'^-. V ^*-
100 LIVRE SEtOND.
époque, exciter à ce point Tattention, pour ne pas dire les craintes de l'Europe? Pour trouver Torigine de ce fait^ si nouveau dans Thistoire de Fopinion publique au seizième siècle, il faut i\emoBter au noiariage de Marie Paléologue, celle qui en Russie s'appela Sophie, avec Ivan IIL Par sa haute naissance, Sophie Paléologue avait des rapports de connaissance et d'amitié avec la plupart des souverains du temps ; et son séjour à Rome, ville essentiellement cosmopolite, avait fourni à un plus grand nombre de personnes l'occasion de la voir et de la connaître. En outre, son père, Thomas Paléologue, frère du dernier empereur grec^ était accueilli dans toutes les cours, qui même se le disputaient, dans l'espoir, comme il n'avait pas d'enfants mâles, d'obtenir de lui la cession de ses droits sur Constantinople, Ferdinand-le-Catholique était particulièrement son ami, et l'on dit que c^est à iui et à ses successeurs^ par conséquent à Charles- Çuint, à la maison (Cyintriche^ qu'il légua en effet ses droits sur l'ancien empire grec. On conçoit donc qu'un tel mariage dut attirer, sur celui qui le contractait, les regards de beaucoup de monde en Europe, sans parler de l'intérêt qui s'attachait à l'alliance d'une princesse douée de tous les charmes de l'esprit et de la beauté, accoutumée à une société noble, élégante, distinguée, avec le chef barbare d'une nation plus barbare encore. Elle avait de l'instruction et une grande intelligence. Quel usage allait- «lie en faire ? Comment allait-elle marcher à côté de ces nobles femmes, dont la papauté s'était si souvent servie pour civiliser d'abord leurs époux barbares et puis
la nation sur laquelle elles devaient régner ? Celle-ci ne répondit pas à la pensée toute catholique du souverain-pontife ; elle rendit service pourtant à toute rÉglise en général, en excitant sans cesse Ivan III contre les Mongols^ contre un peuple doublement odieux par sa longue tyrannie envers lés Russes et par sa religion; en lui faisant connaître les inventions qu'il devait, pour réussir, emprunter à l'Europe, et les hommes les plus propres à les introduire dans ses États. En un mot, elle mit aussitôt Ivan III en rapport avec l'Europe civilisée; et ce prince, qui avait l'instinct des grandes choses et des utiles réformes, et qui d'ailleurs cédait à l'invincible influence qu'exercent toujours tôt ou tard des pays éclairés sur des contrées barbares, ce prince, qui a mérité le titre glorieux de précurseur de Pierre-le-Grand, se tourna vers l'Europe en attendant de pouvoir, comme les anciens grands -ducs alors qu'ils résidaient à Kieff, revenir sur l'empire d'Orient et le rendre aux vrais descendants de César- Auguste et des Comnènes!
Les Européens appelés en Rassie sous Ivan III.
Sous Ivan III vint à Moscou, appelé de Venise par ce prince, Fioraventi Aristote, plus connu sous le nom de Aristoteli de Bologne, à la fois architecte, ingénieur et artilleur, et qui fut pour la Russie du quinzième siècle, ce que fut le Genevois Lefort, au dixhuitième, pour les Russes du tzar Pierre. Le chevalier Contarini l'avait remarqué à Moscou avec une foule
d'artistes et d'ouvriers grecs, que la présence de Sophie Paléologue y attirait en plus grand nombre, et, entre autres, avec un orfèvre habile de Cattaro nommé Triphon.
Pour ne parler d'abord que des embellissements faits à Moscou et des arts de l'Europe qui y furent introduits à côté des arts de Constantinople, nous dirons qu'en 1475, c'est Aristotelî de Bologne qui bâtit, sur la place publique de Moscou, la célèbre église où est déposée la Vierge miraculeuse de Wladimir-le-Grand. Le voyageur Gontarini l'avait vu travaillant à ce bel ouvrage. Moscou lui dut également le palais grand-ducal^ connu sous le nom de Palais de pierres de taille. Les demeures des souverains allaient donc offrir une architecture plus régulière. C'est lui aussi qui contribua, à la même époque, à la réédification du Kremlin, qui, à peine achevé par des ouvriers grecs, s'était écroulé en 147/i, et où se trouvait l'église de l'Assomption, lieu du sacre et du couronnement des tzars, récemment bâtie par -des Grecs. Le Kremlin, à la fois forteresse et palais immense, fut reconstruit sur des proportions si colossales et si imposantes, qu'au dix-neuvième siècle, un peuple habitué à la grandeur et à la magnificence dans les arts comme en toutes choses, ne put se défendre, à l'aspect de ses hautes tout^ et de ses formidables murs, d'un cri d'admiration et d'étonnement pour les merveilles de l'art grœco-européen dans l'ancienne Russie! Un autre artiste italien, le Milanais Aloïse, fit encore, sous Ivan III, le palais appelé la Cour aut Avances. Triphon de
Lk RUSSIE EN FACE DE l'eUROPE, lOS
Gattaro, qu'on peirt aussi regarder comme Italien, lui fabriqua, dit Gontarini, de beaux vases et d'autres ouvrages. Il fit venir de l'Italie jusqu'à des médailleurs avec quantité d'orjèvres. En 1489, ce même prince chargea le Grec George Trachaniotès, son envoyé auprès de Maximilien I'* pour le mariage dont nous avons déjà parlé, d'enrôler en Allemagne des artistes, des maçons, des mineurs, des architectes, en leur promettant des récompenses et de gros bénéfices. Les relations d'Ivan III avec MathiasGorvin, qui, de son côté, secondé aussi par sa Temme, Tltalienne Marie d'Anjou, travaillait activement à civiliser les Magyares, lui permirent d'avoir de la Hongrie plusieurs ingénieurs et des fondeurs que ce grand prince lui envoya. Ils se joignirent à Aristoteli de Bologne, pour donner, sous sa direction, à la Russie, un commencement d'artillerie. Aristoteli fondit des canons ; et les Russes, sous le commandement d'Ivan III, en firent usage, pour la première fois, en 1482, contre la ville de Felling en Livonie, qui se rendit aussitôt. G' était treize ans avant la Suède elle-même, qui ne s'en servit qu'on 1495 (1). Ivan III rendit encore un autre service à la Russie : deux Allemands attachés à son service, découvrirent, sur
les bords de la Zylma, près de la Petchora, les premières mines d'argent, découverte qui ne devait pas être la seule; et cela eut lieu vers l'époque où l'Espagne, à Tautre extrémité de l'Europe, allait bientôt avoir les siennes en Amérique. G'est par les mines
(1) Lëvesque, p. 355, t. II.
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♦' um mûr^ pf^rmmiw lu cotimnn^» df» Palonni». Mftfiii!
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^ nPM fiitâtn. Upîi n r(iri(*ltt qui! (oim li*i>i ratttoliqtti!fi<
* cpt1l appr»lli*r(tmalfw, HHnui hlvtUOi hM\U\mn, fl « t/nUl ffnnttn faellemenUe le^ n^mfelHi'. Il fondai l « ffi^mr* mtr la HfiyMUuUmi II mi'»Ii'' unf'h lfMiri'*Kard,
« la proclittiiie n^ulisulion décos unibilhMiHOHponsiVs :
« cela, (limiiMI, devait lever tout obstacle. lVailleui*H,
« la terreur <lo son nom iravnit-elle pas <lt^jà |H^iuHré
« dans la Lilhuanie, dans la I.ivonle? Pour la niAme
« raison, il ne doulail pas qu'il ne put couvrir le che-
« min à la conquête de tout le rente, ne dubitava
• aprire la strada al rimanente. »
K quosto Giovanni flgiiuolo dl Baslllo, dapol chu vive, oltre quel moltl Utoll» col ((uidl vuole essore nonilnato cxar, cloé re dl Caxano e dl Astracand ha voluto ancora talora Hcrlvendo al Turco Chiamarsi imperatore de (ivrmanù Iniperocho avendo avuto raiihuo alla Lhonla e alla PrusMla HOtto ccrto pretesto (kl fratdlo di Cesarv Awjusto, Il quai dlcoa eisor stuto cliiamato Prusso , e che okU era disceso da quelle; e avendo voluto niOHtraro dl <wn* amicitia ton Carto-Quinto, e Ferdluaudo, suo fratello, e cou MasHllulKllauo, llgUulo Perdlnaudo, »! pu6 fa( Umente coiuprendere quel che egli abbia avuto in anima circa la pane uUeriore diflla (iermania e delta (kcidvnte : corto le dlscordle dol principl chrhtiani, le varie et pOHtllentl hercsle, 1 suecesl dl Llvonla, Caxaao o Astracano pcr Tadletro superati, e i'o* pihioni di quel suo scisma. plu toKto che rellKlone, U nutrlvano In questc Mperanxe, perHuadendoMl dl ensere stato eletto da DIOi corne una luceniissima Stella, per illuvùnare tuito il monde. Accrebero pol la sua speranxa alcune amb;uiclarle, che ricercavano H Hivore, c Topera sua. per Tare cadere In persona d*altrl II regno dl Tolonla. Anxl nel tempo, che lo era appresso quel principe, e che lo cose dl Moscovia erano asaal dlmlnulte» la meniorla poro non gU era ancora mancata di quelle aiubasclarhs che davano grande fomento al animo suo. FInalmente hl receniagglorelaHuasperanxa«eHsendogll scrltte leltore da un grande principe, nelle quall lodava la propagatlone dell* heresla Luterana nel suo dondnlo ; onde crtMlotte, che tuUl ratollrlj qu:dl ogll chlama Roinaul, fos-
péenne, car il avait déclaré à son couronnement qu'il n'épouserait pas une étrangère, mais une Russe extrêmement distinguée, Anastasie Romanow, appartenant à cette grande maison qui bientôt fondera en Russie une nouvelle dynastie, et, pour couronner Tœuvre des Ivans, produira le fameux czar Pierre P'. C'est après avoir perdu Anastasie qu'il devint un Domitien et mérita le surnom de TerriUe.
Ardent partisan du schisme, qu'il voulait faire prévaloir par toute la terre avec la domination russe,, et imbu de tous les préjugés religieux de sa nation, il avait l'habitude de se laver les mains, dit le P. Possevin^ après avoir parlé avec les ambassadeurs dei^ princes étrangers ; et c'était dans une cuvette A'or^ ajoute Karamsin (1), placée exprès dans la salle d'audience. Il ne laissa pas pourtant, pour le bien de l'État et pour l'accomplissement de ses vues, que d'ouvrir plus libéralement que jamais, aux étrangers^^ de tous pays, les portes de la Russie. Contemporain du schisme anglican et des troubles religieux qu'il engeudra, des dissensions amenées en Allemagne par le luthéranisme, de la révolte des gueux dans les^ Pays-Ras, du soulèvement des huguenots en France, de celui des zuingliens en Suisse, et instruit de tout cela par ses étrangers, il fondait sur ces divisions religieuses de l'occident romain l'espoir de l'assujettir un jour à son autorité et à son schisme. En attendant, pour se tenir prêt à tout événement, aidé par
(i) Principe di Moscovia si lava le mani quando ha parlato «on amhàsciatori di principi forastieri^ p. A,
des Européens, il fit des réformes dans les milices russes. D'abord il attacha le service militaire .à la possession du sol, ce qui amena un arpentage des terres qui fit connaître le nombre d'hommes que la Russie pouvait mettre sous les armes et fit reporter sagement le service militaire sur les habitants plus vigoureux de la campagne.
Après cela il établit en temps de guerre la solde ; puis, abandonnant le système des Tartares, que les Busses avaient imité, il fit, comme dans les États européens, prédominer rinfanterie dans ses troupes^ à la place de la cavalerie ; de plus, il en porta le nombre à un chiffre effrayant, 300,000 hommes, ce qui en faisait la plus considérable infanterie qu'il y eût en Europe. Ce n'est pas tout : à la place des arcs, dont on se servait encore généralement, Ivan IV donna à ses fantassins des fusils, d'où le nom de sirélitz, qui signifiait fusiliers, et, pour les attacher à leur état, il les exempta d'impôts, gui militant immunitate veg-^ tigalium gaudent (1).
Enfin, il choisit une portion de cette infanterie permanente et nationale pour en former sa garde, comme les janissaires chez les Turcs, eonune la garde-noire établie chez les Hongrois par Mathias Corvin. C'est avec les strelitz qu'il fit toutes les conquêtes dont nous parlerons plus lard, c'est avec eux et par leur répartition dans les diverses villes de la Russie, qu'il tint en respect la noblesse russe ou les boyards. L'armée, permanente et dépendante du souverain, produisit
(1) Jove, p. 95,
en Russie ce qu'elle avait produit ailleurs, en France, en Espagne, la force du pouvoir central, rabaissement . de la puissance des grands au profit de Tégalité de tous, sous un maître commun. Les Cosaques, qui! organisa le premier en une république militaire, en 1545, formèrent sa cavalerie légère et devinrent les meilleurs lanciers que Ton pût connaître alors. Les étrangers Tavaient trop servi dans T^ganisation de toute cette milice, appelée à jouer un si grand rôle au dehors et plus tard au dedans, pour qu'il n^ligeât d'en faire venir d'autres de l'Europe. Deux ans après cet établissement, en 1547, il s'adressa, par l'entremise de son ambassadeur, l'Allemand Jean Schlitte, à Charles-Quint, pour avoir des savants^ des architectes, des sculpteurs. Cette démarche ne réussit point. Après la mort de Charles-Quint, il fit la même demande à Ferdinand , son frère et son successeur en Germanie ; et, cette fois, Jean Schlitte parvint à son but. L'appât du gain, l'espoir de foire fortune, séduisirent jusqu'à trois cents hommes de talents divers, orfèvres, papetiers, fondeurs de cloches, mineurs, armuriers, maçons, tailleurs de pierres, peintres, sculpteurs, architectes, théologiens même, c'est-à-dire protestants, et jurisconsultes, qui se rendirent à Lubeck dans te dessein de s'embarquer pour la Russie. Lubeck, quoique privée par Ivan III du comptoir qu'elle avait à Novogorod-la-Grande, entretenait des relations suivies avec le nord de la Russie par le petit port de Narva, et pouvait par conséquent se charger de leur transport. Mais depuis la construction d'Ivangorod, les Lubeckois savaient que les Russes désiraient de s'ouvrir le
commerce de la Baltique ; ils craignirent donc que ces nombreux Allemands n'apprissent aux Busses la navigation, comme naguère les Génois Ta valent enseignée aux Turcs, et ils ne leur permirent pas de s' embarquer à bord de leurs vaisseaux. Il parait néanmoins qu'environ cent cinquante parvinrent à se rendre à Moscou. Lubeck nuisait beaucoup aux plans du tzar Ivan lY. Avant cette affaire, en 1533, elle avait déjà, d'un commun accord avec les autres villes hanséatiques, Wismar, Hambourg, Bostock , Dantzig, etc. , défendu à tous les sujets de la Hanse, sous peined'être notés d'infamie et de perdre leurs privilèges, d'aller commercer au port de Narva, le seul par lequel on pût alors négocier avec la Bussie, car Ivangorod, dans une guerre avec les Suédois, avait été pris et saccagé (1).
Les persécutions religieuses font émigrer des protestants allemands
en Russie.
Il ne faut pas s'étonner de voir beaucoup d'Allemands s'en aller en Bussie. C'était alors, en Allemagne, l'époque des guerres religieuses. Entre 1547 et 1557 se placent deux faits très-importants, le premier, la bataille de Mulhberg, qui, en 1547, écrasa pour quelque temps les luthériens. Dans les premières années qui suivirent cette journée, il dut y avoir beaucoup de luthériens qui partirent pour Moscou : c'était
(1) Lévesque, t. II. Koch, Tabl, des RcvoL, 1. 1, p 393.
LIVBE SECOND.
une émigration. Le second fait eut lieu en 1555, ce fut la paix religieuse d' Augsbourg. Leslutbériens seuls l'obtinrent ; les calvinistes et les autres sectes en furent exclus : c'est pour cela qu'alors des calvinistes et des gens de toute secte se rendirent à Moscou : c'était encore une émigration. Les uns et les autres^ dit le P. Possevin, obtinrent à Moscou deux églises, et ils les conservèrent, malgré toutes les instances du P. Posse vin pour les leur faire retirer (1). «Havendo «poi i calvinisti, e altri beretici d'Ingbilterra or- « dinariamente commercii in Moscovia, bavevana gia « ottencito due cbiese. . . >» En France, quand Louis XIY révoqua, par une complaisance si impolilique pour M""* de Maintenon et pour le parti des catholiques exaltés, pour le parti des continuateurs intolérants de la Sainte-ligue, l'édit de Nantes, tout modifié qu'il avait été par Ricbelieu, les protestants français allèrent au delà du détroit faire l'éducation industrielle des Anglais. Au seizième siècle, quand Charles-Quint, à une époque oii la liberté religieuse ne pouvait plus être vaincue, continua néanmoins de persécuter les luthériens avec les autres réformés, ceux-ci s'en allèrent enrichir la Russie, des arts, des sciences, des industries qu'ils pouvaient connaître. Tel était le triste fruit des dissensions religieuses de l'Europe.
(1) Le P. Possevin, La Moscovia, p. 9.
LA RUSSIE EN FACE DE L'ëUHOPE. Ift
Nouveaux points de communication entre la Rus»ie et TEurope,
sous Ivan IV.
Le tzar I vaa lY voyait à cela tant d'avantages pour ses États, que, à l'exemple d'Ivan III, il voulut multiplier les points de communication entre la Russie et r Europe. Nous trouvons dans Lévesque (1) que le petit port de Narva et celui de Saint-Nicolas, plus petit encore, étaient les seuls endroits par lesquels les Russes pussent avoir affaire avec les Européens. En 1553, le capitaine anglais Chanceler ayant été envoyé par la reine Marie Tudor, avec trois vaisseaux, à la recherche d'un passage dans l'Inde par le Nord, entra dans la Dwina, qui tombe dans la mer Glaciale^ et jeta l'ancre, à cause des rigueurs de l'hiver, près d'un petit monastère nommé Saint-Nicolas, Chanceler et son équipage furent envoyés auprès du tzar, qui eut alors l'idée, exécutée après lui, de construire à cet endroit même le port d'Archangel. Pour y attirer les Anglais, il leur accorda l'exemption de tout droit. A la suite des Anglais arrivèrent les Hollandais et les Hambourgeois, qui vinrent y chercher du poisson sec, de l'huile de poisson, de la cire, des cuirs, de Russie, des pelleteries, des caviars, de la laine et force bois de construction.
(1) Lévesque, p. 149, t. ILl.
112 LIVRE SECON I>.
LMmprimcrie eu Russie, en 15t)3, etc.
Croît-on que là se bornèrent les efforts de ce grand prince pour propager dans son pays les arts des Européens ? Il lui donna encore la chose la plus essentielle au progrès des lumières et de la civilisation, l'imprimerie. Il envoya en Europe prendre des renseignements sur cet art ; puis, en 1563, avec des ouvriers qui s'étaient formés hors de la Russie mais qui étaient tou& Russes, et dont l'un était un diacre, il fournit tous les fonds nécessaires, et, de 1563à 1564, ilmonta à Moscou une imprimerie dont le premier travail, comme cela avait eu lieu dans l'occident, fut un ouvrage religieux, une édition des Épîtres et des Actes des Apôtres.
Il n'y eut pas jusqu'à la médecine qu'il ne voulût connaître telle qu'on la pratiquait en Europe, où de son temps le Français Ambroise Paré avait fait faire de si grands pas, surtout à la chirurgie, sous le règne de Henri III. Ivan IV appela des médecins de l'Europe à Moscou, et il fut le premier qui en eut d'étrangers à son service.
Tous les moyens lui étaient bons pour attirer ces Européens quMl recherchait tant. 11 aimait particulièrement les Allemands ; mais il craignait qu'ils nes' effrayassent de la pensée qu'ils appartiendraient à un prince dont Taspect, le caractère, l'extérieur, étaient si peu européens. Que fit-il ? Il se vanta partout qu'il était Allemand, et il se fit fabriquer une
généalogie qui le faisait descendre de Tautique maison de Wittelsbach, les possesseurs puissants du duché de Bavière, cherchant ainsi à compenser et à adoucir la différence de mœurs par la conformité d'origine.
Relations d*Iyan IV avec les puissances étrangères. Philippe II s*en sert contre les Turcs. Ivan IV veut épouser une Anglaîso. Lettre curieuse publiée par M. Cbarrière.
11 voulait aussi que la Russie, comme puissance, fût admise dans le système politique de l'Europe. Favoriser le commerce anglais dans le nord et s'entendre avec les princes chrétiens contre les Turcs, étaient de bons moyens pour atteindre à ce but. Nous avons vu qu'il introduisit les Anglais en Russie par la mer Blanche. Il les protégea, il les favorisa constamment, et ce fut d'une manière officielle, par l'intermédiaire d'un ambassadeur, qu'il régla les avantages qu'il se proposait de leur faire. Pour lui il se contentait de celui que devait produire, parmi ses barbares sujets, le contact d'un peuple européen et civilisé.
La croisade contre les Turcs le mit en rapport avec une puissance autrement considérable alors que l'Angleterre, avec une puissance qui menait pour ainsi dire l'Europe entière, avecl'Espagne. Philippe II y régnait, et, par Marie Tudor, sa cousine et sa femme, il tenait l'Angleterre liée à sa politique. Chercher partout des ennemis aux Turcs aussi bien qu'aux Huguenots, était sa préoccupation de tous les instants. Par les Anglais,
lia LIVRE SECOND.
il connut les Russes; il sut qu'au fond de la Moscovie se trouvait un prince ardent, désireux de se lier avec les rois de l'occident, et chrétien. Il le poussa contre les conquérants de Constantinople ; et Ivan IV, avec les armes et rarlillerie qu'il en reçut, gagna sur les Turcs une victoire qui fut la première remportée par les Russes sur cette nation et dont les cours de l'Europe s'entretinrent beaucoup. Ce fait n'était pas connu avant la publication qu'a faite M. Charrière des Négociations du Levant. C'est là qu'il se trouve consigné dans une lettre de l'évêque d'Acqs, ambassadeur d'Henri II à Venise, à M. de Lavigne, ambassadeur français à Constantinople.
a Quant à la victoire que les Moscovites, dit-il, u ont eue sur les Turcs, il n'y a rien de plus certain, « et le devez ainsi dire etasseurer au Grand-Seigneur € et son Bassa, que le roi Philippe lui a suscité cest « ennemy ; car je me souviens très-bien que, lors- « que j'étais ambassadeur en Angleterre, l'ambassa- « deur du roi des Moscovites y arriva pour ouvrir et ^ establir un commerce et trafflcquer de martres, ^( cires, Ijngs et autres marchandises, entre ceulx de <i sa nation et les Anglais. Lequel dict roi Philippe, <i oultre les honneurs et riches présents qu'il eust ^( tant de lui que de la reyne sa femme, lefeist, soubz « couleur des dites marchandises ^ accommoder de i^ toutes sortes d'armes offensives et deffensives^ et^ ^ par eœprès, d'artillerie^ dont ils étaient ignorantSy ■« et des artisans même, affln d'avoir moyen de s'en ^ prévaloir à l'endroict du G. -S. , contre lequel il les
« a esmeus et suscités, dont est ensuîvye la défaicte « que vous m'avez mandée (1) »
Mais ni par l'Angleterre ni par l'Espagne, Ivan IV ne put encore faire entrer la Russie dans la société européenne. Cet État fut un instrument dont se servit l'adroit et profond Philippe II, et rien de plus.
Ivan IV alors, oubliant la promesse qu'il avait faite à ses sujets au commencement de son règne, voulut épouser une femme étrangère, et il jeta les yeux sur une dame anglaise. Sa septième femme, Marie Nogaï ( car il eut autant de femmes qu'Henri VIII, son contemporain), ne lui donnait pas d'enfants. En 1583, il demanda à Elisabeth, qui régnait à cette époque en Angleterre, la main d'une princesse de la maison royale d'York, Marie Hastings, fille du comte de Huntington et de la maison de Pôle par sa mère. Comme les Anglais, depuis la découverte de la mer Blanche, commerçaient activement avec les Russes et étaient très-favorisés, Elisabeth se garda bien de répondre négativement. Elle témoigna au contraire à Ivan IV un vif désir de lui être agréable: mais, en attendant que l'embarrassante demande du tzar pût avoir d'autres suites, Marie Nogaï mit au monde un fils. Ivan dès lors ne songea plus à ce huitième mariage (2).
Voilà quelle était la situation de la Russie en face de TEurope, sous Ivan III et sous Ivan IV. Nous
(1) Négociations du Levant, publiées par M. Charrîère, année 1558; leUres des 10 et 20 mai; t. Il, p. i49.
(2) Schœll, t, XX!, ch. xix.
savons maintenant comment ces deux princes attirèrent sur eux et sur leur pays Tattention de l'occident; voyons comment ils purent, dès ce même temps, hii inspirer des craintes.