‹ Histoire de la diplomatie slave et scandinaveChapitre 26 sur 57 · RÉFORMES DE PIERR E- LE->GR A ND · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE PIERR E- LE->GR A ND

temps inaccessible. Pierre P% dans Timpossibilité de forcer encore la barrière suédoise de la Baltique, voulait essayer de nouer des relations de commerce avec l'Europe par la mer d'AzolT et la mer Noire, et pour cela il projetait la conquête d'Azoff, alors au pouvoir des Tartares de la Crimée que soutenaient les Turcs en vue des Russes. A la vérité, il pouvait opposer à cette alliance turco-tartare le concours assuré du chef des Cosaques du Don et de F Ukraine, le fameux Mazeppa; mais ce n'était pas assez: il fallait, pour pouvoir prendre cette place maritime, au moins un commencement de marine.

Un jour qu'il se trouvait au bourg d'IsmaïlolT, ilaperçut, en visitant un magasin, une vieille chaloupe qui ne ressemblait pas à celles qu'il avait pu voir jusquelà. Son maître de fortiflcations Timermann, qui l'accompagnait, lui apprit que c'était une chaloupe anglaise. Il voulut aussitôt que tout ce qu'il pourrait construire de vaisseaux fût fait dans les formes et les règles de la construction anglaise, qu'il trouvait supérieure à celle des Hollandais eux-mêmes (1) . On chercha de tous côtés Cartens Brandt, qui était revenu à son métier de menuisier ; on le découvrit, et on lui ordonna de radouber cette chaloupe. Pierre I", avec Brandt, navigua d'abord sur Tlaouza, puis de cette rivière sur un étang. Satisfait de ce premier essai, il engagea Natalie, sa mère, à transporter sa cour àPereslaw-Zaleskoï. Là, Brandt dressa son chantier et construisit, d'après la forme anglaise, deux frégates et

ii) Levesquc, l. IV.

quelques yachts, sur lesquels Pierre et ses compagnons reçurent les premières leçons de Fart nautique. Les manœuvres eurent lieu, non plus sur une rivière ou sur un étang, mais sur un théâtre un peu plus vaste, sur le lac Clechnin . Ils s' y exercèrent pendant quelques années, jusqu'à la mort de Natalie, qui eut Ueu en 1693 et qui le laissa plus libre de se livrer à des goûts dont la tendresse d'une mère s'eflFrayait parfois. Voulant alors, comme toujours, se déployer sur un plus grand théâtre, il se transporte à Arkangel, y fait construire un ou deux vaisseaux, et se lance avec eux sur la mer Blanche, que les czars n'avaient pas vue jusqu'à lui, à la suite d'un convoi de bâtiments anglais et hollandais (1). Tout le monde était dans la crainte et la stupéfaction : il revient sain et sauf, après s'être mesuré avec un élément dont il veut faire la conquête pour la Russie, suivant ses paroles : « Ce n'est pas la terre, dit-il, qui manque à la Russie, c'est la mer. » Puis, sans perdre de temps, dès l'année 1695, il court attaquer AzofT et par terre et par mer. Lefort a été nommé amiral, le Vénitien de Luna, vice-amiral. Le titre du premier est purement honorifique, le second est le véritable chef. Ghein et Gordon, encore deux étrangers, commandent l'armée de terre (2). Quoique pas assez nombreuse, la flotte s'empara de deux tours qui défendaient le passage du Don ; mais sur terre on n'eut pas le même succès. Pierre I** n'avait alors qu unbon ingénieur, qui était l'Allemand

(1) Schœll, l. XXXV, liv. vu, ch. xviii, et Lévesque, t. IV.

(2) Schœll, sect. m, p. 150 et suiv., t. XXXV.

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Jacob. Cet liomme habile et dont on ne pouvait se passer, fut maltraité, et aussitôt il encloua les canons russes, entra dans Azoff et sauva la place (1).

Ce qui caractérisait Pierre 1 *', c'était une persévérance opiniâtre qui ne se décourageait jamais, qui méditait sur les causes d'im premier échec, y portait remède, et se relevait par ses propres revers. Il vit que ce qui lui avait manqué pour réussir devant Azofl*, c'était un nombre sufDsant d'ingénieurs et de vaisseaux. Des ambassadeurs furent envoyés aussitôt à rélecteur de Brandebourg, à l'empereur d'Allemagne et aux Hollandais, qui lui cédèrent une vingtaine d'artilleurs et d'ingénieurs avec lesquels, sur le chantier de Voronesch, il flt achever vingt-trois galères qui étaient déjà commencées, deux galéasses et quatre brûlots, ce qui, avec les deux vaisseaux de guerre qu'on possédait, forma une flotte assez respectable. Elle descendit jusqu'à la mer Noire par le Dnieper et entra dans la mer d' Azoff par le détroit d'Iénikalé. C'était en 1696. Cette fois, le succès couronna l'entreprise : Azoff capitula le 28 juillet de cette année, et le traître Jacob y fut pris. Lefort, Chein et Gordon rentrèrent à Moscou en triomphe. Le czar Pierre, n'ayant pas encore de rang dans l'armée, suivait derrière et à pied ces trois illustres étrangers. Tel autrefois un roi barbare, qui avait dominé sur la Crimée et sur les lieux où s'était élevé Azoff et de là avait aussi porté ses vues sur l'occident, Mithridate-le-Grand, pour honorer les officiers romains que Sertorius, son allié, lui

(i) Lcvesquc, l. IV.

avait envoyés d^Espagne et qui introduisaient dans ses milices la stratégie et les armes romaines, leur donnait toujours le pas sur lui-même. Plutarque l'atteste dans la vie de Sertorius : « Lorsque Marcus « Yarius, dit-il, précédé des faisceaux, entrait dans a une ville, Mithridate le suivait et prenait de lui- « même le second rang, comme s*il jouait auprès de « ce Romain le rôle de courtisan (1). »

Maître d'un port considérable et autrement bien situé qu' Arkangel pour ses vues sur l'occident et sur Constantinople en particulier, Pierre I" ordonna que dans trois ans Brandt, avec une foule de charpentiers venus des Pays-Bas ou de Venise, lui construisit une flotte de cinquante-cinq vaisseaux de guerre. Les frais de construction et d'équipement furent répartis entre rÉtat et les classes les plus aisées. Pierre I" en paya seul neuf des plus grands, de soixante canons et pouvant chacun porter cinq cents hommes. Le patriarche, à lui seul aussi, en fournit six de cinquante canons et de trois cent soixante hommes.

YL

Premier voyage de Pierre I*' en Europe, 169^7.

En attendant que cette flotte, si importante pour la Russie de ce temps, fût achevée, lui-même, incognito, sous un habit allemand et avec le nom roturier de Pétré Michaïlofl*, ayant l'air d'accompagner Menchikofi*, Golowin et Lefort dans leur ambassade simulée au-

:i) Plutarque, Vie de Sertorius, ch. vu.

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