CHARLES XII ET PIERRE-I.K'GB AND
Portrait de Pierre I*^ Sa rivalité avec Charles XII.
Une seule chose aurait pu le sauver des conséquences de ses défauts, c'est que Pierre 1", son principal adversaire, eût été aussi aventureux, aussi irréfléchi, aussi inconséquent que lui-même. Mais Pierre I*' était loin de lui ressembler. Prince politique autant que guerrier, ne confiant rien au hasard, agissant toujours après mûre réflexion, étudiant les causes de ses revers pour les prévenir, et tirant de cette étude et des précautions qu'elle lui suggérait, de quoi soutenir sa confiance et relever ses affaires; ne poursuivant pas plusieurs choses à la fois, ne s'appliquant sérieusement, dans sa lutte contre Charles XII, qu'à un seul objet, à forcer, aux dépens des Suédois, les portes de la Baltique et à s'y installer d'une manière solide et inexpugnable; augmentant de plus en plus le matériel de ses troupes, appelant sans cesse des étrangers pour former les Russes, ne perdant pas un instant, créant toujours, fondant sans cesse, rendant la Russie aussi forte, aussi bien pourvue que les États les mieux organisés de TEurope, et, en sachant se borner, se donnant plus de chances de réussir, tel était Pierre-le-Grand, tout l'opposé de ce qu'était Charles XII. A Narva en 1700, il est vaincu , avec trente-deux mille hommes, par dix-huit mille Suédois que commandait Charles XII
en personne. Mais il se rend compte de cette défaite. Ses troupes, il le dit lui-même dans son journal (1), n'étaient que des recrues ; les plus vieux régiments étaient ceux de Lefort, les régiments de Pétrobrajenski et de Séménowski, et ils n'avaient jamais vu, pas plus que Lefort lui-même, de guerre de campagne, ils ne s'étaient par encore essayés dans une guerre européenne. De plus, dit Lévesque (2) , l'un des officiers suédois qui étaient attachésàson service, le trahit, passa du côté de Charles XII et apprit à celui-ci tout le plan d'attaque des Russes. Cette défection ne fut même pas la seule. Le duc de Croï, général flamand passé au service de la Russie, et le général Allard, qu'avait envoyé Auguste II, allié de Pierre P', en flrent autant, ne pouvant s'entendre avec les généraux russes. Enfin, ajoute l'historien suédois Geyer, les Russes eurent la neige dans les yeux et en combattant ils ne savaient ce qu'ils faisaient. Cette défaite ne prouvait donc pas l'irrémédiable infériorité desRusses. D'ailleurs, c'était un premier engagement. Les Suédois, enflés de leur gloire passée et de leur renommée présente, pouvaient bien fonder là-dessus de grandes espérances, ils pouvaient bien en augurer que sous Charles XII ils seraient les dignes héritiers de Gustave-Adolphe et de Charles X Gustave, mais permis aux Russes, tout vaincus qu'ils étaient, de croire qu'il fallait plus que cela pour les écraser. Ils se confirmèrent davantage dans cette idée, lorsqu'ils virent
(4) Journal de Pierrc-lc-Grand, p. 200.
f2) Lévfsque, p. 285, t. IV.
CHARLES Xll ET PIER R E-LE-G RAND. 219
Charles XII, au lieu de profiter de ce premier succès, au lieu de frapper toujours les Russes au moment où leur organisation militaire était si loin de valoir encore celle des Suédois, quitter les champs favorables de Narva, s'en aller en Pologne contre Auguste II, qui était, pour ainsi parler, sa bête noire, et leur laisser le champ libre sur les bords de la Baltique, dont la possession était alors le seul objet de leur ambition. Us le virent en outre, par un sentiment déplacé de mépris pour les Russes, ne laisser dans ces lieux que ses plus mauvaises troupes et ses généraux les moins distingués. Qu'arriva-t-il ? C'est que le général russe Tchérémétieff, en Livonie, battit les Suédois à Dorpat et à Pernau, 1702. C'est le nombre qui l'emporta, ainsi que l'attestent les propres paroles de Pierre I" : « Grâce à Dieu, nous voici parvenus à t vaincre les Suédois, ^Mawrf nous sommes deux contre « un (1). » Mais c'était un avantage immense comme eflTet moral. Dans cette lutte contre les lieutenants de Charles XII, les Russes se regardaient comme à l'école, et ils pouvaient voir que leur application, leurs études, leurs observations n'étaient pas sans fruit. Aussi pouvaient-ils dire avec Pierre I", « peut-être « battrons-nous un jour les Suédois à nombre égal. » Dans l'antiquité grecque, lorsque les Thébains, sous le commandement d'Epaminondas, eurent repoussé devant Tégyre les Spartiates qui leur étaient si supérieurs k la guerre, qui étaient même la terreur de toute la Grèce et qu'auparavant ils n'avaient ja-
( 1 ) Jou mal de Pierre- le - Grand .
mais osé, dit-on, regarder en face dans un combat, ils espérèrent pouvoir soutenir la lutte. Tégyre fut, pour Epaniinondas, le gage de Leuctres et de Mantinée. De même pour les Russes, qui, bien que trèsnombreux, avaient grand'peur des Suédois et crai- ' gnaient peut-être de ne pouvoir jamais les vaincre, les combats heureux de Dorpat et de Pernau commencèrent à leur donner un peu de conflance et semblèrent présager les glorieux et décisifs vainqueurs de Pultawa.
La flotte, d'un autre côté, manœuvrait aussi heureusement que l'armée. Sur le lac Ladoga et sur le lac Peîpous, à la même époque, elle avait eu l'avantage sur les Suédois, pourtant mieux exercés et plus habiles. Tous ces succès simultanés avaient été suivis de triomphes continus et de la prise rapide d'une foule de villes, chose où les Russes excellaient depuis longtemps, de Wiborg, la clé de la Finlande, par Menchikoff; de Marienbourg, de Notebourg, qui commandait le cours de la Neva, et de Nieutchautz, port sur la Baltique, par TchérémétiefT. « Enfin nous voilà « sur la Baltique ! » s'était écrié Pierre I", qui avait pris part au siège de toutes ces places comme capitaine debombardiers, et qui, devant Nieutchantz, avait consenti à être décoré de l'ordre de Saint-André. Et aussitôt, assemblant ses généraux, tous complètement dans ses idées, il leur déclare que c'est là qu'il veut transporter le siège de son empirp. On délibère pour savoir si Nieutchantz aura ce privilège ; mais le conseil n'est pas de cet avis. On préfère un emplacement situé au fond du golfe de Finlande, à l'embôu-
CHARLES XJl ET PIERRE-LE-GR AND. 221
chure de la Neva, qui sort du lac Ladoga, lequel se relie au lac Onega, qui lui-même, par divers cours d*eau, communique avec le Volga et par conséquent avec la mer Caspienne. C'est sur cet emplacement qu'on élève immédiatement la nouvelle capitale de la Russie, Saint-Pétersbourg, en 1702. Nieutchantz est détruit, et ses habitants incorporés dans la nouvelle cité. Les marchands et la noblesse de province sont invités à venir aussi s'y établir, et, bon gré, mal gré, ils s'y rendent. Dans l'île de Retline, que Pierre I" visite lui-même, il fait bâtir la forteresse et creuser le port de Cronstadt, pour ouvrir une autre entrée aux Européens et servir de boulevart à Saint-Pétersbourg. Il fait élever aussi, dans la seule passe praticable entre cette île et la côte de Tlngrie, les forts de Kronslot et de Pierre 1". Croit-on qu'il s'arrête là? Menchikoff, bientôt après, s'empare du port de Narva et de celui d'Ivangorod, construit autrefois par Ivan III dans le même but que Saint-Pétersbourg; et Tchérémétieff, de son côté, prend la ville d'Iamboui^. D.ins la Livonie, l'Ingrie, la Carélie, l'Esthonie, rien ne reste à conquérir; les Suédois Horn et Schlipenbach ont tout perdu. Il n'est pas jusqu'à la Courlande oii les armes russes ne pénètrent et ne parviennent à chasser les Suédois (1). Pierre luimême enlève, dans cette province, Mittau au général Lévenhaupt.
Une chose remarquable, c'.est que Pierre 1", malgré la dureté native de son caractère et la rudesse
(1) Schœll, tome XXXIV, scclion xx, xxi, xxii. Voltaire, Charles XIL
habituelle de ses mœurs, savait user de modération et de douceur envers les vaincus. Lévesque nous dit qu'à la prise de Narva, deux soldats ayant voulu se livrer au pillage, il les perça de son épée, et qu'il fit mettre des gardes aux portes des églises et à celles des maisons considérables ; il ajoute qu'il alla droit ensuite à l'Hôtel-de- Ville et jeta son épée sur une table en s' écriant : «Elle n'est pas teinte du sang des habi- « tants, mais de celui de mes soldats que j'ai versé « pour sauver les bourgeois de Narva. » Il ne s'oublia qu'à regard du général Horn, qui avait été pris après une assez vive résistance, et qu'il frappa au visage aussitôt qu'on le lui eût aûiené en sa présence.
Ailleurs, dans la ville de Mittau, dit toujours le môme historien, les Russes, en entrant dans la principale église, trouvèrent les tombeaux non-seulement dépouillés de leurs ornements, mais ouverts et violés. Les corps des anciens ducs de Courlande étaient arrachés du lieu de leur sépulture et gisaient épars dans le caveau. Aussitôt ils craignirent qu'on ne les accusât de ce brigandage sacrilège, commis avant eux. En conséquence, ils refusèrent de prendre possession du temple profané, jusqu'à ce que le colonel suédois qui avait commandé la place, leur eût donné un certificat écrit, attestant que cette violation des tombeaux n'était que l'ouvrage des Suédois (1) : exemple bien significatif des lois sévères imposées à l'armée russe, et de la sagesse prévoyante de celui qui les avait portées.
(J) Lévesque, l. V.