CHARLES XU £T PIERR E-LE -GRAND
L'efiet de cette modération, de ces précautious scrupuleuses que prenait le czar pour détruire l'idée que les Russes n'étaient que des barbares, était d'autant plus grand , que Charles XII ne procédait pas toujours ainsi à l'égard des vaincus. 11 recommandait à ses lieutenants en Pologne d'imiter, disait-il, les Impériaux, c'est-à-dire d'extorquer de l'arçent de toutes les manières et autant qu'ils pourraient. Et Dieu sait si ces recommandations étaient ponctuellement et cruellement observées par tous ceux à qui elles étaient adressées. De plus, il rendait les Livoniens ennemis irréconciliables des Suédois, en faisant périr dans un affreux supplice un homme qui, par ses écrits et par ses armes, avait voulu défendre les libertés de la Livonie, le brave Patkul. Auguste II qui, aux abois, voulait faire sa cour à Charles XII, le livra aux Suédois qui le condamnèrent au supplice de la roue, et un officier suédois lui trancha la tête pendant qu'il respirait encore. Sans doute Patkul était coupable, et Pierre P' lui-même ne désapprouvait pas sa condamnation à mort; mais il eût été plus politique d'amener adroitement Patkul à des actes qui permissent de lui accorder un utile pardon (1).
Enfin, le moment suprême était arrivé. Charles XII avait réglé les affaires de la Pologne. Par le traité d'Alt-Ranstadt, en 1706, Auguste II, complètement vaincu, avait dû céder la couronne polonaise à son rival Stanislas Leczinski, le chef du parti national, toujours incompatible avec le parti russe. Ce
(1) Geyer, chap. xv elv, sur Charles Xfï, dans le liv. ii.
n*était peut-être pas là, malgré les apparences sur lesquelles se fondait Topinion générale, le candidat qui aurait eu les préférences intimes et véritables de Charles XII. M. de Bonnac, dans ses curieuses dépêches, prête à ce roi certaines vues personnelles, qui lui auraient commandé un autre choix que celui de Stanislas; et pour avoir été toujours assez mystérieuses, ces vues n'en auraient pas été moins réelles. Charles XII, à ce qu'il croit, avait traité secrètement avec un autre Polonais, Jacques Sobiesky, nom fameux, bien fait pour inspirer de l'ambition à celui qui le portait et excuser en lui un peu de jalousie. Jacques Sobiesky s'était engagé à lui céder la Courlande et à payer ainsi, par un démembrement de la monarchie polonaise, le sceptre royal que Charles XII lui avait promis. Ce qu'il y avait de certain, ajoute le marquis de Bonnac, c'est que le roi de Suède avait nommé dans la Courlande aussi bien que dans les autres provinces occupées par ses troupes, un gouverneur et des ofliciers, ce qu'il n'avait pas fait, dit-il, depuis sept ou huit mois qu'il était maître du pays. Il n'était pas moins vrai, d'un autre côté, qu'il entretenait avec Jacques Sobiesky, avec ce candidat caché, plus envieux que patriote, un commerce actif de lettres clandestines, et l'on disait même qu'il avait eu avec lui une longue et occulte entrevue (1). Quoi qu'il en soit, c'était à Stanislas, à un roi plus indépendant et plus noblement ambitieux, qu'a-
(i) Dépêches de Louis XÏV à M. de Bonnac et réponses manusciiles, BiblioUi. Imper. S. F. 4i30-4U0. L II, p. 06.
CHARLES Xlï ET PI E UKE -L E-G U AN 1). 225
vait été dévolue et confirmée la couronne de Pologne, et Charles XII maintenant, laissant sauvegardés derrière lui l'intérêt européen étroitement lié alors à l'intérêt suédois, croyait pouvoir marcher lui-même contre les Russes. Mais, d'abord, on sait dans quels lieux reculés et déserts il alla les attaquer, sur la foi et les assurances de secours du Cosaque Mazeppa, d'un homme ambitieux et léger qui voulait se servir des Suédois pour se faire dans l'Ukraine une position indépendante, tout en disant qu'il n'avait en vue que de sauver les libertés des Cosaques menacées par Pierre P' ; d'un homme que Charles XII, dans tous les cas, ne connaissait pas assez pour juger de la valeur de ses promesses, et pour lui livrer ainsi, dans une campagne décisive, l'honneur des armes suédoises et le salut d'un grand pays. Les Russes d'ailleurs s'étaient tellement bien formés àl'école de leurs ennemis, que le général Menchikoff, envoyé en Pologne en 1706, avait vaincu à la fois à Kalisch, dans une bataille plus difficile que celles qui avaient été livrées sur la Baltique après Narva, les Polonais et les Suédois de Stanislas. Charles XII luimême eut aussi l'occasion de remarquer les progrès des Russes dans un art oii il croyait seul exceller. Avant la grande bataille de Pultawa, TchérémétielT était allé à la rencontre du général Lévenhaupt, l'avait battu et avait empêché sa jonction avec Charles XII; de plus, sous les murs de Pultawa, les Russes engagèrent contre Charles XII un petit combat qui détourna l'attention des Suédois de ce qui se passait ailleurs, et qui permit à Golowin de faire en-
22(5 LIVRE QUAlRitME.
trcr dans celte place neuf cents hommes bien armés. « Je vois bien, dit Charles, un peu confus du succès « de ce stratagème, je vois bien que nous avons ap- « pris aux Russes Fart de la guerre. » Il s'en convainquit davantage à la grande mêlée, à la mêlée définitive de Pultawa en 1709. Au lieu des seize mille Cosaques annoncés par Mazeppa, il n'en eut que quelques-uns, environ 1,500 mercenaires, levés par ce perfide et inconséquent personnage (1) ; et Charles XII fut écrasé, perdit tout, prit la fuite, ne toucha pas, ne vit même pas ce sol de l'Asie dont il désirait pouvoir parler dans son pays, et il fut fort heureux que les Turcs, rivaux alarmés des Russes, voulussent lui donner asile dans la ville de Bender, à plus de six cents lieues du littoral allemand de la Baltique. « Pultawa, écrivit aussitôt Pierre I" à un de ses t généraux, consolidera la pierre sur laquelle est « bâti Saint-Pétersbourg (2). »
(1) Schœll,l. XXXiV, sect. ixn.
(2) Journal de Pierre-le-Grand .