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CHAPITRE III

Attitude de IjOiiIa ILHf après Pultaira. Plerrele-Grand et le réi^ent. Robert l¥alpole loue Iioni» XIV et avertit l'Angleterre et l'Europe*

La gnel'i'e de Charles Xn contre Pierre-le-Gratid est regardée comme une question européenne, surtout après Pulrawa.

C'est surtout après la journée de Pultawa que la lutte de Charles XII contre Pierre-le-Grand prit une importance tout à fait européenne. Tant qu'il avait ' tenu bon, on Tavait généralement regardé comme un héros avide de gloire, désireux d'égaler Alexandre en écrasant celui qu'il traitait comme un nouveau Darius, et l'on n'avait guère songé que, dans la rivalité de ces deux hommes du nord, la sûreté des nationalités européennes, de celles qui représentaient la vieille et la véritable Europe, fût en cause aussi bien que l'empire suédois. Mais Charles XII une fois tombé dans les champs de Pultav^^a, toute la grandeur de l'abîme que sa chute allait creuser pour l'Europe, apparut subitement à tous les yeux , et il n'y eut que les puissances marchandes et maritimes qui, ayant

toiile leur existence, toute leur force, toute leur vie sur mer, ne se préoccupèrent point des réels dangers du continent ; il n'y eut qu'elles qui virent avec indifférence la route de mer enfin ouverte aux Russes par la Baltique, et celle de terre forcée aussi par eux et gardée bientôt après par leur créature, Auguste II, redevenu roi de Pologne. « Les journalistes de Hol- « lande, dit un contemporain, M. de Grimarest, auteur « de l'excellent ouvrage Des Campagnes de Charif. les XII, étaient ceu^ qui publiaient avec le plus « d'empressement les mauvaises nouvelles sur le « compte de Charles XII, et qui les colportaient le « plus, en les exagérant, en les interprétant d'une « manière malicieuse, parce qu'ils étaient vendus à « la Russie pour de vils intérêts commerciaux. Ce sont « eux qui annoncèrent les premiers le désastre de Pul- « tawa et qui ajoutèrent foi à la première nouvelle qui « leur en fut donnée, sans en attendre la confirma- « tion (1). » Quant aux Anglais, alors gouvernés par Anne Stuart, ils agissaient auprès du sultan Achmet pour qu'il n'armât pas en faveur de son hôte contre Pierre-le-Grand (2) .

Attitude de Louis XIV vis-à-vis de Pierre-le-Grand.

C'est surtout dans la France de Louis XIV, que Té-

{i) Campagnes de Charles XII, 1700 à 1711, t. IV, p. 237. (2) Voltaire, Charles XII, p. 250, in-8^

crasante défaite de Charles XII fut envisagée sous son véritable aspect et dans toute sa portée ; c'est là que, malgré les désastres de la guerre pour la succession d'Espagne, on chercha le pluspromptement à y porter remède. « D'abord, dit M. de Grimarest, on ne vou- « lut pas y croire ; et, lorsque enfin on vit que tout « cela ne se trouvait malheureusement que trop vrai, « ceux qui prirent le parti de cette vérité eurent le dé- < plaisir de voir presque tout le monde faire des ef- « forts pour la détruire, en faveur d'un prince qui « mérite le respect et l'admiration des nations (1). » On r^ardaît la grande famille européenne comme en danger, et l'on s'intéressait à tout ce que faisaient les Suédois, soit sur la Baltique, soit à Bouder, comme à une affaire d'intérêt national. La situation périclitante de l'Europe, voilà ce qui inquiétait tous les esprits éclairés. « Il n'y a personne, dit le € même auteur en apprenant une tentative des Sué- « dois sur Saint-Pétersbourg, il n'y a personne, pour « peu qu'il ait connaissance des intérêts de l'Europe, « qui ne voie de quelle importance il est que le czar « ne possède point Saint-Pétersbourg (2). » Plus tard, lorsqu' enfin les Turcs se décident à prendre les armes pour le vaincu de Pultawa, le langage de M. de Grimarest est encore plus expressif : « La rupture était « prochaine, dit-il avec satisfaction, entre le czar et le « sultan: guerre nécessaire, ajoute-t-il, pour soutenir « un grand roi et pour arrêter les progrès d'un prince

(1) Campagnes, etc., t. IV, p. 241.

(2) Ibid, p. 374.

« formidable par le nombre de ses forces et par la c grandeur de ses desseins^ qu'il faisait aperccYoir à t toute l'Europe par ses démarches. »

En France donc, la question n'était pas seulement suédoise, elle était européenne. Avant sa guerre avec Charles XII, Pierre -le-Grand avait prié Louis XIV de comprendre la Russie dans ses relations diplomatiques comme un véritable État européen; Louis XIV avait répondu par un refus qui explique pourquoi Pierre-le-Grand, dans son premier voyage en Europe, ne passa pas, ne put point passer par la France. Après Pultawa, les mêmes demandes, renouvelées avec plus d'instance, furent encore plus mal reçues. C'est Robert Walpole qui nous apprend ce détail, peu connu même de son temps, bien qu'il soit une rév^ation nouvelle sur le génie politique d'un grand roi. « Louis XIV, dit-il, refusa constamment « d'entrer en correspondance avec Pierre-le-Grand « ou de faire quelque traité avec lui : grande leçon <i qu'il donna à l'Europe... Les ambassadeurs que le « czar Pierre reçut des différentes cours de l'Europe, « lui firent connaître, en effet, l'importance du rôle « qu'il allait jouer..., l'influence que pourrait avoir « son existence sur les intérêts respectifs des États « européens ; c'était ouvrir une vaste carrière à son a ambition et lui décrire le chemin par lequel il pou- « vait venir faire pencher la balance. . . ; il faut donc « mettre au rang des traits de la politique la plus « éclairée cette conduite de Louis XIV. . . ; et, bien « qu'elle soit, à ce qu'il paraît, peu connue et peu « sentie par les Français, puisqu'ils n'en parlent

« point, elle fera toujours honneur à la mémoire de « ce roi. La postérité louera en lui cette sage et « éclairée prévoyance qui pénétrait jusque dans « r obscurité de F avenir... Et, en effet, ajoute Wal- « pôle (car cette citation fait trop bien connaître « aussi la profonde perspicacité de ce grand homme « d'État, pour ne pas la donner tout entière) , en effet, « si l'Europe continue à regarder d'un œil tranquille « et indifférent la puissance russe, nous devons nous « attendre à voir la Russie justifier, à notre grand « désavantage, les prédictions tacites qui motivèrent « la conduite de Louis XIV (1). »

On ne se borna pas, en France, à ces regrets sincères et à ce refus significatif. Déjà, avant et après te bataille de Narva, Louis XIV avait activement cherché à rétablir la paix entre la Suède et la Pologne. Il avait employé à cette œuvre importante an fin et délié diplomate du comté de Foix, très-versé dans les affaires des cours du nord, le marquis de Bonnac, qui avait pour secrétaire un autre méridional qui fut plus tard le premier ambassadeur français en Russie, M. de Camprédon. De son côté, le roi de Pologne, qui ne demandait pas mieux que d'échapper par quelque prompt accommodement aux coups terribles qui l'attendaient, avait mystérieusement envoyé auprès de Charles XII, à Liban, M"* la comtesse de Kœnigsmarck. Malheureusement, Charles XII n'était pas homme à se laisser conduire par les avis d'autrui, surtout par ceux d'un

(4) TesL de Robert Walpole, Amst., 1767, t. II, p. 237, 238, 239.

Conduite des autres puissances. Traité du Pruth, 1711.

Cette rupture, à laquelle travaillait aussi, dans Fintérét de Stanislas Leczinski, Tbabile agent de Charles XII, Poniatowski, eut lieu en 1710; et Pîerre-le-Grand, complètement battu près du Pruth, qu'il avait eu l'imprudence de passer sur l'avis du prince grec Cantémir, et enfermé derrière cette rivière par une armée de cent cinquante mille Turcs et de quarante mille Tartares, pouvait s'écrier avec raison : « Me voilà, pour le moins, aussi mal que mon c frère Charles l'était à Pultavà (i). » Mais, au lieu de prendre le czar et de le traîner captif à Constantinople, comme il le pouvait, le nouveau grand-vizir, Méhémet-Baltagi, se laissa gagner par un présent de la valeur de 200,000 roubles, que lui fit accepter une femme habile, Catherine, épouse de Pierre V"; et il engagea le sultan Achmet à traiter de la paix, moyennant la seule reddition du portd' Azoff. Ce chan« gement fâcheux dans les dispositions du gouvernement turc n'était pas uniquement du reste le fruit des intrigues de l'adroite Catherine : « Ces liaisons qu'on « prenait à Constantinople avec le czar, dit Voltaire, <c étaient aussi le fruit de la médiation des ambassa^ c deurs d'Angleterre et de Hollande... Le ministre « de l'empereur allemand, ajoute-t-il quelques lignes^

(1) Vollaire, Charles XII, p. 269.

« plus bas, était aussi de la partie , et tous ensemff ble ils traversaient les négociations et les eJSbrts « du comte Désalleurs (1). » Le saint Siège lui-même, qui Taurait cru? flatté par d'adroits négociateurs dans ses antiques prétentions à la suprématie sur les têtes couronnées, consentit à délier les Polonais de leur serment de fidélité envers Stanislas Leczinski, à retever Auguste II de la renonciation qu'il avait faite solennellement, par le traité d'Alt-Ranstadt, au trône de Pologne, et se déclara par conséquent, en faveur du czar. Aussi le traité du Pruth fut-il conclu avec Pierre-le-Grand en 1711, et on le laissa sortir libre de ces fourches caudines de la Russie, moyennant le sacrifice d'Azoff et la fermeture de la mer Noire aux Russes. « Charles XII, à « cette nouvelle, alla droit à la tente du grand-vizir : « Pourquoi, lui dit-il avec un visage enflammé de « colère, as-tu conclu un tel traité ? — J'ai le droit, « répondit le grand-vizir d'un air calme, de faire la « guerre et la paix. — Mais, reprit le roi, n'avais-tu « pas toute l'armée moscovite en ton pouvoir ? — « Notre loi nous ordonne, repartit avec la même dé- « sespérante gravité le vizir, de donner la paix à nos « ennemis quand ils implorent notre miséricorde, c — Hé ! t'ordonne-t-elle, insista le roi, de faire un c mauvais traité quand tu peux imposer telles lois « que tu veux ? Ne dépendait-il pas de toi d'amener « le czar prisonnier à Gonstantinople ? — Et qui gou- < vernerait son empûre en son absence? dit sèchement

(1) Voltaire, p. 269.

230 L1VB£ QUATBIÈME.

c et ironiquement le Turc poussé à bout. Il ne faut < pas que tous les rois soient hors de chez eux. » Charles XII répliqua par un sourire d'indignation : il se jeta sur un sopba, et r^ardant le vizir d'un air plein de colère et de mépris, il étendit sa jambe vers lui, et embarrassant exprès son éperon dans la robe du Turc, il la lui décbira, se releva sur-le-champ, remonta à cbeval et retourna à Bender le désespoir dans le cœur (1). Voilà tout ce que produisit cette rupture tant désirée et sur laquelle reposaient tant d'espérances de salut et de nouvelle prospérité.

Pour comble de malheur, tous ceux qui, en Europe, étaient jaloux de la prépondérance de la Suède dans le nord, les Danois, les Prussiens, les Mecklemboui^eois, les Hanovriens, les Saxons, semblaient s'être donné le mot pour se précipiter, à l'envi les uns des autres, sur ses nombreuses possessions, surtout pour renverser Stralsund, qui en était le boulevart dans la Germanie. Ce fut en vain que Charles XII, accompagné du fidèle During, accourut, déguisé, à travers toute TAllemagne, et se jeta soudain, pendant la nuit, en novembre 171/i, dans la ville assiégée : sa subite arrivée fut un coup de foudre pour les assiégeants ; il ne put néanmoins sauver la place. Vainement aussi Louis XIV, son ami, se dé-barrassa-t-il de la guerre d'Espagne par les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Bade, 1713 à 1714, ce qui lui laissa plus de liberté d'action et d'esprit pour la question suédoise : une prompte mort, en 1715,

(1) Voltaire, Charles XII, p. 277,278.

priva Chartes XII de rinfiuence puissante, sinon des secours réels, d'un roi qui restait toujours fidèle à ses alliés, heureux ou malheureux.

Le Régent et Pierre-le-Grand.

Pour couronner tous ces contre-temps, le Régent, qui gouverna la France pendant la trop longue minorité de Louis XV, changea toute la politique extérieure de Louis XIV à l'égard de l'Angleterre, de l'Espagne, de la Prusse, de la Suède, et même à l'égard de la Russie, qui, pourtant, pouvait alors bien peu pour la réalisation de ses prétentions éventuelles à la couronne de France. Louis XIV avait fermé au czar les portes de la France ; le Régent les lui ouvrit à deux battants en 1717. Louis XIV avait refusé de correspondre d'une manière quelconque avec le czar ; le Régent le reçut et le fêta à Paris, à Versailles. Louis XIV n'avait jamais voulu conclure de traité avec le czar ; le Régent signa avec lui un traité de commerce (1). Louis XIV avait soutenu de son crédit et de son argent, les Suédois et leur héroïque roi ; le Régent promît au czar que, le traité de subsides fait avec la Suède une fois expiré, il ne le renouvellerait point ; îl fit plus, il lui garantit d'avance toutes les conquêtes faites par les Russes sur Charles XII et que la future paix pouvait leur assurer. Le

(1; Flassan, t. IV, p. 447.

czar, en revanche, ne venait-il pas, du fond de la Russie, prendre sous la garantie des Barbares du nord les stipulations des traités de Bade et d'Utrecht concernant un prince français? ne venait-il pas garantir au cas échéant, les droits et les espérances du régent ? Enfin, Louis XIV s'était gardé sans cesse d'envoyer un ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; le régent y envoya M. de Carapredon ; il alla même jusqu'à souffrir que le czar outrageât impunément^ par son impolitesse, la majesté grave d'une noble dame que Louis XIV avait aimée et épousée, et qui vivait alors retirée chez ses filles deSaint-Cyr. Assurément M"" de Main tenon valait bien Catherine P% Tancienne esclaye d'Esthonie ; mais aux yeux de Pierre I*% elle avait le tort de représenter l'odieux système d'exclusion d'un

monarque qui avait trop bien su le pénétrer La

France sous le Régent, ou plutôt le Régent seul malgré les sympathies constantes de la France, fit donc défaut à Charles XII, et dès lors tout lui manqua.

Le baron de Gortz, ministre fort entreprenant du roi de Suède, essaya bien de compenser cette défection irréparable par une ligue avec le fameux Albéroni, ministre du premier Bourbon d'Espagne, avec un homme aussi hardi qu'il pouvait l'être lui-même; tout cela ne servit à rien. Les Suédois d'ailleurs étaient las de la guerre , et leur pays était épuisé d'hommes autant que d'argent : ils tuèrent eux-mêmes, assure l'historien suédois Geyer (1), leur trop obstiné héros, ce roi tête-de-fer^ comme l'avairat

(1) Geyer, HisU de Suède, p. 500.

LOUIS XIY APRÈS PULTÂWA. 239

suroommé les Turcs à Bender, et ils le firent en 1718, au siège de la ville norwégienne de Frédérischall, que Charles XII voulait enlever aux Danois. Il n'avait que trente-six ans, l'âge environ où avaient péri ses glorieux prédécesseurs, Gustave-Adolphe et Charles X Gustave î

C'était une fatalité : les plus grands rois de Suède de l'ambitieuse maison de Wasa, si l'on excepte son fondateur, mouraient tous jeunes, sans pouvoir ni rien finir, ni rien réparer. Les czars de Russie, au contraire , tout aussi ambitieux , vivaient leur vie d'homme. L'avenir, du moins dans l'Europe du nord, semblait devoir infailliblement leur appartenir.

Pendant que Charles XII tombait, à dix heures du soir, frappé d'un coup de pistolet, Pierre I" revenait tranquillement de sa promenade politique dans toutes les cours de l'Europe, et il rentrait en Russie, non pour proposer la paix, mais pour l'imposer comme il la voulait, à l'aide de nouveaux succès. Il avait encore, disait-il, assez d'argent pour continuer la guerre pendant vingt ans sans être obligé d'emprunter (1) .

I^s trois traités de Stockholm.

Que pouvait faire la Suède contre un tel ennemi, surtout n'ayant plus à son service l'épée de Charles XII, cette épée aventureuse sans doute, maisi

(jL) Sëgur, HisL de Russie et de Pierre /«v

assez jeune encore pour pouvoir devenir prudente? Ulrique-Éléonore, sa sœur et reine de Suède après lui, suivant le conseil de M. de Gampredon, ne trouva rien de mieux à faire que de diviser ses ennemis, de traiter séparément avec chacun d'eux et de les détacher de l'alliance des Russes, qui, isolés, pourraient être plus traitables. C'est pour cela qu'en 1719 elle céda à perpétuité, par la première paix de Stockholm, au roi d'Angleterre George P% comme électeur de Brunswick-Lunebourg ou de Hanovre, les duchés de Brème et de Verden, au même titre qu'ils avaient été adjugés à la Suède par le traité de Westphalie, c'est-à-dire avec voix à la diète germanique pour la défense des intérêts de ces duchés. Frédéric de Hesse-Cassel, son époux et son successeur , marcha sur ses traces. Un mois en effet après l'abdication de cette princesse, ilaccordaàla Prusse, en février 1720, par le second traité de Stockholm, Stettin, avec le district entre l'Oder et la Peene, l'île de WoUin, l'île d'Usedom, l'embouchure de la Swine et du Dniépenau, le Frisch-Haff, et l'Oder jusqu'à l'endroit où il tombe dans la Peene, au même titre que spécifiait aussi le traité de Westphalie. Les seules conditions, imposées soit à l'Angleterre, soit à la Prusse, dans chacun de ces traités, c'est qu'aucune de ces puissances n'assisterait le czar dans ses démêlés avec la Suède. Enfin par la troisième paix de Stockholm (1) , au mois de juin de la même année 17âO, la Suède renonça à protéger à l'avenir le duc de Hol-

(1) Tous ces Irailcsdans Scbœll, sect. ii, liv. vu, t. XXXIV.

LOUIS XIY APRÈS PULTAWA. 2il

steîn-Gottorp , auquel elle voulait procurer tout le Sleswick ; elle renonça ainsi à détacher le Sleswick de la couronne du Danemarck, et moyennant ces renonciations, les cours de Versailles et de Londres, qui étaient médiatrices, lui firent rendre par le Danemarck la Poméranie jusqu'à la rivière de la Peene, la ville de Stralsund , Tile et la principauté de RUgen , la ville de Marstrand dans le gouvernement de Bobus en Suède, et Wismar ; mais elles ne purent lui conserver la franchise des droits du Sund et des Belts, Le Danemarck renonça aussi à toutes prétentions nouvelle sur la Scanie.

Yoilà comment se restreignaient pour la Suède ses possessions allemandes, qui lui donnaient un pied sur le continent et maintenaient son influence en Europe.

Traité de Nystœdt, 1721.

Du moins le but qu'elle poursuivait par ces sacrifices partiels, et qui consistait à rendre les Russes plus traitables pour la Livonie et les autres provinces slaves de la Baltique, ce but put-elle l'atteindre? Point du tout. Les Russes, quoique seuls à faire la guerre, furent plus terribles que jamais et sur terre et même sur mer. Ils firent une descente en Suède sous l'amiral Apraxin, prirent Norkôping, Nikôping, battirent les Suédois près de Stockholm, et si l'on veut adopter la computation de Lévesque qui ré-

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suine tous leurs ravages , de préféreuce à cdle de Schœll qui les expose en détail, ils rasèrent huit villes, mille trois cent soixante-un viHages, cent quarante-une maisons nobles, quarante-trois moulins, deux mines de cuivre, quatorze usines, seize magasins, tuèrent cent mille bestiaux, brûlèrent une forêt qui avait quatre-vingts lieues d'étendue , pour détruire les mines de cuivre et de fer qu'on y exploitait, et jetèrent à la mer quatre-vingt mille barres de fer : c'était une guerre d'extermination ; c'était toute la richesse de la Suède qui s'en allait dans les flammes ou dans les flots. Un congrès se réunit enfin à Nystœdt en 1721 , sous la médiation de la France, la seule puissance dont la Russie, irritée contre ses anciens alliés qui l'avaient abandonnée, voulût accepter les bons offices. Mais pendant les délibérations de ce congrès, les Russes se battaient toujours afin de faire accepter par force leurs propositions. « Les soldats russes, voilà mes plénipotentiaires, » répétait Pierre P^ Le moyen lui réussit ; il fallut en passer par tout ce qu'il voulut, quelqu'intérêt que M. de Campredon, au nom du régent, témoignât, mais un peu tard, pour la Suède aux abois. Par la paix de Nystœdt, signée le 11 septembre 1721, et due à l'habileté du baron russe d'Ostermann qui jeta l'argent à pleines mains, la Russie obtint définitivement la Livonie, l'Estbonie, Tlngide, une partie de la Carélie, le district et la ville de Wiborg en Finlande, avec les îles d'Œsel, Dago, Moen, et toutes celles qui se trouvaient le long de la côte, depuis la frontière de la Courlande jusqu'à Wiboi^. Pour toute compensation, les Suédois recouvraient le

reste de la Finlande et ils se réservaient la permis* sion de faire acheter des grains à Riga, Revel, Arensbourg, sans payer aucun droit, et cela en tout temps, honnis les années de disette où la Russie serait obligée d'interdire absolument l'exportation des céréales. Il y eut amnistie entière pour les sujets respectifs de Frédéric de Suède et du czar Pierre. On n'excepta que les Cosaques qui avaient pu passer au service des Suédois, parce que Pierre P' voulait saisir cette occasion pour les frapper, pour détruire leur existence trop libre et trop indépendante : Pierre P' pouvait-il avoir oublié la conduite de Mazeppa? Le roi de Pologne Auguste II était compris dans la paix , et le traité d'Oliva, conclu autrefois entre la Pologne et la Suède, était remis en complète vigueur.

C'en était donc fait : l'empire suédois s'en était allé presque tout entier, pièce à pièce. Une foule de puissances s'en étaient enrichies ; mais la Russie, par la conquête des provinces maritimes qui étaient leur grenier, avait la plus belle part. Avec ce lot, elle allait dominer dans le nord à la place de la Suède, en même temps que, installée enfin et solidement sur la Raltique, elle allait porter des regards plus assidus et plus fermes sur l'occident, et se mêler à son tour à la politique européenne en attendant de la régler et de la placer, elle aussi, sous sa fatale domination.

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