‹ Histoire de la diplomatie slave et scandinaveChapitre 35 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pienfe«le-Crpancl en face de l'Earope, iinand il s'est ouirert la Baltti|ae.

Vues de Pierre>le-Grand touchant TEurope.

Nul doute, en effet, que Pîerre-le-Grand, aussi bien et avec plus de fondement que les czars du seizième siècle, dont nous avons fait connaître la précoce ambition, ne rêvât pour son pays non-seulement la conquête de Coustantinople, mais la conquête « même de l'Europe. « Intervenez à tout prix, dit-il « dans ses instructions à ses successeurs, dans les « querelles de l'Europe; mettez aux prises la France « et l'Autriche ; flattez l'Angleterre, qui se laisse faci- « lement gagner par des avantages commerciaux, et « profitez de ces divisions d'une part, de cette iieu- « tralité intéressée de l'autre, pour tout envahir (1). » Nous avons entendu d'autre part M. de Grimarest et Robert Walpole, l'un en France, l'autre en Angleterre, confirmer par leurs appréhensions les craintes encore vagues de l'Europe. Lestendancesde ses prédécesseurs

(I) Esneaux, Hist, philos, de la Russie, t. Y, et Écho français, numéro de janvier 1844, pour le Testament de Pierre-le-Grand.

étaient donc les siennes ; elles prenaient même sous lui une consistance, une forme systématique qu'elles n'avaient pas eues au même degré jusqu'alors, et qui provenaient de la connaissance plus exacte que Pierre P' avait acquise par lui-même de l'état religieux et politique de l'Europe. Mais, quels que fussent les côtés faibles des puissances européennes sous ce double rapport, il avait le coup d'œil trop sûr et trop juste, il était trop convaincu de la supériorité stratégique et maritime des Européens sur les Russes, et de la force de plusieurs États , surtout de la France sous Louis XIV, pour croire, comme l'outrecuidant Ivan IV s'en était flatté pour lui-même, qu'une telle conquête pouvait s'effectuer de son vivant. Il pensait au contraire que la vie d'un homme était loin de suflSre à cette immense tâche, et qu'elle ne pouvait être accomplie qu'avec le temps et peu à peu, par les progrès incessants des Busses sur la Baltique au nord, sur la mer Noire au sud, et du côté de la Pologne au centre. Pour lui, dans la question européenne, il ne se croyait destiné qu'à opérer trois choses: 1° à achever la transformation de la Bussie en un État européen, sous le rapport des sciences, des mœurs de société et des arts, comme sous le rapport militaire , et à procurer ainsi à la Bussie le droit de bourgeoisie européenne ; 2** à assurer pour toujours les rapports de la Bussie avec l'Europe par des conquêtes territoriales sur la Baltique; 3^ enfin, à établir solidementl'influence de la Bussie en Europe et particulièrement en Allemagne, comme moyen de faciliter ses envahissements

ultérieurs et de préparer son universelle domination,

246 LIVRE QIIATRIÈ9

Son œuvre de civilisateur.

Pour terminer cette métamorphose désirable de la Russie, il ne suffisait pas d'ordonner aux personnes laïques de se couper la barbe, sauf à payer, les paysans un kopek par tête à l'entrée des villes, et les autres, un droit annuel de cent roubles ; ce n'était pas assez d'imposer à toutes les classes, excepté toujours aux ecclésiastiques, le costume européen, l'habit allemand ou français, et de vouloir que les femmes, vêtues comme à Paris ou à Vienne, fréquentassent la société, au lieu de ne paraître que pour verser l'eau-de-vîe aux convives, quand il plaisait au mari de leur faire cet hoMjieur; ce n'était pas assez d'introduire en Russie les réunions à la manière des Européens, de permettre à tout homme de distinction, soit maître ouvrier, soit constructeur de navires, d'y aller de quatre à dix heures du soir avec sa femme, d'exiger qu'on saluât en entrant et en sortant, sous peine de vider d'un trait le grand-aigle ou gros bocal d'eau-de-vie ; d'instituer en Russie les cafés, où, comme en Europe, on se livrait aux excès du tabac et de la boisson (1); enfin ce n'était pas assez d*avoir introduit le calendrier grégorien, prenant l'année au premier janvier, à la place du calendrier grec qui la commençait au mois de mars : tous ces changements étaient extérieurs ;

(1) M. de Ségur, La Russie et Pierre Ae-Grand, liv, ^n et suiv.

Técorce seule était changée ; le fond restait russe, c'est-à-dire l)arbare.

Voyages et éducation à Teuropéenne.

Il fallait des réformes qui agissent davantage sur les mœurs, qui amenassent peu à peu chez les Russes d'autres idées, une manière de voir et de penser différente, qui changeassent, en un mot, Thomme tout entier. Or, le czar Pierre ne pouvait arriver à ce but que par deux moyens : par les voyages et par l'éducation. Il n'en négligea aucun, et il les employa pour ses sujets avec autant de persévérance et de soin que pour lui-même. On sait que dans son premier voyage il avait une suite de trois cents personnes, et qu'avant de partir il engagea Tchérémétieff à visiter l'Italie avec plusieurs jeunes gens des meilleures familles. Fidèle à ce principe, il faisait constamment voyager en Europe sa jeune noblesse, et lorsque les voyageurs revenaient en Russie plus éclairés, plus dépouillés de préjugés nationaux, plus Européens, tels que Golowin, Dolgorouky, il allait lui-même à leur rencontre, les faisait monter à côté de lui dans sa voiture et \e& introduisait en triomphe dans la capitale de la Russie. Avant lui, il était défendu aux Russes de quitter la Russie, sous peine de mort. Il abrogea cette loi, contraire à ses vues, et jamais on ne rencontra plus de Russes voyageurs, par tous les États de l'Europe, que sous son règne.

Il ne s'occupa pas avec moins de sollicitude de

réducation. Outre l'école des Cadets de marine dont nous avons parlé, il augmenta le nombre des écoles de langue latine et créa bon nombre d'écoles de langue allemande ou française (1). Pour forcer les classes aisées à les fréquenter, il déclara que tout héritier de 500 roubles de bien serait tenu d'étudier sa langue et en même temps quelque langue ancienne ou étrangère, sous peine de perdre son héritage. Parmi les langues étrangères, l'allemand était la plus recommandée, parce que la Russie, sous Pierre-le- Grand, dirigeait surtout son attention et ses pensées vers l'empire d'Allemagne. A ces écoles élémentaires, il faut ajouter un collège pour les sciences exactes, espèce d'école préparatoire, et une école d'anatomie, de médecine et de pharmacie. Les professeurs, dans ces diverses écoles, étaient Allemands, Anglais ou Français ! c'était un moyen de plus d'introduire en Russie les idées européennes. Dans les grandes familles, on recherchait aussi, sur son invitation, les instituteurs étrangers; on le faisait également d'après son exemple, car son fils Alexis , qui était né de son mariage avec Eudoxie qu'il répudia dans la suite pour épouser une pauvre prisonnière de guerre, une pauvre esclave d'Esthonie, celle qui fut Catherine I", n'était entouré que de maîtres étrangers, dont le principal était l'Anglais Romain Rruce. Les livres élémentaires, que l'on suivait dans ces écoles avaient été composés aussi par des étrangers à qui le czar Pierre en avait donné

(i) Journal de Pierre-le-Grand^ p. 12.

commission. Le savant Élie Kopiewitz, Littiuanien, né grec schismatique et devenu luttiérien, avait été chargé, malgré les idées luthériennes qu'il avait embrassées, d'en composer une première collection ; la seconde avait été faite par un autre luthérien, Ernest Gluck, de Livonie, que le czar Pierre appela même à Moscou, et oii, sans s'inquiéter du mécontentement du clergé moscovite, il le mit à la tête d'une école communale dans cette importante cité (1).

Tout lui était bon pour instruire les jeunes Russes, pourvu qu'on fût Européen ou qu'on eût les idées européennes. Sur la demande de l'empereur Joseph P', il accorda aux catholiques romains , dans toute l'étendue de son empire, le libre exercice de leur culte et la permission de bâtir à Moscou une église en pierre à la place de l'église en bois qu'ils y possédaient, il fit plus ; il admit les Jésuites dans ses États, et ils purent fonder, en 1690, une école à Moscou même, où les jeunes enfants de familles nobles furent élevés. Le patriarche de Moscou, alors appelé Adrien, s'en étant plaint : « Vous êtes ja- « loux de ces bons Pères, lui dit sévèrement le czar « Pierre, ainsi qu'à une foule d'évêques russes as- « semblés à Moscou ; vous en êtes jaloux, parce que, « dans votre ignorance profonde, vous autres, tant € que vous êtes, vous ne savez pas enseigner ma jeu- « nesse. » Et il ail? même jusqu'à ajouter, pour répondre à leur plus grande objection : « Eh bien ! si

(i) Vicissitudes des deux Églises en Russie, par un Oratorien, avec Préface de M. de Montalembert, t, !. {Note du Trad.)

« jQia jeune noblesse veut embrasser la religion ca- « tboliquç romaine, tant mieux pour elle, je m*en ré- « jouirai (!)• » Les Jésuites restèrent donc à Moscou, et plus tard, quand Saint-Pétersbourg fut fondé, en 1702, ils eurent l'autorisation de s'établir et d'ouvrir de nouvelles écoles, à l'instar de leurs écoles d'Europe, dans cette nouvelle capitale.

Un autre moyen dont se servit Pierre I" pour déraciner en Russie tous les vieux préjugés nationaux et y répandre les lumières européennes, c'est Fimprimerie. Jusqu'à lui, dit l'historien Lévesque (2), avec un peu d'exagération toutefois provenant de ses opinions philosophiques et anticléricales, jusqu'à lui on n'avait imprimé 5 Moscou que le calendrier pour les fêtes mobiles et pour l'indication des saints fêtés dans l'Église grecque. L'imprimerie même, autrefois établie par Ivan IV, était tout à fait tombée. Le savant luthérien dont nous avons parlé, Élie Kopiewitz, appelé à Moscou, y organisa des presses nouvelles et meilleures que celles qui s'y trouvaient. Dès tors, au lieu d'imprimer seulement des calendriers, Fimprimerie de Moscou produisit des livres de toutes sortes (3)» mais tous d'une utilité pratique, le czar Pierre I" n'en aimant pas d'autres (4) : c'étaient des ouvrages sur le génie, sur l'artillerie, sur la mécailique, sur l'histoire, etc. Parmi les ouvrages d'his-

(1) Vicissitudes des deuûs Églises, t. I.

(2) Lévesque, t. V.

(3) SchœU, t. XXXV, p. 163.

(4) Journal de Pierre-h'Grandy p. 10, année 169ft.

toire on remarquait V Introduction à fHistoire universelle, de Puffendorff, qui alors iklsait beaucoup de bruit en Europe. Il Favait fait traduire par un moine instruit de ses États, et ayant su que le traducteur avait retranché l'endroit oh PulTendorir peint l'ignorance et la grossièreté des Busses, il voulut qu'on rétablit le passage omis, aûn que ses sujets rougissent des ténèbres oii ils étaient plongés en voyant le jugement que les Européens portaient sur eux, et qu'ils se disposassent à changer l'opinion de l'Europe. Luimême il traduisit, mais seulement pour son usage et sans les faire imprimer, le Traité (f architecture, de Leclerc, VJrt de construire des écluses et des mou-lins, de Sturm, et Y Art du Tourneur', son Occupalion favorite, de Plumiers (1). Pour donner à la jeunesse studieuse des matériaux à consulter, il fonda la Bibliothèque impériale, un Cabinet de médailles, un Cabinet d'anatomie, un Jardin-des-Plantes, un Observatoire et une Galerie de tableaux, sur le modèle des étaUissements de ce genre qu'il avait admirés à Paris dans son second voyage.

Toutes ces créations furent couronnées par une fondation non moins importante et qui devait instituer, en Bussie comme en France, un sénat de la science, celle de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, qu'il établit en 172i, après son voyage de Paris. Tout ce qui se rapportait aux sciences intéressait plus particulièrement le czar ; les études purement littéraires lui paraissaient futiles ; ce n'est pas

(i) Lévesque, t. V; Schœll, t. XXXV, et Ségur.

la beauté idéale qu'il cherchait, c'est la beauté, c'est, nous l'avons déjè dit, la vérité pratique.

Instruction répandue parmi les femmes.

Notons enfin qu'il ne négligeait pas de répandre l'instruction parmi les femmes de la société, et que, pour cela comme pour tout le reste, il prêchait d'exemple. Ses filles Elisabeth et Anne, qu'il avait eues de Catherine, avaient étudié sous des maîtres européens avec le plus grand soin (1). « Que vous « êtes heureuses, leur disait souvent le czar Pierre « en visitant leurs travaux, et que j'envie votre édu- « cation ! Oui, je donnerais l'un de mes doigts pour « en avoir reçu une pareille! » 11 paraît qu'Anne surtout, qui était l'aînée et qui avait été formée la première par une mère intelligente, d'un esprit ferme, élevé et tout à fait dans les idées larges et avancées de Pierre P', n'aurait pas été déplacée, par son esprit, sa grâce, sa distinction, ses connaissances variées, autant que par sa beauté et par sa taille aussi majestueuse que celle de son père, dans les salons.les plus brillants de la société parisienne. La princesse Natalie^ leur jeune tante, leur donnait aussi l'exemple de l'étude, du goût, de l'émulation. C'est elle qui composa la première pièce du théâtre russe ^2).

(1) M. de Ségur, p. 512.

f2) Lévesque, t. V, . j

Les couvents deviennent des hôpitaux militaires et civils.

Dans un autre ordre de faits et d'idées, le czar Pierre calquait aussi la Russie sur l'Europe, et imitait les institutions européennes, tout en les modifiant selon son génie propre et ses réflexions personnelles. 11 avait admiré, à Paris, l'Hôtel des Invalides, cette royale retraite olTerte aux soldats infirmes par le grand roi de l'occident, son contemporain et aussi son modèle. Il voulut doter la Russie d'une fondation semblable. Mais il n'institua pas d'Hôtel général des Invalides. C'est dans les couvents d'hommes qu'il chercha un asile pour eux; chaque couvent, à cet égard, devint un hôtel des invalides (Ij. C'était son principe, et les entretiens qu'il avait eus à Paris avec la société du Régent, avec les esprits forts, avec les philosophes du temps dont le Régent était le chef, l'y avaient confirmé ; c'était, dis-je, son principe, qu'il fallait que les religieux et les religieuses se rendissent utiles à la société autrement que par une oisive contemplation et par le secours très-indirect de la prière. Aussi, après son retour de Paris, ordonna-t-il que les moines, sous la conduite de leur archimandrite ou supérieur, se consacreraient au service des vieillards infirmes et des enfants ; que les religieuses en feraient autant pour les femmes, et que, afin de laisser dans

(i) M. de Ségur, p. 512.

25& LIYRË QUATRIÈME.

les couvents assez de place pour les infirmes des deux sexes, les archimandrites ne recevraient qu'un certain nombre de novices, déterminé par la loi. Il voulut en outre que les moines qui seraient sans occupalion, cultivassent eux-mêmes les terres des couvents, et que les religieuses également inoccupées, filassent pour les manufactures ou se livrassent à d'autres ouvrages utiles. Ces mesures, qu'il est permis d'approuver, étaient fort du goût du parti avancé et philosophique qui se formait alors à Paris, et étaient un habile et précoce hommage rendu par le souverain d'une nation à peine sortie de la barbarie, à l'esprit réformateur du dix-huitième siècle, et spécialement à l'esprit français qui en était le foyer.

Page 1