‹ Histoire de la diplomatie slave et scandinaveChapitre 40 sur 57 · PIERRE-LE-GRAND ET CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

PIERRE-LE-GRAND ET CONSTANTINOPLE

les Russes pour leurs défenseurs, et qu'ils étaieut assez portés, sous les fers dont ils étaient chaînés, à tendre vers eux leurs mains. 11 n'ignorait pas non plus qu'ils se souvenaient d'avoir obtenu, en 1686, la reconstruction d'un temple, grâce à l'intervention de l'ambassadeur russe à Gonstantinople , et qu'enfin ils n'avaient pas vu avec peine ce même ambassadeur délivrer de l'esclavage ottoman trois cent quarante prisonniers russes, qui étaient, pour les Grecs, autant de frères en religion (1). Toutefois, c'est comme allié de l'empereur d'Allemagne Léopold T' et des Vénitiens, qu'il attaqua d'abord les Turcs devant Azoff, en 1695. Il s'en empara pendant que le doge Morosini gagnait le surnom de Péloponésien en conquérant la Morée, et que le prince Eugène battait les Turcs sur les bords de la Théiss.

Le traité de Carlowitz, conclu entre la Porte d'un côté, les Vénitiens, l'empereur Léopold^ la Pologne et la Russie de l'autre, en 1698, assura aux Russes la possession de ce port, en même temps qu'il arracha des mains des Turcs, pour les rendre à l'Autriche, la Transylvanie et la Hongrie tout entière, ainsi que la Morée et la Dalmatie qui furent cédées aux Vénitiens (â) .

Le czar Pierre n'aurait pas voulu que l'on fît encore la paix avec la Porte ottomane , parce qu'il voyait que les Russes, dans le cas probable d^une réaction de la part des Turcs, n'étaient pas encore en

(1) Hammer, t. III, p. 209.

(2) Hamrocr, t. III. p. 282.

280 LITBE QCATBIÈIIC.

mesure de soutenir seab la lotte avec des chances de snccès. Cest pour cda qn^en passant à Tienne, en 1698 , à son retour de son pranier Toyage, demanda à rempereur de se liguer avec lui trois ans de idus â les Turcs ne voulaient pas ajouter an port d'Azoff la TiUe de Kertch. Cest pour cela aussi que, dans la même capitale, il eut, an sujet de la paix, des exjdications très-vives avec le omite Kinsld, principal ministre de Léopold. « Et qui donc c in^ste pour la paix? lui dit-iL — L*empire romain, c r^[M>ndit le ministre, TEspagne, l'Angleterre, la « Hollande, toute la durétienté. — Hais, reprit le c czar, qui connaissait parfaitement le caractère de c toutes ces puissances, il ne faut, en aucune façon, « s'en remettre à F Angleterre et à la Hollande, car c ces puissances ne sont occupées que des intérêts de n leur commerce et ne songent nullement à leurs < alliés (1) . » I^ paix ne s'en fit pas moins, parce que, dit avec raison H. de Hammer, ce n'était que l'année précédente que l'on avait terminé par le traité de Ryswick la guerre pour la succession d'Angleterre, qui avait mis toute l'Europe sur pied, et que les principaux États européens n'en pouvaient plus (â) ; Kertch fut refusé aux Russes. A ce prix les Turcs voulurent bien conclure, en 1700, avec le czar, une paix de trente ans dont il avait besoin pour soutenir la guerre de Suède. Mais ils n'en préparèrent pas moins une énergique réaction contre la Russie.

(1) Hamincr, t. III, p. 280.

(2) Ibid, p. 281.

PIEBRE-LE-GRAND ET GONSTANTINOPLE. 281

La question des Lieux Saints sous Pierre-le-Grand.

Que fit Pîerre-le-Grand en attendant qu'elle éclatât? Il entretint des intelligences secrètes avec les chrétiens, soit slaves, soit grecs, qui gémissaient sous le sabre des Turcs ; aux uns, il fit valoir la communauté de race ; aux autres, les liens de parenté qui, depuis Wladimir-le-Grand, les unissaient aux Russes; à tous, les affinités religieuses qui les confondaient avec eux dans une même communion, c'est-à-dire dans le schisme grec, dont les Busses avaient toujours été les zélés défenseurs : et pour leur donner de ses sympathies religieuses une preuve significative, il chargea Tolstoï, son ambassadeur auprès de la Porte, de demander que les prêtres grecs obtinssent en tout la préférence sur les prêtres latins*

La France, depuis Charlemagne, exerçait sur les Lieux Saints un protectorat que les Croisades avaient consolidé davantage et que, sous Louis XIY, à une époque oii elle remplaçait l'Espagne à la tête du monde catholique romain, elle n'était pas disposée à céder. Les Turcs d'ailleurs, qui n'avaient qu'à se louer, depuis François P% des bons offices des rois de France, ne mettaient aucun obstacle à l'exercice de ce droit. Chose singulière, il semblait qu'il fût de leur intérêt de favoriser le culte schismatique plutôt que la religion romaine, pour se concilier les

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sympathies des Grecs ; et pourtant, afin de n'avoir pas l'Europe tout entière contre eux et d'y compter qilelque allié, ils étaient obligés de faire tout le contraire. L'ambassadeur russe essaya d'amener un changement de politique. Il demanda, à la grande joie de tous les prêtres grecs qui se trouvaient à Gonstantinople , que les clefs du Saint Sépulcre fussent ôtées aux Latins et remises aux Grecs (1). Par là, on le voit, le protectorat des Lieux Saints aurait été déplacé ; il serait passé, non pas aux sultand, mais à ceux dont les efforts auraient arraché à la Porte ce précieux firman. Pour appuyer sa demande, Tolstoï fit au grand-vizir Gouprouli-Ogli-Nououman, un présent de la valeur de 25,000 écus. On ne put pas s'entendre. Les Turcs, à cause de l'intérêt que ce nouveau grandvizir portait à Gharles XII, exigeaient que le roi de Suède pût regagner ses États par la route qu'il voudrait. La France, d'un autre côté, avait alors à Constantinople une influence trop grande pour que la demande de Tolstoï pût être accordée. On lui répondit donc par un refus formel : bien plus, on lui déclara que les Turcs allaient armer en fhveur de Gharles XII. Le sultan Achmet III ^ en effets poussé par deux personnages que les habiles agents du roi de Suède avaient su gagner, son médecin, le Juif Fonséca, et la sultane Validé (2), s'était décidé à profiter de cette occasion pour tâcher de reprendre

(1) Hammer, t. III, p 341.

(2) Voltaire, liv. v, p. 233, 1 vol. in-S^ édition de B-eaudoin frères, 1826.

PURRE-LE-GRAND ET COIfSTANTINOPLE. 283

aux Russes la ville d'Âzoff. Pour que Tolstoï n'en pût douter, on se saisit de lui, selon F usage, et on renferma aux Sept-Tours (1).

Croisade russe contre les Turcs avec l'appui des Grecs et de beaucoup de

Slares si^ets des Turcs.

Pierre-le-Grand ne s'effraya pas de Tinsuccès de sa demande en faveur de F Église grecque^ ni de la nouvelle d'une guerre à laquelle il s'attendait. La démarche de Tolstoï avait produit un effet moral considérable. Ce fut bien pis lorsque les Grecs apprirent ce qui s'était passé à Moscou, la déclaration de guerre faite aux Turcs par le czar dans la cathédrale de cette antique cité, au milieu du clergé et d'un peuple immense ; le drapeau rouge arboré au lieu du drapeau blanc de la Moscovie, et sur ce drapeau, les inscriptions traditionnelles des guerres saintes : Au nom de Dieu et pour le Christ^ surtout ces mots : In hoc signo vinces, par ce signe, tu vaincras. C'était une croisade qui allait sortir de l'auguste basilique de Moscou ; c'était le labarum sacré de Constantin-le-Grand qui allait précéder les pieux guerriers de la Russie. Le czar Pierre était un nouveau Constantin (2) venant écraser l'islamisme ottoman avec les mêmes armes dont le premier s'était servi pour abattre le paganisme romain. Toute la

(1) Lëvesque, t, IV, p. 380.

(2) Hammer, p. 341, t. III.

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race grecque s'ébranla saurdaaeiit et se tint prête à passer an besoin dans les rangs de ses futurs libérateurs. Les Monténégrins offrirent au czar de faire une dirersion en sa Esiveur, c'est-ànlire de se souleyer de leur côté pendant qu'il se mesurerait lui-même aTec les Tores , et ils lui dépéchèrent leur vtadica ou chef, poor lui faire part de leurs dispositions. Le vladica, comme on le pense Uen, ne fut pas mal reçu et ne revint pas les mains vides. 11 rapporta 35,000 ducats qui furent distribués aux Monténégrins, et une lettre de remerciments où le asar faisait halnlement étalage d'nn grand dévouement à la cause d^ chrétiens grecs (i). Le yarvode de Moldarie, Cantémir, Grec de naissance et de religion, quoique descendant, dit-on, de (îmighiskan, alla pins loin : 3 qtdtta immédiatement les Turcs pour offrir ses services aux Russes (2) . Brancovan, bospodar de Yalacbie, de la grande famille grecque des Cantacuzènes, en aurait fait autant s'il n'avait pas craint d'être éclipsé auprès do czar (3) par le prince Cantémir^ dont il était le rival. Les patriarches grecs ne se remuèrent pas moins que ces deux princes et que les Monténégrins, t Ce sont eux, dît Voltaire (à), K qui encouragèrent Cantémir à sa défection, ji Car à leurs yeux surtout, les Russes étaient des croisés chrétiens venant au secours de leurs frères opprimés.

(1) Léfegqae, t. IV» p. 385, et Hammer, t. III, p. 354..

(2) Voltaire, Vie de Charles XII, p. 267.

(3) Hammer, t. HT, p. 365.

(4) Voltaire, ihid, p. 267.

PI£RRE-L£-GRAffD £T GONSTAMTiNOPLE. 285

Les Slaves, comme les Grecs, étaient dans ce sen* timent. c Aa premier bruit de guerre, dit Lèvesi que (1), les nations grecque et slavonne, soumises • aux Turcs, virent dans Pierre I" leur libérateur. « Une fraude pieuse, ajoute-t-il, les confirma dans t cette opinion et augmenta leur confiance. On fit m courir le bruit qu'il avait été trouvé, sur le tomc beau de Constantin, une prophétie qui annonçait « que les Ottomans seraient chassés de Gonstantinoc pie par une nation rousse, et Ton entendait par là « les Russes. > Nul doute, d'après cela, qu'un grand soulèvement parmi les chrétiens schismatiques-grecs, n'eût éclaté dans l'empire des Turcs, si les Russes avaient réussi tant soit peu dans leur première rencontre avec les Turcs. Mais s' étant laissés enfermer derrière le Pruth, en 1710, ils furent écrasés. G'est

Gantémir, c'est un Grec, qui entraîna les Russes au delà du Pruth et qui fut la cause involontaire de leur décisive défaite.

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