L\ RUSSIE ET L'EUROPE APRÈS PIERRE
iudifférente, qu'il n'y eut d'abord que des puissances de second ordre, la Hollande, la Suède, le Danemarck, la Prusse, qui voulurent l'agréer du vivant de Pierre-le-Grand , de 1721 à 1723; les grands États, la France, l'Espagne, et même l'Angleterre qui pourtant avait fait, dans le temps, aux souverains de Russie, des avances à cet égard, montrèrent une longue répugnance à le reconnaître. Elles ne s'y décidèrent que de 1742 à 1764 (1). Quant aux empereurs de la maison d'Autriche et aux empereurs turcs, ils se firent attendre plus long-temps. Les seconds ne souscrivirent à ce titre impérial qu'en 1 774, au temps de Catherine II, et après que les Russes leur eurent arraché cette reconnaissance le fer à la main. Les premiers, prétendant aussi à la possession de tout l'ancien empire romain et ne voyant dans les czars, comme dans les sultans, que des rivaux, se refusèrent à suivre l'exemple des Turcs.
Les successeurs de Pierre-le-Grand ne tinrent pas moins à l'autorité qu'il s'était appropriée sur l'Église russe ; ils cherchèrent même à en étendre la base et l'action. Les catholiques-grecs, sujets des Turcs, furent peu à peu portés à accepter la suprématie religieuse universelle de ceux qui, ayant seuls la force de les délivrer, en montraient si bien le désir, la ferme volonté. Cette conquête, en quelque sorte spirituelle, qui annonçait l'autre et la préparait, marcha même si vite, que nous voyons dans l'empire ottoman, vers l'an 1767, des prélats grecs, entre
(1) Schœll, t. XXXV.
antres l'évêque de Monténégro, qui s'étaient fait sacrer, non plus à Gonstantinople où se trouvait encore, mais sans pouvoir, un successeur de Photius, mais à Saint-Pétersbourg, là où étaient les véritables chefs, où était Fespérance de tous les schismatiques grecs (1).
On le voit, les successeurs de Pierre-le-Grand n'oublièrent ni FËurope ni Gonstantinople. Avancer et influer de plus en plus sur Tune et hâter chaque jour la conquête de Tautre, furent leur règle constante. Nous Tavons démontré par ce tableau de leur politique générale ; voyons maintenant les résultats particuliers et matériels qu'ils réussirent à obtenir, et d'abord leurs progrès en face de l'Europe jusqu'en 1762.
Progrès des czars sur la Baltique. Ernest de Biren et la Gourlande.
C'est sur la Gourlande qu'ils jetèrent leurs premiers regards. Là, un mariage qui avait eu lieu par les soins prévoyants de Pierre-le-Grand, celui d'Anne, sa nièce, avec le souverain du pays, devait préparer la réunion de ce duché à l'empire moscovite et compléter l'acquisition de tout le littoral russe de la Baltique. Mais il ne restait pas d'enfants de ce mariage; à la mort du duc de Gourlande, son frère Ferdinand Kettler dut donc lui succéder et Anne ne fut que du-
(1) VillemaiD, Essai sur Vêlât des Grées après 1453, p. 3'l0.
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chesse douairière de ce pays. Elle avait ce titre quand, après le règne très-court de Catherine I", veuve de Pierre-le-Grand, après celui de Pierre II, fils de rinfortuné czaréwitch Alexis, elle devint, en 1730, impératrice de Russie. Elle fit aussitôt tous ses efforts pour morceler la Courlande ; elle chercha aussi, voyant Ferdinand Kettler déjà vieux et non marié, à faire tomber ce duché au moins entre les mains de quelqu'une de ses créatures.
En 1783, ayant fait élire roi de Pologne, à l'exclusion de Stanislas Leczinski, Télecteur de Saxe Auguste III, son protégé , elle s'assura dans la Courlande, par Tintermédiaire de ce prince, qui, comme roi de Pologne, en était suzerain, certains districts qui formaient son douaire (1). Quatre ans après, en 1737, la mort de Ferdinand Kettler lui permit d'accomplir en Courlande le second objet qu'elle se proposait. Les habitants de ce duché avaient déjà élu en 1726, comme successeur futur de Ferdinand, Maurice, comte de Saxe, frère naturel d'Auguste III (2). Anne ne voulut pas de ce candidat. Elle n'eut aucune peine à tourner contre lui Auguste III, sa créature comme roi de Pologne ; elle parvint ainsi à faire élire un Allemand qu'elle aimait, dont les parents étaient depuis longtemps attachés à son service, mais que les Gourlandais détestaient, non pas seulement parce qu'il n'était que le petit-fils d'un simple piqueur de Jacques III, un de leurs anciens ducs, mais à cause
(1) Schoell, t. XLIV, liv. vui, ch. xxui.
(2) Lévcsque, Hist. de Russicy t. V,lif. vu, p. 201.
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de sou intrigante ambition (1). II se nommait Ernest de Biren. Par l'élévation de ce favori, la Courlande se trouva placée, comme le voulait Anne, sous l'influence toute-puissante de la Russie.
11 semblait que la mort de cette impératrice , arrivée en 17/iO, dût démolir immédiatement le frauduleux édifice de la fortune de ce favori. Il n'en fut rien : à la surprise de tout le monde, Biren exhiba un testament de sa royale amante, qui, par une dernière marque de son amour, mettait le comble à sa prospérité en le nommant, pendant la minorité d'Ivan VI, fils adoptif de cette princesse, régent de toutes les Russies. Rien n'égalait la grandeur de ce parvenu. Il n'était question que de lui en Russie et en Europe. Maurice de Saxe qui , mécontent , était allé demander du service en France, où il devint le célèbre maréchal de Saxe, était obligé de refouler en lui-même l'espoir, que lui avait un instant donné la mort d'Anne, de recouvrer son duché de Courlande, et il frémissait de dépit. Biren était triomphant. Mais la perte d'Anne se fit bientôt sentir. Les Courlandais, se soulevant, chassèrent le petit-fils du piqueur de Jacques III. En Russie, la cabale de deux autres Allemands très-estimés de Pierre-le-Grand , Munnich et Ostermann, le renversa et le fit exiler en Sibérie en 1741. Dès lors la Courlande fut soustraite à l'influence immédiate de la Russie; car Auguste 111 de Pologne, comme suzerain de ce duché, y fit élire duc son jeune frère
(1) Lcvcsquc, t. V, page 20t.
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Cbaries de Saxe- Mais le système d'Anne était trop dans l'intérêt de la Russie pour qu'on n'y revînt pas. Sous Elisabeth, qui, seconde fille de Pierre-le- Grand, succéda à Ivan VI en 1750, Biren fut rappelé de son long exil en Sibérie, au moment où la guerre de Sept-Ans mettait toute l'Allemagne en feu et occupait surtout Auguste III de Pologne aussi bien que Marie-Thérèse d'Autriche. On l'opposa, en Courlande^ à Cbaries de Saxe ; il neput l'emporter, ni sous Elisabeth, ni sous Pierre III, son successeur d'un jour en 1762. Mais l'année suivante, 1763, année de la guerre de Sept-Ans, on fit à Auguste III, de la reconnaissance de Biren comme duc de Courlande, une condition sine quâ non du secours qu'il demandait contre le roi de Prusse Frédéric-le-Grand ; et la Courlande alors, sous Ernest de Siren, sous un duc qui avait gagné sa seconde fortune par la cruelle expiation de la première, retomba dans la dépendance où la voulaient tenir les souverains de Russie (1). Elle resta dans cet état jusqu'en 1795, époque à laquelle la démission du fils de Biren la fit passer, avec la Sémigalle, en leur complet pouvoir.
Affaire de la succession de Suède.
Une seconde affaire, qui occupa les successeurs de Pierre-le-Grand, fut la question de la succession de
(I) Ileeren, Manuel du système politique moderne y iv période, p. 223, t. I.
iOÙ LIVUË QUATRIÈME.
Sttède. Là aussî, an mariage, accompli soas Pierrele-Grattd , pouvait procurer aux Russes la Suède qu'ils n'avaient pu avoir par les armes : c'était celui de sa fille aîné, Anne Petrowna, avec le duc de Holstein-Gottorp, héritier légitime d'Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII. Mais les Suédois, pour ne pas dépendre d'un gendre de leui* ennemi, lui avaient préféré l'époux même d'Éléonore, Frédéric I", landgrave de HesseCassel, qui, en 1720, était devenu roi de Suèdcv Pierre-le-Grand, content d'obtenir, en 1721, de ce roi encore peu affermi et ayant besoin de la paix, le traité avantageux de Nystœdt, s'était borné à faire nommer son gendre prince royal de Suède. Ce titre ne lui donnait pas le trône, mais consacrait son droit éventuel. Après lui, Charles-Pierre-Ulrich, qui était né du mariage d'Anne Petrowna, porta le même titre, et, en 1741, la czarine Elisabeth l'ayant déclaré son héritier, on voit quelles immenses espérances reposaient sur la tête de ce prince , sans parler qu'il avait aussi, également par son père, des prétentions à la couronne du Danemarck. S'il réussissait, c'en était fait : l'empire du Nord était fondé et en faveur d'un czar de Russie^ d'un petit-fils de Pierre-le- Grand !
Mais les Suédois comptaient bien éviter une éventualité dont la réalisation devait les soumettre aux Russes, leurs acharnés ennemis. Ils espérèrent même, à la faveur de certains désordres que la rivalité des anciens généraux de Pierre-le-Grand, les uns russes, les autres étrangers, faisait naître à la cour d' Elisabeth , pouvoir chasser les Russes au moins de la.