‹ Histoire de la diplomatie slave et scandinaveChapitre 47 sur 57 · LA BUSSIE ET C0I9STANT1N0PLE APRÈS PIERRE · texte numérisé non relu

LA BUSSIE ET C0I9STANT1N0PLE APRÈS PIERRE

Ultimatum de l'ambassadeur russe Schaffiroff. Guerre et négociations

à ce sujet.

Le maréchal russe Munnich ne pouvait contenir son insolente joie. La prise de Nissa par les Autrichiens était le pendant de celle d' Azoff par ses soldats. « Nous voulons , dit le plénipotentiaire russe Schafc firoff, au congrès de Nieroirowa» quiVassembla « aussitôt, au mois d'août 1737, pour couper court 4 à la guerre par une prompte paix , nous voulons : < 1** l'abrogation de tous les traités antérieurs à € celui qui se conclura en ce moment ; 2° la cession c du Kouban et de tous les Tartares à la Russie ; 3"" la t reconnaissance de la Vatachie et de la Moldavie, € comme principautés indépendantes, sous le protec- « torat de la Russie ; k^ l'obligation, pour les sultans, « de donner le titre impérial aux souverains mosco- « vites ; 5° la libre circulation des vaisseaux russes c sur la mer Noire, le Bosphore j tHellespont et la « Méditerranée (1). » 11 voulait, en un mot, et surtout au sud, des frontières naturelles pour la Russie, et il les reculait jusqu'au Danube; puis il exigeait un port sur la mer d' Azoff et la faculté de passer avec des flottes devant Constantinople, pour attaquer au besoin la ville et s'en emparer soudain. La même liberté d'aller et de venir, dont les Russes jouissaient

(1) Hammer, t. III. p. 468, V colonne.

enfin sur la Baltique, ils la réclamaient sur les mers que forme la Méditerranée. Cet exorbitant ultimatum ne fut pas bien reçu. Le marquis de Villeneuve conseilla fortement de le rejeter.

Exploit de Munnich, surnommé TEugëne da Nord.

Munnich chercha donc à arracher par les armes, le consentement des Turcs à ces cinq importantes demandes. Après une vaine tentative pour conquérir la Crimée, pour soumettre à la Russie ce débris vivace de l'ancienne domination mongole, il parut sur les bords du Dniester, prit Oczacoff et Kilburn, battit les Turcs à Stavushane, franchit le Pruth en vainqueur et entra dans la Moldavie. « Nous venons à vous, fit- « il dire aussitôt aux montagnards grecs de la Thes- « salie et de FÉpire, en leur envoyant par de secrets « émissaires de l'or et des proclamations, nous ve- « nous à vous, tenez-vous prêts à nous recevoir et à « nous seconder (1). » La nomination d'un Grec, du prince Cantémir, en qualité de vaïvode de Moldavie, à la place d'Alexandre Ghika^ l'élu des Turcs, leur donna une plus forte preuve de la politique et des intentions de cet Eugène du Nord (2). Mais les Autrichiens, malgré les talents du prince Charles de Lorraine, beau-frère de Marie-Thérèse, n'étaient pas

(1) Villeniain, État des Grecs, p. 295.

(2) Ilammer, t. III, p. 484, l'« coloDoe.

aussi heareux. Les Turcs leur enlevèrent Nissa et les chassèrent presqu'entièrement de la Servie et de la Yala*cbie. Ils songeaient déjà à faire un traité séparé et pour leur propre compte avec leurs vainqueurs. Les Russes aussi, par leur plénipotentiaire, le comte Ostermanu^ proposaient la paix aux Turcs, offrant, s'ils y consentaient, la restitution de Kilburn et d'Oczakoff. La constance et la fermeté n'étaient pas alors te qui manquait aux Turcs. Il fut répondu aux Russesjstaux Autrichiens que le sultan Achmet III ne mettrait bas les armes qu'après avoir repris Azoff, Belgrade, et même, au delà de Belgrade, la forteresse de Temeswar, qui, possédée par les Turcs, eût assuré en Hongrie et en Transylvanie le triomphe des émigrés hongrois. Il fallait conquérir tout cela. Le grand-vizir Jegen se mit à l'œuvre. Le22juilletl739, après un combat qui dura depuis cinq heures du matin jusqu'au coucher du soleil, il remporta sur le général autrichien Wallis, triste successeur du prince Eugène, la sanglante victoire de Krozka, où les Autrichiens eurent plus de cinq mille morts et plus de quatre mille blessés (1). Cinq jours après, le 27 juillet, il parut sous les murs de Belgrade. Après un tel succès, on pense bien que les Turcs ne se relâchèrent pas de leurs prétentions concernant les Autrichiens ; et quant à l'ultimatum de Schaflttroff, ils persistèrent à le rejeter en entier.

Cependant Munnich, toujours vainqueur de son côté, acheva la conquête de la Moldavie par la prise de

(1) Hammer, t. III, p. 4S3.

seulement de nécessité, à céder aux Turcs Belgrade même, avec tous les ouvrages de défense qu'y avaient élevés les Autrichiens, il n'eut rien de plus pressé, à rinsu de ses collègues, que d'aller offrir cela au grandvizir (1). Mais le duc de Lorraine tint bon encore et ne voulut pas rendre la place, tant que Wallis et Neipperg, qui étaient les principaux plénipotentiaires, n'auraient pas reçu d'instructions formelles à cet égard. Ces deux plénipotentiaires furent alors chargés de faire un rapport sur l'état de Belgrade, de bien examiner une brèche dont le commandant de la place, Sukoff, avait parlé comme rendant désormais toute résistance inutile. Il parait, d'après l'exposé critique que M. de Hammer a fait des négociations de la paix de Belgrade, qu'on ne se donna pas la peine de visiter cette brèche, « négligence d'autant plus grave, dit ,a M. de Hammer, que le général Schmettau, venu c deux jours auparavant pour inspecter les fortifica- « tions, n'avait trouvé aucune ouverture à l'enceinte « extérieure et n'avait pas aperçu d'ennemi. Ce fut « pourtant sur la déclaration du lâche Sukoff, que tt Wallis, dans ses rapports particuliers, et Neipperç, « dans l'exposé confidentiel que lui avait demandé « l'empereur, se prononcèrent sur l'impossibilité de c maintenir Belgrade. » L'empereur céda. Neipperg ne songea donc qu'à obtenir, en restituant Belgrade, la démolition des fortifications. Il insista sur ce point; mais le grand-vizir savait par le colonel Grosz que l'empereur céderait aussi sur cet article. Il répondit

(1) Laugier, Histoire de la Paix de Belgrade^ liv. II et suir.

doDC qu'il n'avait qu'un Dieu, qu'une parole, et qu'il n'écouterait de propositions de paix qu'après la remise des clefs mêmes de Belgrade (1) . Et aussitôt il fit pousser le siège avec plus de vigueur. Enfin, le 1" septembre 1739, dans la tente de M. de Villeneuve, devant Belgrade, tout fut accordé; on s'entendit aussi sur tous les autres points, et les préliminaires de la paix furent signés. Neipperg déclara bien, après cela, au plénipotentiaire russe Cagnoni, qu'il ne signerait pas de paix définitive sans lui; mais c'était une mauvaise plaisanterie, car dans la situation critique oii nous avons laissé Munnich, situation qui s'était aggravée par la défection des Autrichiens, les Russes ne pouvaient plus rien faire. Le marquis de Villeneuve le fit entendre à Cagnoni, qui était venu le trouver; il lui dit que les Turcs, qui avaient obtenu Belgrade des Autrichiens, n'iraient pas se relâcher, pour ÂzofT, en faveur des Russes, surtout des Russes restés seuls. Sur le rapport de Cagnoni, Anne Petrowna ordonna donc de rendre AzofT.

Traité de Belgrade, 1739.

Le traité de Belgrade, conclu sous la médiation de la France le 18 septembre 1739, porta : 1* la cession de Belgrade, dans l'état actuel où elle était, à la Porte, plus Orsowa et Czabacz ; les deux premières de ces villes défendaient le cours du Danube jusqu'à

(1) Laugier, liv. II .

l'endroit où il entre dans la Valachie ; la troisième défendait la Save, dont le cours, à partir de Belgrade, devenait la limite des deux empires ; 2* la Servie et la Yalacbie autrichiennes étaient abandonnées, et FAutriche ne conservait, au delà du Danube, que le banat de Temeswar; 3° quant à la Russie, elle restituait Choczim et tous les points occupés dans la Moldavie ; elle s'obligeait à raser les fortifications d'Azoff, dont le territoire devait être inhabité ; elle ne pouvait entretenir des flottes ni construire des vaisseaux sur la mer d'Azoff pas plus que sur la mer Noire; elle avait seulement la liberté d'élever une forteresse sur le Kouban , sous prétexte de tenir en respect les Tartares, ses secrets alliés. La question du titre impérial était ajournée.

Voilà, grâce à l'immense ascendant que le traité de Vienne de 1738 avait donné, en Europe, à la France et au cardinal de Fleur y, quelle suite on avait donné au superbe ultimatum de SchafQrofT; voilà comment, grâce à l'adresse de M. de Villeneuve, secondé par la négligente précipitation de Neipperg, la France avait fait reculer les Autrichiens et les Russes réunis. Elle les avait forcés non-seulement à renoncer à leur projet de démembrement de l'empire ottoman, mais encore à toutes leurs conquêtes antérieures, et ils avaient dû souscrire à l'entier rétablissement de la Turquie dans ces mêmes frontières naturelles que, du côté de l'Autriche, elle a toujours, ou, à peu de chose près, conservées depuis (1).

(i) Heeren, 1. 1, ii« période; Laugier, Eist. de la Paix de Belgrade^ liv. Il; Schœll, t. XXXYIII, liv. viii, ch. vu, et Hammer, t. III, liv. xix ; Roch, pér. vm«, l. II.

Ui RUSSIE ET CONSTANTINOPLE APBÈS PIERRE I". 317

La Pologne profita-t-elle de ces gaerres, fomentées en grande partie pour

elle par la France.

Si les Polonais n'avaient pas été si divisés, s'ils avaient voulu s'unir tous, comme le faisaient les Turcs contre les Russes, leurs ennemis acharnés, nul doute qu'avec le soutien fidèle de la France ils n'eussent été aussi heureux contre la Russie qu'avaient pu l'être les Turcs. La France, par la dernière guerre dont nous venons de parler, avait eu l'intention de les débarrasser des Russes et des Autrichiens ; mais un grand parti, celui de l'anarchie aristocratique, celui du liberum veto, qui s'était couronné avec Auguste III, les appelait et les retenait en Pologne. Pourtant, en 1753, la czarine Elisabeth menaça par deux fois ce royaume d'un démembrement. Elle voulait enlever (1) Dantzick aux Polonais ; cela aurait dû leur ouvrir les yeux et les engager à ne pas sacrifier ainsi le salut de la patrie à d'aveugles intérêts de castes, à des rivalités obstinées de famille ou de partis. 11 n'en fut pas ainsi : l'alliance contre les Russes, proposée aussitôt aux Turcs par l'ambassadeur français, le comte Desalleurs, put seule épargner à la Pologne l'exécution de ce précoce projet de démembrement.

Dix ans après, en 1 763, quand mourut Auguste III

(1) Hammer, 1. 111, p. 538.

de Pologne, les Polonais continuèrent les mêmes divisions. On leur disait d'accorder, pour plus de pak, la liberté religieuse et civile aux dissidents, soit prolestants, soit schismatiques grecs ; ils s'y refusèrent. La grande et noble famille des Gzartoriski leur proposait un gouvernement plus monarchique, plus capable de faire plier toutes les résistances anti-patriotiques ; ils n'en voulurent pas. On leur conseillait de s'entendre tous pour appuyer le jeune Xavier de Saxe, dont le Dauphin de France avait épousé la sœur, contre Poniatowski, que les Russes avaient gagné ; ils n'écoutèrent rien (1). Soutenu par la confédération catholique et nationale, mais trop exclusive, de Bar, et repoussé par la cabale des Malcontents et des Dissidents qui étaient les plus riches propriétaires du pays, Xavier de Saxe eut le dessous. Il fallut que la France, pour préserver la Pologne d'une ruine imminente sous Poniatowski, sous un prince qui d'avance l'avait vendue à l'étranger, fomentât, en 1763, une nouvelle guerre entre les Russes et les Turcs, comme elle l'avait fait, en 1737, entre les Turcs et les Autrichiens. La Pologne fut encore sauvée.

Nous devons nous arrêter ici. Une grande figure se présente à nous : l'année même 1763, Catherine II a ceint la couronne de toutes les Russies, et avant d'exposer comment les Russes, sous cette princesse célèbre, posèrent les bases de leur prépondérance continentale en Europe, il faut voir comment la

(1) Ruihière, Anarchie dePologne^i, IV; de Ferrand, Les trois part, de la Pologne, t. I.

LA RUSSIE ET CONSTANTmOPLÈ APRÈS PIERRE I*'. 319

France, sous un roi non moins fameux, usa de celle que lui avalent acquise, aux dépens de la maison d'Autriche, les traités de Westphalie et des Pyrénées, dont nous avons fait Thistoire, et comment aussi, après ce monarque puissant, deux prêtres hommes d'État, continuateurs inégaux de cette série curieuse de cardinaux-ministres, surent, l'un compromettre au dehors le fruit de ses travaux, et l'autre en reprendre glorieusement, malgré les imperfections ou les lenteurs inhérentes à son âge, le développement et la grandeur. Nous allons, en un mot, présenter le tableau général de la diplomatie européenne sous Louis XIV, et, après lui, sous le prudent et habile cardinal de Fleury, en passant par le ministère déviateur du cardinal Dubois. Cela fait, nous reprendrons aussitôt le fil interrompu de l'histoire diplomatique de la Russie pendant le dix-huitième siècle sous la grande Catherine II, mais en la rattachant à celle des autres pays européens. Car la Russie alors ne marchera plus seulement à la tête du nord, elle n'influera plus seulement sur les destinées de l'Europe centrale, elle étendra ses longs bras sur l'Europe entière et aspirera déjà à conquérir le monde.

étudî: complémentaire

DIPLOMATE ET GÉNéRAL SUEDOIS.

J*ai retracé la marche générale de la diplomatie slave et Scandinave jusqu'à Tavénement de Catherine II, jusqu'à l'époque où l'intervention politique de la Russie en Europe va devenir universelle et oii commence réellement pour elle le dix-huitième siècle. Je voudrais à présent m' arrêter un peu plus que je n'ai pu le faire dans un tableau d'ensemble, sur une curieuse physionomie gasconne, établie dans la Péninsule Scandinave au temps du roi de France Charles IX, sur Ponce de La Gardie, devenu, comme diplomate et comme général, le fondateur d'une des plus grandes et toujours des plus éminentes familles de la Suède. Les détails que je donnerai sur ses guerres et principalement sur ses négociations en Russie, en Allemagne, en France, dans les États-Romains, dans le royaimie de Naples, seront puisés en majeure partie à l'ouvrage d'uncon-

temporain qui, en sa qualité d'historiographe du roi de Suède Charles IX, eut à sa disposition les archives de rÉtat, et auquel Magn us-Gabriel de La Gardie^ alors chancelier de Suède et petit-fils de Ponce de La Gardie, permit de fouiller dans tous les papierjs de son illustre aïeul (1). Grâce à l'autorité de cette source abondante, à laquelle FuiTendorfr, Fryxel, Geyer, de Thou et Mézeray lui-même viendront ajouter quelques faits particuliers ou leurs propres réflexions, j'ose espérer que je n'aurai pas réuni un instant sans quelque profit les enseignements plus spéciaux de la biographie aux leçons plus générales de Tbistoire, On en connaîtra mieux, dans tous les cas, l'état de la Suède dans ses rapports avec la Russie et même avec l'Europe au seizième siècle. Peut-être aussi, en intéressant un pays ami, ré veillerai-je quelques sympathies dans la France moderne^ qui offre encore, notamment dans les d'Hautpoul, d'illustres parents des La Gardie, et qui, grande à nos yeux par les héros qu'elle a gardés dans son sein, ne l'est pas moins aux yeux des étrangers par ceux qu'en tous les temps elle leur a fournis.

Dans la seconde moitié du seizième siècle, à rép(h que où les calvinistes étaient, sous les noms divers de Puritains, de Gueux, de Huguenots, poursuivis par les gouvernements catholiques d'Ecosse, d'Espagne, de France et même par Tanglicane Elisabeth, le lu-

(f) Vita illustrissimi herois Ponti de La Gardie^ ele.^ par Claude Arrhenius CErnhielm, historiographe de S. R, M. S.; 1 Yol. in*4». Leipsick, 1590. Préface.

théranisme, quoique religion dominante et voulant régner, montrait dans tous les États Scandinaves des idées moins exclusives que partout ailleurs. Four lui, dans ces pays^ le calvinisme n'était, sous une nuance dififérente, qu'un nouvel enfant de la Réforme et avait droit à la même liberté. La religion romaine seule était l'objet de ses persécutions, parce qu'entre elle et lui tout pacte était impossible ; et s'il n'y avait pas néanmoins et à proprement parler d'unité religieuse réelle dans la Scandinavie, tous pourtant se rangeaient sous le même drapeau de la libre interprétation, non de la morale, mais de la foi chrétienne. Attirés par l'appât de cette tolérance assez logique, sinon tout à fait juste et philosophique, beaucoup de calvinistes, pendant les guerres religieuses, allèrent chercher dans le nord Scandinave la sécurité que Marie Stuart, Philippe II, Henri II ou Charles IX refusaient à leurs personnes à cause de leurs doctrines.

C'est à la Suède surtout que les calvinistes français, qui ne purent ou ne voulurent pas courir chez eux les chances de la guerre, demandèrent asile. Un traité d'alliance défensive, conclu à Calmar en 15/i2 avec Gustave Wasa, par le ministre français Richers, au nom de François I", et suivi bientôt après d'un traité de commerce, devait naturellement attirer leurs regards vers ce pays (1). Ils y accoururent donc dès le règne de Henri II, et de ce nombre furent Denys Beurré, qui en 1553 devint le précepteur d'Éric XIV, fils aîné de Gustave Wasa, Charles de Mornay et

(1) Dumont, Corf^ diplom^ t. IV, p. 228.

Claude Collart, qui tous les deux furent en Suède des officiers distingués et commandèrent souvent avec succès les troupes suédoises (1), C'est par le second de ces réfugiés que Ponce de La Gardie fut introduit à la cour de Suède, oii il prit aussi du service, et, plus avisé que lui, sut devenir le chef d'une grande maison.

Originaire du petit château de La Gardie, situé entre Castres et Alby, dans ce coin de la France qui a produit les Lapeyrouse, les Soult, les Rochegude, les d'Hautpoul, des généraux, des amiraux, des navigateurs renommés, et qui a formé depuis le riche et pittoresque département du Tarn, il était destiné par son père, Jacques de La Gardie, seigneur de La Gardie, de Russol et d'Hornazons, et par sa mère, Catherine de Sainte-Colombe, à l'état ecclésiastique, et on l'avait envoyé dès son adolescence au couvent de Montolieu, dont son grand-oncle, Guillaume de La Gardie, était abbé, et qui est encore aujourd'hui une assez importante école monastique. Mais son goût pour le métier des armes l'ayant emporté sur le désir qu'il pouvait avoir de plaire à sa famille, il quitta cette religieuse et savante maison pour suivre en Italie le maréchal Brissac. Il combattit contre les Espagnols sous les auspices de ce général, vrai modèle des plus hautes et des plus austères vertus militaires; et il montra assez de capacité pour être jugé digne, au bout de quelques années, de commander

(1) Puffendorff, Introd.^ t. V, liv. v, p. 357; Geyer, ch. i, p. 183.

un régiment de cavalerie que le roi Henri II envoyait en Ecosse au secours de Marguerite, régente de ce royaume et sœur des Guises (1). Quand il vît rétablies les affaires de cette princesse, il parait quMl ne retourna pas en France. Étant le plus jeune des fils de Jacques de La Gardie, qui étaient au nombre de trois, il n'avait pas grande fortune à attendre et voulait s'en créer une par son épée.

La France venait de conclure en 1559 le traité de Cateau-Cambrésis, Par cette paix précipitée et qui laissait à l'Espagne autrichienne toute son immense puissance, alors que par les Gueux des Pays- Bas on aurait pu l'abattre, elle rendait tôt ou tard inévitable le renouvellement des guerres d'équilibre, que, moins pressée, elle aurait pu heureusement et plus avantageusement terminer. Au lieu de cet horizon de libre développement et de grandeur du côté de ses frontières du nord, qu'elle se fermait brusquement, fourvoyée qu'elle était par le concert de deux cardinaux que protégeait la plus séduisante des femmes , elle aimait mieux ouvrir impolitiquement l'ère sanglante des dissensions civiles et substituer à la plus juste, à la plus honorable des guerres extérieures, lapins inique, la moins glorieuse, la plus ingrate aussi des guerres civiles, la guerre religieuse, celle qui s'attaque, non à des erreurs anti-sociales ou anti-morales , mais à des choses d'opinion ou de foi.

(i) Vie de Ponce de La Gardie, par Cl. CErnbielm, p. 3 à 11, et de Thoo, Hist. univ,y in-4o, p. 200.

Rarement de telles luttes sont du goût de Tâme d'un guerrier ; il n'y peut guère fournir une grande et belle carrière, et d'ailleurs son élévation, basée sur le sang versé de ses concitoyens, lui laisserait au cœur quelque chose de triste et qui ressemblerait à du remords. Ce n'est pas au héros des guerres civiles qu'un pays décerne la gloire militaire ; il veut une source plus pure et cherche des vainqueurs qui ne triomphent pas uniquement sur lui-même* Si Jules César n'avait remporté d'autres trophées que ceux de Pharsale où de Munda, je doute, quelques talents peut-être qu'il y eût déployés, que Rome et la postérité l'eussent exalté comme un grand capitaine. Mais les brillantes campagnes des Gaules avaient précédé ces deux journées ; celles des Parthes et d'autres encore les avaient ou suivies ou accompagnées : à ces lauriers conquis sur l'étranger, on reconnaissait un vrai fils de Mars là où, sans cela, on n'eût vu qu'un chef de parti ou un rebelJe,

Ponce de La Gardie s'aperçut vite que tout avenir était arrêté pour un guerrier dans un pays où les vertus militaires allaient céder le pas à l'ambition factieuse et au fanatisme. Une guerre ayant éclaté dans le nord, non pas entre des religions ou des classes rivales, mais entre deux États, la Suède et le Danemarck, il courut y prendre part, et c'est aux Danois qu'il offrît d'abord le secours de son bras. Il les servait depuis plusieurs années avec un courage actif et intelligent, lorsqu'au siège de la ville de Walberg, que Éric XIV prit lui-même d'assaut le 28 août 1565, il fut du nombre des soldats étrangers,

allemands, français, écossais, à qui Ton fit quartier, parce que, dans Timpossibilité de continuer la défense, ils mirent bas les armes. Comme les autres, on remmena prisonnier en Suède, et c'est là qu'il connut Charles de Mornay, contre lequel il avait combattu à Walberg, et qui venait d'obtenir, par le poste de commandant de cette place, une récompense de ses services et un accroissement de crédit» Recommandé par ce compatriote qui, sur le même sol, ne pouvait plus voir en lui un ennemi, et agissant même d'après ses conseils, il se présenta à la cour de Stockholm ; il plut à Éric, et aussitôt, ayant obtenu de Frédéric, roi de Danemarck, une lettre honorable qui le libérait de ses premiers engagements, il passa au service des Suédois (l).

Soldat de fortune et d'aventure, il commençait à être fatigué de ce genre de vie et souhaitait donner à son existence la solidité d'une demeure fixe. Il se sentait fait pour la direction, le maniement des affaires et le commandement ; il était parvenu d'ailleurs à cet âge moyen où l'homme, arrivé à la plénitude de sa force intellectuelle et en ayant conscience, veut être quelque chose, acquérir de l'importance, jouer un rôle, à l'âge, en un mot, où l'ivresse des plaisirs est plus décisivement combattue par les soins plus positifs et les attraits de l'ambition : aspirations inutiles toutefois et besoin irréalisable tant qu'on ne s'attache pas à un pays, tant qu'on n'adopte pas une nouvelle

(1) Vie de Ponce de La Gardie. Puffendorff, t. VI, p. 32, 33, 38; (îeyer^ ch. xii, p. 214.

patrie à la place de sa patrie véritable, et que, monté constamment sur un même char, on ne parcourt pas une seule et même arène sous l'œil attentif d'une même nation. Ponce de La Gardie résolut donc de s'établir dans un pays déterminé, et il choisit la Suède, dont le souverain lui témoignait de la bienveillance et de l'estime et où les Français étaient bien vus , en général, et du peuple et des grands. Mais connaissant le caractère ombrageux, bizarre et changeant d'Éric XIV, il se conduisit pendant tout son règne avec prudence et circonspeclion (1) , afin de n'avoir pas le sort de Denys Beurré, que ce prince tua de sa propre main dans l'épaisseur d'une forêt, et d'autres favoris qui furent victimes aussi de sa cruauté capricieusement soupçonneuse.

Première ambassade de Ponce de La Gardie en France, 1566.

Ce qui distinguait surtout Ponce de La Gardie, en dehors de ses qualités militaires, c'était l'intelligence des affaires, la souplesse, la dextérité, l'esprit fin et insinuant qu'exige Fart délicat de la diplomatie. Éric XIV ne tarda pas à s'en apercevoir, et il lui fournit l'occasion d'exercer ses rares talents dans la France même, qu'il avait quittée soldat et qu'il revit ambassadeur. La Suède avait à soutenir l'assaut de trois puissances coalisées, le Danemarck, la Pologne, la

(i) Vie de Ponce de La Gardie, p. 14.

régence de Lubeck ; elle ne pouvait compter sur l'amitié promise, mais perfide, du Moscovite (1) , et elle voyait Claude Dancey, résident français à Copenhague, favoriser, malgré les traités existants, la cause des Danois, qui, par son entremise, obtenaient de Catherine de Médicis la permission de lever en France de nombreux soldats (2) . Éric XIV chargea Ponce de La Gardie d'aller à Paris conjurer ce fâcheux contre-temps.

C'était après la paix d'Amboise qui, en 1565, avait un instant suspendu les guerres religieuses pour courir reprendre aux Anglais le Havre, que, dans leur aveuglement, les Huguenots leur a valent livré. Catherine de Médicis et Charles IX ne demandaient pas mieux que d'envoyer au dehors les protestants à qui il pourrait sourire d'aller servir des princes réformés, comme l'étaient ceux de la Scandinavie. Il s'en écoulait un certain nombre par le Danemarck ; ils n'étaient pas fâchés qu'il en partît d'autres, et des catholiques même s'il le fallait, à leurs yeux trop batailleurs, ayant la Suède pour destination. Ils allaient ainsi pourtant opposer toujours Français à Français ; mais qu'importait, pourvu que ce ne fût pas en France qu'eût lieu, entre des mercenaires de la même nation, cette guerre impie. Sans vouloir se priver de l'avantage que leur oflFrait déjà le Danemarck, ils acceptèrent donc le nouveau débouché que venait leur proposer Ponce de La Gardie, et par considération

(4) Moscovitarum infida semper amtcttta, Vie de Ponce de La Gardie, p. 16.

(2) Poffendorff, t. VI, liv. vi, p. 32.

pour les anciens traités dont néanmoins les secours fournis aussi au Danemarck étaient toujours l'infraction, ils accordèrent au roi de Suède à titre de service, ce qu'ils lui auraient plutôt, ainsi qu'à d'autres encore, demandé comme une faveur (1). Le nombre de soldats que put enrôler Ponce de La Gardie, peu considérable si c'eût été pour la France, l'était pour des États aussi peu peuplés que ceux du nord : c'étaient trois mille fantassins et trois mille hommes de cavalerie, munis d'armes de toute espèce. Avec cette troupe et après son heureuse et facile négociation , Ponce de La Gardie retourna en Suède le 30 mai 1566.

Ponce de La Gardie fait la révolution suédoise de 1568.

Une plus grave affaire l'y attendait. Éric XIV était malheureux dans la guerre qu'on lui avait déclarée. Trop d'ennemis l'attaquaient à la fois et de tous côtés, et six mille soldats, même français, ne pouvaient suffisamment en contrebalancer la force, d'autant plus que ses adversaires en comptaient peut-être un égal nombre dans leurs rangs. Le sentiment de cette affligeante et fatale situation irritait la nation suédoise, et bien qu'on ne pût l'attribuer au roi Éric, on était plus disposé à s'aigrir des torts qui pouvaient lui être plus justement imputés. Surtout on devait

(1) Ut armaac militem conducere liceret non mtnus, $ibi quàm Dano, Vie de Ponce de La Gardie» p. 15.

voir avec une peine extrême tout ce qu'Éric entre prendrait contre un frère dont il était jaloux, contre Jean, duc de Finlande, qui, gendre de Sigismond- Auguste, roi de Pologne, par son mariage avec Catherine Jaghellon, était regardé par plusieurs comme l'instrument d'un utile rapprochement avec les Polonais, le plus Tort appui de la coalition. Mais Éric était plus violent que politique. Jean avait accepté en gage de son beau-père, pour de l'argent prêté, les villes de Livonie, qui, mal protégées contre les Russes mêmes par la Pologne, de qui elles relevaient, s'étaient données au roi de Suède. Il était l'héritier présomptif de la couronne. Une telle acceptation, quoique ayant l'air d'une frauduleuse soustraction, ne semblait donc pas constituer pour son auteur un bien grand crime et devenir matière à de très -inquiétants soupçons. Éric y vit l'indice d'un complot contre sa couronne ; et son caractère méfiant, joint aux alarmantes prédictions de certains astrologues, lui en exagérèrent la certitude et le prochain danger. Avec le même emportement de mesures sévères dont il avait usé à l'égard de son précepteur Denys Beurré et dont il s'était tout de suite condamné et repenti, il fit arrêter son frère Jean, le tint enfermé longtemps dans le châ; teau de Gripsholm, enveloppa dans ses accusations les serviteurs et les ministres de ce prince, une foule d'hommes illustres aussi, et, comme complices d'un crime vrai de haute trahison, il les fit punir de mort ou aveugler avec des coins. Mais il eut le tort d'étaler un tel spectacle aux yeux du peuple, que les sévérités les plus justes ne manquent jamais de révolter quand

elles sont barbares. De tous côtés on cria à la tyrannie, et la mise en liberté du duc Jean, au lieu de calmer les esprits, ne fit que les enhardir contre un pouvoir qui ne savait pas se soutenir et trahissait one secrète peur. Le duc Jean lui-même, qui naguère peut-être n'avait été qu'un prêteur prudent et non malintentionné, devint par ressentiment un conspirateur réel, et Ponce de La Gardie, qu'Éric lui donna comme gage apparent d'une fausse réconciliation, partageant le mécontentement général, l'entretint dans ces idées et lui promit son appui (1). Le parti luthérien ou aristocratique, qui était en majorité dans la Suède et que le roi avait souvent froissé par les opinions calvinistes que son précepteur, le huguenot Denys Beurré, lui avait fait épouser, se joignit au duc irrité (2). Ceux enfin qui tenaient encore, parmi les basses classes surtout, à l'ancienne religion romaine, espérant au moins protection sous Jean, dont la femme était catholique, ne manquèrent pas d'exprimer à celle-ci leurs vœux mystérieux et l'encouragèrent lui-même par ces indirectes excitations.

Il fallait bien que le caractère et le gouvernement d'Éric n'inspirassent pas de confiance et ne méritassent aucune sympathie, pour que, bien difiérent de son frère Jean, qui n'avait pourtant que l'expectative du trône tandis qu'il en avait la possession, il ne trouvât, dans toute l'Europe, aucune princesse qui voulût de lui pour époux. A l'instigation de Denys Beurré,

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 15 et 16.

(2) Alzog, HisL de VÊglise, 1. 1, p. 203.

il avait recherché la main d'Elisabeth d'Angleterre, qui s'était écartée du calvinisme comme organisation ext^eure du culte, mais le professait comme dogme (1) ; il avait aussi demandé en mariage Christine de Hesse : il n'avait obtenu que des refus, et ses démarches auprès de Renée de Lorraine et de Marie Stuart relativement au même objet, ne devaient pas être, on le conçoit, couronnées d'un meilleur succès (2). C'était là un affront qui retombait un peu sur les Suédois, que dans tous les cas ils ressentaient vivement eux-mêmes et qui aigrissait davantage encore le mécontentement national. Ce Tut bien pis, lorsque Éric, voulant à tout prix un héritier et ne consultant qu'un inutile dépit, s'arrêta à une union déshonorante pour un roi et dont la Suède ne devait pas accepter les fruits. En déclarant qu'il était résolu d'épouser Catherine Mansdotter^ fille d'un de ses officiers, et dont il avait eu déjà plusieurs enfants dans les loisirs licencieux de la vie des camps (3) , il acheva de se perdre ; car ce n'était pas un affront indirect fait à la nation suédoise par des souverains étrangers, mais un outrage personnel qu'elle recevait de son propre roi, et elle ne pouvait que s'indigner à l'idée d'être obligée de saluer du nom de reine et d'entourer d'un convenable respect la plus obscure maîtresse. On ne sait comment la princesse Sophie, sœur d'Éric et ma-

(1) Puffendorff, Hist. univ., t. V. liv. v, p. 357.

(2) Vie de Ponce de La Gardie, p. 16.

(3) Vie de Ponce de La Gardie, p. 17. Quam non und proie matrem hahuerat in contubemio.

née au duc de Basse-Saxe, put se décider à venir relever et aussi approuver par son assistance les pompes d'un tel hymen. La noblesse, ne trouvant pas assez de bous motifs pour justifier cette étrange démarche, chercha à se l'expliquer par le caractère dangereux d'Éric, On supposa que ce prince méditait quelque grand coup, et que la princesse Sophie n'avait été invitée à la fête nuptiale que pour y attirer plus facilement les grands, adroitement abusés, et renouveler contre eux la sanglante et néfaste journée des Saintes-Reliques (1).

C'est ainsi qu'à la même époque, 1568, l'opposition luthérienne et aristocratique en Suède faisait, à l'occasion d'un mariage, courir les mêmes bruits qu'en France les Huguenots à l'approche du mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois. Hs se trompaient, je crois, les uns et les autres : Éric était un fou parfois furieux , ce n'était pas un profond et astucieux Néron ; et, quant à Catherine de Médicis, elle tenait trop à pouvoir faire contre-poids, par les seigneurs et les princes protestants, à la maison de Lorraine dont maint libelle déjà dénonçait la haute ambition, pour se priver, par un massacre insensé, d'un nécessaire appui. Jamais personne ne fut plus propre que cette subtile et dissimulée Italienne à cette politique de balancement et de bascule ; mais jamais aussi conduite gouvernementale, sous un roi comme Charles IX, ne fut commandée par de plus fortes raisons d'État. La Saint- Barthélémy fut la

(1) Certumque dehere opprimi ni opprimant. Vie de Ponce de La Gardie, p. 17.

conception spontanée du sombre et calculateur Henri de Guise, et les guerres interminables qu'elle engendra n'auraient profité qu'à ce précoce Cromwell catholique, sans le coup hardi et décisif du digne fils d'une fourbe, mais pénétrante régente (1).

Quoi qu'il en soit, si piège il y eut, les protestants français s'y laissèrent prendre. 11 n'en fut pas de même des Suédois. Ponce dé La Gardie, sur lequel ils avaient jeté les yeux comme étant homme de tête et d'action, croyant, lui aussi, que le repas de noces serait, comme au temps de Christian II, le guet-apens choisi pour un nouveau massacre de Stockholm, conseilla aux grands de ne pas s'y rendre, mais plutôt de se disperser dans les provinces pour sonder les esfHits et en revenir ensuite de tous côtés avec force gens armés. Ce conseil fut aussitôt suivi, car on n'avait pas un instant à perdre si l'on voulait attaquer Eric à l'improviste. Il était à craindre aussi que, durant les retards ou les délais, n'arrivât subitement d'Ecosse, où Éric l'avait envoyé, un guerrier redouté, un calviniste, ardent ami du roi, un Français, naguère protecteur du Français La Gardie, mais ne suivant pas la même ligne et devenu son en-

{i) « On disait que les Guises voulaient tuer le roi Charles IX et usurper VÊtat,., La reine-mère voulait tenir comme un contrepoids des princes protestants et du sang à la maison de Guise... En quoi elle ût paraître un trait de politique de reine et de mère bien avisée^ ne voulant pas laisser tomber le roi son fils et le royaume en autre gouvernement que le sien. )^{Mémoires relatifs à l'Hist. de France, par Michaud et Poujoulat, t. XXXIII ; Mém. de Gastelnau, p. 38 et 133.)

nemi. On se pressa donc, et tout était fini, même depuis longtemps, quand Charles de Mornay rentra en Suède : Holmia, où s'était transporté Éric, avait été pris par Ponce de La Gardie qui y avait pénétré par un faubourg ; Éric lui-même s'était rendu ; Jean avait été élu roi sous le nom de Jean III; Ponce de La Gardie avait été placé au-dessus de tous les ministres par ce prince reconnaissant ; la paix avec la Pologne s'était faite immédiatement par les soins influents de la nouvelle reine de Suède ; la guerre contre le Danemarck avait été reprise avec plus de confiance et de vigueur ; Ponce de La Gardie, blessé dans un combat, fait prisonnier et rendu libre bientôt par les Danois, avait reçu de Frédéric II roi de Danemarck, des lettres de délivrance des plus honorables, et de Jean III la baronie d'Eckholm avec le titre de baron et le droit de prendre, en Suède, les armes de sa famille ; il était entré, en un mot, dans la première noblesse en même temps que dans les premières dignités suédoises, et Charles de Mornay, arrivé en Suède avec trois mille Écossais pour tuer Jean III et délivrer Éric, n'atteignit d'autre but que celui de mourir sur l'échafaud avec son complice le calviniste Gilbert, et de laisser, au milieu d'une révolution triomphante, son ancien et plus prudent protégé jouir en paix du haut rang qu'il s'était acquit dans le pays et dans l'État (1).

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 12 et 23; Geyer, Hisl, de SuèdCf ch. XI, p. 208.

DE PONCE DE tA 6ARDIE. 337

Ambassade de Ponce de La Gardie, 1571 à 1572, à Lubeck, à Hambourg, en France, dans les Pays-Bas et à Munster.

Privés du concours de la Pologne et exhortés à la paix par Claude Dancey, cette fois protecteur de la Suède, les Danois et les Lubeckois avaient aussi renoncé à la guerre et conclu avec leurs ennemis, en 1570, le traité de Stettin (1). Libre de ce côté, Jean III pouvait dès lors s'occuper de la Livonie, de ces villes livoniennes qui autrefois s'étaient données à son prédécesseur, et sur lesquelles tout récemment avaient été hypothéquées en quelque sorte les sommes qu'il avait prêtées au roi de Pologne, son beau-père. Mais il n'était pas facile d'en expulser les Busses d'Ivan IV, tant qu'ils pourraient recevoir d'Europe, par le port de Narva, situé en Esthonie, presque au fond du golfe de Finlande, les munitions de guerre que leur pays ne pouvait encore suiSsamment leur fournir. Gomme, pour aller à Narva, les navigateurs étaient obligés, soit à la hauteur de Gothland ou de Bornholm, soit vers les côtes de la Livonie ou de la Finlande, de traverser les eaux de la Suède, Jean III leur faisait la chasse avec les vaisseaux suédois ; mais beaucoup échappaient à ses vigilantes poursuites, et il était à craindre en outre que «

(1) Voir ce Traité, plus haut, liv. I, ch. m*

les États auxquels ils appai^tenaient, fatigués de ses attaques, de ses vexations ou die ses captures sur leurs marchands, ne Finquiétassent à leur tour ou même ne se joignissent à ses ennemis. Il est vrai qu'il était protégé par un sentiment de répulsion qu'aurait excité chez plusieurs, même dès cette époque, une alliance russe, surtout avec le czar que les étrangers n'appelaient que le Terrible. Mais il n'était pas moins certain qu'il y avait du péril dans cette situation, et qu'il fallait employer, auprès des États intéressés, des moyens amiables pour le conjurer ou l'amoindrir. Ces États étaient Lubeck, Hambourg, les Pays-Bas, et spécialement les villes de la Frise, de la Hollande et des provinces flamandes, l'empire d'Allemagne et la France. Ponce de La Gardie eut mission d'aller plaider auprès de chacun d'eux la cause de la Suède, qui dès lors, comme le prouvent quelques-unes des réponses qui lui furent faites aussi bien que ses propres paroles, semblait se confondre avec les craintes mêmes de l'Europe. L'ambassadeur suédois s'attacha en eflet à montrer en présence et en lutte la civilisation et la barbarie, l'esprit de possession tranquille et l'esprit incessant d'invasion, la nécessité enfin d'élever au torrent moscovite une forte barrière, si on ne voulait pas le voir tout envahir ; et les réponses, même négatives, des États auxquels il porta ses demandes, ne conti*edirent en rien cette curieuse et frappante manière d'envisager, au seizième siècle, la question pendante entre les Busses et les Suédois.

Il commença par Lubeck, et il y arriva le 15 novembre de l'année 1571, avec un jeune seigneur de

la cour, plein de sagesse et de sens, Claude Bielke, qui lui avait été donné moins comme collègue sans doute que comme un diplomate qui voulait se perfectionner à son école (1). Son secrétaire était Hermann Bruser. Le 20 du même mois il eut son. audience du sénat de Lubeck. Il rappela aux sénateurs et aux consuls le sincère rapprochement qu'avait opéré entre la Suède et les Lubeckois la récente paix de Stettin, et se plaignit qu'au mépris de ce traité les citoyens de Lubeck fournissent continuellement à la Russie, par la ville de Narva, toute espèce d'approvisionnements, comme si le Moscovite était pour eux un ami et le roi de Suède un ennemi. Il ajouta qu'une telle conduite de leur part avait d'autant plus étonné Jean III, que, en dehors même de la pacification de Stettin, ils n'ignoraient pas qu'Ivan IV n'avait, pour attaquer l'Esthonie, la Livonie, la Finlande, que des prétextes dignes d'un roi barbare. Il aurait voulu en effet que, conformément à la promesse que n'avait pas craint de lui faire Éric XIV, Jean 111 lui cédât pour épouse sa propre femme, Catherine Jaghellon, qui serait ainsi devenue la mère de leurs communs enfants (2). Telle était la cause impie des ravages dont il couvrait toutes ces malheureuses contrées, de l'arrestation des ambassadeurs suédois, contrairement au droit des

(1) Juvenem magnœ virtulis ac prosapiœ.,. Vie de Ponce de La Gardie, p. 23.

(2) Bello impie desponcentem régis conjugem^ ab Erico olim promissam, communium liherorum matrem. Vie de Ponce de La Gardie, p. 24.

3A0 ' NÉGOGIàTIONS

gens, et des mauvais traitements que les Russes leur infligeaient, selon une vieille coutume de cette barbare nation (1). Ponce de La Gardie demanda donc à la régence de Lubeck de suspendre provisoirement ce trafic de leur vHle avec les Russes par Narva, ou bien, si cette interruption leur devait porter trop de préjudice, de se diriger plutôt, jusqu'à la fin des hostilités, par la mer Blanche vers le port d'Arkangel, dont Ivan lY avait commencé la construction, on vers celui de Saint-Nicolas. 11 insista beaucoup sur ce moyen terme qui conciliait toutes choses, puisque si les Russes continuaient de commercer avec les habitants de Lubeck, ce ne pourrait être que pour bien moins de temps, la mer Blanche étant beaucoup plus tôt glacée que la Baltique, outre que les frais de transport seraient plus considérables et les prix de vente trop ruineux pour les finances encore mal réglées de la Russie.

Mais, chargés de veiller aux intérêts d'une ville marchande, les sénateurs et les consuls lubeckois prétendirent que Ton pourrait nuire aux Suédois par la première de ces mers autant que par la seconde ; que d'ailleurs les Russes ne profitaient pas seuls de ce commerce maritime avec Narva ; qu'il était aussi trèsavantageux aux États voisins de la Russie, et qii'en privant ceux-ci des ressources qu'ils en tiraient, c'était aller contre le but de la guerre actuelle, c'està-dire leur ôter le moyen d'arrêter ces féroces enva-

(1) Ex veteri morts barbari ferocia. Vie de Ponce de La Gardie, p. 24*

bisseurs et de les faire rentrer dans leurs anciennes limites (1).

Le sénat de Lnbeck rendait justice au caractère éminemment moral de la guerre contre le grand-duc de Moscovie ; il convenait même que les rois et les princes chrétiens avaient eu raison de s'entendre avec l'empereur Maximilien II, dans le congrès de Stettin, pour régler cette navigation de Narva de manière à ce qu'elle ne préjudiciât en rien à ^intérêt de la chrétienté^ engagé dans la question qui divisait les Suédois et les Russes (2). Mais il répondit que, faisant partie de l'empire germai^ue, Lubeck attendait la sanction d'une diète pour se conformer aux stipulations commerciales du traité de Stettin, et que, jusque-là, elle ne renoncerait jamais au bénéfice d'une décision de Ferdinand I", pacifique prédécesseur de Maximilien, qui avait en son temps formellement déclaré cette navigation entièrement libre pour tous les peuples allemands, imitant son glorieux frère, Charles-Quint, qui, dans ses guerres avec les Français et p^ les Turcs, n'avait jamais voulu frapper le commerce d'aucune interdiction et n'avait demandé ses succès qu'à la force invincible de ses armes (â).

(1) Hoc commercium si sustuleris vel ad tempus adtribueris^ brevi ipsos feceris ad (erocicB ejus resistendum invalidos, aut ad ejus imperium intrà veteres termino8 coercendum, dominationique proferendœ viam straveris. Vie de Ponce de La Gardie, p. 21.

(2) Cum regum principumque chnstianorum scitu assensuque^ nec non cum Cœsare, ut eo navigandi aludium, in rei christianiœ fraudemy minime cederet. Ibid^ p. 25.

(3) Ibid, p. 26.

Ponce de La Gardîe répliqua que les seuls peuples riverains à qui les condamnables trafics des Lubeckois pussent être utiles aussi bien qu'aux Russes, c'étaient les Polonais, lesLivoniens et les Suédois; que les premiers n'avaient aucun port sur la Baltique, à moins de regarder la Prusse comme faisant partie de leur domaine ; que les seconds ne pouvaient se défendre eux-mêmes, et que, quant à eux, ils iraient à Luheck s'approvisionner de ce qui leur serait nécessaire. Puis, voulant opposer à l'autorité impériale de Ferdinand P' des décrets plus respectables encore dans le Saint-Empire muain, il cita deux bulles curieuses des papes Honorius III et Alexandre 111, la première de 1220, la seconde de 1287, frappant l'une et l'autre d'anathême et d'excommunication, en faveur du royaume de Suède, tout commerçant, tout souverain même, fût-ce l'empereur, qui fournirait des armes ou d'autres approvisionnements aux barbares de la Sarmatie (1). Il ajouta du reste en terminant, qu'il était envoyé par le roi de Suède à divers princes et rois, sans excepter l'empereur, pour le même objet, et que ceux qui refuseraient d'obtempérer à ses justes désirs, contrairement aux usages toujours suivis par les peuples civilisés (2), le feraient, comme les Lubeckois, à leurs risques et périls. Cette réplique imposante et ferme fit un peu perdre contenance aux sénateurs et aux consuls de Lubeck;

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 28 et 31.

(2) Consuetudine passim usurpaid culiississimis populis,, Ibid^ p. 33.

mais, comme ils savaient que Ponce de La Gardie devait partir le lendemain, ils déclarèrent que Taffaire était trop grave pour pouvoir la décider immédiatement ; qu'ils assembleraient tous les citoyens de Lubeck pour en conférer avec eux, et quMls enverraient par un courrier leur réponse définitive au roi de Suède.

Ponce de la Gardie quitta donc la ville de Lubeck sans avoir rien obtenu de ces avares négociants. Il fut plus heureux à Hambourg et dans plusieurs autres villes hanséatiques, telles que Stralsund, Rostock, Wismar, qui, moins puissantes que leur arrogante métropole, furent aussi plu^ tfaitables.

Satisfait de ce succès, il se rendit à Munster qui était une riche et belle principauté ecclésiastique et dont le possesseur était alors Jean Bruchusius, issu d'un fils naturel de Gustave Wasa. Là, outre la demande relative à rimportation des provisions ou des munitions de guerre chez les Russes par Narva, Ponce de La Gardie pria le seigneur-évêque, en lui exposant les plus hautes raisons de convenance et d'humanité, de lui permettre d'enrôler des troupes sur son territoire pour faire la guerre à un peuple qui s'élevait pour la ruine des Suédois aussi bien que pour celle des autres peuples et rois chrétiens (1). Mais l'adroit évêque éluda l'une et l'autre demande, en disant qu'il ferait là-dessus ce que l'empereur et l'empire décideraient, et déclinant toute initiative personnelle sur ces délicates questions.

En Frise, en Hollande, en Belgique, le duc d' Albe,

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 34.

gouverneur de ces pays pour Philippe II, se retrancha aussi derrière le décret d'empire qu'il fallait préalablement obtenir, rangeant toute l'étendue de son gouvernement parmi les provinces qui relevaient des dix cercles germaniques. Quant aux livraisons de sel poiu* lesquelles Ponce de La Gardie était aussi chaîné de lui parler, il répondit avec une brièveté conforme à la dureté brusque de son caractère, qu'il en écrirait au roi Philippe II et qu'il lui transmettrait la décision de ce prince (1).

Ces négociations et ces voyages en plein hiver, dans des pays dont quelques-uns, comme les Pays- Bas, étaient en proie à la plus furieuse guerre d'indépendance et de religion, et à une époque oîi les communications et les moyens de transport étaient aussi lents que difliciles, avaient pris beaucoup de temps. Cinq mois s'étaient déjà écoulés, et l'on était en avril 1572, lorsque Ponce de La Gardie arriva en France. Il trouva, le 27 du même mois, Charles IX, Catherine de Médicis, Henri de Navarre, Marguerite de Valois, toute la cour, au château de Blois et en grands préparatifs d'un double mariage : c'était d'abord le mariage du chef de la maison de Bourbon et des Huguenots avec la catholique Marguerite, et celui de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche, fille du tolérant empereur Maximilien II. Il n'était pas possible de s'y tromper : ces unions étaient véritablement un symbole de paix et de réconciliation entre

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 51. Pars non ignqbUis Im-^ perii^ p. 56.

DE PONGE DE LA GARDIE. 3i5

les partis, et la seconde, dont la célébration était également prochaine, confirmait les espérances et les desseins fondés sur la première. Tout le monde était dans la joie, et Ponce de La Gardie pensait que cette situation heureuse ne pourrait que profiter au succès de sa mission, Jean III, roi de Suède, avait d'ailleurs employé ses bons oflices auprès de Maximilien II, pour que, malgré la situation agitée de la France et les préventions que pouvait avoir contre Catherine de Médicis la Réforme allemande, il ne refusât pas la main de sa fille à Charles IX. Il avait agi aussi, nous dit le biographe de Ponce de La Gardie, en faveur du roi de Navarre pour son mariage avec Marguerite de Valois ; et chacun de ces princes, ajoute-t-il, se félicitait de l'obligeance de ses démarches à cet égard (1) ; ces détails semblent prouver que l'opposition protestante ne voyait pas avec moins de plaisir que le gouvernement une union qui, du côté des catholiques, froissait, surtout à cette époque, les plus vives répugnances, et était en quelque sorte, de la part de Catherine de Médicis, un insultant défi jeté à leurs préjugés et spécialement à la tyrannie des Guises. L'ambassadeur d'un prince dont on se louait devait être le bienvenu, et en effet. Ponce de La Gardie, avec Claude Bielke, fut bien reçu de Charles IX à Blois. Il faut suivre l'ordre et les détails de ses négociations auprès de la cour de France.

Il vit d'abord Charles IX : il le remercia, au nom de Jean III, de la paix avantageuse qu'il avait ména-

(1) Tle de Ponce de La Gardie, p. 68.

gée à la Suède par rinterveotion de Dancey ; il demanda le renouvellement des traités antérieurs, et fit part des vœux du roi, son maître, relativement à la navigation de Narva. Après la formalité de cette audience officielle, la négociation commença.

Catherine de Médicis, sous un roi jeune, de mœurs douces et non marié, n'avait jamais perdu Tautorité prépondérante qu'elle devait à son titre de mère et à son génie gouvernemental. A côté d'elle s'était élevé, avec son agrément, une autre puissance, celle d'Henri de Navarre, auquel les avances de la cour donnaient naturellement beaucoup de crédit et qui remplaçait l'étoile un peu éclipsée des princes lorrains. Ponce de La Gardie ne manqua pas de visiter chacun de ces personnages. Il se présenta à Catherine de Médicis avec une lettre de Catherine Jaghellon, amie d'une reine de France et comme Polonaise et comme catholique, et il appuya sa demande au sujet de l'interruption provisoire de toute navigation pour Narva, des instances et des raisons contenues dans cette pièce importante.

Auprès de celle qui réglait tout par l'organe du roi, il avait imploré une décision favorable ; auprès du Navarrais il sollicita une efficace recommandation. Mais l'auteur de la vie de Ponce de La Gardie cite un détail curieux et qui prouve avec quel soin l'opposition protestante, en France, s'enquéraît de tout ce qui intéressait la Réforme au dehors. La révolution qui, en Suède, avait renversé Éric XIV pour élever Jean III, avait été présentée à Henri de Navarre sous un très-mauvais aspect. Le roi déchu ét^it, liKrorable

aux calvinistes, et Jean III était Félu des luthériens. On disait même que, inQuencé par sa femme Catherine Jaghellon, il n'était pas éloigné d'embrasser le catholicisme ou de faire quelque chose du moins dans ses Ëtats pour ce culte détrôné et banni. C'est ainsi qu'on doit interpréter la manière vague et générale dont notre biographe rapporte ce fait (1). D'après cela Henri de Navarre, en sa qualité de calviniste, ne devait pas voir sans quelque préveùtion l'envoyé d'un prince aussi suspect que l'était à ses yeux le nouveau roi de Suède, Il fallut que Ponce de La Gardie lui peignit avec les plus vives couleurs l'état réel de la Suède avant cette révolution, les excès du roi Éric, les plaintes et l'indignation générales, pour qu'il pardonnât aux nobles suédois leur soulèvement et à Jean III sa déplaisante élévation (2). Encore ne dit-on pas qu'Henri de Navarre voulut tout de suite promettre d'appuyer auprès du gouvernement français la demande de l'ambassadeur suédois. Celui qui avait cherché à justifier la révolution suédoise de 1568 n'en était-ii pas le principal auteur, n'en était-il pas le fortuné héros, et n'était-ii pas en quelque sorte payé d'avance pour amnistier son propre et si avantageux ouvrage? On le voit : la négociation de Ponce de La Gardie en France ne laissait pas que d'être assez délicate ; car, si sa présence plaisait aux uns,

(1) Sueciœ faciem^ dil-il, quam deturpare hune apud prineipem uhivis nitehantur rerum ignari quidam et malevoliy ob exautorali à rege fratris^ ut volebant, maculam. Vie de Ponce de La Gardie, p. 67.

(2) Poii depictam ad vivum rerum Sueciœ faoiemi Ibid.

3&8 NÉGOGIATIOnS

elle réveillait dans d'autres des susceptibilités de secte ou de parti qu'il n'était pas bon d'avoir contre soi. Cependant il ne dut pas être trop mécontent da résultat qu'il obtint. Le roi Charles IX, dans une dernière audience, lui répondit qu'il avait donné ordre à Claude Dancey, son ambassadeur près la cour de Copenhague, de renouveler les anciens traités entre la Franceetla Suède, avec les modificationsqu'il jugerait à propos d'y introduire, et que pour la navigation dé Narva, s'il ne l'interdisait pas d'une manière absolue, du moins il défendrait d'importer dans cette ville tout ce qui pourrait être contraire aux conventions nouvelles qui seraient faites avec le gouvernement suédois (1). Puis il entretint familièrement Ponce de La Gardie de la guerre qu'il se proposait de faire au roi d'Espagne Philippe II dans les Pays-Bas en faveur des Gueux (2) , et, par conséquent, de l'intention un peu tardive, mais réelle, où il était de revenir à la politique de son père Henri II, politique que Ponce de La Gardie avait aimée et qu'il avait autrefois secondée de tous ses efforts en Italie sous le commandement du maréchal Brissac. C'était assurément faire plaisir à un ancien Français, partisan du système de François P' et d'Henri II, et bien plus zélé encore pour leurs idées depuis qu'il était devenu le sujet et le serviteur d'un prince protestant.

Ce projet de guerre, dont Charles IX lui faisait pour ainsi confidence, eut-il réellement quelque

(1) Ne quid adferrent legibus paetorum contraria. Vie de La G.

suite? Oui, répond notre auteur, tout en rattachant cet envoi de troupes calvinistes dans les Pays-Bas au vaste et ténébreux complot de la Saint-Bartliélemy, auquel il croit en sa qualité de luthérien et qu'il met sur le compte de Charles IX. C'était, dit-il, pour dégarnir de troupes les chefs huguenots qui se trouvaient à Paris et qu'on espérait par là prendre plus facilement au piège qu'on leur tendait dans l'ombre; et, quant à ces renforts mêmes, on avait secrètement prévenu l'ennemi, c'est-à-dire le duc d'Albe, de leur arrivée, ce qui fit qu'ils furent entièrement détruits avant d'avoir pu être d'aucune utilité à ceux pour qui on les disait pompeusement destinés (!)• Il pouvait bien se faire, en effet, que quelque avis secret eût été donné au duc d'Albe ou par les agents de Philippe II si nombreux en France et particulièrement à Paris, ou par le duc de Guise si fort opposé à l'envoi de ces secours et par lequel fut assassiné l'amiral Coligny, qui les avait obtenus du roi et qui devait, dit-on, aller les commander. Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que des troupes, chargées de soutenir les Gueux, étaient parties pour les Pays-Bas. Ponce de La Gardie, après avoir pris congé de Charles IX, de Catherine de Médicis, du roi de Navarre, et reçu d'eux, sans même excepter ce dernier, les meilleures assurances de paix et d'amitié pour le roi de Suède, les vit de ses propres yeux, en passant par la Belgique. Il vit aussi dans

(1) Vie de La Gardie, p. 71. Paulà priùs quàm hœ fièrent (la SaÎDt-Barthélemy), Geusiis délectas Hugonottis rex submisitcopiaSf specie opem ferendij etc.

cette malheureuse contrée des soldats de toute nation, des Italiens, des Espagnols, des Allemands, des Lorrains, qui s'y étaient donné rendez -vous pour livrer ou soutenir les grands combats de la Réforme. La Belgique était devenue un vaste camp. Toute communication était interceptée. Ponce de La Gardie y arriva de Blois vers le milieu du mois de mai et y fut retenu jusqu'à la mi-août, sans pouvoir jamais, comme il le désirait, traverser le pays.

Durant ce long retard, il reçut, par Fintcrmédiaire du duc d'Albe, une lettre de Philippe II, datée de Madrid, dans laquelle ce prince promettait de faire livrer par ses sujets flamands, au roi de Suède et aux bourgeois de Stockholm, le sel, le houblon et autres denrées dont ils pourraient avoir besoin, et dont les Lubeckois, alors un peu en froideur avec le gouverne- * ment suédois, étaient les ordinaires fournisseurs (1). Ponce de La Gardie employa aussi ce temps à visiter de nouveau Tévêque de Munster. Il le pria de s'intéresser auprès du duc d' Albe en faveur .des comtes de Basse-Saxe ou d'Ostfrise, trop voisins da théâtre de toutes ces guerres pour ne pas en ressentir quelquefois les plus fâcheux contre-coups. L'un de ces comtes, comme on s'en souvient, était le mari de Sophie, cette sœur bien-aimée d'Éric, qui avait dû voir de mauvais œil l'élévation de son second frère Jean III. C'était adroit de lui rendre, spontanément et à son insu^ quelques bons offices. Ponce de La Gardie sut si bien s'en acquitter, en inspirant

(1) Vie de La GardiCi p. 69.

à révèque de Munster, d'ailleurs parent des Wasa, les plus sincères idées de tolérance chrétienne, que toutes les fois que le duc d'Albe priait ce prélat de le secourir et d'imiter en cela plusieurs autres seigneurs ecclésiastiques de l'empire, celui-ci lui faisait cette ferme et noble réponse : « Qu'une telle con-

< duite était incompatible avec son ministère^ à qui

< il convenait d'enseigner, non de combattre (1). Avant de quitter soit la principauté de Munster,

soit la Belgique, Ponce de La Gardie raconta dans les lettres qu'il écrivit en Suède , un trait non moins curieux et que son biographe nous a transmis. Philippe II avait épousé en quatrièmes noces Anne, fille dcMaximilien II d'Autriche. Or, cette princesse avait été élevée par un père prudent et qui voulait ménager en Allemagne l'opinion protestante , dans de justes sentiments d'humanité pour toutes les sectes réformées. Ainsi l'exigeait l'intérêt dynastique de la maison d'Autriche, fortement compromis dans un empire électif par l'ardeur intolérante de Gharles-Quint. Mais Anne allait épouser Philippe II, le digne et vrai fils de ce grand et formidable empereur, celui que les protestants n'appelaient partout que le Néron du midi, et elle devait habiter l'Espagne où, de temps en temps, quelque sanglant auto-da-fé viendrait, au nom d'un redouté tribunal, réclamer sa royale assistance. Cette perspective l'effrayait, et néanmoins elle n'en cherchait qu'avec plus de soin les

(1) Cui docere, non bellare^ a iocris ct^nonibus preseripiun^f Vie de Pp9pe 4e I.a Gi^rdievB^ 79.

moyens de donner cours , même dans ce pays , aux idées de mansuétude et de modération dont elle était pénétrée. La matière n'y manquerait pas, elle le savait : mais le pouvoir accompagnerait-il toujours les élans généreux de sa volonté? Elle pensa que si , à ses premières couches, elle donnait un fils à son terrible époux, il ne lui refuserait pas, en faveur d'un premier-né, quelque demande à cet égard. Cette inspiration compatissante prit aussitôt dans son cœur la forme inviolable et sacrée d'un vœu, vœu d'indulgence et de paix pour des erreurs de foi qui ne sont jamais des crimes, vœu tout chrétien, que le fanatisme d'un siècle tourmenté et cruel aurait traité d'hérétique à cause de son principe, mais qu'enregistra fidèlement sur le livre éternel du bien une divinité clémente. Ses désirs furent accomplis : la première année de son mariage, au mois de septembre 1571, elle mit au monde un fils qui fut appelé Ferdinand ; et, à la joie qu'en montra Philippe II, elle vit bien qu'il lui accorderait ce qu'elle voudrait, lors même que sa demande concernerait les condamnés du Saint- Office. Parmi les personnes qui vinrent aussitôt lui oflTrir leurs félicitations, il y en avait qui étaient déjà sous le coup de quelque poursuite de l'Inquisition, et qui, à l'expression de leurs compliments et de leurs vœux, joignirent aussi de riches présents. A leur grand déplaisir, la gracieuse -et royale mère refusa modestement cette dernière marque de leur sympathique bonheur (1) , et elle les pria de vouloir bien ac-

(1) Modeste repudians. Vie de Ponce de La Gardie, p. 71.

cepter plutôt eiix-mêmes une seule chose qu'elle désirait beaucoup. Ce refus, qu'ils ne pouvaient trop s'expliquer, les disposant à la peur, ils ne promirent qu'en tremblant ce qu'elle leur demandait. Mais quelle ne fut pas leur réjouissante surprise, lorsqu'elle leur dit qu'en se rendant en Espagne, elle avait fait vœu de rendre la liberté aux prisonniers de l'Inquisition, si elle venait à avoir un fils, et que , ne voulant pas être ingrate envers Dieu , qui avait exaucé ses désirs, elle allait solliciter la grâce de tous ceux qui étaient poursuivis ou détenus pour cause de religion, pourvu qu'ils ne fussent accusés d'aucun autre crime. Je laisse à penser avec quelle jubilation ils s'empressèrent de donner leur assentiment à ce précieux cadeau qu'elle leur destinait de son côté. Ponce de La Gardie assure, dans ses lettres, que beaucoup d'hérétiques avaient été en effet délivrés en Espagne, et que cette clémence royale, provoquée par la tolérante foi d'une femme, ayant été aussi, selon le souhait de cette reine, étendue à la Belgique, il avait vu lui-même de ses propres yeux bon nombre de ces malheureux, délivrés de leurs fers, quitter aussitôt leur patrie, sachant bien que cet arrêt de grâce de la part de Tobstinée cour de l'Escurial était une complaisance momentanée pour une jeune mère et non l'adoption de ses modérés sentiments (1).

Quel tableau offrait alors l'Europe! Partout la guerre entre les peuples et les gouvernements ; par-

(1) Qud occasione se vidisse, compedibus solutis^ Belgio excedentium numerum.,. Vie de Ponce de La Gardie, p. 72.

tout Tabusive extension du principe d'autorité aux matières de foi amenant d'effroyables réactions de la liberté de penser; partout Tesprit humain, libre de son essence, se souleyant contre le joug imposé à sa nature; partout la raison, créée pour discuter le monde religieux comme le monde physique, et ne reconnaissant comme inviolables et sacrées que la religion et la loi naturelles, cherchant à conquérir les droits de sa destination et de sa fin ; partout des hommes, comme tant d'autres sous toutes les religions et à tous les âges du monde, victimes, non d'actes socialement coupables, mais de leurs opinions, c'està-dire de la libre et primordiale allure de leur individualité ; partout enfin une religion, sublima par sa morale, mais pouvant trouver comme ses devancier res, les esprits rebelles à ses systèmes dogmatiques et à sa théodicée, exerçant sur les autres les persécutions qu'elle avait elle-même subies, les tourments qu'elle souffrait et qu'elle bravait encore dans les parties païennes du globe, et versant le sang ou provoquant la mort de ceux qui pourtant, fidèles à l'unité de Dieu, c'est-à-dire à son essence même, au principe de ses premiers et glorieux combats, ne s'écartaient de ses idées que sur quelques points de discipline, d'organisation ou de théogonie. Le seizième siècle, annoncé çà et là par les explosions rationalistes des âges précédents, était en travail des temps modernes, temps de tolérance, de justice et de liberté pour les choses de la pensée, et qui n'opposent au développement de l'homme que la gêne indispensable des lois fondamentales de toute société ; il était pressé par les

efforts de leur irrésistible venue, plutôt qu'il ne les ouvrait lui-même, et il était douloureux et agité comme toutes les époques critiques de définitif eufantement.

Au milieu de ce désordre immense, de ces combats multipliés, de ce déploiement universel d'appareils militaires, on conçoit que Ponce de La Gardie n'ait pu aller en Espagne pour parler de la navigation de Narva à Philippe II lui-même, comme il en avait aussi mission. Il ne se rendit pas non plus à Vienne pour voir l'empereur Maximilien II, bien que certains des princes ou des Etats auxquels il s'était présenté, eussent subordonné leur propre décision à celle du chef du Saint-Empire romain. L'historien de Ponce de La Gardie ne nous en donne pas la raison. Mais il est probable que la situation de la Livonie, plus que jamais foulée par les farouches soldats du czar, fut la cause de l'abandon ou du moins de l'ajournement de ce nécessaire voyage. Jean III avait besoin de l'expérience et des conseils de son puissant et dévoué serviteur. C'est même à ses talents éprouvés qu'il avait dessein de confier la guerre de Livonie contre les Russes. Aussi, après avoir, sur la recommandation de ce prince, recruté en Belgique surtout, comme le faisaient à la même époque les agents anglais de la reine Elisabeth, tous ceux des ouvriers habiles qui voulurent, sous de sincères promesses, aller enseigner leurs arts aux Suédois, Ponce de La Gardie se mit-il en route pour la Suède, où un vaisseau de Lubeck le transporta, le 30 septembre 1573, après une absence de dix mois.

Ponce de La Gardie en Livonie et en Suède après son retoor, 1573 à 1576. Réaction catholique appuyée par Catherine Jaghellon. Opinions de Ponce de La Gardie.

Il ne resta longtemps ni en Suède ni en Livonie. L'indiscipline et le désordre régnaient dans Tannée suédoise envoyée à la défense des villes livoniennes. Le gouverneur de la Finlande, Hermann Flemming, et le général en chef n'étaient pas d'accord. I^ premier aurait voulu couler à fond, devant le port de Narva, de vieux bâtiments remplis de pierres, pour couper court aux approvisionnements des Russes par cette place maritime. L'autre s'y était refusé, et bientôt après s'était fait battre par Ivan lY sous les murs de Wiborg. Les régiments étrangers n'étaient pas plus unis : la légion écossaise et la légion allemande, l'une composée de puritains, l'autre de luthériens, ne pouvaient se souffrir. Les Écossais, n'aimant pas Jean III par antipathie de religion, s'entendaient avec Charles de Mornay, qui venait alors d'arriver d'Ecosse pour le renverser et le tuer, tandis que d'autres passaient du côté des Russes plutôt que de le servir. Ponce de La Gardie, chargé de la conduite de la guerre de Livonie, découvrit tous les fils du complot, en expédia toutes les preuves écrites à Stockholm, ou l'on sait le sort qu'eurent Mornay et ses complices, puis cassa la légion écossaise, et enfin rétablit dans le camp la discipline et la subordination,

base première de tout succès. Pour Narva, il n'eut pas d'ordre pour rendre impossible l'entrée du port par le moyen qu'avait proposé Hermann Flemming. En sorte que les Russes, malgré les actives poursuites des corsaires suédois, recevant par contrebande tout ce qui leur était nécessaire, ayant soin de se l'assurer en payant bien, ne manquant jamais en outre de soldats et possédant déjà leurs redoutables Strélitz armés de bons fusils, avaient sur les Suédois, ce qui fait que la résistance peut survivre à maint revers, la supériorité du nombre et celle peut-être des approvisionnements. Il fallait donc à tout prix empêcher cette pernicieuse navigation de Narva ; car les restrictions insérées dans des ordonnances ou des traités, étaient dérisoires, les marchands trouvant toujours moyen de faire passer toutes sortes d'objets de contrebande sous le voile d'un commerce ordinaire et inoffensif; et comme c'étaient surtout des ports de l'Allemagne que se faisaient pour Narva et pour la Russie ces dommageables et frauduleux transports, il était de toute nécessité de dépêcher au plus tôt quelqu'un en Germanie, pour aller droit à Maximilien II et solliciter de lui un décret qui liât pour quelque temps toutle commerce maritime allemand. Jean III, voyant rétablie en Livonie la discipline militaire et la possibilité de mieux tenir tête aux Moscovites, s'y décida, et c'est sur Ponce de La Gardie qu'il jeta de nouveau les yeux pour cette urgente mission. Mais ce n'était pas la seule affaire qu'il eût à lui confier, soit pour l'utilité de la Suède, soit pour son avantage personnel. A Stralsund, dans l'Ostfrise ou Basse-Saxe,

dans le royaume de Naples, ailleurs encore, il avait à régler des diflërends ou des questions d'intérêt qui, depuis le retour de Ponce de La Gardie jusqu'à Tannée 1576 oîi Ton se trouvait actuellement, avaient surgi dans Tun ou l'autre de ces divers États. Surtout il voulait terminer avec la cour romaine une grande affaire religieuse qui mettait toute la nation suédoise en émoi et dont il était lui-même fortement préoccupé.

Quoique sympathique au haut clergé et aux classes riches ou éclairées, le luthéranisme en Suède n'offrait plus l'aspect d'un corps qui a conscience de son rôle et de ses devoirs : il ne fournissait ni orateurs pour la chaire sacrée, ni professeurs pour l'enseignement des lettres chrétiennes ou de la théologie ; il n'y avait plus d'émulation, de mouvement, de vie, et il semblait qu'en perdant ses deux principaux apôtres et soutiens, le chancelier Andersson et l'archevêque d'Upsal Laurent Pétersson, mort en octobre 1573, il eût été privé du dernier souffle qui l'animait (1). Il est certain que, tout eu étant conforme au génie plus flegmatique, moins enthousiaste et moins empreint d'ancienne civilisation romaine, des races Scandinaves aussi bien que des peuples germains, le luthéranisme perdait insensiblement de sa force chez les Suédois et semblait n'avoir plus foi en lui-même, à l'avènement de Jean IIL

Ce monarque aurait pu en faire, comme du temps de Gustave Wasa, une Église sérieuse, puisque, ayant un grand cachet national, ce culte devait réagir sans cesse contre les succès passagers de ses ennemis et

(1) Geyer, Hist. de Suède, ch. xii, p. 217.

paraissait aussi indestructible en Suède, comme en d'autres contrées, que le génie même de Iff nation. Jean III était politique et réfléchi comme tous ceux dont l'ambition adroite a su tourner une révolution à son profit. 11 savait qui l'avait fait roi, quelles tendances, quelles opinions, quelles passions de classe ou de religion l'on avait voulu couronner dans sa personne et affermir par sa royauté. Il voyait d'un autre côté l'attitude jalouse et envieusement expectante de son frère Charles, duc de Sudermanie, luthérien d'autant plus ouvert et exalté, que l'époux de Catherine Jaghellon pouvait devenir plus réservé et plus froid, et qu'il sentait que là était en Suède le plus fort levier d'un prince qui aspirait à régner (1). Jean III avait donc parfaitement connaissance du caractère et des exigences de sa situation, et il ne se souciait pas d'ébranler la couronne sur sa tête en mentant €^ son origine et en tournant entièrement le dos à son puissant parti. Mais la guerre inégale de Livonie le préoccupait aussi au plus haut degré, absorbait ses pensées et exerçait la plus grande influence sur ses déterminations. Il aurait voulu que la Pologne, cette république alors puissante, considérable et essentiellement militaire, s'alliât avec lui contre les Russes, pour les presser de tous côtés et lutter avec eux à nombre égal. Au lieu de cette union, il voyait la mésintelligence grandir chaque jour entre elle et les Suédois, au sujet même de cette Livonie où Jean III avait des troupes et que les Polonais, anciens suze-

(I) Geyer, Hist. de Suède^ p. 211.

rains des Porte-glaives, revendiquaient pour eux seuls. Il pensait d'après cela que quelque similitude religieuse entre la Suède et la Pologne pourrait adoucir les esprits et amener^ au profit des Suédois, un désirable rapprochement. La papauté, d'ailleurs, toujours influente en Pologne, ne manquerait pas de lui prêter son concours et de récompenser par ses bons oflices ce qu'il aurait fait pour l'ancien culte du pays. Catherine Jaghellon, désireuse d'attacher à son nom le triomphe récupéré du catholicisme en Suède, le flattait de cet espoir, et tons les Jésuites, qui formaient en quelque sorte la cour de cette princesse, ceux de Tuniversité de Louvain, Florent Feyt et Laurent Norvégus, plus connu des Suédois sous le nom de Kloster Lasse, le Polonais Warnéwicki, son aumônier Herbst et surtout l'Italien Possevin, envoyé spécial du pape, le Suédois Pierre Fechten, secrétaire du roi, enfin le cardinal d'origine polonaise et résidant à Rome, Stanislas Hosius, entretenaient oralement ou par écrit Jean III decette éventualité et soutenaient de ce grand intérêt les premières lueurs de ses favorables dispositions (1). On lui faisait entrevoir aussi un autre avantage. Catherine Jaghellon avait par sa mère Bona Sforza des prétentions sur les duchés de Naples, de Bari et de Rossani, qui appartenaient au roi d'Espagne Philippe II. Le pape, toujours suzerain, nominal du moins, du royaume de Naples, devait user de son influence, sinon de son autorité, auprès de ce

(1) Geyer, Hist. de Suède, p. 217, 220. Vie de Ponce de la Gardie, p. 466.

prince, pour que Jean III obtint ce qu'il réclamait ou un juste dédommagement. Une lettre du P. Possevin au pape Grégoire XIII, pour lui recommander cette affaire, dont il pense bien que le Saint-Père ne manquera pas de s'occuper, ne permet pas de douter qu'on ne fit briller aux yeux de Jean III ce nouvel avantage terrestre en vue de ses intérêts spirituels (1) . Avec une conviction bien peu solide et qui, incapable de tenir, comme nous le verrons, devant Finsuccès de temporels desseins, ressemblait plutôt à un calcul, Jean III se prêta donc, dans une certaine mesure, à la reconstitution du catholicisme en Suède. Les postes vacants d'évêques, dont le titre était rétabli, ou de professeurs des sciences ecclésiastiques dans les universités, furent donnés à des partisans de cette réaction. L'importante et ancienne université d'Upsal fut entièrement renouvelée d'après ce plan. Un collège royal, fondé à Stockholm par Jean III, fut livré aux Jésuites. C'est aussi par un religieux de cet ordre, Xiaurent Nicolaï, que fut occupée la chaire de théologie dans l'université de cette ville ; et, comme les établissements d'instruction publique étaient insuffisants en Suède ou ne répondaient qu'imparfaitement aux vues des ardents promoteurs de ce mouvement, on invita par tous les moyens possibles les grandes familles du pays à envoyer leurs enfants aux collèges de Jésuites de Rome, de Vienne ou de Varsovie. Plus

(1) Cum autem rex per suas litteras negolia sua neapolitana conh mandet, vix est^ quod de eâ re, quœ justissima est, vestrœ beatidu^ dini quidquam ampliùs scribam. Collection de Nordin, et dans Geyer, ch. xii, p. 221.

tard, quand mourut, en 1583, Catherine Jaghellon, on sut que cette vertueuse et sincère princesse avait donné, par testament, 10,000 thalers au séminaire de Braunsberg, dans la Prusse polonaise (1), pour l'éducation gratuite des jeunes Suédois qui voudraient se consacrer au sacerdoce catholique. Mais Jean III faisait une objection : il craignait que son autorité sur l'Église de Suède redevenue orthodoxe, ne fût pas aussi grande que sur le clergé luthérien. La création d'un patriarche ou primat de Suède, dont il aurait la nomination et par lequel la royauté tiendrait, comme autrefois, les ecclésiastiques de tout rang sous sa main, fut la solution qu'on lui présenta. Elle ne satisfaisait qu'à demi les préoccupations jalouses de ce roi ; car au-dessus du patriarche, audessus de lui-même, dans l'ordre spirituel si souvent mêlé alors à l'ordre temporel, il voyait planer la souveraineté pontificale, dont il s'effrayait beaucoup. Néanmoins, il se laissa aller au courant dans lequel on voulait à tout prix l'entraîner. L'ancienne liturgie catholique, après toutes les réformes préparatoires que nous venons d'exposer, rédigée par Pierre Fechten d'après un missel de l'Église romaine, fut substituée partout, avec les jeûnes et la confession, au rite luthérien, et un Formulaire, contenant dix-sept articles] conformes à renseignement orthodoxe, fut adopté en 1576 et signé par Jean IIL Ici parut Ponce de La Gardie.

Bien que ses ^descendants aient été élevés dans le

(1) Collection de Nordin, et Geyer, p. 220, 221.

luthéranisme, il n'était lui-même, à ce qu'il paraît, ni calviniste ni luthérien, puisqu'il fut chargé d'aller présenter à l'approbation du pape un Formulaire catholique^ et qu'on n'a pas oublié la considération dont l'entourait Catherine Jaghellon. Mais son catholicisme n'était ni formaliste ni rigide ; il admettait des tempéraments, des modifications de discipline, d'état civil du prêtre ou de suprématie , qui lui semblaient demandées par l'opinion publique ou par l'intérêt de la royauté. En France, il eût été du parti de Michel deLhôpital, du parti des catholiques modérés ou des politiques. En Suède, il pencha constamment, dans toutes ces questions religieuses, pour l'autorité supérieure du roi plus que pour celle du pape ; et, s'il fut catholique, il fut plus encore homme d'État dévoué, qui ne cherche que l'intérêt de son maître et veut toujours sauvegarder l'indépendance de son pouvoir. Il ne lui était pas difficile de faire accepter de telles idées à un roi qui connaissait le génie du peuple suédois et n'ignorait pas non plus tout ce qu'une restauration catholique pou vait lui faire aventurer. Au fond^ tout en ayant l'air d'être emportés par le mouvement. Ponce de La Gardie et Jean III en furent donc les maîtres; ils ne lui firent que des concessions volontaires, et, au milieu de la pétulante ardeur du vulgaire, eurent ensemble leur pensée et leur but. Pour mieux du reste les faire pressentir. Ponce de La Gardie, par l'ordre de Jean III, eut aussitôt avec le duc de Sudermanie, avec un prince dont l'opinion et les avis étaient loin d'êtreindiflFérents, une entrevue, que son biographe rapporte en passant comme un fait po-

litique peu important, mais qui nous semble avoir une très-grande signification, car on devait s'y entretenir de choses très-graves, dit-il (1) ; et c'est après avoir sans doute donné à ce dangereux frère du roi des explications oii sa profonde et tacite ambition ne put trouver d'assez plausibles motifs de rébellion, que Ponce de La Gardie partit du portd'Holmiâ le 11 octobre 1576.

Ambassades de Ponce de La Gardie à Stralsund, en Basse-Saxe, en Autriche, à Rome, à Naples, 1576-1578, en vue surtout de la Russie.

Ses instructions comprenaient la question religieuse et une foule d'autres affaires confiées à sa méthodique et nette intelligence. Envoyé en ambassade auprès des deux premières puissances de la chrétienté, le pape et l'empereur, il avait une suite imposante et nombreuse, digne de sa destination et capable de donner une haute idée du pays qu'il allait représenter. Mais un terrible et soudain accident vint, à la hauteur de l'île de Bornholm, retarder le commencement de cette série de négociations dont il était chargé, et faillit môme enlever à Jean III un si nécessaire et si sage ami. 11 fit naufrage, et les trente-deux personnes qui composaient sa suite, avec Fechten, qui lui avait été adjoint, avec son secrétaire Pierre Michel, jeune

(1) Jussu régis de quibusdam negotiis regni gravioribus invisit ducem Sudermaniœ. Inde reversus^ contcensâ nave, è Suecid discessit. Vie de Ponce de LaGirdie,p. 115.

et savant linguiste suédois, avec la majeure partie de ses instructions, de ses papiers, de ses bagages, de ses provisions de route, furent engloutis et périrent dans la mer. Il ne se sauva lui-même que par miracle sur les rochers à fleur d'eau qui entourent Bornbolm et contre lesquels son navire s'était brisé. Une maladie dont il fut atteint à la suite de cette triste inauguration de son voyage, jointe à la mort de l'empereur Maximilien II, arrivée à cette époque^ lui amenèrent encore du retard. Il fallut, non pas recopier les modèles d'instructions et les lettres qui pouvaient lui avoir été données, mais en refaire d'autres avec d'autres noms, avec d'autres formes, avec des modifications ; car celui qui succédait à ce prudent empereur était Rodolphe II, un catholique exalté, qui, voyant le gouvernement français aux prises avec la Ligue et dans l'impossibilité d'intervenir, comme autrefois, en faveur de la Réforme allemande, vrai ligueur lui-même, était décidé à déchirer enfin le masque de tolérance dont ses deux prédécesseurs, pour faire durer leur impériale maison, avaient jugé à propos de se couvrir. Cette circonstance, du reste, coïncidant avec les tendances orthodoxes de la cour de Stockholm, était heureuse et semblait promettre aux négociations de l'ambassadeur de Jean III, pour ce qui était de l'Autriche du moins, plus de chances de succès. Ouvrons-en donc la nombreuse etintéressante série, et transportons tout de suite Ponce de La Gardie, avec son nouveau secrétaire Hermann Bruser, dans la cité hanséatique et maritime de Stralsund. Là , il n'eut à s'occuper que d'afiaires mercantiles

concernant l'Etat, le peuple suédois ou certains particuliers de Stockholm et de Stralsund même. Mais Stralsand était une des villes nourricières de la Suède, et tout ce qu'allait y faire Ponce de La Gardie, relatativement aux approvisionnements qu'on en tirait, devait être agréable aux Suédois. Il ne fallait pas oublier d'ailleurs que, sur la fin de son règne, Éric avait été appelé le roi des paysans et le tyran des nobles (1). Sans être l'ennemi de ceux-ci, Jean III, un roi issu d'une révolution faite contre Éric, ne voulait pas abandonner ceux-là pas plus que la classe moyenne, et son attention aux questions de commerce avait pour but de satisfaire cette juste préoccupation. Or, les habitants de Stralsund étaient exempts, en Suède, de tout droit de douane; mais, sous leur nom , des marchands, appartenant à d'autres cités vindéliques comme l'était Stralsund, usurpaient frauduleusement cette immunité, au grand préjudice des revenus de TEtat , ou bien encore les Stralésundiens prenaient sur leurs bâtiments des marchandises étrangères et les faisaient passer comme étant à eux. Double abus, dont Ponce de La Gardie voulut prévenir le retour en exigeant que les citoyens de Stralsund se munissent^ en partant, de lettres de leur sénat certifiant leur nationalité et la réelle propriété de leur cargaison. Le sénat accorda cette demande. Ponce ^ La Gardie obtint aussi qu'à l'avenir les tonneaux de cervoise provenant de Stralsund , porteraient une marque particulière et fixe, constatant

(1) Geyer, cli. xii, p. 212.

la bonne qualité de cette sorte de bière, très-recherchée par le peuple pour son modique prix et son origine stralésundienne, et il fut dit que tout tonneau non marqué de ce signe convenu, serait soumis aux droits ordinaires d'importation.

Les poids et mesures dont se servaient les marchands de Stralsund dans leurs trafics avec les Suédois, n'étaient pas toujours les mêmes. Ponce de La Gardie demanda au sénat de faire cesser ces fâcheuses variations.

Il fit aussi rendre justice à un simple particulier de Stralsund, Benoît Furstenau, riche armateur, à qui le roi de Suède avait fait don d'un vaisseau que les Suédois avaient pris pendant leur dernière guerre avec le Danemarck et la Régence de Lubeck, mais que retenait injustement le haut-conseil de Stralsund.

Enfin il se fit l'organe de deux bourgeois de Stockholm, André Larsson et Paul Saxon, qui avaient porté plainte au roi de Suède contre la même cité de Stralsund. Ils réclamaient des marchandises renfermées dans un bâtiment que les Stralésundiens avaient capturé dans leurs eaux durant la même guerre, et qui consistaient, pour Paul Saxon, en une grande quantité de boulets. Mais le sénat de Stralsund déclara que c'était son droit, parce que Stralsund était neutre dans cette guerre, et qu'en conséquence ce bâtiment n'aurait point dû passer par ses eaux. Il ne consentit donc à cette restitution que moyennant une convenable indemnité (1).

Toutes ces petites affaires une fois réglées, Ponce

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 117 à 119.

de La Gardie, en ayant soin, sur son chemin, d'éviter les embûches du margrave de Brandebourg , jaloux déjà des rois de Suède (1), se dirigea vers la Basse- Saxe pour y voir le duc François-le- Vieux , et de là vers le Brunswick, pour parier au duc régnant, Eric. Dans chacun de ces duchés il avait certaines questions importantes à traiter ; mais, comme aucune décision ne put être prise, et que l'un et l'autre prince le renvoya à l'empereur, nous ne nous arrêterons avec lui ni à Atlerbourg, oîi il conféra avec le prince saxon, ni à Hanovre, où il fut reçu par le duc de Brunswick, et nous nous hâterons de le placer, à Prague, en présence de Rodolphe II, devant lequel toutes ces questions, avec bien d'autres encore, furent reproduites à côté de celles qui regardaient plus directement le pouvoir impérial.

C'est dans un seul et même discours que le 1" février 1577, deux jours après son arrivée à Prague, il les exposa à Rodolphe II, en formulant sur chacune d'elles les désirs du roi de Suède Jean III. Nous les rapporterons dans l'ordre qu'il adopta et que ses instructions lui traçaient :, seulement, pour être plus court et éviter de fatigantes lenteurs, nous dirons, après chaque affaire, la réponse de l'empereur et les moyens employés par Ponce de La Gardie pour en assurer ou en augmenter l'effet.

Il s'occupa d'abord des intérêts de son auguste maîtresse, Catherine Jaghellon, dans le royaume de Naples, qui appartenait, depuis l'abdication de

{1} Vie de Ponce de La Gardie, p. 120.

Charles-Quint, au roi d'Espagne Philippe II. Là, les fonds qu'avait apportés Bona Sforza ou Bone de Milan à son époux Sigismond II Auguste, père de Catherine, avaient été placés sur les revenus des duchés de Bari, de Rosani, et aussi, à ce qu'il paraît, deFoggi et de Naples même, c'est-à-dire que ces revenus avaient été achetés avec ces fonds, et qu'ils étaient perçus aux frais et pour le compte de Bone, tandis que le gouvernement napolitain avait pour lui l'intérêt du prix d'achat (1). Mais, depuis le décès de Bone de Milan, les autorités de Naples avaient tout repris et tout gardé, et les filles de Bone, qui étaient Catherine Jaghellon, déjà nommée, et Anne, épouse d'Etienne Bathori, roi de Pologne après l'abdication de Henri d'Anjou en 1574, étaient privées l'une et Tautre de ce qui pouvait leur revenir de la dot de leur mère. Ponce de La Gardie insista auprès de l'empereur sur l'injustice de ce procédé, et il lui rappela que, du vivant de Maximilien II, Jean III, roi de Suède, n'avait pas agi ainsi envers un Napolitain nommé Charles Brancati. Celui-ci, en eflfet, ayant réclamé en Suède des biens que sa femme, Suédoise d'origine, avait reçus en héritage de sa mère, Jean III, sur la recommandation de l'empereur Maximilien II, avait fait droit à sa demande. Ponce de La Gardie ajouta qu'en mémoire de cet acte d'officieuse amitié de la part du roi de Suède pour Maximilien II, il aimait à espérer qu'il trouverait

(1) Barriensis et Rasanensis ducatûs emptis redilibus, p. 425 et 164. Vie de Ponce de La Gardie.

dans son digne fils la réciprocité d'obligeance qu'il aurait certainement obtenue de son glorieux père (1).

Rodolphe II répondit qu'il donnerait des ordres pour que des lettres, à cet égard, fussent adressées au roi d'Espagne Philippe II, souverain du royaume de Naples. Mais Ponce de La Gardie ne s'en tint pas à cette promesse, et ne se donna de relâche qu'il n'eût ces lettres, dueraent signées de l'empereur et revêtues de son sceau, en son pouvoir et entre ses mains. Non content de cela, cet homme diligent et précautionné se présenta à la mère de Rodolphe II, qui était une ancienne infante d'Espagne, ainsi qu'à d'autres personnages qu'il savait influents auprès de Philippe II, et il en obtint également des lettres de recommandation, propres à le faire arriver, dans la question napolitaine, à la solution qu'il désirait (2).

Catherine Jaghellon avait souflTert un autre tort de la part d'un seigneur allemand relevant directement de l'empereur et plus soumis à son autorité que ne pouvait l'être Philippe II. Une seconde sœur de cette reine, Sophie, avait épousé Henri-le-Jeune, de la branche cadette de Brunsvidck-Lunebourg et duc de Wolfenbuttel. Étant morte sans enfants et sans testament, elle laissait naturellement pour héritières ses deux sœurs, la reine de Suède et la reine de Pologne. Pourtant, Jules de Brunswick, que Henri-le-Jeune avait eu d'un second mariage et qui lui avait succédé, possédait en entier le douaire de Sophie, ce qui était

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 126.

(2) Ibid, p. 143, 144.

une criante injustice. Le roi de Suède s'en était plaint, il avait écrit, il avait réclamé ; tout avait été inutile. Ponce de La Gardie, de son côté, avait vu à Hanovre le duc Eric , chef de la branche aînée de Brunswick. Mais que pouvait ce seigneur, malgré Tautorité de son titre et de son rang dans la grande maison de Brunswick? 11 avait dit qu'il écrirait à Jules de Wolfenbuttel ; que, si ses lettres ne produisaient aucun eflfet, il lui proposerait son arbitrage ; que, dans tous les cas, il ferait en sorte que la querelle ne s'envenimât pas trop, et qu'à cette fin il conseillait au roi de Suède, comme iMe faisait à Jules lui-même, de se relâcher un peu de ses droits, de ne pas s'en tenir trop rigoureusement à ses prétentions, sans vouloir jamais en démordre : voilà tout ce qu'avait pu répondre le duc Eric. Il fallait évidemment avoir recours à un tribunal supérieur, et ce tribunal ne pouvait être que celui de l'empereur. Ponce de La Gardie supplia donc Rodolphe II d'user de tout le pouvoir que lui donnaient les constitutions de l'empire ou son tilre en pareille matière , sinon on serait obligé d'en venir aux armes avec un insolent détenteur du bien d'autrui.

Rodolphe répondit qu'il avait nommé arbitres, pour juger ce différend à l'amiable, l'électeur de Saxe et le duc de Brunswick, et qu'il ferait écrire au duc de Wolfenbuttel, afin de le disposer à écouter plus favorablement les justes réclamations des reines de Suède et de Pologne. C'était beaucoup d'avoir pour soi l'empereur dans une question où la partie adverse était un membre éminent de l'empire ; mais

ces lettres impériales, qui pouvaient être décisives; il fallait les avoir, non en espérance, mais en réalité. C'est ce que Ponce de La Gardie tâcha aussitôt d'obtenir, et elles lui furent, en eflfet, remises peu de jours après. Cette affaire eut une solution assez satisfaisante pour le roi de Suède, grâce aux missives de l'empereur, qui ressemblaient à un ordre plutôt qu'à une ofTicieuse invitation (1).

Après les intérêts de la reine de Suède, Ponce de La Gardie traita ceux de-deux sœurs de Jean 111, mariées avec des princes allemands. La première était cette Sophie, dont nous avons parlé à propos du mariage d'Éric, roi de Suède, avec Catherine Mansdotter, et qui avait épousé Magnus, fils aîné de François-le- Vieux , duc de Basse-Saxe. Hélas ! si son infortuné frère Éric Wasa avait perdu son trôûe , elle avait été dépouillée de son douaire et son mari du duché qui lui revenait de droit, par François-le-Jeune , second fils du duc Ae Basse-Saxe, et elle était en ce moment en Suède avec Magnus, nourrie et entretenue aux frais du roi Jean III ! Voici comment cette catastrophe était arrivée.

François-le- Vieux, pour faciliter à son fils aîné un établissement plus honorable et plus riche , avait abdiqué la couronne ducale en sa faveur, et c'est ce qui avait permis à Magnus d'obtenir en mariage, avec une belle dot , la princesse suédoise Sophie Wasa. Mais il n'avait pas tardé à s'en repentir, parce que Magnus, outre les murmures qu'occasionnait, en Saxe,

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 121, 123, 127, 132, 138.

son humeur farouche, avait rendu le duché solidaire pour des dettes personnelles qu'il avait contractées ayant l'abdication paternelle. François-le-Vieux, reprenant aussitôt les rônes de l'État, s'était tourné du côté de son plus jeune fils, qu'il avait substitué à l'aîné. Dans cette situation, que devait faire Magnus? recourir à la Chambre impériale ou au Conseil aulique, comme le lui conseillait le sage Eric de Brunswick, et non se mettre dans son tort en employant la voie, désormais illicite, des armes. 11 n'avait pas écouté cet avis, et il en était résulté que son frère, partout victorieux, l'avait chassé du pays et lui retenait même, soit pour ses dettes, soit pour les frais de la guerre, non-seulement sa part de patrimoine, mais encore la dot de la princesse Sophie. Ponce de La Gardie, en passant à Hanovre, s'en était entretenu avec Eric, duc de Brunswick, qui, fâché contre Magnus, bien qu'il lui donnât raison, au moins sur la question dotale, ne put que remettre à l'ambassadeur suédois une lettre de sa part pour l'empereur Rodolphe II. C'était toutefois continuer noblement, à l'égard de Magnus, son rôle d'ami, et Ponce de La Gardie était satisfait de pouvoir se présenter à Rodolphe avec une recommandation qui empruntait du caractère éminemment équitable et estimé d'Éric une très-haute valeur. L'empereur, en effet, la prit en grande considération, et il répondit à Ponce de La Gardie qu'un tribunal d'arbitrage était nommé pour vider le différend entre les deux princes saxons. Il se composait de l'électeur de Cologne, de Jules, duc de Wolfenbuttel, qui, malgré les griefs qu'on pouvait avoir contre lui, était

37ii NÉGOCIATIONS

bien avec Magnus , et du landgrave de Hesse ; et c'est en présence de Ponce de La Gardie que furent expédiées à chacun de ces seigneurs les lettres de commission. Mais pour Magnus, pour un prince qui avait à redouter en Allemagne les pièges d*un frère inquiet et jaloux, il fallait nécessairement un saufconduit. Rodolphe le promit ; Ponce de La Gardie pria qu'on le lui donnât sans retard ; il Tobtint, et il renvoya aussitôt en Suède au prince exilé, en lui faisant connaître le nom des arbitres et lui demandant ce qu'il pensait de chacun d'eux. Magnus ne fit pas attendre sa réponse. Il dit à Ponce de La Gardie que, sauf Jules, duc de Wolfenbuttel, aucun des autres ne lui convenait et qu'il désii*ait beaucoup qu'on mit à leur place l'évêque de Lubeck et Eric, duc de Brunswick. Heureusement Ponce de La Gardie avait prévu ce cas.

Pendant le court séjour qu'il avait fait dans la Basse-Saxe, il avait gagné les ministres du duc François-le-Yieux, père de Magnus, et il avait obtenu de François lui-même qu'il parlerait de cette affaire à son troisième fils, Henri, archevêque de Brème, et qu'au besoin il ferait intervenir l'empereur pour accorder les deux frères ennemis. Cela étant, et voyant d'ailleurs Rodolphe II peu disposé à changer les arbitres déjà nommés, de peur de les désobliger. Ponce de La Gardie demanda qu'on permit plutôt à Magnus de venir s'aboucher avec son père et de s'entendre avec lui sur tous ses griefs. C'était, vu les disposi* tions que l'habile et conciliant négociateur avait su inspirer au père, le moyen le plus simple, le plus heu-

reux et le plus court. Mais toute cette sollicitude fut en pure perte. Magnus, après avoir encouru la disgrâce paternelle, ne sut pas non plus conserrer Fanoitié si obligeante de Jean III. Il vivait mal en Suède; et, incapable d'écouter aucune observation, H ràftipit avec Jean III, qui s'était permis de lui en faire, quitta la Suède, sa femme, sou fils Gustave, tout enfin, et, avec une vile courtisane, s'en alla tenter encore la fortune en Germanie. Sans ressources et sans appui, il ne craignit pas de faire une tentative contre son frère, qui le prit et l'enferma au château de Ratzeboui*g, où il mourut seulement en 1603. Sa triste épouse n'avait pas vécu aussi longtemps ; le chagrin avait, en Suède, vite abrégé sies jours. Quant à Gustave, son fils, il pérît en 1604, un an après son malheureux et incorrigible père, d'une blessure que lui fit au genou et à la cuisse l'explosion d'une arme à feu, pendant une revue que passait, à Holmiâ, Charles de Sudermanie (1). Il ne parait pas que Ponce de La Gardie, au milieu de ces uouveBes incsHTfades de Magnus, ait pu obtenir aucun règlement quelconque au sujet de la dot cfe la j^rrneesse Sophie.

Ces questions, du reste, ù' étaient pas rares eu Mlema^e. Princes catholiques, princes pi'otèstants, les uûs pour la résistance, les autres pour l'attaque, ramassaient, par tous les moyens possibles, des biens et de l'argent. L'Allemagne allait être encore une

(1) Tie de Ponce de La Gardie, p. 120, 121, 422, 123, 421, 132, 138, 139, 140.

fois, elle était même, au temps de Rodolphe II, en guerre avec elle-même, et les choses les plus injustement retenues ne pouvaient qu'à peine, par la force même des armes, être arrachées aux: détenteurs. C'est ainsi qu'une autre sœur de Jean III, veuve du margrave de Bade, courait grand risque à la même époque, comme la princesse Sophie, de perdre, à la suite des vives disputes de ses deux beaux-frères, la dot qu'elle avait apportée à son mari et qui lui avait été garantie par contrat de mariage. Organe de cette crainte et envoyé pour prévenir ce malheur. Ponce de La Gardie en parla à Rodolphe, qui, sur sa demande, écrivit aux princes badois pour que, relativement au douaire de la margrave, ils ne fissent rien de contraire à la stricte justice et aux plus saintes lois (1). Ce n'était pas avec des princes seulement, mais aussi avec des villes d'Allemagne que Ponce de La Gardie avait, au nom du roi dont il était le mandataire, à régler des questions d'intérêt. Les villes de Magdebourg, de Leipsick, de Lunebourg et plusieurs autres, appartenant au margraviat de Brandebourg, avaient emprunté certaines sommes au gouvernement suédois et n'acquittaient jamais la rente annuelle à laquelle elles s'étaient obligées. Ponce de La Gardie obtint, pour les trois premières, des lettres impériales qui leur rappelaient leurs engagements et les invitaient à y être à l'avenir plus fidèles. Quant aux autres, comme elles étaient plus immédiatement

(1) Ut quantôquivis se conformiter gérant œquitati ac jusliliœ. Vie de Ponce de La Gardie, p. 132.

placées sous rautorité du margrave de Brandebourg, Rodolphe^ll aima mieux écrire, sous le même titre, à ce deroier et aux diflTérents ordres du margraviat. Cela lui parut plus convenable pour sauvegarder les droits du pouvoir ; et l'avertissement adressé par là aux villes de Brandebourg, quoique exprimé d'une façon indirecte et générale, devait avoir quelque chose de plus solennel. Ponce de La Gardie n'objecta rien contre cette manière de procéder ; mais il savait que si ces lettres étaient expédiées par la poste on par un courrier de peu de valeur, on n'y aurait pas autant d'égard que si le messager avait quelque importance ; qu'on les regarderait plutôt comme ayant été données par complaisance et pour se débarrasser d'un importun et ennuyeux solliciteur, au lieu de les tenir pour de sérieuses et réelles dépêches, et que loin d'avoir leur eflTet, elles n'auraient peut-être pas même de réponse. Il pria donc l'empereur de lui donner à lui-même les lettres autographes pour le margrave et pour les différents ordres du Brandebourg, et, après les avoir fait transcrire pour le roi de Suède, il envoya son secrétaire Hermann Bruser dans le Brandebourg, pour les présenter aux villes récalcitrantes avec qui l'on avait affaire, lui recommandant de les expliquer, de les commenter, de ne rien oublier de ce qui pouvait leur donner plus de poids, dé menacer au besoin de les remettre au margrave, et d'obtenir enfin, partons ces moyens habilement exploités, ou le remboursement des créances avec les rentes arriérées, ou le renouvellement des obligations avec des garanties solides pour l'exact paiement des intérêts an-

nuels. Il n'était pas possible, comme on voit, d*agir auprès des bons et avares bourgeois du Brandebourg avec plus de discernement, de finesse et de tact : aussi, grâce à cet habile arrangement, la négociation d'IJermann Bruser réussit-elle à soubait (1).

Ponce de La Gardie passa ensuite à des questions plus politiques. 11 parla d'abord de Tafiaire des trois couronnes que le roi de Suède prétendait avoir le droit déporter sur son écusson, et qui étaient réclamées aussi par le Danemarck en vertu de Tancienne union de Calmar. La paix de Stettin ayant, en 1570, rompu définitivement ce pacte fédéral^ il semblait que les Danois et les Suédois ensemble auraient dû effacer sur leurs armes toijt ce qui pouvait raviver les querelles passées. Mais la Suède avait ses vues , et son vieux ressentiment contre le Danemarck n'était pas fait pour Ten détourner. Ces trois couronnes, d'ailleurs, ornaient son écusson, disait-elle, antérieurement à ses démêlés avec le gouvernement danois. Pourquoi renoncerait-elle à les porter, lorsque, indépendante aujourd'hui, elle pouvait s'en servir pour légitimer ses desseins ultérieurs de représailles et d'ambition ? Telle était son arrière-pensée dans sa réclamation au sujet des trois couronnes. Une clause du traité de Stettin n'avait procuré à cet égard qu'un arrangement provisoire. Voilà pourquoi des coi^érences devaient avoir lieu à Rostock pour terminer définitivement le procès. Les plénipotentiaires suédoii^ n'a-

(1) Vie de Ponce de La Gardie. ( LeUre particulière écrite sur ses ^égociaiions par Ponce lui-même), p. 127, 139*

vaient pas manqué de s*y readre ; mais on y avait attendu en vain ceux du Danemarck. Rien donc n'étant fini, Ponce de La Gardie pria l'empereur, le plus important des médiateurs de la paix de Stettin, de vouloir bien se prononcer sur la question qui divisait encore les deux États. Cette demande était quelque peu étrange, parce que, pour une question exclusivement Scandinave, Rodolphe II n'avait pas plus de loi à imposer aux Danois qu'aux Suédois eux-mêmes, le Danemarck ne relevant de l'empire que pour le Sleswick et le Holstein. L'empereur déclara qu'il ne pouvait rien répondre sur cette affaire à l'ambassadeur de Jean III, sans avoir entendu toutes les parties. Il est probable que cette réponse ne surprit pas Ponce de La Gardie, et que sa démarche auprès de Rodolphe II, pour la question des trois couronnes, n'était qu'une manière plus solennelle de protester contre les inductions qu'on pouvait tirer de la noncomparution des Danois aux conférences de Rostock, et de maintenir les prétentions de la Suède et de Jean III. Il n'insista donc pas et traita tout de suite l'affaire la plus importante entre toutes celles dont il était chargé, la guerre des Suédois et des Russes en Livonie. Quels que fussent les projets manifestes des rois de Suède sur ce pays, il le présenta comme faisant partie, à titre de province vassale, de l'empire allemand, dont les Suédois, à défaut des Germains eux-mêmes et pour répondre à l'appel d'un peuple délaissé, n'étaient en quelque sorte que les champions, et il sollicita le secours de l'empereur comme une conséquence de sa suzeraineté sur les

domaines des anciens ordres de chevalerie de la Baltique. Il annonça, pour appuyer sa demande, que les Suédois étaient dans Timpossibilité de repousser les Russes avec leurs seuls moyens, et il s'attacha à effrayer autant qu'il put l'Allemagne et l'Autriche du voisinage de ce peuple barbare et nécessairement envahisseur. « Les Russes, dit-il, eu empruntant une « comparaison dont le latin seul pouvait supporter « l'horrible énergie, sont des vautours affamés, prêts a à déchirer de leurs griffes cruelles tous ceux qui « s'approchent d'eux et à assouvir de leurs cadavres « sanglants leurs gloutonne voracité. Véritable peste, « qui n'a pas plutôt infecté un endroit qu'elle en- < voie ses mortels poisons dans tous les lieux voi- « sins ; ou bien encore véritable cancer, qui dévore « les membres l'un après l'autre, sans pouvoir^ une « fois grandi, être jamais extirpé (1). » 11 ajouta que cette connaissance du caractère dangereux et de l'insatiable ambition des Moscovites , était ce qui avait détourné le roi de Suède de faire aucun traité avec eux, bien qu'il en eût eu plus d'une fois l'occasion ; car il aurait fallu peut-être céder à ce peuple avide quelque coin de la Livonie ou de TEsthonie , et il « n'avait pas voulu que ces terribles oiseaux de proie K pussent y bâtir quelque part leur nid ou plutôt le c centre affreux de leurs carnages. Il savait d'ail-

(1) Vultures isti ingluviem expleturi cujusvis appropinqnaniis cadavere. Et mala hœc pestis, unum locum inficienSj in vicina omnia mittet contagium. Nec aliter ut cancer memhrum unum depascet post alterum. Vie de Ponce de La Gardie, p. 129.

« leurs à quoi s'en tenir sur la bonne foi de la Russie,

• et il aimait mieux ^ en continuant la guerre^ se mé- « nager à lui-même et aux nations voisines, une « sécurité durable pour l'avenir qu'une paix insi-

• dieuse et perfide pour le présent (1). »

Qu^est-ce qui pouvait arrêter les Allemands? dit

Ponce de La Gardie en terminant l'exposition de ce premier point. « Ne savaient-ils qu^ le colosse russe « grandissait tous les jours, et que si ton n'avisait « assez tôt à lui opposer une forte barrière, si on le

• laissait prendre solidement assiette, ce serait en u vain que plus tard les spectateurs de ses inces^

• sants progrès chercheraient à renverser ce qui par

• leur faute aurait pris des proportions gigantesques t et les plus inexpugnables positions? Serait-ce, par « hasard, dans la crainte d'agrandir trop les Suédois « pai* des acquisitions en Livonie, quMls refuseraient t de se rendre aux vœux du roi Jean 111 ? Mais se- < ront-ils plus avancés si, pour priver la Suéde d'un

• accroissement inoffensif, ils laissent tomber cette t province au pouvoir des Russes , s'ils découvrent € leurs propres flancs par cette perte, et si, devenus ff plus faibles, ils s'exposent aux coups plus immédiats t et plus terribles de ces farouches conquérants (2j? »

(1) Pacem noluit... sed suœ suorumque, necnon vicinorum prindpwn papulorumque saluli, mcUens eam in futurum plus slabilem, quam in prœsens insidiosam, noluit usquàm nidum in Livoniâfigi,., Vie de Ponce de La Gardie, p. 129.

(2) Quciêi servatis Sueciœque cidjunctis Livonis^ magni nimis futuri Sueones; ac non, iisdem Liwmiê subversis, imbecilUores evasuri Germani. Vie de Ponce de La Gardie^ p. 129.

382 NÉGOGIàTIOlfS

Voilà comment dans le seizième siècle, à propos seulement de ^invasion des Russes dans les contrées reculées où s'élève encore aujourd'hui la grande ville de Riga, un ambassadeur de Suède, un ancien soldat et gentilhomme français, interpellait TAllemagne entière dans la personne de son suprême souverain. Et ce langage, que les Allemands, toujours expectants ou divisés, se sont laissé tenir à toutes les époques avec des raisons de plus en plus fortes et avec aussi peu de résultat; ce langage, malheureusement encore aujourd'hui si palpitant d'actualité et qui vient confirmer tout ce que nous avons dit de l'état de l'opinion publique en Europe au sujet de la Russie dès le temps des Ivan : ce langage enfin qui, fau|:e d'avoir été assez tôt écouté, explique comment de jour en jour, d'année en année, d'âge en âge, par cette pditique d'attente et 4e pusillanimité, les choses ont été adroitement conduites au point de force et d'univei^sel danger oii on le$ voit ^lai^teQaQt, personne alors, pas plus que de nos jours, n'en contestait la prévoyance et la justesse ; mais personne ne bougeait, chacun ne songeait qu'à soi et au présent, et cbai^t de ses regards, comme un importim fantôme, cette perspe<çtive effrayante d'inévitable domination que Ponce de La Gardie, nouveau Démosthènes, en qup4qilQ ?orte, eqface de nouveaux Philippes de Macédoine, déroulait nettement aux stupides G^roains.

Il était certes bien en droit de se plaindre et de s'étonner qu'aucun Ët^t d'Allemagne, pas inême les plus rapprochés du théâtre de la guerre, ne fût venu prêter

main-forte aux Suédois, gardiens publics et zélés défenseurs de la liberté des Livoniens ; que beaucoup, au contraire, ne consultant qu'une haine aveugle ou une absurde jalousie, eussent suscité, dans un empire aussi difficile k faire mouvoir qu'un empire fédératif, mille difficultés, mille obstacles divers au louable dessein de secourir Jean III et de se sauver eux-mêmes (1).

Ponce de La Gardie demanda qu'au moins l'empereur Rodolphe II interdit pour quelque temps à tous les Allemands la navigation de Narva, et qu'il n'écoutât ni les Lubeckois, sur lesquels des capturies de vais&eaus: avaient dû être opérées, ni les haintants insensés de Riga, que le roi de Suède avait traités sévèrement parce qu'ils fournissaient des articles de contrebande aux Russes, après avoir, comme les autres villes de Livonie, appelé les Suédois.

Mais l'empereur fut sourd à toutes ces raisons. La mnF Baltique, dans toute son étendue, devait rester libre, et il l'ordonnait en vertu des droits régaliens qu'il prétendait avoir sur cette mer. La paix de Stettin, en vue des Russes, avait défendu le transport à Narva, par des marcha^i^s allemands, de toute munition ou arme de guerre ; mais il n'appartenait pas à

(1) Dolere regem Sueciœ Germanicorum principum neminem, <ic ne prçximorMm qtnemgt^am acc^rris9et manumque cçtnniû4a^9ê Sueco^ pu.Wco liJbertatU Livoniœ vindid «. Quin hQrum nonpaucq». agitasse cQnsHia, quibus laufia/btili ipsos tuendi proposito, diffiouitc^fl^ Q\ijic!^entur on^vÀnm mo^if^, odUi^m ac inviiiiqkm erg^ Su^Qr num potentiam. Vie de Poncç de La Gardie.

l'empereur de faire ni de permettre qu'on fît dans les navires allemands aucune perquisition à ce sujet. Bien plus, Lubeck et Riga, surprises en flagrant délit de contrebande et de violation de ce traité, avaient raison de se plaindre, et les Suédois devaientrendre aux Lubeckois les onze vaisseaux qu'ils leur avaient pris. Quant à la guerre de Livonie, on disait bien sans doute qu'elle intéressait l'Allemagne, mais sous ce rapport que la Livonie relevait de l'empire et qu'elle devait y être réunie; que, contre un peuple qui ne connaissait que le droit du plus fort, c'était la diplomatie qu'il fallait employer plutôt que la force, et qu'en conséquence une ambassade auprès (flvan IV avait été décrétée par la diète germanique ; que tout manquait encore à cette ambassade, la rédaction des instructions^ le vote des frais de route et d'entretien, la nomination enfin de ceux gui devaient la composer, mais qu'on s'occuperait bientôt de ces quelques formalités. On n'y croirait pas, en vérité, si l'on n'avait sous les yeux la réponse officielle de Rodolphe II et l'analyse constatée des dépêches de Ponce de La Gardie à son gouvernement (1).

L'empereur sembla vouloir réparer le mauvais effet produit par ces aveux, en disant qu'il se proposait de soumettre la question de Livonie à une nouvelle

(A) His a legato regio allatis in hune modum responderi jusserat Cœsar : nihil déesse^ prœ(er confectorum agendoriim commentarios, denominationem eorum quœ prœfuturi sunt negotto, nec non sumptus et conficiendo necessarios,,. Vie de Ponce de La Gardie, p. 135.

diète qu'il allait convoquer à Francfort ; maïs c'était pour inviter les Suédois à ne faire aucune entreprise dans cette province jusqu'à la décision de l'assemblée germanique, c'est-à-dire à laisser les Russes ravager, conquérir, coloniser ce pays, sans y rencontrer ceux qui , ayant seuls le courage de s'opposer à leur funeste établissement sur les côtes slaves de la Baltique, méritaient seuls de s'y installer l'arme au bras, comme les sentinelles avancées de l'Europe, Cette pompeuse, plus que puissante diète, ne devait, en effet, se tenir que le l*"' août, dans cinq mois ; et le temps qu'il lui faudrait pour prendre une décision et pour y donner des suites dans le cas où elle serait favorable, devait prolonger jusqu'à Tannée suivante l'armistice qu'on demandait des Suédois. Il n'en fallait pas tant pour que les Russes pussent tout ruiner dans la Livonie.

Donnons l'explication de cette étrange conduite. En 1574, quand Henri d'Anjou eut abdiqué la couronne de Pologne, l'empereur régnant, Maximilien II, se mit sur les rangs en même temps qu'Etienne Bathori , vaïvode de Transylvanie et gendre du dernier Jaghellon , Sigismond II Auguste. Il fat élu par un parti; mais ayant refusé d'accorder les garanties qu'on lui demandait pour la religion et pour la liberté, il fut abandonné de ceux qui lui avaient d'abord donné leurs voix, et qui les reportèrent, cassant leur première élection , sur le prince transylvain. Maximilien II n'avait pas voulu souscrire à ces évolutions capricieuses des électeurs polonais, et, regardant Bathori comme un intrus ou un usurpateur, il s'é-

tadt entendu avec le czar Ivan IV, pour le tetiverser et se mettre de vive force à sa place. Ivan IV devait attaquer le roi de Pologne par la Lithuanie et proiter de cette occasion pour subjuguer les Livoniens, tan* dis que, par la Prusse polonaise, Maximilien II arriverait avec ses légions. Une diète geriMUicfoe avait été convoquée ii cet effet , parce que Maxfanilien II , pour ta satisfoctfon d'une égoïste ambition, désirait le concours de rÂllettlagne entière. La *i0f t, hélas ! ie jouant de ses desseins, était venue le dtn^efidre (1). Mais Rodolphe II , son successeur et son fils , sans alléguer des prétentions et dés droits qui , dans un royaume électif, ne pouvaien^t qu'être personnels et non héréditaires, n'aimait pas, comme on le pense bien , l'ancien rival de son père, lui préférail dans ses sympathies le duc barbare de Mosco vie, et coitame, avant d'arriver à la suzeraineté de l'empire, la Lîvonie avait à passer d'abord partéHe de la PologAe, c'est aussi à la Polc^ne et à Èm odieux Moverain qu'il laissait le soin exclusif de défendre ce maOïetH reux pays. La Pologne , en effet , quand Etienne Bathori se sentit bien assis , emlMrassa cette tâche , et c'est avec les Suédois, comme nous le verrons, qu'elle partagea ce fardeau de personnelle et déjà européenne conservation.

Après cela. Ponce de La Gardie vit les ministres de Rodolphe pour leur demander ce qu'il entenckit par ses droits régaliens sur k Baltique, où certainement Jean III ne consentirait jamais, dans

(0 Vie de Ponce de La Gardie, p. litf, 116.

les portion de cette mer qui relevaient de ses domaines, à recevoir la loi d'aucun prince étranger,

fût-ce même Tempereur. Mais ceux-ci se bornèrent à lui donner à entendre qu'il ne fallait pas trop s'effrayer de ce mot ni le prendre à la lettre. La ville de Lubeck faisait partie de rAUemagne, et Tempereur n'avait pu s'empêcher de montrer qu'il avait égard aux lettres fréquentes et aux supplications réitérées de ses habitants. Ils lui dirent cela en confidence (i), car les concessions à faire auxLubeckois dépendaient absolument de Rodolphe II, qui n'avait nullement l'intention de contraindre un roi ami et avec lequel il voulait conserver de bons rapports, à quelque chose qui lui répugnerait ou serait contre ses intérêts.

Ainsi les réponses confidentielles et privées au sujet de la Baltique, de Lubeck et par suite de la navigation de Narva, différaient du langage officiel. Que fallait-il en conclure ? C'est que l'empereur n'avait pas envie de s'occuper de cette question de Livonie, et qu'il voulait la laisser débattre entre les Russes, les Suédois ou les Polonais, en dehors de toute participa- ' tion de ses apathiques Germains ; aussi Ponce de La Gardie ne s'arrêta-t-il pas au conseil que lui donna le chancelier impérial, de faire envoyer tous les ans aux diètes allemandes ou à la cour de l'empereur, quel«> qu'un qui représentât la Suède et pût y discuter par écrit ses demandes ou ses intérêts. Il ne l'écouta pas

(1) Quod tamen privcUitn cancellarius et eœpeculiari fiducid legaM é^ci wl/«l... Vie de Ponce de La Gardie, p. 142.

davantage, quand il lui dit qu'au milieu de rencombremcnt des affaires personne d'abord n'était renvoyé de sa demande ; que ce n'était qu'à la longue et dans le jugement de chacune d'elles qu'on pouvait voir de quel côté était le droit, et que les absents, comme toujours, avaient très-souvent tort. Tous ces propos ne parurent au grave et positif ambassadeur suédois que des paroles oiseuses, quand on réclamait de l'empereur et de l'empire, soit pour la guerre de Livonie, soit pour la navigation de Narva, une franche et prompte coopération. 11 ne resta donc pas plus longtemps à Prague, et le 10 mars 1577, il partit pour Rome, où il arriva le 1" avril, après avoir passé par les villes de Parme, Rhégium, Modène, Ferrare, Bologne, Lucques, Florence et Sienne.

Nous allons voir enfin quelles instructions particulières avaient été données à Ponce de La Gardie relativement à la restauration catholique poursuivie en Suède, et quelles étaient les intentions secrètes du gouvernement suédois. Nous saurons aussi ce que put obtenir ce négociateur d'une cour qui, semblable, il faut le dire, à l'ancien sénat de Rome républicaine, ne ratifiait jamais les transactions et les moyens termes adoptés par ses agents, et trouvait une plus imposante et plus durable force à maintenir rigoureusement son principe.

Introduit auprès de Grégoire XIII, il se soumit aux formalités prescrites dans les réceptions pontificales ; mais, à côté de la liturgie et du formulaire écrit qu'il le pria de sanctionner de son approbation, il lui présenta certains articles qui ne l'étaient pas et

dont chacun comprendra les motifs et la portée.

Il demanda au Saint-Père :

1* Qu'il fût permis aux prêtres, jusqu'à des temps meilleurs, de lire à voix basse, dans la messe catholique, les prières pour les morts et celles qui étaient adressées aux saints ;

2* Que les offices fussent célébrés en langue vulgaire;

3* Que le calice fût rendu aux fldèles et pût être touché par les laïques, dans la Gène, comme l'avaient si hautement exigé les Hussites de Bohème ;

4** Que le roi pût, sans inconvénient, assister aux cérémonies des cultes dits hérétiques, jusqu'à l'entier rétablissement du catholicisme dans le pays ;

S** Que, dans le collège royal de Stockholm, où s'enseignait secrètement la religion romaine, les professeurs pussent porter un autre habit que l'habit religieux ;

6** Que les rois Gustave et Éric, et tous les nobles morts hors du sein de l'Église catholique, pussent reposer en paix dans les chapelles ou les temples de ce culte, sans jamais être troublés dans leurs tombeaux ;

T Que les prêtres pussent se marier ;

8** Que, dans les prières qui devaient être ordonnées pour le rétablissement du catholicisme dans les États du nord^ la Suède ne fût pas nommée ;

9° Enfin, que les évêques fussent jugés par le roi dans les affaires capitales et pour crime de lèse-majesté (1) .

(1) Geyer, HisU de Suède, ch. xii, p. 219, 220; PufTendorff, l. VI, liv. VI, p. 87; Alzog, Hist, derÈglise, t. I, p. 315; Vie de Ponce de La Gardie, p. 163, 164.

On le voit, ce n'était qu'un caflàçticisme déguisé et travesti que Jean III voulait rétablir en Suède, un catholicisme d' accommodement etde conciliation, une sorte d'intérim, comme celui qu'avait autrefois imaginé en Allemagne Charles-Quint pour rapprocher deux cultes ennemis et en guerre. Sous ces dehors hétérodoxes, l'enseignement et le dogme catholiques se seraient glissés, timides, inaperçus, ayant peur de se montrer, dans la crainte, comme le disait Ponce de La Gardie au pape de la part de Jean III, que si l'on avait en Suède le moindre soupçon d'une abolition projetée de la doctrine luthérienne, aussitôt il ne s'élevât dans ce pays un cri universel suivi d'une guerre générale (1).

Comment avec cette crainte, dont devait se préoccuper plus que d'autres un gouvernement nouveau et sorti d'une réaction luthérienne, Jean III, un roi présenté comme prudent, circonspect, cauteleux presque, pouvait-il avoir sérieusement l'intention de rétablir le catholicisme dans ses Etats ? Le pape ne le croyait pas (2). L'influence de Catherine Jaghellon, d'une épouse intelligente, active et chérie, et celle des avantages temporels dont devait être récompensé Jean III s'il laissait faire, telle était la cause de ce revirement apparent de conduite et de principe dans la nouvelle cour de Stockholm. Jean III arrêtait le mouvement plutôt qu'il ne le conduisait,

(1) Ne quis suspicaretur prœsentem doclrinam Lulheri esse tollendam, hine enim magntAs rumoret bellum posset excitari. Lettre de Jean III au pape, dans Geyer, p. 219.

^2) Geyer, p. 219.

quMl ne le vonlait, et îl faisait en sorte de conserver à tout ce qui s'efiTectuaît dans le sens catholique, une physionomie protestante. Aussi le pape fut-il loin d'être Satisfait de demandes qui trompaient considérablement son attente. Ponce de La Gardie, dans une ville italienne et où il savait qu'il fallait beaucoup parler aux yeux, eut beau étaler le splendide appareil d'une suite superbe et plus nombreuse, afin de faire plus d'honneur au saint Siège et de lui donner une grande idée de la puissance de Jean III; il eut beau faire agir le cardinal de Warmie, Stanislas Hosius, et deux influents prêtres suédois, OlaUs Magni et Botvidius Nérî, la cour romaine refusa tout mezzo termine et voulut un changement tout à fait radical.

Ponce de La Gardie n'était pas autorisé à accorder davantage au pape; il conseilla même secrètement au roi de persister dans l'arrangement proposé. Était-il possible qu'il fît autrement, lorsqu'en Suède un seul des anciens évêques, Érasme Nicolaï de Westeras, premier prédicateur du roi, avait approuvé la nouvelle liturgie-; lorsqu'il avait fallu renouveler tout l'épiscopat pour obtenir des adhérents, et faire intervenir le chapitre de l'archevêché prîmatial dans l'élection d'un évêque, c6mme le chapitre de la localité; lorsqu'au seul bruit de la chose, Tévêque de Linkoping, aux applaudissements unanimes des grands et du haut clergé, n'avait appelé le pape, dans une brochure railleuse, que Vantéchrist; lorsqu'enfin on avait dû casser les deux plus savants professeurs de l'université d'Upsal, et bannir de Stockholm une

foule de prêtres, hardis et fougueux ennemis de tout ce qui sent^AUe papisme ? Le luthéranisme s'aflFaiblissait, cela était vrai, mais comme enseignement, non comme instinct national et comme principe. Dans ces mesures, Jean III n'avait été déjà entraîné que trop loin par une femme, dont le prosélytisme ardent ne connaissait pas de bornes, et se faisait illusion sur la possibilité de rétablir le catholicisme sans compromettre la stabilité de son royal époux. Toutefois, on espérait toujours, à la suite d'une certaine conformité religieuse et grâce à l'intermédiaire de la cour romaine, une solide alliance avec la Pologne et une bonne solution aux questions qu'on avait à traiter à Naples. C'est ce qui fit qu'on ne révoqua rien et qu'on laissa même les Jésuites, ces négociateurs ordinaires du souverain-pontife, continuer leurs démarches pour avoir tout ce que la cour romaine désirait. En attendant. Ponce de La Gardie prit congé de Grégoire XI II le 27 mai , sans lui ôter tout espoir, et, quatre jours après, il arriva à Naples.

Il y fut aussitôt atteint d'une violente fièvre, qui l'obligea de loger à la campagne aftp de respirer un meilleur air. Mais de temps en temps il se faisait transporter à la ville pour les affaires dont il était chargé. Philippe II était alors à Naples : il le vit, il lui fit part des intérêts qui l'amenaient auprès de lui ; il lui présenta des recommandations et des lettres de Rodolphe II, de la mère de cet empereur, sœur du roi d'Espagne, et sans doute aussi du souverain-pontife, et il obtint que la cause de Catherine Jaghellon fût plaidée solennellement devant les autorités napo-

litaines. Il y eut des retards et des longueurs, comme il arrive dans toute poursuite judiciaire. Après trois mois de séjour à Naples ou dans ses environs, Ponce de La Gardie attendait encore une décision. Il partit même sans avoir vu la fin du procès ; mais il le gagna pourtant, puisque, par une lettre du 1" août 1580, Nicolas Brancati, celui que Jean III avait autrefois si bien traité pour une question analogue en Suède, écrivit à ce prince que les juges de Naples avaient décidé qu'il lui serait payé, comme équivalent de sa part dans le douaire de Bone Sforza, cinq cent quarante-un mille ducats (1).

En quittant Naples, le 28 août. Ponce de La Gardie repassa par Rome, où il revit les personnages dont nous avons parlé plus haut, pour s'assurer qu'ils soutiendraient toujours les intérêts de la Suède auprès du saint Siège. Il les eut chaque jour à sa table, et les combla de présents. Il visita aussi les nobles romains ; puis, quand il crut tout bien disposé, il fit partir avant lui pour la Suède deux hommes de sa suite, Laurent et Typot, dont il sera bientôt question sous d'autres rapports, et il ne tarda pas à les suivre lui-même à travers l'Italie, la Bavière, l'Alrsace, la Lorraine, la Basse-Saxe, jusqu'à Stralsund, où il arriva le 20 février seulement de l'année 1578, et d'où il s'embarqua pour la Suède. Dix-neuf mois avaient été consacrés à ces diverses et en grande partie importantes négociations.

(1) Vie de Ponce de La Gardie, où est rapportée cette lettre, p. 164.

lance entre l'esprit luthérien des Suédois et l'esprit ultramontain des catholiques ; accorder à ceux-ci, les laisser même espérer davantage, et chercher l'apaisement des murmures de ceux-là dans la réalisation d'une alliance que tous désiraient et qu'il viendrait leur présenter lui-même comme le mot de l'énigme, comme le couronnement de ses eflbrts et de sa diplomatie, telle fut la politique du profond et habile successeur d'Éric.

Sa joie fut extrême quand il reçut la copie authentique du traité conclu avec son beau-frère le roi de Pologne, Etienne Bathori ; et comme il en attribuait le premier mérite et en quelque sorte Torigine à la manière dont Ponce de La Gardie avait su agir auprès delà cour romaine, c'est aussi cet heureux et fidèle négociateur qu'il voulut en récompenser. Déjà il l'avait gratifié de la baronie d'Eckholm, qui était une conquête de La Gardie et dont le titre devait justifier sa nouvelle noblesse aux yeux des Suédois, en perpétuant le souvenir du fait d'armes qui la lui avait value. Il fit plus : en 1581, il lui donna la main de sa fille naturelle, Sophie Gyldenheim, avec une dot magnifique et qui s'accrut encore par la mort du frère et de la sœur de cette éminente dame (1). La cérémonie nuptiale eut lieu dans l'antique basilique de l'abbaye royale de Wasthena, le Westminster de la Suède, avec toutes les pompes, avec toute la noble assistance d'un mariage princier. C'étaient là des marques bien vives de considération et d'attachement ;

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 174.

Jean III voulut pourtant y en ajouter une autre. Avec le titre de grand-maréchal de Suède, il donna à Ponce de La Gardie celui de commandant en chef de Texpédition suédoise qui devait, en Livonie, combiner ses opérations avec les troupes polonaises d'Etienne Bathori.

Hélas ! cet utile accord, ces attaques simultanées des Polonais et des Suédois durèrent peu ! Pressés de tous côtés et par la Pologne et par les Tartares, que les agents de Ponce de La Gardie avaient fait soulever (1) , les Russes eurent presque partout le dessous. Le général suédois leur prit Kexholm, Ivangorod, Jamagorod, Coporie, Neuschloss, Weissenheim, Narva enfln où il passa 7,000 Russes, qui composaient la garnison, au fil de Fépée, et ou désormais la contrebande lubeckoise, et en général allemande, n'eut plus accès. De là il courut droit à une autre ville très-importante, à Pernau, dont il commença le siège.

Efforts de la diplomatie russe pour rompre cette alliance. Rôle de la

cour romaine.

Mais trois choses fâcheuses survinrent alors. Un secrétaire du roi, dont il a été naguère question, Jacques Typot, gagné par les étrangers, vint censurer auprès de Jean III la conduite de Ponce de La Gardie, peignit des couleurs de la jalousie ou delà haine quelques-uns de ses actes, et chercha, en le

(1) Puffendortf, t. YI, p. 90.

perdant, à délivrer les Russes d'un si terrible ennemi. Heureusement il s'adressait mal : le roi de Suède était plutôt un ami qu'un maître pour Ponce de La Gardie, pour ce Languedocien si sûr, si propre à tout, à la guerre comme à la paix, aux négociations comme aux combats, au succès d'une révolution comme à la marche d'un gouvernement régulier, et qui, maniant son intelligence comme d'autres manient leur voix, en faisait littéralement, au proflt du roi de Suède comme au sien, tout ce qu'il voulait Jean III écouta donc avant de frapper, et comme Ponce de La Gardie réfuta toutes les allégations de Typot, c'est sur ce dernier que tomba tout le courroux du roi. 11 fut condamné à une prison perpétuelle, à laquelle à la vérité il parvint à se soustraire, mais pour aller mener en Allemagne la vie misérable de Pexilé et continuer contre Ponce de La Gardie son métier de détracteur. Il ne pouvait plus l'atteiiHire daîts «a conduite militaire ; il dénigra sa famille, la présenta comme mie des plus obscures de France, comme appartenant aux plus infimes degrés de la roture, et, par conséquent, fit de ce général un aventurier, un vil imposteur, qui avait édifié sur des mensonges les commencements de sa fortune et de son frauduleux crédit. 11 est certain pourtant que les La Gardie étaient nobles, qu'ils remontaient au moins jusqu'à l'année 1382, au plus fort de la guerre de Cent ans, et qu'ils pouvaient citer les plus belles alliances, entre autres le mariage d'Etienne de La Gardie avec Jeanne d'Hautpoul en 1428, celui de Guillaume de La Gardie avec Jacqueline de Bellegarde en 1469^, celui de Jean de

La Gardie, fils d'un frère de Ponce, vers 1560, avec Marie d'Exéa, fille du baron de Talairan, etc. (1). Aussi tout ce venin de malice et de ressentiment ne diminua-t-il en rien Famitié de Jean III pour ce vrai Sully que la France avait donné à un monarque du nord. Plus facile eût été peut-être de rompre FalliaBce suédoise et polonaise, que de détruire la bonne harmonie entre deux hommes qui s'étaient éprouvés et jamais ne s'étaient fait défaut Tun à l'autre. Les Russes essayèrent donc d'ébranler cette union terrible de deux braves nations ; bien qu'étant si récente encore, elle parût à l'abri de leurs efforts pour en briser les liens. Mais, du fond de la Russie^ ilfi savaient que le nœud de cette association armée était à Rome ; que l'espoir d'amener la complète conversion des Suédois en les appuyant, avait décidé la cour romaine à réunir la Pologne avec la Suède contre la Moscovie, et ils pensaient qu'en faisant concevoir la même espérance au saint Siège pour les Russes schismatîques, ils obtiendraient, eux aussi, ses bonnes gi'âces, et parviendraient à conjurer un peu les dangers de leur critique situation. Un ambassadeur russe fut donc, en grande pompe et à grands frais, envoyé à Reme. il baisa la mule du pape, après toutefois d'assez longues hésitations dont on pouvait se servir au besoin pour rehausser le mérite de sa pieuse complaisance, et il promit au pape que le czar Ivan IV, maître souverain dans ses États, soumettrait l'Église russe à l'Église romaine,, si l'on

(1) yiedePoncedelaGardie,p,3^eiPiiffeiMlodr,i.yivpv im.

AOO NÉGOCIATIONS

daignait lui accorder quelque protection dans la guerre que lui faisaient deux puissants ennemis.

Leurrée par les assurances d'une diplomatie perfide, la cour romaine déclara qu'elle s'intéresserait en faveur des Russes ; et ceux-ci de se présenter aussitôt avec plus de confiance aux Polonais, pour les engager à se séparer de leurs alliés les Suédois. Les Polonais étaient jaloux des exploits de la Suède en Livonie, en Estlionie, en Carélie; ils voyaient que cette puissance avide voulait trop profiter de la clause du traité d'après laquelle chacun garderait ce qu'il aurait conquis (1) ; qu'elle se pressait de tout attaquer et de tout prendre, et qu'à la conclusion d'une paix générale, loin de pouvoir la déloger de certains points occupés, on serait obligé de lui laisser tout et de subir sa loi. Dans cette disposition d'esprit, ils reçurent un ambassadeur russe qui s'engagea, au nom d'Ivan IV, à leur reconnaître par un traité solennel la possession exclusive de la Livonie, et leur dit que les Russes, si la Pologne le désirait, consentiraient même à prendre le saint Siège pour médiateur. Les Polonais acceptèrent ces offres; ils se décidèrent, contrairement à leurs engagements envers les Suédois (2) , à conclure une paix séparée ; et c'est alors, comme nous l'avons exposé dans notre ouvrage, que s'ouvrit, en 1582, sous la présidence d'un légat du pape, le fatal congrès de Kiverova-Horka. La Suède

(1) PufifeDdorff, t. VI, p. 99.

(2) Neutra pars pacem factura esset in fraudem alterius. Vie de Ponce de La Gardie, p. 182.

DE PONGE DE LA GARDIE. AOl

y fut trompée, le saint Siège mal inspiré et dupe, la Pologne précairement récompensée de sa trahison, et tout le profit fut pour Tastucieuse nation qui avait su diviser ses ennemis, recouvrer sa supériorité de forces en les réduisant à un seul, peutêtre même n'en avoir plus à craindre en les brouillant ensemble, jouer tout le monde enfin, et sortir, sans être entamée, d'une lutte oii Ton pouvait la battre et la tailler à merci.

Jean 111, la cour romaine et la Pologne, après la rupture de cette

alliance.

Jean III ne pouvait contenir sa fureur contre lés Polonais, auxquels il était obligé de remettre ce qu'il avait conquis en Livonîe, et contre le pape, qui lui causait le désagrément de cette cession et était venu dérouter tous ses calculs. A l'égard de la Pologne, il se contenta des plaintes et des reproches que fut chargé d'exprimer au roi Etienne Ponce de La Gardie, lui disant : « Qu'il restait encore dans la Suède « bon nombre de ces anciens Goths qui avaient au- <i trefois fait trembler l'Europe et l'Asie, et qui ne « craindraient nullement les sabres des Polonais « pas plus que ceux des Moscovites (1). » A l'égard du saint Siège, ce fut autre chose : il voulut lui bien prouver qu'en poursuivant, au détriment de la Suède, un but chimérique en Russie, il s'était exposé à

(1) Puffendorfif, p. 103, t. VI.

402 NÉGOGIÂTIORS

tout perdre chez les Suédois. Il avait fût de la réaction cathdique; il fit atissit6t de la réaction protestante, et il s'acharna à ia destruction facile de son ouvrage, afin d'accumuler à son tour sur une cour, à ses yeux déloyale autant que maladroite, tous les plus pénibles désappointements. Le titre de catholique redevint, comme autrefois, une injure et un crime. Le curé de Stockholm, Laurent Fors^us, qui, croyant remplir les vues du gouvernement suédois, avait embrasse la religion romaine, fut publiquement destitué, et des ordonnances royales menacèrent du bannissement tous ceux qui suivraient son exemple ou qui, catholiques déjà, ne retourneraient pas au culte protestant. L'église qu'avaient obtenue à Stockholm les fidèles de cette communion, fut fermée ; les Jésuites durent quitter le royaume , et le collège qu'ils avaient dans la capitale même, fut donné à leurs propres adversaires. Jean III ne maintint de ses réformes religieuses que la liturgie, l'organisation extérieure et hiérarchique de l' Église suédoise, une sorte d'Église anglicane qu'il trouvait plus conforme à l'intérêt du pouvoir royal. Ce fut même là le plus clair et le plus net résultat du nK)uvement catholique de la Suède.

La mort de Catherine Jaghellon en 1583 fut la dernière planche de salut ôtée aux naufragés, lean III épousa bientôt après une ardente luthérienne, Gunnila Bielke, dont la famille jouissait en Suède de la plus haute considération (1) . Il revenai4 donc à Taris-

(i) Geyer, ch. xiii, p. 229.

tocratie et aux luthériens. Il était temps, car le duc Charles de Sudermanie avait pris une attitude des plus iaquiétantes et des plus hostiles, et Ton disait qu'il avait formé, pour la défense de la grande cause du protestantisme, une contre-ligue avec le roi de Navarre en France, avec Guillaume d'Orange dans les Provinces-Unies, et avec la puissante Elisabeth chez les Anglais.

S'étant raffermi en Suède par ces satisfactions accordées à l'opinion publique et à l'esprit national, Jean 111 continua seul la guerre contre la Russie, et envoya Ponce de La Gardie contre Novogorod, PlescoflF, Notebourg, mais en lui recommandant d'épargner autant que possible les habitants, et de mettre à l'abri de tout pillage et de toute profanation les temples nisses, les maisons religieuses et en général tout ce qui tiendrait de près ou de loin au culte schismatique grec. Puis, ayant appris l'heureux événement de la mort d'Ivan-le-Terrible, il lui recommanda de tâcher de traiter avec Féodor, fils de ce czar et qu'on présumait devoir être son successeur. 11 ajouta que si par hasard il y avait division parmi les Russes pour le choix d'un nouveau grand-duc, il devrait appuyer constamment celui qui aurait le suffrage des trois villes dont il avait dessein de se rendre maître. C'est Féodor Ivanowitz qui fut reconnu, et il était assez disposé à la paix ; mais en ce moment elle lui aurait peut-être trop coûté ; il aima mieux continuer à combattre, et, en attendant, susciter aux Suédois des diflScultés et des embarras.

Ses agents, unis à ceux de la Pologne, à ceux

mêmes de l'empereur Rodolphe II, parvinrent à pousser à la trahison un officier supérieur de Suède, André Lorichius, homme fort distingué, qui, trouvant qu'il n'avait pas reçu de la munificence de Jean III assez de fiefs ni d'argent (1), forma le dessein de livrer aux Polonais, aux Russes peut-être, cette ville de Narva dont la perte coupait court à leurs approvisionnements en matériel de guerre. Mais Ponce de La Gardie connaissait heureusement son secret mécontentement, et avait l'œil sur lui. Il intercepta ses lettres et les envoya au roi de Suède. Sur le point d'être arrêté, André Lorichius échappa au châtiment qui lui était réservé, par une prompte fuite en Allemagne, où, reçu par Rodolphe II, il trama encore quelques complots contre Jean III. Mais, rentré du côté de la Livonie pour en préparer Texécution, il fut pris, chargé de chaînes, et envoyé eu Suède pour y subir le supplice mérité.

Ponce de La Gardie au congrès de Pernaii. 1585.

C'était trop pour Jean III d'avoir à se tenir en garde, au milieu d'une lutte difficile, contre les intrigues de tant de puissances jalouses ou ennemies. La prise de Narva par Ponce de La Gardie avait rétabli l'égalité de forces entre les Suédois et les Russes ; elle faisait même pencher un peu la balance du côté des premiers, en emprisonnant de nouveau la Russie dans l'intérieur des terres, sans contact pos-

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 195.

iible avec leurs pourvoyeurs, les Lubeckois, les Hol- ^^landais, les Anglais. Mais si une guerre éclatait, par ^xemple, entre la Suède et la Pologne, les Russes rerr couvreraient toutes facilités pour leurs approvisionj. nements, et, même séparés des Polonais, Teoipor- . teraient sur un peuple obligé d'éparpiller contre deux des forces à peine sufDsantes contre un seul. Il fallait donc régler tous les griefs mutuels des deux États entre lesquels on voulait éviter une collision déplorable. C'est pour cela que, pressé par Jean III, Etienne Bathori accepta la proposition d'un congrès qui s'assemblerait à Pernau, pour mettre d'accord la Suède et la Pologne et déjouer les menées de ceux qu'il importait toujours de regarder comme des ennemis communs. Toutefois Jean III, qui naguère, après le traité de Kiverova-Horka, avait parlé si fièrement aux Polonais par l'organe de Ponce de La Gardie, ne voulait pas rester trop en arrière de ses bravades en montrant le besoin qu'il avait au moins de leur neutralité. Il chargea donc son négociateur habituel de n'omettre aucune des réclamations qu'on avait à faire à la Pologne, pensant qu'il valait mieux affecter trop de force que de trahir les inquiétudes de sa situation. Au congrès de Pernau, qui s*ouvrit en 1585, Ponce de La Gardie demanda donc :

1* Le remboursement de la somme de 124,000 thalers, prêtés autrefois à Sigismond II Auguste en qualité de roi de Pologne, et dus depuis vingttrois ans ; 2* Une indemnité pour les frais de fortification des

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villes données en gage, et qui étaient Halinet, Ermès, Karch, Ruin, Bortnick, Tricatel;

3^ Le paiement des intérêts de cette somme durant vingt-trois ans, ou, en place, les revenus de ces villes, mais tels qu'ils étaient avant les dégâts commis par les Russes sur le territoire dépendant de chacune d'elles ;

II"" La dot de Gatlrerine Jaghellon, due également depuis vingt-trois ans, et toujours payable au roi de Suède, puisque cette princesse lui avait laissé un fils, celui qui fut Sigismond III ;

5^ Un legs de 500,000 ducats, fait par Bone de Milan à la même reine, et qui devait lui être payé à l'époque de son mariage avec Jean III ;

6° Le prix des biens meubles et immeubles achetés par le gouvernement polonais avec l'argent provenant de la succession de Bone de Milan, et de plus, les revenus de ces acquisitions, puisque toute la succession de Bone devait être également partagée entre ses deux filles, la reine de Pologne et la reine de Suède ;

T Tous les domaines que le feu roi de Pologne, père de ces deux reines, avait achetés de son aident ou acquis par héritage, et qui étaient aussi à partager;

8^ Une indemnité pour les frais d'ambassades, de courriers, d'embarcations et de notaires qu'avait exigés, à diverses reprises, la réclamation de tous ces droits ;

9° Les machines de guerre prêtées à la Pologne avant la paix de Kiverova-Horka ;

10^ La restitution des vaisseaux et autres objets,

ravis aux Suédois avant et depuis la rupture de l'alliance des deux États (1),

Sur chacune de ces demandes, Ponce de La Gardie prévit et réfuta d'avance les objections qu'on pouvait lui faire, et soutint qu'elles ne sortaient pas des strictes limites de la justice et du droit. Mais elles étaient trop nombreuses, et auraient entraîné de la part des Polonais des sacrifices d'argent trop considérables pour qu'elles pussent être toutes accordées. On discuta beaucoup, on ne put jamais s'accorder ni s'entendre, et l'on se sépara sans avoir rien fait. Etienne Bathori était vieux ; le trône de Pologne ne pouvait pas manquer de devenir bientôt vacant. Les ' Polonais espéraient donc qu'en donnant leurs suffrages au jeune prince suédois Sigismond, Jean III trouverait dans l'élection de son fils et dans les espé* rances qu'elle promettrait à la Suède, une suffisante compensation à tous les droits qu'il réclamait et qu'on n'était ni en disposition ni en état de lui payer (2). C'est, en effet, ce qui arriva. Suivant les conseils du cardinal Âldobrandini, légat du pape en Pologne, les électeurs polonais, à la mort d'Etienne Bathori, arrivée cette année même , écartèrent un candidat pourtant très-puissant, Maximilien d'Autriche, frère de Rodolphe II (3) , et proclamèrent roi de Pologne l'héritier du trône de Suède. Il avait été élevé par sa mère dans le culte catholique, et, par conséquent,

(1) Vie de Ponce de La Gardie, p. 201.

(2) Ut a debitis his reposcendis Sueonum reges in posterùm desisiei^nt. Vie de Ponce de La Gardie, p. 210.

(3) Ibid. p. 209.

sa religion n'avait pas été un obstacle à une mesure que des circonstances impérieuses nécessitaient II parait que Jean III se tint pour content après cette élection, puisque, en faisant passer tous ses droits comme créancier de la Pologne, sur la tête de son fils, il ne perdait rien et pouvait même rendre à la Suède cette alliance polonaise qui était la clé de sa politique extérieure et le gage de sa grandeur. Mais, hélas ! c'est cette élection qui, après Jean III, alluma entre la Pologne et la Suède une guerre de plus d'un demi-siècle, et prépara à la Russie, par raflaiblissement respectif de ses plus voisins et plus acharnés ennemis, tous ses progrès ultérieurs au centre et au nord de l'Europe.

Jean III ne prévit peut-être pas ou espéra conjurer ce triste avenir, dont la répugnance des Suédois à accepter plus tard le catholique Sigismond pour roi devait être la cause. L'union de la Pologne et de la Suède, en vue de la Russie, lui paraissait si indispensable et d'un si grand intérêt, qu'il ne pensait pas sans doute que les Suédois missent leurs préjugés religieux au-dessus des réels besoins de l'État. Mais les nations sont ordinairement plus passionnées que politiques, et, dominées par ce qui est passé dans leurs mœurs et s'est fondu dans leur traditionnel génie , il n'est pas rare qu'elles trompent les calculs de ceux qui ont raisonné trop en dehors de leur caractère et de leurs instincts.

Mort de Ponce de La Gardie. 1586.

Quoi qu'il en soit, il y eut, du vivant de Jean III, quelques années de répit dans la mésintelligence qui s'était élevée entre la Pologne et la Suède, et Ponce de La Gardie courut exploiter auprès des Russes cette circonstance heureuse, pour obtenir d'eux un traité avantageux. Le czar Féodor ne voulut pas céder encore ; il ne fit la paix qu'en 1595, à Tensin, après la mort de Jean III (1).

Après cette infructueuse démarche. Ponce de La Gardie retournait à Narva par la rivière qui y conduit, lorsqu'un affreux accident arriva à un demimille seulement de la ville ; quelques coups de canon que l'on tira pour annoncer à la garnison son heureux retour, produisirent une telle commotion sur le vieux bateau qu'il montait, que l'un des flancs en fut presque brisé, et que l'eau y pénétra en maint endroit sans qu'il fût possible de boucher les fentes par où elle entrait. Effrayés, tous les passagers s' étant portés aussitôt du côté opposé, le bâtiment chavira non loin de la rive, oii des canots se trouvaient pour recevoir l'ambassadeur suédois et sa suite. Peu se sauvèrent. Ceux qui ne savaient pas nager se saisissaient aux nageurs, s'y cramponnaient avec toute la vive étreinte du désespoir et de la peur, et

(1) Voir ceUe paix de Tensin, plus haqt, ]iv. Il, ch. Y,

les attiraient au fond. D'autres, entraînés dans des goufiTres rapides, tantôt sous les eaux, tantôt à la surface, et faisant mille efforts pour en sortir, succombèrent épuisés par cette lutte inutile. Ceux qui, s'accrochant à quelques planches, purent être pris par les canots accourus à leur secours, ne furent retirés de l'eau qu'à demi morts. Quant à Ponce de La Gardie, on le chercha d'abord en vain. Affaibli par une longue maladie, il n'avait pas tardé à être englouti par le fleuve, et il ne fut retrouvé que le lendemain. Un bain chaud, dans lequel on le mit aussitôt, selon l'usage des médecins suédois (1), ne put lui rendre la vie, qui l'avait quitté depuis longtemps. Son corps fut transportéàRével, où, quatre ans après, Jean de La Blanque de Rasick, tuteur de ses enfants, lui fit ériger un mausolée de marbre par le sculpteur Arnold Passer. La perte de Ponce de La Gardie fut pour la Suède, et particulièrement pour Jean III, son beau-père et son ami en même temps que son roi, le sujet d'une grande douleur. L'accident auquel il avait succombé, le second de ce genre qu'il eût éprouvé , ajouta encore à l'afQiction générale, en donnant à sa mort une certaine teinte de funèbre fatalité. L'Europe s'en émut aussi bien que les Suédois eux-mêmes, et en France surtout, en France, où la communauté d'origine pouvait faire en quelque sorte revendiquer toute cette renommée, d'éminents historiens enregistrèrent aussitôt dans d'immortels écrits le souvenir de ses services et de ses exploits. De Thou, son contemporain,

(1) More nostrorum. Vie de Pooce de La Gardie, p. 213.

écrivant une histoire universelle, ne fit que les résumer en quelques lignes et à grands traits ; Mézeray, composant une histoire spéciale et ne pouvant pas , en s'occupant des annales de la France, omettre un nom de Français distingué déjà ici et si fort grandi au dehors, parla de sa noble naissance, de son éducation, de son goût précoce pour les armes, de sa campagne en Italie, en Ecosse, en Danemarck; de sa captivité, de son engagement définitif en Suède, et le classa parmi les grands hommes dont, en Tannée 1586, il avait à signaler et à déplorer la mort. Il regretta aussi que sa famille, qu'il avait laissée en France, se fût si vite éteinte après lui et n'eût pas eu le temps de produire, pour sa première patrie, un homme d'État ou un héros semblable à celui qu'elle avait donné au peuple suédois. La Suède , du reste, qui est seule restée en possession de ce sang généreux et qui en a vu sortir depuis, Jacques de La Gardie, Magn us-Gabriel et plusieurs autres non moins célèbres que leur aïeul dans la guerre et dans la paix, a conservé pour la mémoire de Ponce une toute pieuse admiration ; et Fryxel, historien suédois, dont l'ouvrage, à en juger par quelques extraits traduits , parait avoir au moins autant d'autorité que celui de Geyer, s'est fait l'organe actuel de ce sentiment national, en appelant notre héros le bon génie de Jean III! (1).

Ainsi, au seizième siècle, comme on Fa vu, c'était

(1) Geyer, Hist. de Suède, ch. xiif, p. 250; Extrait du t. IV de Fryxel; De Thou, Hist^ univ,, et Mézeray, Hist. de France, ann. 1586.

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