TRADITIONS ET CROYANCES
et la religion oflacielle n'élevait point de barrière infranchissable entre les vivants et les morts.
Les offrandes sur les tombeaux ont fait de tout temps partie du culte ; les repas offerts à Hécate dans les carrefours et, chez les Romains, les précautions usitées pendant les trois nuits des Lemuria attestent que Ton croyait aux promenades nocturnes des revenants. La foi aux apparitions spontanées ne permettait pas d'opposer une fin de non-recevoir aux apparitions provoquées par des moyens artificiels. Une croyance ferme engendre elle-même ses preuves et il n'est pas impossible qu'il y ait eu des nécromants sincères. L'augure Appius et Vatinius, contemporains de Cicéron, bravaient les sarcasmes d'une génération sceptique pour faire des expériences que la rumeur publique disait abominables*. L'ardeur dôs nécromants, ou tout au moins celle de leurs clients, était excitée par l'attrait des émotions fortes*, et aussi par l'idée que nulle autre méthode ne pouvait donner une certitude égale. « Les trépieds et les interprètes des dieux se contentent de réponses obscures. Celui-là se retirera renseigné d'une entrevue avec les ombres qui cherche la vérité et s'adresse courageusement aux oracles de la dure mort'. »
On se demande, il est vrai, comment cette foi pouvait se soutenir et résister aux déceptions au-devant desquelles courent ceux qui tentent l'impossible. Nous ne saurions dire combien, dans le nombre des croyants, étaient dupes de leur imagination et combien dupes de l'habileté d'autrui*, mais
!)Cic. In Valin.^ 6. — 2) Il ne nous reste des rites nécromantiques que des descriptions faites par des poètes (Locan. Pkars.y VI, 420-761 . Stat. Theb.^lW, 406 sqq)et des romanciers (Apul. Metamorph,, II, 28-30; Hbliodor. .£thiop.y VI, 14 sqq.); mais, dans ces tableaux de fantaisie, dont on ne peut garantir l'exactitude, il y a beaucoup de traits empruntés aux usages réels. (Cf. Dio. Cass., LXXVII, 15). — 3) Lccan. ?hars., YI, 770. — 4) M était facile de projeter des images soit sur des écrans, soit sur des vapeurs ou fumées narcotiques qui aidaient, par leur action physiologique, à Tillusion. Voy., plus loin, les artiQces lôcanomantiques.
il faut s'incliner devant le fait psychologique bien constaté et se rappeler que les évocations d'esprits recrutent encore des adeptes parmi nos contemporains.
Du reste, ce serait une erreur de croire que les conjurations nécromantiques dussent toujours avoir pour résultat l'apparition visible et presque palpable d'une ombre semblable à la personne invoquée. On se contentait à moins. Souvent, on ne demandait aux morts que de faire entendre leurs voix et les nécromants ventriloques ou engastrimythes* arrivaient facilement à produire l'illusion désirée, soit à l'insu du client, soit en se donnant pour les instruments des esprits. Les plus timides demandaient seulement à voir les morts en songe, et la nécromancie retournait^ de cette façon, par un léger écart, à la méthode toujours parallèle de l'oniromancie.
La nécromancie proprement dite, ou évocation des morts, était trop solennelle pour entrer dans la pratique ordinaire.
i) On les appelait encore l77a9Tpt(jL^tttc, hffûsuxptxon, yaaxpo^kémtq, IvTtpo- |jidh»Ttt{, TeuOo(A^Tttc, T^uGcoviç, et aussi EùpuxXfM;, EùpuxXetBot, d'un certain Enryclès, ventriloque célèbre auquel Aristophane se compare dans la parabase des Guêpes. L'application de la ventriloqnie à la nécromancie a été l'objet d*un débat très-vif entre les docteurs chrétiens à propos de Tévocatiun de Tombre de Samuel à Rndor (I Reg,y xxviii). Origène enseigoait que l'ombre de Samuel avait été réellement évoquée. Il résullait de là que les âmes les plus saintes étaient à la discrétion de pratiques flétries par l'Écriture elle* môme. Eustathe d'Antioche — ou, sous son nom, L. Allacci — protesta avec indigoation. D'après lui, les nécromants ne peuvent, sans la permission de Dieu, évoquer même u l'âme d'une fourmi ou d'une puce, • à plus forte raison l'âme d'un saint prophète endormi dans le Seigneur. Le Samuel que Saûl crut voir n'était qu'un démon ou, si l'on veut, un fantôme fabriqué par le démon qui possédait la pythonisse. Si cette ombre a paru prophè* tiser, elle l'a fait au moyen d'un plagiat, en empruntant des paroles antérieures de Samuel lui-même. L. Allacci a paraphrasé le débat a?ec son érudition désordonnée et prolixe, et je renvoie à sa dissertation {Syn* taçina^ p. 415-532), pour plus amples détails sur les esprits de Python on Euryclées et leur rôle dans la nécromancie. (Eustath. Antioch. Comm. in Hefsam, Origenis-^ De Engastrimytho advenus Origenem; item Origenit dé eadem Engastrimytho, éd. Léo AUatins. — > L. Allatu, De Engastrimytho tyn^ tagma. Lugdun. 4620.)
LÊCANOMANCIE 339
Elle était faite pour les grandes passions et les circonstances exceptionnelles. Les magiciens la remplaçaient avec avantage par les « oracles d'Hécate* » qui tenaient deToniromancie, de la nécromancie et même de l'astrologie, parce qu'Hécate était à la fois la Lune et la reine des morts et que les consultants pouvaient la voir soit en songe, soit à l'état de veille. Du reste, toutes les apparitions d'ombres, de génies et, en général, de tous êtres surnaturels, se logeaient très-commodément dans le bassin hydromantiqué dont il a déjà été question dans le recensement des méthodes inductives*.
La lécanomancie intuitive était une façon on ne peut plus bénigne • de voir les êtres invisibles sans affronter des émotions redoutables. Voici comment ceux qui trafiquaient de ces consultations procédaient pour offrir aux regards de leurs clients des ombres ou des génies. « Lorsqu'ils ont préparé une chambre obscure dont le plafond est peint en bleu, ils placent, au milieu, par terre, un bassin plein d'eau où la couleur du plafond produit par réflexion l'aspect du ciel. Le bassin, quoique en pierre, a un fond de verre, et au-dessous se trouve, dans le plancher, une ouverture dissimulée. Plus bas, il y a une pièce, cachée aussi, dans laquelle se réunissent les compères, costumés en dieux ou en génies, selon ce que le magicien veut faire voir. Le client abusé s'ébahit à cette vue, et est prêt à croire tout ce qu'on lui dira*. »
Le bassin n'était qu'une des ressources de ces théâtres
1) Sur les oracles d'Hécale, voy.EusEB. Pro^. Etangr., III, 16; V, 12, etc., et, au vol. lï, les Oracles d'Hélios et de Sélénè, — 2) Voy., ci-dessus, p. 185.
— 3) Cependant, la lécanomancie partageait la mauvaise réputation de toutei les méthodes nécromantiques. On y évoquait souvent des enfants, et la rumeur publique prétendait qu'on les égorgeait pour se servir de leur^ esprits.
— 4) Le bassin enchanté produisait aussi, au besoin, chez des enfants vivants, l'enthousiasme prophétique. Apulée, dans son ^l>o^o^ie (§ 42), rapporte, d'après Varron, qu'un enfant, « contemplant dans l'eau le simulacre de Mer* cure, » prédit aux Tralliens, en un oracle de cent soixante vers, Tissue de la gueire engagée avec Mithridate.
jaagiques. « L'opérateur, s'il veut faire un génie enflammé, dessine la figure sur le mur et la frotte d'une drogue inflammable; puis, comme saisi d'un délire fatidique, il en approche un flambeau, et la composition prend feu avec une sorte d'explosion. Veut-il montrer une Hécate enflammée et traversant les airs? il commence par cacher un compère dans un endroit choisi et déclare à ses dupes qu'il va leur faire voir la déesse chevauchant en l'air. Seulement, il les avertit de fermer les yeux aussitôt qu'ils verront du feu apparaître et de rester prosternés la face contre terre jusqu'à ce qu'il leur dise de se relever. Alors, dans la nuit noire, il récite ces vers : « Infernale, terrestre et céleste Bombo, viens, guide des rues, « des carrefours, lumière vagabonde des nuits, qui aimes les « aboiements des chiens et la pourpre du sang, qui marches € à travers les cadavres et les sépulcres des morts, altérée de € sang, jetant l'eflfroi parmi les mortels; toi, Gorgo, Mounb, « Lune, être multiforme, viens, d'humeur propice, goûter nos € libations. » Le chant fini, on voit un feu voltiger en l'air. Les assistants effrayés du prodige se cachent les yeux et se prosternent sans mot dire. C'est le moment de faire jouer le grand ressort. Le compère qui est caché, comme je l'ai dit, entendant les derniers mots de l'incantation, met le feu à un milan ou un épervier couvert d'étoupes et le lâche. Celui-ci, épouvanté par la flamme, monte en l'air et vole le plus vite qu'il peut, et les imbéciles qui croient voir un miracle vont se cacher. L'oiseau, entouré de feu, le porte partout avec lui et le résultat est souvent l'incendie d'une maison ou d'une étable*. »
L'hydromancic et autres méthodes analogues' se prêtaient
i) HippoL. Réf. haeres,^ IV, 4, 8 (Philosophumcna^ éd. Craice). — 2) Il est impossible de s'arrêter devant toutes les superstitions qui pullulent sur le terrain de la magie. La catoplromancie magique diffère à peine de la lécanomancie. On prenait un miroir , et un enfant y voyait l'image de l'avenir, non avec ses yeux, qui étaient bandés, mns avec le sommet ('o la tète préa-