LE CLE DON I S ME HOMERIQUE
fatigue contre les prétendants pour qui elle s'épuise'. Ce n'est pas encore le clédonisme ingénieux, assemblant par de véritables tours de force les idées les plus disparates, qu'il fallait à l'esprit raffiné des Grecs.
Le plus simple des procédés de l'art adulte est l'interprétation étymologique des noms propres, exercice pour lequel les Grecs ont toujours montré, depuis Hésiode, un goût marqué. La coïncidence fortuite d'un nom, susceptible de donner un sens, avec une préoccupation actuelle, constitue un présage. Tel est celui que cherche et qu'obtient le roi de Sparte, Léotychide. au moment de livrer la bataille de Mycale. Comme un député de Samos le haranguait longuement, « Léotychide, soit qu'il eût le désir d'entendre une clédone, soit que quelque divinité l'inspirât, lui fit cette question: « 0 mon hôte samien, quel est ton nom? — Hégé- « sistrate (guide-armée), » répondit-il. — Sur quoi le Spartiate, coupant court, de peur qu'il ne voulût ajouter quelques paroles, reprit: « Hégésistrate ! j'accepte le présage, o mon « hôte samien » Léotychide fit plus : il « retint Hégésistrate pour naviguer avec lui, trouvant son nom de bon augure2. »
On voit poindre ici l'idée, si familière aux Roinains, que les présages fortuits n'ont de valeur qu'autant qu'on les accepte librement. Mais les Grecs n'ont pas immobilisé cette idée dans des formules d'acceptation ou des déclinatoires qui modifiaient le présage par leur vertu propre, et, par suite, n'en ont pas tiré le même parti que les Romains. Cependant ils savaient déplacer l'auspice (|istotuv(Çe<jOat), et l'on voit déjà les héros d'Homère s'approprier de cette façon des encouragements qui ne leur étaient pas destinés3 ou
1) Hou. Odyss., XX. 103 120. — 2) Hmod., IX, 91. Autres exemples chez Herod., V, 72; VIII, 114; IX, 64. Xenoph. Anab., I, 8, 1G, etc. — 3) Hom Iliad., XV, 377.
158 DIVINATION INDUCTIYE
rendre des menaces inutiles en refusant d'en tenir compte1.»
L'inconvénient de ce procédé clédonomantique est que la précaution calculée peut y diminuer singulièrement la part de l'imprévu, c'est-à-dire delà Providence. Chaque individu aurait pu ainsi porter partout avec lui une influence heureuse ou fatale prévue et appliquée à des cas déterminés. Rien n'empêchait les Samiens de choisir précisément Hégésistrate pour adresser la parole à un général d'armée, en prévision de ce qui arriva. Les Romains, qui voyaient dans Yomen accepté une sorte de pacte avec les dieux, ne croyaient pas le présage moins efficace pour avoir été cherché, mais les Grecs n'étaient pas aussi surs de lier de cette façon la volonté divine.
Ils n'allaient pas cependant jusqu'à nier l'influence que pouvait avoir sur le clédouisme l'initiative humaine ou le calcul. Ils pensaient que les mots, heureux ou funestes, ont une efficacité intrinsèque, et que, par conséquent, il faut chercher à éviter les mots malheureux, surtout dans les circonstances solennelles, comme les cérémonies religieuses. Aussi recommandait-on, en pareil cas, de ne pas « blasphémer (SuaçTjjisîv — ^aa-fr.^rv), » mais, au contraire, de dire des paroles heureuses (eù<pr,ï«îv) ou, pour plus de sûreté, de se taire. Les Grecs se rencontraient sur ce point avec les Romains et auraient été plus embarrassés qu'eux d'expliquer comment l'abstention volontaire de mots malheureux pouvait écarter des malheurs, tandis que le choix de mots heureux créait un avenir plus riant.
Ce sont là des déviations superstitieuses d'une théorie qui reste logique tant qu'elle se tient sur le terrain des manifestations spontanées de l'instinct.
Les présages dignes de confiance sont les clédones absolu-
I) lion, lliud , XII, 25.
CASUISTIQUE DU CLEDONISME 159
ment libres, dégagées de toute préméditation. On connaît, en Grèce, des oracles qui ne donnaient pas à leurs clients d'autres réponses. Tel était notamment l'oracle d'Hermès Agorœos à Pharse, en Achaïe. Après avoir posé sa question au dieu, le consultant quittait la place en se bouchant les oreilles avec les mains. Une fois hors de l'agora, il ôtait ses mains, et la première parole qu'il entendait prononcer sur son chemin était la réponse de l'oracle. L'oracle d'Apollon Spodios à Thèbes et l'oracle des Clédones à Smyrne fonctionnaient à peu près de la môme manière1.
L'histoire est remplie d'anecdotes qui montrent combien étaient fréquentes et variées les applications du clédonisme. On vit même la pythie de Delphes, brutalement traitée par Alexandre, laisser échapper, à son insu, un oracle clédonique dont s'empara aussitôt le conquérant impatient2. Il y a plus : on eut le clédonisme sans parole, sous forme d'acte symbolique. Ainsi, Aletës, exilé de Corinthe, ayant demandé du pain à un bouvier, celui-ci lui tendit une motte de terre dans laquelle le proscrit vit la promesse d'un prochain retour3. Enfin, le clédonisme trouva dans la divination par les songes une extension illimitée et un refuge assuré contre les objections des raisonneurs4.
La divination clédonomantique, commune à tous les peuples de l'antiquité, était, en Grèce, sous la garantie du dieu de la parole, Hermès, qui était également le directeur des opérations cléromantiques. La parenté des deux méthodes groupées ainsi autour de son nom est frappante. Entre un sort ou parole écrite tirée d'une urne par une main que la Pro-
\) Voy , vo'. II, Oracles d'Hermès, el vol. III, Oracles d'Apollon.— 2) Plut. Alex., li. Socrat. Ilist. Eccl., III,- 22. — 3) Plut. Prov. Alex., 48. — •i) Voy., ci-dessous, Oniromancie. Des rapprochements cléduni^tiques ont souvent donné naissance à des croyances populaires. Saint Crépin préside, pour cette raison, à la confection des chaussures {crepida). Sainte Claire guérit les veux malades, etc
vidence dirige et une parole vivante que la Providence a dictée, il n'y a guère de différence appréciable. Dans un cas comme dans l'autre, le véhicule delà pensée divine est le langage énigmatique qui doit être pressuré après coup par l'effet de l'interprétation.
§ II. — DIVINATION PALMIQUE [*J
L'observation des mouvements convulsifs ou tressaillements
involontaires du corps humain mérite a peine de prendre place à côté de la clédonomancie. C'est une dégénérescence grossière et une application baroque de la foi en la Providence. Les phénomènes physiologiques qu'elle interprète peuvent se ramener à trois classes principales : les convulsions ou palpitations (-a).;j.o\ ao\ua-o; — salîssatio membrorum), l'éternuement (-xap^? — sternntatio), et les bourdonnements d'oreilles [&-m lyoi — tinnitus aurium).
Les névroses, dont la science étudie avec une si légitime curiosité les effets physiologiques et psychologiques, pour surprendre la réalité commune qui se manifeste sous ces deux aspects, ont de tout temps inspiré une sorte de respect religieux. Les anciens se montraient pleins d'égards pour les fous, victimes vivantes de quelque divinité ou possédés, comme
[*] *Sibvlla. Ilept mxXjjiGv. (Suidas, s. v. SfêuXXa.)
TosiDONii's. naÀ|xi/ov. (Suidas, s. v. Otamarristtîv.)
Mblampus. Hep\ rcaXjiwv ftavm^. (Ap. J. G. F. Franz. Scriplt. physiognomonix vclcrcs. Altenb., 1780.)
Nipiius. De Auguriis, I, raj>. vm-ix, ap. Grœv. Tlics. anliq. roui., loin. V, p. 330-33;i.
Morin. Sur les souliaits en faveur de ceux qui etemuent. (Mém. de l'Acad. des Inscript., IV, p. 323-337, ann. 1712.)
II. L. Fleiscuer. Ucbcr das vorbedeutende Gliederzuckcn bei den Morgenxndern. (K. Sxehs. Gescllsch. der Wiss., 1849. Voy. p. 243 sqq.)
G. Leopardi. Saggio snpra gli errori popolari degli antichi (cap. \\ Dello Stcrnuto\ 1845.