ORIGINE EXOTIQUE DE LA METHODE
repoussé par les dieux, Lorsqu'on brûlait sur le brasier de l'autel les cuisses des victimes, on regardait si la fumée montait droit vers les Immortels. Si la colonne de famée paraissait tourmentée ou arrêtée dans son ascension, il y avait lieu de craindre le courroux des dieux : de même, si les viandes résistaient à la cuisson ou tombaient par terre2. Ces observations, corroborées par celles qu'on avait pu faire au préalable sur la victime vivante, fournissaient des présages généraux sans l'intervention de l'art mantique proprement dit. Les indices recueillis dans les sacrifices homériques constitueront plus tard la matière d'un art divinatoire spécial, Y empy romande*, mais n'ont rien de commun avec l'extispicine ou autopsie des victimes.
Les Grecs ont, comme toujours, satisfait à peu de frais leur curiosité en cachant sous des légendes l'origine ignorée de cette science. Les uns la disaient inventée par Delphos, fils de Poséidon5, les autres révélée par l'éducateur de l'espèce humaine, le Titan Prométhée, qui aurait ainsi payé de son propre foie son indiscrétion. C'est moi, dit le Prométhée d'Eschyle « qui ai enseigné aux hommes quel poli et quelle couleur doivent avoir les entrailles pour être agréables aux dieux, et aussi les configurations multiples de la rate et du lobe4. » D'autres enfin en attribuaient l'idée première à Sisyphos5 ou à l'inévitable Orphée6.
Ces légendes ne sont d'aucun secours pour résoudre la question d'origine. Nous savons que l'extispicine, inconnue du temps d'Homère, était, au contraire, familière aux Grecs contemporains des guerres médiques, et que, avant cette époque, elle était déjà, devenue, aux mains des Iamides d'O-
1) Hou. Mail, I, 4G0-4G2; XI, 773. — 2) Voy., sur l'empy romande, le chapitre suivant. — 3) I'lln., VII, bO, 203. Nonnus, Synag. hisl., 61. — 4) .-Esciiyl. PrometJi., 493 sqq. — o) Diodou., VI, Fragm . — C) Orpii. Argon., 34,
SL'IDAS, ?. Y., 0'J7j-oXr/.ÔM — 'A;jlvo/.0~λ.
lympie, un instrument perfectionné de divination1. Nous savons de plus que l'inspection des entrailles formait une branche importante de l'haruspicine étrusque2 et aussi de l'art pratiqué par les devins asiatiques de Telmessos, en Carie3. La Carie est un point intermédiaire entre la Grèce et Cypre. A Cypre, on trouve Zeus honoré sous le nom de « dissecteur d'entrailles {mia^oxà^) ' » : l'oracle de Paphos y fonctionnait par extispicine, sous la direction des Kinyrades, et là fut pratiquée, dit-on, pour la première fois, la dissection mantique des pourceaux5. Hésychius nomme même Cypre, concurremment avec la Chaldée, comme étant le pays où l'on inventa de sacrifier aux dieux6. En suivant cette piste, on arrive à Babylone dont les rois, suivant l'Écriture, observaient le foie des victimes7. Hérodote croyait l'extispicine originaire d'Egypte8, et l'on n'avait abandonné cette opinion que pour se tourner vers l'extrême Orient. D'autre part, les Toscans conservaient dans l'exercice de cet art une supériorité marquée.
La conclusion qui ressort naturellement de ces faits rapprochés est que l'extispicine a pu être importée en Grèce à la fois par l'Occident et par l'Orient. 0. Mûller soupçonne que les Iamides d'Olympie, dont quelques-uns étaient établis en Sicile, ont dû servir d'intermédiaires entre la Grèce etl'Étrurie, et il croit pouvoir fixer au VIe siècle la date de l'importation de Pharuspicine étrusque dans les rites divinatoires de la Grèce9.
1) Voy., vol. H, Devins Iamides,— Oracle de Zeus Olympios.— 'Z) Voy.,vol.IV, les Haruspices. — 3) Cic. Divin., I, 41. — 4) Athen. Deipn., IV, §74. — S)Tatian. Adv. Grxcos, 1. — OHesycii., s. v., ykSvsm. — 7) Ezech., xxt, 2G. M. F. Lenormant {La Divination chez les Chaldéens, p. 59) est conduit à penser que la divination par les entrailles est réellement venue de Babylone. En effet, les textes curieux qu'il cite (p. 56-57) prouvent surabondamment qu'elle y était pratiquée, et l'antiquité de la civilisation cbaldéennc permet d'attribuer l'initiative en cette matière aux devins de la Chaldée. — 8) Hebod., II, 57. — 9) 0. M'ùller, Etrusher, II, p. 187. Pour ce qui est de la date, 0. Mûller se rallie a l'avis de Bottigor [hlcen zur Kunstmythol, p. 07). C'est
HIÉROSCOPÎE GRECQUE 171
Une fois entrée dans l'usage, Fextispicine put être modifiée par 1'infltience des traditions de Telmessos qui, en admettant d'antiques relations entre l'Étrurie et l'Asie-Mineure, n'étaient peut-être pas très-différentes des traditions étrusques.
Ce que nous connaissons de la méthode hellénique ne nous permet guère de la distinguer de l'haruspicine occidentale. Nous ne possédons aucun ouvrage ancien traitant spécialement de la matière. Les traités des Sacrifices de Philochore et de Démon sont perdus, aussi bien que l'ouvrage du devin Dion, mentionné par Clément d'Alexandrie1.
Tous les animaux n'étaient point propres à l'autopsie divinatoire. Les Grecs, qui semblent avoir pris peu dégoût pour cette méthode exotique, sans oser cependant en contester la valeur, se bornaient à un petit nombre d'espèces, chevreaux, agneaux2 et veaux. L'Iamide Thrasybule, contemporain d'Aratus, y ajouta le chien3.
Parmi les viscères, le foie est, pour les Grecs comme pour les Étrusques, le siège par excellence de la divination, le « trépied de la mantique4. » Sans tête ou lobe (îjnap àlo6ov — <fto£a isp), il présage la ruine et la mort. Ainsi furent avertis de leur fin prochaine Cimon, Agésilas et Alexandre5. Mais ce premier examen n'était que le commencement d'une analyse compliquée où l'on passait en revue tous les signes ou « langues8 » du foie. L'art, assez simple au début, dut, comme il arrive toujours, se surcharger de distinctions
vers cette époque, en effet, qu'apparaît, dans les œuvres de Théognis(TiiEOGN. Fragm. EJi-5, éd. Bergk), la pre nière allusion aux « entradles lnûlantes. » Mais c'est, là une preuve bien faible, car la dissection se pratiquait sur les entrailles encore palpitantes, et ces a?0<j[x£va îspdé pourraient revenir de droit à Vempy romande. — i) Voy. Lobeck, Anlaoph., p. 883. — 2 On trouve, pour la dissection des agne iux, le mot spécial à|i.voaxo7c(a ou dtij.vox.ox: fa. — 3) Pausan., VI, 2, 4-ci. Les Chaldéens, au contraire, disséquaient un grand nombre d'espèces an maies (F. Lenormant, ibid. p. 55). — 4) Philostr, Vit. Apoll., VIII, 7. — o) Plut. Cimon, 18. Alex,, 73. Xenoph. Ilellcn., III, 4, l . — C) Hesycu., s. v. rXwuoat,
172 DIVINATION INDUCT1VE
arbitraires et incohérentes. On peut bien deviner que les « portes » du foie (jrfXai — 8oXaO, dont le rétrécissement était un fâcheux présage \ étaient les ouvertures de la veine porte, mais où retrouver et comment répartir toutes ces régions désignées par les noms bizarres de : foyer, table, tombeau, couteau, dieu, fleuve, lien, barrière»? etc.. Le foie occupait tellement les hiéroscopes grecs qu'ils négligeaient presque complètement les six autres organes étudiés par la science complète, à savoir le cœur, la rate, l'estomac, le poumon et les deux reins3.
Comme les Étrusques aussi, les Grecs contrôlaient les indices fournis par la simple inspection en faisant bouillir les entrailles. On rapporte qu'Hippocrate, le père de Pisistrate, sacrifiant a Olympie, vit les entrailles de la victime bouillir dans la chaudière avant qu'on ne l'eût mise sur le feu4. Le trépied grec était, du reste, admirablement propre à cet usage. Cependant les Grecs ne paraissent pas avoir eu régulièrement recours au supplément d'informations que fournissait l'épreuve de la cuisson en vase clos; ils préféraient sans doute observer, selon la vieille coutume nationale, les incidents produits par la combustion sur le brasier,
L'extispicine grecque, comme toutes les autres méthodes divinatoires de la Grèce, n'eut jamais la régularité d'une tra-
1) DioCass., LXXVIII, 7. — 2) 'E^fa; yo>?o; — TpdbïBÏa— A<5Xou tpWa— -ctfyoc
— [iâyatpa — (k6; — notais — Bsapç — xwXui^p — 8t6îîTpa — Stôo/.oupot — ly^r]
— Ir.ihokk — 8S;iî. D'après Hesych., s. v., Puot. Lcx., s. v. t<w»oç. Porphyr. Abstin., II, Îi2. Schol. Stat. Thcb., V, 170. — 3) Niceph. Gregor. ad Synes. Lnsomn., p. 3o9. Cependant, pour ce qui concerne le cœur, les Grecs ont le mot xapSiouXxeiv = flssiculare. En fait, l'extispicine grecque resta conlinéc dans Vhépatoscopie, et le ternie de Ihytique (Simxr,) s'apptique d'ordinaire à l'empyromancie pratiquée sur les matières du sacrifice (Schol. /Esciiyl. Prom., 484 496., et ci-dessous, empy romande). Aussi Me. Grégoras, pour définir la science entière, l'appelle-t-il Trpô-fvcnat; Sutixtj xa\ è'vtoiao;. Ea dissection divinatoire sera, du reste, examinée de plus près au vol. IV, lorsqu'il sera question des haruspices toscans. Une étude plus développée aurait eu ici l'inconvénient de confondre des ri'es distin ts. — V) FIerod. 1. 59.
DECADENCE DE L'EXTISPICINE 173
dition hiératique. Elle se prêta d'elle-même aux innovations et subit particulièrement l'influence de l'astrologie, lorsque les astrologues eurent distribué les influences planétaires dans les diverses parties des corps organisés. Elle tomba ainsi sous la dépendance d'une doctrine envahissante qui la réduisit à n'être plus qu'une constatation de l'hégémonie sidérale, comme la chiromancie ou la métoposcopie. Il y avait, du reste, une affinité incontestable entre l'extispicine et l'astrologie, affinité que mit en évidence le nom de microcosme, appliqué par certains philosophes à l'homme et applicable aussi aux animaux. Onosandre, qui écrivait au premier siècle de notre ère, l'avait déjà remarqué en disant que la divination par les entrailles est « de l'astrologie sous un aspect différent'. »
La vogue de l'extispicine en Grèce se trouve ainsi resserrée dans une période assez courte. On peut dire qu'elle a remplacé rornithomancie de l'âge héroïque, et que celle-ci, à peu près délaissée pour la méthode rivale, lui a pourtant survécu. L'inspection des entrailles, mise en honneur par les Iamides, commence à pénétrer dans la religion officielle des Athéniens vers le temps de Solon. Elle fut sans cloute adoptée simultanément à Delphes, dans les alentours de l'oracle, où Peinpyromancie était pratiquée de temps immémorial. Les théories envoyées d'Athènes à Délos et à Delphes stationnaient, l'une à Délium, l'autre à Œnoé,pour consulter les entrailles des victimes2. Les tragiques constatèrent la supériorité de l'extispicine sur l'ornithomancie en montrant, par exemple. Tirésias soucieux de confirmer ses présages ornithoscopiques par les indications tirées des victimes3, et
1) Onosand. Slrateg., X, 28. — 2) Philochor. Fragm. l'68 [Fragm- Uist. gmc, I, éd. Mùller-iJidot]. Cf. 0. M'Ùller, Die Dorier, I*, p. 241-242. — 3) Sopiiocl. Antigon., 1020. Ces indications sont encore, il est vrai, d'origine empyromantique, comme le voulait la vraisemblance historique.
Platon dota, comme nous l'avons va, la méthode alors en vogue d'une théorie plausible.
Mais cette méthode avait contre elle de se prêter facilement à la fraude. On en vit un exemple curieux lorsque le roi Attale imagina d'imprimer artificiellement le mot nikh (Victoire), sur le foie d'une victime'. L'auteur des Philosophumena donne la recette de ce genre de supercherie. « Pour que le foie apparaisse avec une inscription, dit-il, on s'y prend de la sorte : Dans la main gauche, on écrit ce qu'on juge approprié à la question, en caractères formés avec de la noix de galle et du vinaigre fort. Puis on tient quelque temps le foie soulevé avec cette main ; il prend les caractères et on le dirait gravé2.» Il se pouvait aussi que les sacrificateurs fissent violence à la divinité en recommençant l'expérience jusqu'à ce qu'ils obtinssent les signes demandés. Le néopythagorisme, et plus tard le néoplatonisme, firent ce qu'ils purent pour discréditer cette divination sanglante. Elle ne disparut pas plus que les sacrifices, qui lui fournissaient un aliment sans cesse renouvelé, mais elle retourna aux rites empyromantiques3, ou elle se confondit avec Pharuspicine étrusque, dont il devient dès lors impossible de la distinguer.