‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 81 sur 157 · DIVINATION PAR LES OBJETS INANIMES · texte numérisé non relu

DIVINATION PAR LES OBJETS INANIMES

Physiologie végétale. — Arbres heureux ou malheureux. — Craquements du bois. — Divination par le feu ou empyromancie. — Applications diverses de l'empyromancie. — Divination par le mouvement d'objets préalablement enchantés. — Divination par les pierres ou lithomancie. Divination par l'eau ou hydromancie : expérimentation pratiquée sur l'eau d'un bassin (lécanomancie) ou sur beau des sources naturelles {pégomancie). — Divination par les statues.

Les végétaux forment la transition entre les êtres animés, capables de spontanéité, et les corps inertes. Les Hellènes, qui, comme tous les peuples enfants, avaient adoré les arbres1, se plaisaient a leur attribuer une sorte de personnalité parfois vivement exprimée, comme dans les légendes des Hamadryades et les contes des Métamorphoses. Il y avait dos arbres heureux et des arbres malheureux, comme des animaux ou des paroles de bon et de mauvais augure. Ils les douaient aussi volontiers de vertus prophétiques. Le chêne de Dodone a pu longtemps constituer un oracle à lui tout seul'; le laurier d'Apollon et le tamarix (pp&rç) étaient

1) Voy. C. Bôtticheh. Dcr Baumkullus def Hellencn. Berlin, 18o6. — 2) Voy., vol. II, Oracle de Dodone. Un scoliaste du vin* siècle, mêlant des idées de toute, provenance, raconte gravement qu'il y avait, dans le temple de Jupiter Dodonéon, « des chênes consacrés qui ont chanté les destinées des Homains. » (Schol. Iknx. ad Virg. Eclog., I. 17.)

PHYSIOLOGIE VEGETALE Lit

comme imprégnés d'esprit fatidique. S'ils ne prophétisaient pas en langage humain, comme ces arbres fabuleux qu'Alexandre avait, disait-on, rencontrés au fond de l'Asie', ils semblaient animés dam frémissement intelligent, et leur odeur ou leur saveur aidaient à rendre clairvoyante l'ivresse des pythies.

Les arbres se prêtaient à des observations presque identiques à celles qui se pratiquaient sur les animaux, c'est-àdire qu'on pouvait interpréter chez eux les manifestations de la vie organique ou les étudier comme « bois » après dissection. Certaines destinées étaient attachées à quelque arbre symbolique, comme celle des Jules au bosquet de lauriers planté par Auguste, qui sécha a la mort de Néron2. C'est sur de pareils arbres que les devins observaient les indices de vigueur et de caducité, les jets nouveaux (etXï|6ufat) qui promettaient une résurrection ou les excroissances gommeuses auxquelles on reconnaissait l'épuisement du végétal3. Le règne végétal fournissait aussi son contingent de prodiges, et il existait des recueils spéciaux de ces cas tératologiques4. Même coupé et façonné, le bois servait encore à la divination. Une légende veut que le navire Argo ait été dirigé par un morceau du chêne de Dodone qu'Athénè lui avait donne pour éperon. On tenait compte de l'essence du bois dans remploi des tablettes ou baguettes cléromantiques et dans les expériences de Pempyromancie. Enfin, les meubles de bois devenaient, par leurs craquements (tpwjxoi çûXwv), de petits oracles domestiques à l'usage des gens affamés de révélation8.

Cette part une ibis faite a la physiologie végétale, il ne saurait être question de signes spontanés ou instinctifs

1) Ps.-Callisth , III, 17. — 2) Suet. Galba, 1. Cf. Suet. DornU., l'ô. — 3) Theopor. Caus. Plant., V, 4, 3. Hist. PL V, 9, 8. Lobeck, Aglaoph. p. 882. Cf. Pun. XVI, '61, 131. — 4) Plix., XVII, 38, 243.-5) Suidas, s. v., Jtpo<pr)Tefa.

émanant d'êtres inanimés. On ne rencontre dans cette catégorie que des objets soumis à des expériences bizarres et servant d'instrument absolument passif au Destin qui se révèle par eux. Cette expérimentation divinatoire tombe dans le domaine de la magie, et toutes les cérémonies dont elle s'accompagne sont de véritables incantations.

Le nombre des matières organiques ou minérales, susceptibles de se modifier dans un sens convenu sous l'influence supposée du destin, n'était limité par aucune raison théorique et l'imagination superstitieuse de la décadence a largement usé d'une liberté à laquelle le ridicule seul eût pu servir de frein. Nous n'avons pas la prétention de faire le dénombrement complet des méthodes élaborées, loin du grand jour de l'histoire, dans les bas-fonds de la société. Fussions-nous certain d'avoir colligé tous les vocables épars dans les lexiques, nous n'en serions pas moins assuré que la superstition, toujours agissante, a été beaucoup plus fertile encore en expédients imprévus.

Certaines pratiques se rattachent à Y cmpy romande dont il a déjà été question à propos de l'extispicine.

L'empyromancie ou pyromancie' dont les Grecs attribuaient l'invention à Amphiaraos, paraît bien être venue de l'Orient, de ces régions où le feu était le symbole le plus parfait de la divinité elle-même2. On pourrait la diviser commodément, si l'on voulait distinguer entre des termes à peu près synonymes, en empyromancie proprement dite ou appréciation des signes fournis par les matières jetées dans le feu, et py romande ou divination par l'aspect de la flamme elle-même. Mais cette division ne serait pas de grande uti-

1) 'E;j.7:'jpo|jLav-£[a — ::upo(J.avTa'a — £[j.-'jp*.5;j.ô? — [xvi~v/.r\ 8t' l[XKJpuy) — £<j.î:upa, cpXoyixà, cpXoyw-à a^Aaxa. Voy. HESYCH., s. V. "EfMïvpa. SciDAS, s. V. 'Epxupou. — 2) Il y avait en Perse, à Adarbigane, au temps de Procope, un oracle pyromantique. (Pnoco?. Bell. Pcrs., II. 24.)

ORIGINES DE L EMPYROMANCIE 179

lité, attendu que la divination par la flamme ou par la fumée (x<«ïvo{i.avTs{aj ' n'a pu être indépendante du choix des matières combustibles ou soumises à l'action du feu. Cependant, il y a une pyromancie sommaire, qui consistait à observer les « pointes » plus ou moins aiguës de la flamme et les mouvements qui la détournaient du consultant ou la rabattaient vers lui2.

Les rites empyromantiques se sont formés autour des autels et les premières observations ont eu pour objet la couleur, le grésillement, les changements de forme, les exsudations des chairs posées sur le brasier, et, accessoirement, l'éclat de la flamme ou la nuance et la direction de la fumée. L'exégèse symbolique tirait parti de tout, et rien ne limitait sa fantaisie. La cuisse d'une victime, enduite de graisse et mise sur des charbons, devait flamber en cas de succès : sinon, un échec était inévitable3. La partie de la victime la plus propre à ce genre d'expériences paraît avoir été la queue. Courbée par le feu, elle signifiait effort, difficulté; fléchissante et s'abaissant par saccades, elle présageait la défaite; redressée, la victoire. Le foie ne pouvait manquer de fournir son appoint; on épiait surtout la façon dont se comportait la vésicule du fiel et la direction suivant laquelle elle lançait, en se rompant, le liquide qu'elle contenait. On faisait la même expérience avec la vessie encore pleine, après avoir étranglé avec un cordon de laine l'ouverture naturelle4. Puis, c'étaient des phénomènes accidentels, le feu qui refusait de brûler ou s'éteignait tout à coup, des morceaux qui tombaient à terre, enfin, l'imprévu sous toutes ses formes, depuis l'accident jusqu'au prodige. Les tragédies et les épopées sont remplies de ces descriptions de sacrifices divinatoires où les conjectures empyromantiques s'ajoutent aux pressentiments tirés

1) Voy.CYRiLi.. In Julian.,\l, p. 198. — 2)Schol. Euripid., Phœniss.Aî'ôoAi'ôG. i 2 :î 7 . Stat. Thcb., X, G01 . — 3) Schol,. Eurip. Ibid. — ï) Schol. Eubip. Ibid.

de la dissection des entrailles'. L'empyromancie, ainsi pratiquée, était en effet acceptée par la divination officielle. On la trouve représentée à Delphes par les Pyrkaoi, soi-disant issus du devin Pyrkon, fils de Poséidon2, et des inscriptions de la Grande-Grèce attestent que, lors de la dédicace des temples, les devins hiéroscopes avaient pour assistants des « observateurs de la fumée (/.a-va^at)3- »

Mais on imita ces rites empyromantiques par des procédés plus commodes et moins coûteux. Tel était par exemple Yooscopie ou divination par les oeufs1. « Les prêtres qui faisaient une observation pour deviner des dangers, dit le scoliaste de Perse3, observaient d'ordinaire un œuf mis sur le feu, examinant s'il suait par le haut ou par le côté; mais s'il éclatait et coulait, il présageait un péril à celui pour le compte duquel se faisait la cérémonie. » Un des premiers stoïciens, Hermagoras d'Amphipolis, disciple de Persaeos, n'avait pas dédaigné d'écrire un manuel d'ooscopie6, et la littérature orphique, réceptacle de toutes les élucubrations apocryphes, en offrait un autre sous le nom d'Orphée 7.

Vomoplatoscopie, sur laquelle nous sommes renseignés par Psellus8, doit avoir été une des dernières transformations de l'empyromancie née du sacrifice sanglant. Si c'est une

1) Eompid. IZuYZ.Senec. OEdip., 309 sqq. Stat. Theb., X, :J9'),ei.c— i) Pausan. X, .'i, li. — 3) Corp. Inscr. Grsec. (Bœckh) M733 (Rhegium) '611 [ (Monlclione) 4) iïoG/.or.lx — doan.oni7.fi — àoOuTixjj . 11 ne faudrait pas traduira ihQ<jy.6r.oi par ovispex qui, d'après le glossaire d'Isidore, signifie ovium inspecter. (Loueck, Agluoph., p. 361.) — 5) Sciiol. Pers., V, 183. — 0) Suidas, s. v. "Ey/jtov. — 7) Voy. Lobeck. Aglaoph., p. 410. Comme les cuisiniers, les devins savaient utiliser les œufs de plusieurs manières. Livie, enceinte de Tibère, apprit à l'avance le sexe et même la haute destinée de l'enfant qu'elle porlait en faisant éclore un œuf « d'où sortit un poulet orné d'une crête magnifique. » (Suet. Tiber., 14.) C'est là une ooscopic spéciale, étrangère à l'empyromancie. Je ne voudrais pas inscrire ici, sans autre garants que des compilateurs modernes, la cfphahconomancie ou divination par une tète d'âne mise tur le feu, superstition exotique réelle ou supposée. On brûlait aussi, pour en tirer des présages, des poils (Xa/j-ioO et sans doute des cheveux. (Sciiol. IIom. lliad. \, 63.) — 8) M. Psellus, Hepl ûjxore^aTooxoTtfaç. (Voy., ci-des?us, p. 127.)

EMPYROMANOIE VEGETALE 181

méthode « barbare, » il est certain qu'elle doit s'être acclimatée en Grèce, puisqu'on l'y retrouve encore1. On immolait une brebis ou un agneau après avoir formulé mentalement la question à résoudre : on levait alors une omoplate, et on la faisait griller sur des charbons ardents. Selon que l'arête médiane restait blanche et intacte o;i qu'elle se boursouflait, elle signifiait, -vie ou mort: si le côté droit rougissait ou si le côté gauche noircissait, présage de guerre : la couleur blanche signifiait, de part et d'autre, la paix. Si la liste des signes se bornait là, il est évident que le consultant devait ne poser que les questions auxquelles ils répondent. Le pythagorisme, en proscrivant les sacrifices sanglants, créa ce qu'on pourrait appeler Pempyromancie végétale ou lui donna une impulsion nouvelle2. On attribuait à Pythagore lui-même l'importation de la libanomancie (XtpavopavTsfa) ou divination par la fumée de l'encens. On essaya de divers végétaux, notamment de ceux qui avaient un caractère sacré, comme le laurier et l'olivier. Mais l'usage eut peine à. se fixer, car il oscillait entre deux systèmes contraires, tous deux également plausibles et déjà appliqués concurremment pour le choix des victimes. De même qu'on immolait un cheval à Poséidon parce que cet animal était aimé du dieu, et un bouc à Bacchus parce que le bouc est le fléau des vignes, de même on pouvait soutenir également bien que la combustion du laurier et de l'olivier était agréable à Apollon et à Athênè ou, au contraire, qu'elle était sacrilège. Les deux opinions ont eu cours, car nous savons que les crépitements du laurier dans

l) M. G. Pcrrol a recueilli, de la bouche d'un témoin oculaire, le récit d'une scène d'omoplatoscopic pratiquée par Karaïskakis, en 1826. {Croyances et superstitions populaires, dans les Mémoires d'Archéologie, IST.'i, p. 328.) — 2) L'empyromancie végétale e^t issue, comme l'autre, du sacrifice; la farine, le vin, l'encens ayant Lit partie des offrandes ordinaires. De là, Vœnomancie ou divination par le vin verié sur le feu, et les méthodes ar.a'ysécs plus loin, où la farine joue le principal rôle.

la flamme étaient de bon augure1, et Pline a lu quelque part qu'il ne fallait pour rien au monde brûler les végétaux sacrés2. Peut-être pouvait-on au moins brûler les feuilles : il y avait, en tout cas, une phyllomancie qui se servait du feu3.

La divination par la farine du froment moulu (àXeupop.avTeEa)* ou concassé (àkpirofi.avtEta)8, à laquelle devait ressembler singulièrement la divination par l'orge -(xpiSojjLavTefa)6, était assez connue pour qu'Apollon ait accepté, de gré ou de force, l'épithète d'àXeupfyavxis7. Nous ne savons de quelle façon procédaient les devins, s'ils délayaient la farine ou s'ils la jetaient par pincées sur le feu comme la magicienne de Théocrite8.

Comme pour faire contraste avec ces rites enfantins, on rencontre l'empyromancie pratiquée en grand autour des cratères des volcans ou des crevasses ouvertes dans le sol par des vapeurs enflammées. On entend dire que les voisins de l'Etna s'étaient assez familiarisés avec leur volcan pour le consulter en jetant dans son cratère divers objets qu'il engloutissait ou rejetait suivant que les vœux de son client étaient agréés ou repoussés0. On faisait des expériences analogues en Épire, au Nymphœon d'Apollonie, où l'on voyait, à la suite des grandes pluies, des jets de flamme sortir du sol. Des grains d'encens, jetés dans ce feu, donnaient des présages affirmatifs ou négatifs sur toute espèce de sujets, « sauf la mort et le mariage, » suivant qu'ils étaient épargnés ou consumés par le caprice de la flamme0 .

Nous ne \ ouvons que dénombrer, sans les grouper autre-

\) Tibull., II, ">, 81 sqq. Ovid. Fast., I, 344; IV, 721 sq.f. — 2) Pllw, XV, 30, I3.:i. — 3) Sciior, IIom. Iliad., I, 63. Cf. M. Psellus, Op. Ilvin., p. 42. Il dut y avoir ( lusieiirs vari'lés de phyllomancie, sclo i qu'on observait les feuilles tournoyant dans l'air, posées sur l'eau ou brûlées. — 4) Clem. Alex. Protreptic. II, 10. Theodoret. Disp., X, 590. Hesych. s. v. — ii Euseb. Pr.rp. Ennui., Y, 2o. Cviull. In Julian., VI. p. 193. Pollux, VII, 188.— 0) Ânecdot. Bekk., p. :>2. — 7) Hesycii. s v. Su • tous ces mois techniques, voy. Thesaur.

GR^EC. UNO. s. v. — 8) THEOCR. /'/'/"•, Hi 18. — '»,) PaI'S.YN., III, 23, a. —

10) Dio Cass., XLï, i.'i.

Page 1