LE TEMPLE DANS LA DIVINATION TOSCANE
Diviser est l'idée fondamentale que représente le mot lemplumy dont le sens est resté confcrme à l'étymologie probable. La division de l'espace suivant les règles hiératiques s'opère à Paide du bâton recourbé ou lituusy qui a dû être à l'origine le sceptre des Lucumons dépositaires de la science révélée par Tagès, et qui est resté un insigne honorifique plutôt qu*un instrument utile*.
Varron se représente l'univers comme un vaste temple à trois étages superposés, divisés et orientés par les mêmes lignes, le temple céleste, le temple terrestre, créé artificiellement pour l'usage des auspices, et le temple souterrain, qui forme le pendant symétrique du temple céleste^. Il est permis de douter que l'art des haruspices ait commencé par conce-
1) On connaît de reste le lituus aux mains des augures de Rome. On le trouve figuré sur les monuments romains et étrusques (Cf. Deecke, ap. 0. Ml'llbr, EtrnskeTf H«, p. i29, 4). Ce bftton recourbé en forme de crosse ne saurait être d'une utilité quelconque pour les tracés géodésiques. C*est tout simplement un sceptre (scipio), et on lui donne parfois ce nom (Plln., XXVllI, §15). Les arpenteurs, qui avaient besoin de mesures précises, se servirent du gnomon [y^tâ^'^'^vùiM'groma-gruma-stella tetrans) à alidades perpendiculaires. On voit sur un monument antique un lituus pourvu d'une groma fixée sur sa partie courbée (Abeken, Miftelitalien, p. 207); mais c'est là une combinaison symbolique exprimant un fait réel, à savoir, que l'art des arpenteurs procède de celui des haruspices et augures : ce n'est pas un instrument ayant servi au tracé des temples. — 2) Varr., Ling, lai., VII, 6. (Glohus) qiicm in templo hoc médium vides, terra dicitur (Cic, Somn. Scip. 44. Macr., ibid.), Caerula easli templa-templum magnum lovis — magna templa cœlitum — Acherusiatempla (Enn., fragm. Annal. 66. 107. 531. Trag. 227) : templacœli summa (Teh., Eunuch.j 590) : cœli templa — cœlestia mundi templa (Lucret., I, 101k 1064. 4105. Il, 1039. VI, 286. 644, 1228. V, 120'*) : mundi versatile ttmplum (M., V, 1436) : mundi templa {Id., VI, 43). Dans tontes ces expressions, le sens de iemplum oscille entre le sens primitif (ti[x£voç\ le sens abusivement étendu (a tuendo) et le sens dérivé, qui est resté en français. Templum, signifiant « demeure » d'un être vénéré, se rencontre souvent dans les auteurs (Pacuv., 309. Ribbeck. Plaot., MiL 413. Rwd.909. Lucrkt., IV, 624. V, 103. Ovio., Jfet. V, 278. Sen. Benef., VII, 7, 3). Le mundus des cités fondées suivant le rite étrusque et Vara Consi à Rome peuvent passer pour des « temples souterrains : » à Rome aussi, les augures invoquaient les habitants du temple souterrain, les dieux Mânes (Fest., s. v. Mancs, p. 157).
voir d'aussi larges constructions : le temple céleste et le temple terrestre, celui-ci fait à l'image de celui-là, suffisent à tous les besoins de la divination.
La voûte du ciel, appuyée dé toutes parts sur l'horizon, est le temple par excellence, et c'est à bon droit que les poètes latins se servent fréquemment de ce terme pour désigner le firmament. Le devin toscan divisait d'abord ce champ circulaire par deux lignes qui se croisaient à angle droit au-dessus de sa tête et répondaient par leurs extrémités aux quatre points cardinaux.Laligne dirigéesuivantleméridien s'appelait l'axe ou « pivot (cardo) » du temple ; l'autre s'appelait « ligne en dix de chiffre {decumamis ou decimaniis limes) , parce que son intersection perpendiculaire avec la première figurait le chiffre X {decussisjK Une de ces lignes divisait le temple en parties droite {dexira) et gauche {smistra-lœva) ; l'autre, en parties antérieure [antica) et postérieure {posticà). Ces qualificatifs indiquent la position des régions ainsi dénommées par rapport à l'observateur, et c'est conséquemment l'attitude de celui-ci qui décide de l'orientation réelle des quatre parties du temple. La déviation progressive des usages, sur ce point délicat, et les allégations contradictoires des auteurs ont compliqué la question de telle sorte qu'il n'en est guère de plus difficile à élucider. L'axe du temple divinatoire semble avoir erré, comme une boussole affolée, autour de l'ho-
\) IsiD., Origg,^ XV, U, dérivation acceptée par Niebuhret 0. Millier. Le», anciens Gromaliqucs expliquent decumanus par duocmanuB « qui coupe en deux » (Frontjn., p. 28. Hygin., p. 167). Abeken (MiiielitaL^ p. 204) suppose pour les besoins de la cause un verbe duocere, Nissen (op, cif,, p. i2) admet bien que decumanus vient de decerriy mais il croit que le nom a été donné à la ligne principale du temple parce que, dans le système décimal, usité de tout temps en Italie, le chiffre 10 représente ce qui est complet, achevé, et, par analogie, grand. On aurait dit la ligne « décimane » comme on dit un homme carré (TeTpdrfwvoç dvijp, métaphore employée notamment par Âristote. Eth. mom., F, 40, 11).
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rizon, et Ton peut s'étonner à bon droit de ce que devient une science exacte mise au service de la religion ^
1) 11 faut dire que les érudits ne paraissent guère avoir cherché à ramener le problènie à ses éléments les plus simples. Les religions antiques, prises dans leur ensemble, n*ont cherché le séjour des dieux que dans deux directions : les religions solaires, à rOrient ; les autres, pour des raisons dont bon nombre sont encore & trDuvcr, au Nord. Les Hindous placent au Nord leur mont Mérou; les Grecs ont au Nord TOIympe ou le pays d'Hjperborée. Les Étrusques ont suivi des traditions analogues, car les auteurs s'accordent & dériver de l'Étrurie les principes du tracé des temples, et Varron explique que, dans le temple, le séjour des dieux est censé être au Nord (Fest., s. v. SinistrXf p. 339. Cf. Dion., 11, 5). Les Grecs, qui n*ont jamais eu de théologie systématique et de caste sacerdotale pour maintenir une doctrine arrêtée, n*ont pas résisté àTinfluence des religions solaires dont ils étaient entourés. Ils ont adopté comme axe de leurs édifices religieux et de leurs tombeaux (Cf. Heuod., IV, 35. Plut.. Solon, 10. ifiuAN., Vai\ HisU, v. 14, VII, i9. Dior.. LAEaT.,I,48> la ligne qui va de TOuestà TEst. La seule variante à noter dans leur coutume est duc à deux manières différentes d'appliquer le môme principe. L'Orient étant le point d'où rayonnait l'intluence divine, les uns, plus fidèles, ce semble, à l'usage archaïque, tournaient à l'Ouest la fa(,'ade des temples, afin que les Hdèles eussent le visage dirigé vers TEst (Vitruv., iV, 5, i. Clem. Alkx., Slrom.f Vil, p. 724. Isid., Origg,, XV, 14. Cf. Hym. Hom., ad ApolL lOo. FaoNTix., p. 28. Hygln., p. 169); les autres plaçaient l'entrée au fronton oriental, de façon que les images sacrées fussent tournées elles-mêmes du côté heureux (Lucian., De domo, 6. Porpuyr., Antr. yymph.y 3). L' « orientation » proprement dite, la direction parallèle à l'équateur, doit avoir été partout la mode primitive; carie lever et le coucher du soleil marquent tout naturellement les points extrêmes de l'alignement. Mais, en revanche, l'observation la plus supcrflcielle montre que, sous nos latitudes, ces points se déplacent sans cesse sur l'horizon, et il est naturel qu'une science méticuleuse comme celle des haruspices,une science qui aimait les arcanes et les difDciiltés, ait préféré à la méthode vulgaire un système plus exact et ait dirigé la ligne .principale du temple dans le plan du méridien. Nous savons qu'en Étrurie, l'usage, noté comme singulier, était de compter la durée du jour à partir de midi (SERv.,i£n., V, 738), et Cicéron nous montre l'augure Attus Navius, disciple des Toscans, tourné vers le Sud pour observer les auspices (Cic , Dimn . , 1, 17). Dans cette attitude, Tobservateur avait à sa gauche l'Orient, qui est, pour tous les peuples sans exception, le côté heureux, symbole de la lumière et de la vie, et fOccident à sa droite. Le système étrusque ainsi conçu a sa raison d'être : mais nous ne voyons TÉtrurie que par les yeux des Romains, et c'est, à ce qu'il semble, l'écleclisme romain qui a tout embrouillé. Les Romains, qui ont toujours montré pour les sciences exactes une remarquable incapacité, étaient peu frappés des contradictions logiques. Ils se tournaient vers rOrienl pour prier. Leurs plus an-
La théologie étrusque, accueillant une doctrine que nous avons déjà rencontrée à l'état de rêve confus dans la théologie
ciens temples, celui de Janus, par exemple, avaitcette directioQ (Procop.-, B. Goth., \, 25); ils attendaient de là les signes heureux, et, avec leur sens pratique, ils ont dû précisément enjoindre à leurs augures de regarder de ce côté. Mais, d'autre part, ils avaient emprunté aux Étrusques le détail de bien des » cérémonies », de sorte qu*il leur fallut combiner les prescriptions du rituel étrusque avec leurs usages Le plus sûr était de regarder à la fois l'Est et le Sud. Ils y réussirent par le procédé que décrit Tite-Live (ï, \S) à propos de l'inauguration de Numa : le roi est tourné vers le Midi et l'augure assistant ver» l'Orient. A mesure que Tinfluence gréco-orientale se substitua chez eux à l'influence étrusque, les augures et les arpenteurs s'habituèrent de plus en plus à regarder la ligne allant de l'Est à l'Ouest, le decumanuSf comme la ligne principale. Dans leurs opérations cadastrales, les Gromatiques attribuent toujours à Tallée représentant le decumanus le double de la largeur du cardo. Seulement, les Romains persistèrent à garder pour les parties de leur temple des noms qui se rapportaient à l'orientation étrusque, plaçant la partie antérieure au Sud, la partie postérieure au Nord, la gauche à l'Est et la droite à l'Ouest. Lorsqu'avec cela ils eurent emprunté aux Grecs Thabitude d'appeler droite le côté heureux et gauche ou « sinistre » le côté malheureux, la confusion fut à son comble. Ces contradictions étaient si frappantes que l'on chercha à les faire disparaître, soit en plaçant le cardo dans le sens perpendiculaire au méridien, comme cela se pratiquait en Campaniesous l'influence grecque (Gromat,, p. 29. 170. 208. 210. 292. 29t. 295), soit au moins en prenant, pour distinguer la droite et la gauche, l'avant et l'arrière, la position réelle de Tobservateur tourné vers l'Orient (Padl., s. v. Posticumy p. 220). Le premier système est rejeté parles Gromatiques comme contraire à la raison, attendu que le cardo doit coïncider avec l'axe du monde (Frontin., p. 29), au lieu que la réforme des noms passa facilement dans l'usage courant (Liv., I, 18) Ce fut affaire aux érudits qui s3 piquaient de parler le vrai langage scientifique d'expliquer pourquoi ils appelaient encore la droite antica et la gauche postica (Paul., s. v. Posticum^ p. 22ii). En résumé, le temple étrusque était tourné vers le Sud, et le temple romain vers l'Est ; mais les Romains ont longtemps conservé des désignations qui n'étaient exactes qu*appliquécs au temple étrusque. Ce n'est pas tout. Pour que rien ne manque au désarroi de toute cette géométrie, on entend parler d'un troisième système, que les Gromatiques donnent comme le système étrusque primitif, d'après lequel l'observateur, tourné vers l'Occident, a le Sud à sa gauche et le Nord à sa droite ^Frontin., p. 26. Hygix., 166. 167. Nips., 290. 29i). On conçoit que l'on s'abstienne de trancher un pareil débat où il y a des arguments pour toutes les théories. 11 s'agit d'une question de fait ; et le fait nous échappe. On ne peut mi>me pas juger de la coutume étrusque par ce que les haruspices ont pu ordonner à Rome; car nous savons qu'ils accommodaient