RITE DES' CONSULTATIONS DECEMVIRALES
par le collège, il est impossible de confirmer Thypothôse susdite^ par une preuve de fait.
Les consultations décemvirales n'ont point pour objet, comme les enquêtes et les conjectures des haruspices, d'interpréter les prodiges avant de les « procurer. » La révélation sibylline n'a été introduite dans la divination officielle que chargée de toutes les entraves qui réduisaient celle-ci à une série de formalités prévues. Elle devait simplement, le cas prodigieux une fois posé, indiquer les moyens à prendre pour en détourner les conséquences funestes.
i) C*est rbjpothèse à laquelle s'arrête Niebuhr (Rœm. Gesch. I, p. 561]. Elle serait bien voisine de la certitude sans Tinterférence de deux textes, .Fun de Cicéron, l'autre de Denys, qui parlent d'acrostiches sibyllins. Cicéron dit que les vers sibyllins sont plutôt une œuvre de patience que le fruit d'une inspiration échevelée, car on y rencontre ce raffinement quae dbipo<mx.fc dicittir, cum deinceps ex primxs cujusque versus litteris cUiquid conneclitur. — Atque in Sibyllinis ex primo versu cujusque sententise primis litteris illius sententiœ carmcn omne praetexitur (Cic, Divin., II, 54). . Denys rapporte que, dans la collection d'oracles compilée après la destruction de l'ancienne, il y a des morceaux apocryphes, mais que ceux-ci ^^y^ovTŒi taîç xàXou|iévaiç ixpoaii^^bt (DioN., IV, 62). Ces deux textes sont assez clairs ; l'un dit que les oracles sibyllins sont acrostiches, et l'autre, que le système des acrostiches permet de reconnaître les vers interpolés, ce qui est, en effet, le bénéfice le plus clair que l'on puisse tirer de ce jeu de patience. Mais on a trouvé que l'affirmation de Cicéron, prise en un sens général, était invraisemblable, et on a fait dire & Denys que c< les morceaux interpolés se reconnaissent à ce qu'ils sont acrostiches ». Ce contre-sens ne fait que déplacer l'invraisemblance, car il est étonnant qu'on ait admis dans la collection des pièces si nettement marquées d'un caractère étranger aux compositions sibyllines. Étant donné que les oracles étaient acrostiches, on arrive, avec un peu d'imagination, & penser que l'acrostiche servait aux consultations. Klausen, qui n'est jamais à court d'hypothèses, en propose ici deux: 1' Le collège étant invité à lire les livres sibyllins, à propos d'une peste, par exemple, on prenait pour thème le mot pestis, ou mieux Xoifxéç, et on colligeait, à partir de l'endroit où on avait ouvert le livre, les vers dont les initiales rapprochées formaient le mot Xoi[x6c. Ces six vers composaient la réponse de l'oracle. 2» On tirait au hasard un vers sibyllin,et ce vers devenait le thème, comme tout à l'heure Xo'.(x6ç, soit qu'on en utilisât toutes les lettres ou qu'on se contentât de prélever sur chaque mot la lettre initiale. Il est inutile de discuter ces suppositions ou d'inventer d'autres combinaisons, puisqu'il n'y a pas d'éléments de discussion. Ajoutons, comme détail attesté, que lesXvirsne touchaient les livres que velatis manibus (Vopiac, AureU 20):
Aussi Toracle sibyllin a-t-il fait de cette liberté si restreinte un usage fort peu varié. Son histoire ne se compose guère que d'une répétition des mêmes actes : questions monotones suivies de réponses à peu près uniformes*. Les cérémonies expiatoires ordonnées par le collège décemviral sont toujours de rite grec : elles consistent, pour les cas ordinaires, en processions et enjeux: datis les conjonctures exceptionnelles, la sibylle allait jusqu'à réclamer l'introduction de cultes nouveaux, qui devaient être pourvus de tout le matériel et le personnel nécessaire à leur fonctionnement,
§ II. Innovations liturgiques du collège.
Il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil rapide^ sur cette importation de rites religieux qui hâte les progrès de l'hellénisme à Rome. Il y a là des faits qui appartiennent à l'histoire du collège décemviral, et qui ne sont point par conséquent étrangers à l'histoire de la divination.
Comme la sibylle, suivant les idées courantes, reçoit son inspiration d'Apollon, dont elle est tantôt la sœur, tantôt la femme et tantôt la fiUe^, on peut dire que le culte d'Apollon, ignoré des Indigitamenta de Numa^ est entré à Rome avec les livres sibyllins eux-mêmes. Soixante ans après l'expulsion des rois, Apollon a déjà dans les prés Flaminiens, en dehors de l'enceinte sacrée du pomeriunij un terrain consacré ou fanum^ : en 433, on- y voue un temple « pour la santé du peuple, » temple qui est bâti et dédié deux ans plus tard®. C'est de là que partaient les processions expiatoires si fréquemment ordonnées par les Décemvirs^
1) Le moindre Index de Tite-Live en indiquera un grand nombre d'exemples. — 2) Pour plus amples informations, voy. Marouardt, S(oo(s«erwaWtm^, in, p. 343-364, et Preller, nœm. Mythologie. — 3) Voy. vol. Il, p. 133 sqq. — 4) Arnob., II, 73. — 5) Liv., UI, 63. — 6) Liv., IV. 25. 29, — 7) Liv., XXVir, 37.
LES CULTES IMPORTES 297
Apollon ne trouvait point à Rome de rival indigène avec qui on pût le confondre, et, bien que son culte eût pénétré jusque dans le foyer de la cité, dont il était le « médecin *,» il garda pour cette raison sa physionomie étrangère. La plupart des dieux grecs que les livres sibyllins appelèrent l'un après l'autre à Rome ne firent au contraire que revivifier des types indigènes, dépourvus de personnalité bien accusée. C'est ainsi que l'antique Jana ou Diana, patronne de la fédération latine, prit les allures de TArtémis grecque : on s'habitua à voirenellel'intrépide et virginale chasseresse à l'arc d'argent, et il ne resta plus des goûts rustiques de l'épouse de Janus d'autre vestige que le sacrifice des vaches immolées à la Diane de l'Aventin *. De même, Démêter et Perséphone se glissèrent dans les entités vagues que l'on continua à appeler Cérès et Proserpinej mais qui, au lieu d'être des symboles muets de la terre qui « crée » et de la végétation naissante qui if rampe vers la lumière,» se trouvaient maintenant impliquées dans les aventures mystérieuses des divinités grecques. Les livres sibyllins demandèrent en 496 pour Cérès un temple dont la dédicace se fit en 493*. On y reconstitua la triade grecque Démêter - Dionysos - Koré avec les noms latins Cérès ^ Liber -- Libéra, et bientôt les dames romaines partagèrent la désolation de Cérès à la recherche de Proserpine. En même temps, les injonctions de la sibylle faisaient édifier le temple où allait habiter, sous le nom de Mercure, l'Hermès hellénique^. On invoquait, dans les procurations décemvirales des dieux jusque-là obscurs, Dis Pater, Neptune, Hercule, dont l'élévation soudaine s'explique quand on songe aux Olympiens, Hadès, Poséidon, Héraklès, qui leur prêtent désormais leur figure et leur gloire. Asklépios
— \) Les Vestales invoquaient Apoîlo Medice, PaeaUy cf. Vol. IIÏ, p. 29H. — 2) Plut., Quœst. Rom, 4. — 3) Dion., VI, i7, 94. Tac, AnnaL, II, 40. — 4) Temple dédié en 495 (Liv., II, 2\, 27).
(Esculape) venait d'Épidaure pour prendre possession de l'île du Tibre S et Aphrodite recevait les hommages des descendants d'Énée sous les noms de Venus Erycina (217) et de Verticordia (140).
La sibylle infligea même aux Romains, sans doute pour leur donner un nouveau trait de ressemblance avec les AthénienSy une des superstitions les plus antipathiques au génie national, le culte orgiastiqiie de la Grande-Mère phrygienne. Il fallut qu*en 204 une ambassade romaine allât solennellement chercher à Pessinonte le bétyle ou pierre sacrée qui symbolisait la dëesse, et que l'élite des matrones romaines allât recevoir à Ostie, pour la transporter processionnellement sur le Palatin, cette idole informe*. La Grande-Mère eut bientôt un temple, des jeux à elle, et les plus austères partisans des vieilles mœurs durent tolérer la colonie des Galles de tout sexe qui, avec leurs mitres, leurs bijoux, leurs tambourins, leurs danses et leur lubricité mystique, rappelaient trop bien le vivant souvenir d'Attis. Le salut de Rome • était à ce prix : Attis et la Grande-Mère étaient seuls capables, d'après la Sibylle, de rendre Hannibal inoflensif.
Les satisfactions offertes, en cas de prodiges menaçants, à tous ces dieux nouveaux ou renouvelés peuvent se ramener à trois espèces de cérémonies principales, les suppliocUions, les banquets ou lectistemia^ et les jetiœ.
La supplication était une cérémonie ou plutôt un ensemble de cérémonies dont la vieille religion romaine n'ignorait pas Tefflcacité. Les Pontifes en usaient couramment pour procurer les prodiges, et le Sénat pour remercier les dieux après une victoire. Mais les supplications selon le rite grec prirent un éclat inaccoutumé. Tandis que les sanctuaires romains ne
1) Voy. vol. m, p. 296-299. C'est aussi la religion grecque qui (Jonne un lustre nouveau aux cultes de Salus{Hygieia\ Juventas(Uébé),Flora {Dé0néter Chlàé) etc. — 2)Liv., XXIX, 14.