‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 119 sur 163 · SURVEILLANCE DES CULTES EXOTIQUES · texte numérisé non relu

SURVEILLANCE DES CULTES EXOTIQUES

par quelque procuration sibylline. En ordonnant de sacrifier ou en sacrifiant eux-mêmes à la Juno^Regina transportée de Véïes sur TAventin %à la Juno-Sospita de Lanuvium^, à la Vénus d'Ardée 5, à la Fortune de l'Algide \ à Feronia ', à TApollon de Cumes •, à la Cérès d'Enna ^, et jusque dans l'île de Cimolie (Cyclades) à quelque divinité qu'on ne nomme pas *, les Quindécemvirs prenaient en quelque sorte sous leur sauvegarde tous ces cultes, dont Rome avait eu et pourrait encore avoir besoin. Aussi n'est-on pas étonné de voir, par exemple, sous Caracalla (213) le promagister Servius Calpurnius Domitius Dexter restaurer à Circeii un « autel de la très sainte Circé, en exécution d'un décret du collège des Quindécemvirs S. F. " ».

Cette autorité administrative faisait, pour ainsi dire, des Quindécemvirs les pontifes du rite extra-national, et pouvait en certains cas les mettre en conflit avec les Pontifes proprement dits.

Une des raisons pour lesquelles le collège composait à peu près exclusivement de pratiques étrangères aux habitiides romaines le programme de ses procurations, a dû être la préoccupation d'éviter toute intrusion dans le domaine de la compétence pontificale. Cependant, il se présenta des questions délicates. Il arriva que des magistrats romains se rendirent coupables de sacrilège sur des temples consacrés à des divinités étrangères. Le fait se produisit deux fois à Locres, où le trésor de Persêphone fut volé en 205 par L. Pléminius et en 200 par des escrocs plus habiles ^®, et une fois à Ambracie,où M. Fulviusse conduisit en 187 comme plus tard Verres en Sicile **, Dans les trois cas, le Sénat en référa aux

i) Liv.,XXVÏT, 37. — 2) Liv., XXÏÏ, i. — 3) Liv., ibid. - 4) Liv., XXf, 65.

— 5)Liv.,XXT,62. XXn, 1. —6) Obseq.,28 (87). —7) Voy. ci-dessus, note 2.

— 8) Obskq., 40 (100). — 9) Obkll., 1849. — 10) Liv., XXÏX, 8. 19-21. XXXÎ, 12. — 11)Liv., XXXVni, 4i.

Pontifes; et le fait est d'autant plus à remarquer que, dans chacune de ces trois années, à la suite de prodiges qu'on pouvait croire provoqués par les sacrilèges, les livres sibyllins furent consultés. Il semble que le Sénat ait voulu faire lui-même la part des deux collèges, conserver aux Pontifes seuls l'appréciation dos cas de conscience et permettre aux décemvirs de parfaire l'expiation à leur manière ^ .

Le développement croissant des cultes exotiques et l'affaissement progressif de la religion nationale auraient dû transporter aux Quindécemvirs tout ce que perdait d'autorité le collège des Pontifes et même le collège, assez inutile désormais, des Augures. Aucun de ces corps sacerdotaux n'avait été constitué en vue de suffire aux besoins d'un empire comme celui des Romains. Quand la cité romaine eut dépassé les limites d'une ville, il n'y eut plus, en fait d'administration des choses sacrées, que tâtonnements et incertitudes. Les Augures, au lieu de chercher à étendre leur sphère d'activité, restaient confinés dans Rome même : les Pontifes firent acte de prêtres aux alentours, à Lanuvium, à Aricia, même au lac Lucrin, et d^administrateurs jusqu'aux confins du sol romain proprement dit, tant que ce sol ne fut pas l'Italie entière. Une fois l'Italie entrée en bloc dans la cité, les Pontifes se trouvent débordés et n'ont plus de règle fixe. ^

Il en fut de même pour les Quindécemvirs. Leur surveillance s'exerça sur les cultes de rite grec tant qu'il s'agit d'institutions et de temples groupés autour de Rome ou appartenant à la Grande-Grèce, au pays de leur sibylle. Mais lorsqu'aux cultes grecs s'ajoutèrent des rites de toute provenance, que rÉgypte et la Syrie envoyèrent leurs bandes

1) Le Sénat jugea sans doute que Je cas devait suivre le for de Taccusé, et les pontifes étaient seuls compétents pour apprécier un sacrilèpre au point de vue romain.

LA COMPETENCE QUINDECEMVIRALE 313

de fanatiques ivres de mysticisme, et que, d'autre part, les provinces elles-mêmes s'absorbèrent Tune après Tautre dans la cité romaine, le collège quindécemviral fut aussi insuffisant pour sa tâche que l'avait été pour la sienne 'le collège des Pontifes. L'État fut, dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique, partout représenté par le prince, héritifîr de toutes les corporations sacerdotales comme de toutes les magistratures civiles.

Il ne faut donc point rêver pour les Quindécemvirs romains une sorte de ministère des religions étrangères. Ils prenaient une part active tous les ans aux jeux ApoUinaires, Mégalôsiens, Floraux, de temps à autre aux jeux Séculaires : ils accordaient, comme on Ta vu, une sorte d'investiture honorifique aux prêtres et prêtresses de la Grande-Mère, et enfin, à de rares intervalles, ils ouvraient encore leurs livres, auxquels les fabricants de prophéties apocryphes faisaient depuis longtemps une rude concurrence.

Tibère avait refusé, en l'an 15 de notre ère, de laisser consulter les livres sibyllins à propos d'une inondation du Tibre, comme le voulait l'intrigant Asinius Gallus : il préféra ordonner des travaux de canalisation ^ En 64, après Tincendie de Rome, Néron demanda à la Sibylle la procuration de ce prodige dont il connaissait peut-être bien l'auteur, et les Quindécemvirs occupèrent les Romains encore tout afl'olés du désastre à supplier avec force cérémonies Vulcain, Cérès, Proserpineet Junon^. En 241, sous Gordien, des tremblements de terre qui engloutissaient « des villes entières avec leurs habitants» furent apaisés par les moyens qu'indiquèrent les livres sibyllins 3. Mais la consultation sur laquelle nous possédons le plus de détails est celle de l'an 270, ordonnée par Aurélien au moment où les Marcomans étaient au cœur de la Cisalpine et où l'effroi des Romains se traduisait par

\) Tac, Ann. I, 76. — 2) Tac , Ann. XV, 44. — 3) Capitolin., Gordian. 20.

des émeutes incessantes dans la capitale. Les documents cités à ce sujet par Vopiscus sont intéressants parce qu'ils nous donnent une idée exacte de formalités que les historiens se contentent en général de résumer en une phrase.

«Voici, dit Vopiscus, la lettre d'Aurélien au sujet des livres sibyllins, car je Tai insérée, elle aussi, en témoignage du fait :

« Je m'étonne, Pères saints, que vous ayez hésité si long- « temps à ouvrir les livres sibyllins, comme si vous délibère riez dans une église de chrétiens et non pas dans le temple « de tous les dieux'. Allez donc et appelez au secours du « prince, qui plie sous le faix des malheurs publics, la pureté « des pontifes et des cérémonies solennelles. Que Ton con- « suite les livres : que Ton célèbre les rites qui devront être « suivis : je ne refuse pas, j'offre au contraire spontané- € ment tout l'argent, les captifs, de quelque nation qu'ils « soient, et les animaux royaux dont on aura besoin, car ce € n'est pas un déshonneur que de vaincre avec l'aide des « dieux. 0'est ainsi que nos ancêtres ont terminé, c'est « ainsi même qu'ils ont commencé bien des guerres. S'il « y a des frais, j'ai ordonné par lettre au préfet du Trésor d'y € pourvoir. Du reste, il y a aussi une caisse publique qui re- « lève de votre autorité, et je la trouve plus remplie que je < ne voudrais ^ ».

Au reçu de ce message, de style un peu décousu mais impératif, le Sénat se réunit. « J'ai plaisir, continue Vopiscus, à donner le procès-verbal de la délibération, par laquelle l'autorité du très illustre ordre sénatorial ordonna de consulter les livres. Le troisième jour des ides de janvier, Fulvius Sabinus, préteur urbain, dit: « Nous vous soumettons, « Pères Conscrits, la suggestion des pontifes et la lettre du « prince Aurélien, lettre par laquelle il ordonne que soient

\) Le Panthéon d' Agrippa. — 2) Vopisc, Aurel, 20.

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