ART FULGURAL ET AUGURAL [*J
La science des foudres en Toscane : science divinatoire et magique.— I. Art FULGURAL DIVINATOIRE. — Les divinités fulminantes. — Les Dit consentes et les Dit invoiuti, — Interprétation des foudres d'après leurs caractères intrinsèques : classifications diverses. — Interprétation des foudres d'après les circonstances concomitantes, rintention de l'observateur ou le lieu frappé. — Application du présage au passé ou à l'avenir. — Valeur et portée du présage. — Délai entre le présage et son accomplissement. — Influence de l'optimisme hellénique sur l'art toscan. -* Réformes et retouches apportées à l'art fulgural. — II Art fulgural MAGIQUE. -^ Procuration des foudres. — Le tombeau de la foudre ou hidêntaî, — Procurations relatives aux personnes et objets foudroyés. — Conjuration des foudres. — L'art d'éloigner la foudre. — L'art d'attirer la foudre et de s'en servir. — III Art augural. — Preuves de l'existence d'un art augural toscan. — Divination fondée sur l'instinct des animaux en général.
Nul peuple, dans l'antiquité, n'a disputé aux Étrusques la prééminence en matière fulgurale *. Les Grecs faisaient peu attention à ces phénomènes atmosphériques qu'ils appelaient vaguement « signes de Zeus (ci57T;|j.£{a'.2), et les Romains se sont
mis volontairement à l'école de leurs voisins. Quant aux Chaldéens, ils n'avaient pas dû faire de l'interprétation de ces signes une science à part, mais une partie ou un complément de l'astrologie^. Même la vogue prodigieuse de
[*] J. CiEs. BuLKNGERUs, De tcrvx motu et fulminibus (ap. Grœv. Thés,, V, p. 515-542).
P. Valerianus, De fiiUninum significationibus {ibid., p. 591-618).
AsTORius, Epist. de deo Brotonte (Sallengr. Thés., Il, p. 773-780).
P. BuRM.vNX, Zeu^ KataiS^T/)? 85U Jupiter Falgurator. Lugd. Batav., 1700.
K. ScHWENCK, Mythologie der Rœmer {BlitzlehrCf p. 464-482).
1) Cic, Divin,y 1, 41. Diod., V, 40. Dion., IX, 6. Sidon. Apoll., Carm,, V, 261. IX, 189). — 2; Voy. vol. I, p. 198. — 3) Cf. F. Lenormant, La Divination chez les Chaldéens , p. 64 sqq.
ART FULGURAL 33
Tâstrologie n'empêcha pas les haruspices toscans de rester jusqu'au bout, dans le monde classique, les interprètes les plus compétents de la météorologie divinatoire. On donnait de leur supériorité en ce genre une raison bien superficielle, c'est que les orages étaient fréquents en Toscane; absolument comme, pour expliquer leur habileté à saisir le sens des prodiges, on disait que les phénomènes prodigieux étaient chose commune dans leur pays * •
L'art des haruspices « fulgurateurs ^ » comporte, d'après Cœcina, trois genres d'opérations : observer les foudres, les interpréter, et les conjurer*. La division ternaire, si chère à la dialectique stoïcienne, ne va pas ici au fond des choses. La science des foudres a deux aspects ; par l'un, elle touche à la divination, par l'autre à la magie. Elle sait consulter (consulere *) les foudres, c'estrà-dire, les observer d'abord, les interpréter ensuite : elle sait aussi — et ce n'est pas là le moindre de ses secrets — elle sait agir sur la foudre au moyen de formules irrésistibles et la forcer soit à se détourner de ceux qu'elle menaçait {exora^^e)^ soit à descendre sur Tordre du magicien {elicere) •. On peut dire que la science fulgurale a, pour atteindre à deux résultats différents, deux méthodes bien distinctes, et que chaque méthode comprend deux espèces d'opérations.
Inobservation des foudres devait fournir les données nécessaires à l'interprétation.
Il faut d'abord s'entendre sur l'objet même de l'observation. Les auteurs de la décadence semblent croire que les harus-
\) Cic, mmn., I, 42. Cf. Plin., Il, § 436. lo. Lyd., Ostmt, 43. — 2) Sil. Ital., funic.y Vin, 479. Cf. harus^ex fulguriator (Orell., 230i) fulgerator (Non., p. 45). — 3) [Fulminum] ars in tria dividitur : quemadmodum exploremtis, quemadmodum inierpretemury quemadmodum exoremm (Senec, Q. Naty II, 33). — 4) Clâudiân., InEutrop,, I, 12. — 5) Les Étrusques avaient la réputation d'être de grands magiciens. EscUylc, dans un fragment d'élégie (ap.TflEOPHR.^ Hist, Plant., IX, 15, 1), leur donne le titre de çapiJLoxoTcoibv ?0vo«.
pices n'observaient que certaines foudres, celles que Ton pourrait appeler les foudres-prodiges. Trouvant le conflit depuis longtemps engagé entre les physiciens , qui voyaient dans le choc dés nuages une explicMion sufiSsante de la foudre, et les partisans de la divination, qui substituaient ou associaient à la cause naturelle une intention surnaturelle S ils transigent pour leur compte et éliminent du domaine de la révélation les phénomènes qui leur paraissent tout à fait naturels, comme l'est le tonnerre en temps d'orage. Servius pense que, pour avoir un sens favorable, l'éclair doit être vu ou le tonnerre entendu par un ciel serein ' : il va même jusqu'à dire que c'est là le vrai critérium permettant de distinguer le signe révélateur du phénomène naturel^. Il a eu le tort de convertir en signe ordinaire un phénomème prodigieux emprunté à la légende d'Ascagne*. L'éclair paraissant dans un ciel sans nuages était un prodige heureux, comme la chute de la foudre par un ciel serein passait pour un prodige des plus fâcheux '. Si l'on accordait quelque confiance au mélange hétérogène de traditions diverses et de prétendus extraits dont Jean de Lydie a composé son livre des Prodiges^ on supposerait que les Toscans interprétaient solément le bruit du tonnerre (Bp^vT^^) et que l'interprétation se réglait sur des tables ou calendriers astrologiques contenant les positions du soleil ou de la lune ®.
1) Nos putamus, quod nubes collisœ sunt, ideo fulmina emitti : [Tusci] existimmtnubeseollidi ut fulmina emittantur (Sknec, Q. Nat, II, 32). C'est ua cas particulier de la théorie générale disculée ailleurs (Cf. vol. I, p. 111-119).
— 2) Sbrv., iBn., II, 693. — 3) Serv., JEn., VIÏ, 141. IX, 630. — 4) Dion., II, 5. ViHG., jEn., II, 692. VII, 141. IX, 630. — 5) Virg.. Georg,, I, 487. HoRAT., Od., I, 34. lo. Ltd., Osient, 45. Pun., II, § 137. Cf. rafflrmaUon de Sénèque : Sererium sine fulmine est (Q. JV., II, 26), et V Excursus de Kœblbr (éd. LemairCf p. 261). Cependant, la foudre tombant par un ciel serein sur la maison d'Antonin ne fit que lui présager Tempii-e (Capitol., Anton. P., 3).
— 6) lo. Lydus insère indifféremment des débris de tous les systèmes. II a un ménologe solaire pour les tonnerres (Ppovtaf) et un autre pour les foudres
OBSERVATION DBS FOUDRES 85
L'examen attentif des textes qui ont trait à la science fulgurale montre que les haruspices observaient et Téclair
{fulgur^fulgetrum) et le tonnerre (tonitru) et le coup de foudre {fulmen); il prouve aussi que^ si l'art fulgural a, comme toutes les méthodes divinatoires^ sa catégorie de prodiges, il fait porter d'ordinaire ses observations sur les phénomènes dont on peut dire, à cause de leur fréquence, qu'ils sont naturels. Derrière la nuée d'orage se cachait la divinité dont il s'agissait de reconnaître le nom et de pressentir l'intention à ces traits partis de sa main {rnanubiœ) '.
Le nom une fois connu, le caractère propre de chacun des dieux permettait d'établir aussitôt un certain nombre de coi^iectures probables. Aussi, la constatation de l'identité était-elle le point capital à élucider, et probablement aussi, à en juger par la diversité des théories émises à ce sujet, le problème le plus difficile à résoudre. La science étrusque a dû, comme toutes les autres, retoucher au fur et à mesure les règles qui avaient besoin d'être mises d'accord avec les faits.
Les Romains, dit-on, n'admettaient d'abord qu'une seule foudre, celle de Jupiter ^. Us en distinguèrent ensuite dejix : la foudre diurne (dmm fulgur\ émanée de Jupiter, et la foudre nocturne, lancée par le dieu (Jupiter) Summanus ^ Telle fut
(xcpouvoC) (De 0$ien%,^ 2i-26. 43-42) : une Ppovxooxoicfa réglée par des éphémérides lunaires et soi-disant extraite de Nigidius Figulus, qui Ta tirée luimême des livres de Tagès [Ozieni.^ 27-38) ; plus, deux autres roéuologes lunaires, Tun de Fonteius pour les tonnerres, i'aulre de Labeo pour les foudres. [fhtznX.y 29-41« 42). On apprend de lui, tantôt que« les anciens » rapportaient les ^ovTaC à la lune (i6td., 22), et tantôt que « Tantiquité » répudiait toute espèce de rapport entre la froide lune et la foudre, laquelle émane au contraire du soleil, élément igné (i5id., 46).
i)FssT., s. V. Manudta?, p. 129. Serv., Mn,^ I, 42. XI^ 2o9. Senec, 0. iVa(., n, 4i . U est permis de voir dans VMmuhia un équivalent rapproché de quelque terme toscan. — 2) Serv., ^n., I, 42. — 3) Paul., s. v. Dtum fulgut^ p. 75. Plui., Il, g 138. AcGCSTUf., Ctv. Dei, IV, 23.
peut-être la plus ancienne doctrine étrusque. Mais les orages diurnes étant plus fréquents et la personnalité de Jupiter dominant celle de son homologue Summanus, les devins portèrent à trois le nombre des foudres lancées par Jupiter*, de sorte que le total des manubiœ^ diurnes et nocturnes, fut de quatre. Ce chiffre put être diversement interprété, certains savants, comme Varron, préférant répartir ces foudres entre quatre divinités ^. Les haruspices n'avaient pas attendu Varron pour étendre à des dieux autres que Jupiter et Summanus le privilège que la mythologie grecque et la tradition romaine réservaient avec un soin jaloux pour le maître de TOlympe et du Capitole. Les déesses que les Romains, suivant le rite toscan, avaient associées à Jupiter dans son temple du Capitole, Junon et Minerve, étaient inscrites « dans les livres étrusques » au nombre des divinités fulgurantes^. Il convenait, à plus forte raison, d'armer ainsi le dieu de la guerre et celui du feu, correspondant au Mars et au Vulcain des Latins. Enfin, aux deux Jupiters célestes, celui du jour et celui de la nuit, furent opposées deux divinités souterraines, Saturne* et Vedius ou le « méchant Jupiter », dont les coups étaient particulièrement redoutés^.
{) Fest., ihid. Plln., ihid. — 2) Varh. ap. Serv., JB/i., I, 42, Cf. VIU, 429.
— 3) Serv., Mn.j I, 42. Cf. XI, 259 (manuhix MinervaleSt i. e. fulmina), La Pallas Athôna des Grecs lance aussi la foudre de son père. — 4) Plix., ibid,
— 5) AiiM. Marc, XVII, 10, 2. [Gardtliausen préfère lire Vcgonicis au lieu de Vejovis]. Ces foudres inférieures (w/*ero) ou souterraines saeva maxime etexsecrabilia, qui sont particulières à la terre d'Étrurie (Plin., ibid.), c'est-à-dire, dont les haruspices étaient seuls à parler, devaient être, si Ton ne préfère les reléguer parmi les phénomènes imaginaires, des « chocs en retour » ou des étincelles jaillissant d'un nuage à l'autre et partant d'un point situé très près ou au-dessous de l'horizon. Pline dit que les foudres souterraines se produisent surtout en hiver et frappent des coups droits, au lieu que les foudres célestes frappent obliquement. Sénèque, analysant le livre de Cœcina, dit, sans autre explication : infema [fulmina), cum e terra exsiliunt ignés (Q. iV., II, 49). S'il est difficile de savoir au juste de quoi il s'agit, il est aisé de constater que c'est là une doctrine particulière à lart des haruspices.