‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 17 sur 163 · CLASSIFICATION DES FOUDRES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES FOUDRES

adhèrent en quelque sorte aux objets, et les brûlent {urere) plus ou moins complètement. Ce troisième genre se subdivise en espèces, qui renferment à leur tour certaines variétés. Ainsi, parmi les foudres dites brûlantes, il en est qui brûlent réellement les corps touchés ; il en est qui se contentent de les noircir {fuscare). Celles qui brûlent peuvent ne laisser de leur passage qu'une trace superficielle, qui semble produite par un souffle {afflare)^ ou consumer sans flamme l'objet atteint {combureré) ou l'enflammer {accendere). De même, la foudre noircissante peut ne faire que détériorer les couleurs ou elle peut les changer du tout au tout : elle est dite décolorante {decolorare) dans le premier cas, et colorante {colorare) dans le second.

Les physiciens et les haruspices ne se rencontraient qu'un instant sur le terrain de l'observation. Les uns y cherchaient les lois immuables de la nature ; les autres, le caprice éternellement mobile des dieux. Interpréter le sens caché des foudres était le but que le devin ne devait jamais perdre de vue et vers lequel il faisait converger toutes ses observations préalables. Connaissant, par les divers indices énumérés plus haut, la divinité fulminante dont il fallait comprendre le langage, et le sens général du présage étant donné parle caractère même de cette divinité, l'haruspice complétait la série de ses remarques en notant la direction du coup, à l'aller et au retour % car les anciens croyaient que le plus souvent la foudre rebondit ou ricoche sur les corps qu'elle frappe et va se perdre ailleurs*. En règle générale, la foudre qui retournait à son point de départ était considérée comme favorable. La plus heureuse était par conséquent celle qui avait pour point

1) Ne trépides cœîi cUvUis partibus amens, Undc volons ignis pervenerii aui in utram se Verterit hinc pariem, quo pacto per loca sxpta Insinuant ^ etc. (Luc&BT., VI, 86). — 2) Cf. Xenoph., Memor., IV, 3. Gic, Divin., Il, 19. Senrc, 0. Nat.t II» S8. LucAN., Phars,, \, 457. Abtemid., II, 8. Lyd., Ostent.y 44, etc.

de départ et d'arrivée la première région du temple, celle de Jupiter. Les coups dirigés de l'ouest vers le nord, c'est-à-dire de la région funeste en lutte contre la région heureuse, étaient les plus menaçants de tous ^ En développant cette théorie dans ses détails, les haruspices devaient aboutir à un système d'influences réciproques exercées suivant certaines lignes, assez semblable à celui des aspects astrologiques.

De ces caractères ou qualités intrinsèques de la foudre, Fharuspice rapprochait les circonstances extérieures qui devaient donner le sens précis et comme l'adresse de l'avis céleste.

A moins de convention contraire*, les présages, soit demandés soit fortuits, concernent l'observateur. La signification de la foudre dépend surtout de l'intention actuelle de l'observateur ou de ses actes passés. S'il médite un projet, il prend le présage pour un conseil qui le pousse à l'action ou l'engage à s'abstenir : c'est alors une foudre conseillère (fulmen consiliarium) ; s'il a déjà mis son projet à exécution, il y voit une marque d'approbation ou d'improbation : c'est une foudre d'autorité ou de garantie {fulmen auctoritatis) ; s'il ne songe à rien de particulier, c'est une foudre d'état {fiilmen status)^ qui contient généralement une invitation à sortir de cet état de quiétude. Promesse ou menace, la foudre est dans ce cas un avertissement : elle est monitoire {fulmen monitorium) ^ .

Lorsqu'il s'agissait non plus d'un éclair ou tonnerre observé directement, mais d'un coup qui avait porté, le sens

1) Plin., xi, § 442-144. — 2) Lorsque les haruspices prêtent leur ministère à une tierce personne, individu ou État, il est évident que les présages concernent la personne pour le compte de laquelle opère le devin. — 3) Cette classification est donnée par Cœcina (Senec.,0. Nat.y II, 39. Serv., JBn., VIH, 524). Observation de fulmen consiUarium dans Tarmée de Julien, en 363 (Amm. Marc, XXIII, 5, 43).

INTERPRETATION DBS FOUDRES 43

et l'adresse du présage dépendaient du caractère inhérent au lieu frappé. Les habitations et propriétés privées ne recevaient évidemment que des avertissements destinés à leurs propriétaireSy et c'était affaire au devin de provoquer, pour s'éclairer, les confidences de ses clients. Les avis destinés à la société entière se traduisaient par des coups tombant sur des lieux publics.

Si le lieu visé était un de ces endroits où s'exerce la souveraineté, personnelle ou collective, tel qu'un palais ou le comitium romain, la foudre s'appelait royale [regale), et signifiait révolution avec établissement du despotisme comme conclusion de la crise ^ Si le coup atteignait la tente d'un général d'armée, le camp devait être pris et le chef tué ^. Lorsqu'il avait touché un temple ou une statue, on réglait Texplication sur la qualité des personnages à qui étaient dédiés ces monuments. Ainsi, le coup qui, en 207avantJ.-C., frappa le temple de Juno Regina sur l'Aventin était un avertissement aux matrones romaines, clientes nées de Junon^. Les foudres tombant sur les murs ou les portes d'une cité ont toujours un sens grave et le plus souvent fâcheux, car c'est la sécurité matérielle des citoyens qui est en jeu. Le présage est variable suivant que le coup a ou n'a pas occasionné de dégâts, qu'il a porté en dedans ou en dehors, et aussi suivant l'orientation du point touché *.

De toutes ces circonstances rapprochées, l'haruspice tirait des inductions relatives d'abord au sens actuel du prodige, et ensuite à la durée de son efficacité.

1] Sbnbc, Q, Nat, 11^ 49. — 2) Denys d'Halicarnasse rapporte tout au long une consultation des haruspices toscans, de Tan 480 av. J.-G. D*après eux, le mieux en pareil cas était de se résigner ; car, si l'on évacuait le camp avant que le présage eût été accompli, la menace s^exécutait ailleurs (Dion., IX, 6). — 3) Liv., XXVIl, 37. — 4) To. Lyd., Ostent, 47. Le présage n'est cependant pas toujours fâcheux. La foudre tombée sur les murs de Velitrœ présageait la puissance d*Octave (Suet., Aug,, 94).

Il devait se poser d'abord une question préalable, celle que nous avons déjà indiquée en passant*. ÉtaitKîe bien un signe fatidique ? On devine aisément que la divination toscane, après avoir, à Torigine, considéré tous les coups de foudre comme des prodiges, avait dû faire des concessions à Texpérience et à la philosophie naturaliste. Si les haruspices n'allèrent pas jusqu'à reconnaître que la foudre peut être le simple elffet de forces physiques livrées à elles-mêmes 2, ils accordèrent au moins que certains coups de tonnerre sont frappés par les dieux sans autre intention que celle d'inspirer aux hommes un sentiment de terreur instinctive [fulmen ostentatorium^). Ceux-là produisent immédiatement tout leur effet utile, et il n'y a pas lieu de les interpréter.

La foudre réellement fatidique {fulmen prœsagum^) pouvait concerner l'avenir ou le passé. En ce qui regarde le passé, elle pouvait soit confirmer les avertissements précédents {fulmen renovativum^-attestatum^)^ soit les abroger {fulmen pef'emptale'')y ou encore demander qu'un vœu négligé fût accompli, qu'un acte entaché de nullité fût réitéré {fulmen postulare-postulatorium » ). En ce qui concerne l'avenir, elle pouvait, comme la' plupart des foudres « monitoires », indiquer un danger et les précautions à prendre pour le détourner, répondre dans un sens favorable à une prière [fulmen auxiliarium) ou présager du malheur {fulmen pestiferum), en par-

i) Voy. ci-dessus, p. 34. — 2) On rencontre des traces de théories astrologico fulgurales qui font très large la part des foudres fortuites, dites bruta et vana : illa vero fatidica [dicunt] ex aUo statisque de causis et ex suis venire sideribus {?Li:i,, II, § H3). — 3) Serv., JEn,, VIII, 429. Cf. I, 230. Servius propose ici une classification des foudres en foudre qui effraie {osientatorium), qui détruit (peremptorium), et qui prédit (prœsagum). Cette dernière seule sert à la divination proprement dite. — 4) Serv., JBn., I, 230. VIII, 429. 5) Fest., s. V. p. 289. — 6) Paul., s. v. p. 12. Senkc, Q. Nat., Il, 49. — 7) Fest., p. 2i4>245> s, v. Peremptalia, Serv., ibid. Servius emploie percmptorium dans un sens différent. —.8) Senec, ibid, Fest., s. v. Postulariay p. 245.

ticulier l'exil ou la mort. Il ne faut pas oublier que le bonheur promis peut n'être que Toccasion d'un malheur consécutif {fulnien fallaco)^ et le malheur redouté n'être qu'une crainte vaine ' .

Au point de vue de l'efficacité du prodige, il y avait à examiner si l'effet devait être nul (c'est-à-dire annulé), ajourné, temporaire ou durable. Si l'effet pouvait être complètement détourné, c'était une foudre obéissante aux prières [fulmen deprecaneum) ^ ; s'il pouvait être différé, c'était une foudre prorogative {prorogativuni), et il restait à savoir quel était le plus long délai possible. Les haruspices paraissent avoir fixé à dix ans pour les particuliers, trente ans pour les États la dur^e maximum de cette prorogation'. Les foudres dont l'effet a une durée limitée et précise sont dites finies {finita*) ; les « prorogatives » rentraient dans cette catégorie quand elles arrivaient à leur période d'efficacité. Enfin, les foudres perpétuelles (perpettca) étaient de nature telle qu'elles étaient efficaces immédiatement et continuaient à l'être aussi longtemps que durait la personne ou la chose visée. Telle était, parmi les prodiges publics, la foudre apparaissant lors de la fondation d'une cité, et, parmi les prodiges privés, la foudre grondant aux moments solennels de la vie, à la naissance, à l'entrée d'une carrière, ou à l'ouverture de la succession patrimoniale {fulmina familiaria^).

C'est d'après ces principes généraux que les haruspices établissaient leur pronostic. Au cas où plusieurs foudres avaient

i) Senec, 0. iVof. ,11, 49.— 2; Senec, ihid. — 3) Senec.,0. iVat., II, 47-48. Seev., Mn.y Vni, 398. Ce laps de temps écoulé,l*effet se produisait infailliblement, si la foudre était bien prorogative. Sinon, il y avait prescription, et les intéressés pouvaient être désormais sans crainte. Existimant non ultra decem annos portendere privata^ prdBterquam aut primo j^atrimonio facta aut nataH diCy pubîica non ultra tricesimum annumj prœterquam in deductione oppidi (Plin., II, § 139). Sur le système des prorogations dans la mantiquc grecque^ voy. vol. I, p. 27. — 4) Senec, Q. Nat., II, 47.— o) Plin., ibid.

été observées^ il fallait les comparer pour accorder la préférence à la plus forte ou à la dernière, suivant la théorie des peremptalia^ qui exigeait aussi une enquête rétrospective des plus minutieuses ^ . Les devins s'aidaient, au besoin, d'indices divers obtenus par d'autres méthodes divinatoires ; mais ils ne devaient pas perdre de vue que la foudre est le plus grand de tous les présages et peut, à elle seule, démentir ou supprimer tous les autres signes de la volonté divine^.

Bien que les textes mis en œuvre jusqu'ici ne nous inspirent pas une confiance illimitée, il y a chance pour qu'il nous soit parvenu de cette façon des débris authentiques des doc-* trines étrusques. Prétendre discuter de plus près chaque point de détail et dégager de tout alliage la tradition indigène^ serait se condamner à un travail stérile. On peut être assuré que la science fulgurale, non seulement en se mettant, sous forme d'extraits et de traités divers, à la portée du public, mais aux mains des haruspices eux-mêmes, s'est altérée de diverses manières et accommodée aux idées courantes. Ainsi, il n'est pas difficile de constater que l'interprétation des foudres s'est plus d'une fois ressentie de l'influence exercée sur les imaginations gréco-romaines par les mythes helléniques. Sans doute, la science fulgurale ne devait pas être

i) Les casuist es toscans ont dû compliquera plaisir cette théorie, qui offrait un refuge commode en cas de déception. Il est déjà fort singulier d'admettre que des présages successifs se modifient et s'annulent au fur et à mesure ; il Test plus encore que des présages simultanés obtenus par diverses méthodes se contredisent, comme si le caprice ou l'anarchie régnait dans le monde divin. Mais, en combinant le conflit des présages et la prorogation de Feifet, les* hommes de Tart arrivaient à des raffinements curieux qui ne les laissaient jamais à court de raisons : « Dans Tinterprétation des foudres, dit Pline (II, § 14i), la science en est arrivée à pouvoir tantôt prédire à jour fixe ce qui arrivera, tantôt dire si les foudres doivent abroger le destin (antérieur), ou si (avant d'avoir leur effet) elles doivent d'abord ouvrir la carrière & d'autres destins qui sont à l'état latent, et cela, diaprés d'ini)ombrables exemples de Tune et de l'autre sorte, publics et privés.» — 2) Sensc, Q. NaU, il» 34.

Tart de varier les menaces ; mais il est certain que, sans le souvenir de Ganymède, on eût pris plus au sérieux le coup de foudre qui effleura Q. Fabius ^ La foudre frappant des statues et surtout des tombeaux devait être en soi, ce semble, un présage effrayant : il y avait là Tindice d'une animosité divine que la mort même n'avait pas désarmée ; nous trouvons pourtant le prodige interprété par les haruspices à la grecque, avec cet optimisme ingénieux qui est le privilège de la race hellénique. En Grèce, Zeus est seul à manier le tonnerre et Ton peut se fier à sa bonté. Quand il foudroie le même jour à Locres et à Olympie les statues de l'athlète Euthymos, c'est pour déclarer qu'il lui tarde de voir honorer comme un héros l'invincible lutteur^. C'est également en € grand témoignage » de satisfaction qu^il frappe les tombeaux de Lycurgue et d'Euripide, ce dernier jusqu'à trois fois. Les boiis esprits en concluent que le feu du ciel a consumé ce qui restait encore de mortel et de périssable chez ces grands hommes et achevé leur apothéose'.

Les haruspices furent obligés de tenir compte d'opinions qui, même au point de vue spécial où ils se plaçaient, avaient leur importance. Comme les Romains, comme tous les polythéistes fidèles au système des religions nationales, les haruspices pensaient que les dieux sont différents et ont avec les hommes des rapports différents suivant les pays. Ils devaient donc, dans l'exercice de leur art, ne pas négliger l'influence des habitudes locales. Il eût été, du reste, imprudent d'agir d'autre sorte. Lorsque la statue d'Horatius Coclès fut foudroyée sur le Forum et que lès haruspices, appliquant leurs

1) PuUus Javis dicebaiurQ, Fabius, cui Ebumo eognomen erat propier eondorem, quod^us natis fulmine icta erai (Fest., s. y. p. 245. Cf. Paul., p. 244. àr:<ob., IV, 26). On ne dit pas, il estTrai, que les plaisants de Rome aient bien traduit Topinion des haruspices. — 2) Plin., VIT, § 1^2. — 3) Plut., Lycurg,, 31. Anthol. Palat., VU, 49.

doctrines nationales, voulurent infliger à l'image du héro s populaire une sorte de disgrâce, on cria à la trahison. « Ils furent déférés et dénoncés au peuple, et mis à mort après avoir confessé leur perfidie. On décida, conformément aux vrais principes, tels qu'on les vérifia ensuite, que la statue serait remontée dans un lieu découvert et placée à un niveau plus élevé sur l'esplanade de Yulcain : et, à partir de ce moment, les affaires du peuple romain prirent un cours heureux et prospère ^ ». La leçon profita aux haruspices, qui désormais surent mieux accommoder la tradition aux exigences de leur clientèle. La foudre ayant brisé une colonne rostrale sur le Capitole en 172, ils trouvèrent le présage fort heureux, attendu que, si la colonne était romaine, les éperons, auxquels le coup était évidemment destiné, étaient des dépouilles ennemies^. On peut même dire qu'en ce qui concerne les maisons, tombeaux, statues, l'interprétation grecque fut désormais la règle lorsqu'il n'y avait pas eu de dégâts. C'est ainsi qu'Antonin le Pieux est désigné pour l'empire par un coup de foudre qui tombe sur sa maison'. Les haruspices allèrent jusqu'à déclarer de bon augure les accidents les plus sinistres. La foudre ayant mis en morceaux les statues élevées sur les cénotaphes de l'empereur Tacite et de son frère Florianus à Intéramne, ils affirmèrent que de cette famille sortirait un empereur romain assez puissant pour commander au monde entier^ assez magnanime pour se dépouiller lui-même du pouvoir. Il est vrai que cet incomparable potentat ne devait venir qu'au bout de mille ans, et

\) Gell., IV, 5. L'anecdote, donnée comme extraite du seizième livre des Annales pontificales, n'est pas datée : mais Aulu-Gellc constate indirectement qu'elle est d'un temps où l'on traduisait Homère. — 2) Liv., XLU, 20. — 3) Gapitolin., Anton,, 3. II est vrai qu'il y a double prodige (fulgur cœlo sereno sine noxa in ejus domum venit) ; car la foudre, déjà miraculeuse en un jour de beau temps, était ordinairement homicide (Cf. ci-dessus, p. 34, 5).

Vopiscus, qui goûte médiocrement cette variante des rêves millénaires, trouve en cette occurrence les haruspices aussi effrontés que prudents ^ .

Enfin., la science fulgurale eut ses réformateurs. Par sa nature même, elle devait tomber sous la dépendance de Tastrologie, qui finit par se subordonner toutes les méthodes divinatoires. Authentiques ou non, les éphémérides diverses transcrites par Jean de Lydie ^, jointes aux singularités du temple céleste divisé au point de vue des observations météorologiques',prouvent surabondamment le fait. Nigidius Figulus, qui cherchait à éclaircir par des combinaisons aventureuses le fatras dont il avait surchargé sa mémoire, crut pouvoir simplifier l'art fulgural en l'associant à l'onirocritique. Son système consistait à considérer comme funestes tous les coups de foudre réels, même les plus inoffensifs^ et comme gages d'une brillante destinée tous ceux que l'on recevait en songe \

Les stoïciens, en particulier Posidonius '^j s'étaient aussi occupés de ces questions. Attale, le maître de Sénèque, avait étudié d'assez près l'art toscan pour essayer d'en redresser la méthode défectueuse. Il avait dressé un tableau systématique des données à recueillir par l'observation «. De même, au lieu d'errer dans le dédale d'exceptions et de distinctions sur lesquelles les devins fondaient leurs pronostics, il appliquait à ce chaos de règles empiriques une division familière aux stoïciens. « Parmi les foudres, il en est, enseignait-il, qui signifient quelque chose et dont le sens nous concerne ; d'autres ou ne signifient rien ou ne signifient que des choses dont le sens ne nous est pas accessible. Parmi celles qui nous

{) V(»isc., Fîorian.y 2. — 2) Voy. ci-dessus, p. 12, 34, 6.— 3) Voy. ci-dessus, p. 24-27. 38-39. — 4) lo. Lyd., OstenL, 45. - 5) Sknec, Q. Nat, H, 54. — 6) Voy. ci-dessus, p. 12, 4 : u^ inspidatur uhi factura s«, quandOy eut, m qua re, quak, quantum (Senec, Q. Nat,, II, 48).

[ concernent, les unes sont heureuses et les autres funestes :

d'autres ne sont ni heureuses ni funestes. Les mauvaises sont de plusieurs sortes. Elles présagent ou des maux inévitables ou des maux évitables, ou encore des malheurs qui peuvent être soit amoindris, soit ajournés. Les foudres heureuses indiquent des biens ou durables ou passagers. Il en est aussi de mixtes qui contiennent une part de bien, une part de mal, en ce sens qu'elles tournent le mal en bien ou le bien en mal. Quant à celles qui ne sont ni funestes ni heureuses, elles nous annoncent quelque action dont nous n'avons ni à nous effrayer ni à nous réjouir, comme un voyage oii nous n'avons aucun sujet de craindre ou d'espérer^ ».

Les haruspices tirèrent peut-être quelque parti des combinaisons proposées par les érudits qui étudiaient à leur intention les méthodes étrangères ; quant à la dialectique stoïcienne, ils n'en avaient que faire, et peut-être jugèrent-ils qu'il n'était pas besoin d'un bien grand effort d'esprit pour trouver en toutes choses deux extrémités opposées et, juste au milieu, un point neutre. En tout cas, ils n'avaient pas à craindre l'intrusion des raisonneurs dans la partie la plus mystérieuse de leur art, dans les opérations qui avaient pour but d'agir sur la foudre^ soit pour la rendre inoffensive quand elle est tombée^ soit pour éloigner ou pour appeler ses coups.

On a vu que la théorie des foudres fatidiques, cherchante satisfaire l'instinct qui a créé la divination tout entière, c'està-dire le besoin de connaître l'avenir afin de le modifier dans un sens favorable, introduit dans la plupart de ses pro- ' nostics un élément variable, un certain nombre de possibi-

lités sur lesquelles l'initiative humaine, par la prière, par des cérémonies appropriées aux divers cas, pouvait exercer

OSe^nec, Q. NaL, II, îiO.

une influence décisive ^ Les mesures de cette espècci prises à la suite des observations faites par les devins^ constituent la procuration des foudres, et ne difiFèrent pas sensiblement de la procuration des prodiges dont il sera question plus loin. Mais, à côté de la procuration proprement dite^ il y a Texpiation, c'est-à-dire une sorte de purification matérielle qui devient obligatoire toutes les fois que la foudre frappe un objet terrestre et laisse des traces appréciables de son passage. Le rite de Texpiation des foudres n'appartient pas à la divination, en ce sens qu'il a été de bonne heure fixé par la coutume et qu'il est indépendant du sens fatidique des phénomènes observés, mais il est partie intégrante de l'art fuigural et il serait inopportun de l'en distraire.

Suivant les prescriptions que la liturgie étrusque tenait de la nymphe Begoë elle-même ^, tout lieu public ou privée, touché par le feu du ciel {fulguritum)^ devait être consacré, au sens juridique du mot, c'est-à-dire soustrait à tout usage profane. Dans les rites de cette consécration, l'opération capitale était Tenterrement de la foudre {fulmen condere). A cetefiFet,lesharuspices,aprèsavoir« ramassé» lesfeux célestes, c'est-à-dire recueilli les indices matériels de leur passage, enfouissaient en psalmodiant des prières lugubres * soit les objets foudroyés, soit des pierres à feu, symboles de la

{) Qui procuranda existimant fulmina et expiationes non dubitant prodesse aUquando ad submovenda pmcu/a, aliqiuindo ad levanda, aliquando ad differenda (Ssnec, 0* Nat. , II, 36). Les termes de procuratio et expiatio sont souvent associés, tantôt comme analogues, tantôt comme synonymes (Cf Cic, Dmn., II, 63). 11 y a, de l'un à l'autre, une nuance que néglige d'ordinaire le langage courant. De môme, eajorare fulmen, — qni signifie au propre : éloigner la foudre par des prières, — se dit aussi bien des cérémonies de la procuration, qui écartent les effets du présage météorologique. — 2) Serv., £n,f VI, 72. — 3) Les frais de l'expiation étaient à la charge des intéressés. Cf. fulgur condilum publiée (I. R. iN., 1313). — 4) Dans le poème de Lucain, rharuspice Arruns dispersos fiUminîs ignés Colligit, et terrœ miBSto cum murmure condit Datque locis numen sacris.., (Lucan., Phars,tl, 604 sqq.).

foudreMl est probable que le rituel spécifiait à quelle profondeur : du moins, on expliquerait aisément par un usage toscan Topinion accréditée chez les anciens que la foudre ne pénétre jamais à plus de cinq pieds dans le sol ^. La cérémonie, accompagnée du sacrifice d'une ou plusieurs brebis {bidentes*)^ rendait inoflfensive la foudre désormais ensevelie [fulgur condituni). On agissait, en somme, comme si le coup avait été destiné à un homme, et Ton s'efforçait de donner à la divinité en courroux l'équivalent d'une vie humaine. En raison de ce sacrifice, on donnait aux lieux ainsi consacrés le nom de bidentalia*. On les appelait bmssi putealia ou puits, à cause de l'aspect que leur donnait la clôture circulaire dont on les entourait. Un puteal ressemblait, si l'on en juge par les monuments figurés*, à un autel entouré d'une étroite enceinte, le tout à ciel ouvert, car il était défendu d'y placer un toit*. L'autel est même mentionné dans une inscription qui a été jadis placée sur un de ces tombeaux et qui relate l'origine de la foudre ainsi ensevelie^.

Un bidental était inamovible et inviolable' : on ne devait pas y poser le pied. On croyait que ceux qui foulaient ce sol consacré en perdaient la raison^, sans doute par le fait des

1) ScHOL. Pers., II, 26. L'histoire du couteau et de la pien'e d'Attus Navius (LiY., I, 36), pierre enterrée au puteal Navianum, semble indiquer que l'on enfouissait en terre une pierre à feu et un morceau d'acier, autrement dit, un briquet symbolique. — 2) Plin., Il, § 146. lo. Lyd., Ostent., 45. — 3) Les victimes étaient sans doute noires, comme dans tous les sacrifices aux divinités souterraines. On procurait, au contraire, les foudres aperçues dans les régions célestes par des victimes blanches {capite niveœ agnœ, Senec, 0. Nat.y II, 36). — 4) HoRAT., Ars poet, 471. Paulus, s. v., p. 33. Apdl., De Deo Socr., p. 230. Fronto, De diff. vocabul,, II, p. 472. Sidon., Carm.y IX, 189. Schol. Pkrs., V, 27. — 5) Cohen, Morm. consul (Scribonius Libo). — 6) Fest., s. v. Scribonianum, p. 333. — • 7) Gru- TER., 21, 4. Cf. ÀRTEMiD., II, 8. — 8) HoRAT., Ars poet., 472. Cf. Paul., s. v. Fulguriium, p. 92. Schol. Pbrs., H, 27. — 9) Horat., Ars poe<., 471472.

ENTERREMENT DES F0UDUE8 53

puissances invisibles qu'y avait amenées et fixées 'le choc mystérieux • Des auteurs amis de Thyperbole ou instruits par des haruspices bien sévères prétendent qu'il étaitméme défendu d'y jeter les yeux' : il suffit, pour faire justice de cette allégation, de rappeler qu'il y avait sur le Forum romain deux putealia^ et que le < puteal de Libon » était la Bourse de Rome. On ne voit pas trop comment le monde d'ailleurs peu scrupuleux qui s'y rassemblait aurait réussi à ne jamais regarder le monument en question.

Nous ne connaissons pas le détail des cérémonies compliquées de l'expiation ; mais nous pouvons être assurés que les haruspices avaient prévu bien des cas exceptionnels et introduit dans le rituel des modifications correspondantes. Il y avait notamment une circonstance dont il fallait tenir compte : c'était le cas oti un coup de foudre non encore expié était suivi d'un second coup frappé au même endroit [fulmen obrutum^). Peut-être même avait-on affaire parfois à des foudres tombées sur un puteal déjà consacré et enclos (/w/wtTiaa^^erraw^a^), avertissement singulier ou prodige qui soulevait bien des questions.

Si le coup de foudre avait tué un homme, la victime était enterrée sur le lieu même, avec l'assistance des haruspices,

i) Hoc modo contacta lœa nec intueri nec calcari debcrc fulgurales pronuri' tiant libri (Amm. Marc, XXIII, 5, (3). — 2) Le puteal Navianttm avec le figuier Ruminai, et \e puteal Scribonianum. L'enterrement des foudres paraît bien être particulier au rite toscan. D'après Tétrangc colloque que la légende suppose entre Numa et Jupiter Elicius (Plut., Numa, i5. Ov[D.,Fa5^., 111, 333- 344), il est à croire que Texpiation des foudres suivant le rit romain consistait en offrandes d'oignons, de cheveux et de sardines. Les Romains, persuadés de la supériorité des pratiques toscanes, les leur empruntèrent. Les Pontifes se chargèrent d'abord de l'opération ; puis ils trouvèrent plus simple et plus sûr de la faire faire par les haruspices eux-mômes. — 3) Senrc, Q, Nat., II, 69. — 4) Atterranea, quse in incluso flunt (Sknrc, ibid,)» k moins de corriger arbitrairement le texte, comme plus d'un se l'est permis, je ne vois guère d'autre sens plausible.

sans les cérémonies qui constituaient les «justes funérailles, » et son tombeau était assimilé à un bidentaV .

Les arbres foudroyés {arbores fulgoHtœ) passaient pour funestes : on y apportait des gâteaux {stnies) accompagnés d'une courte prière : « Je t'en prie, Jupiter, sois-moi bienveillant et propice* ». Cette obligation incombait naturellement au propriétaire de l'arbre, et pouvait ainsi tomber à la charge de l'État, si l'arbre était propriété publique* . Si l'arbre appartenait à un bois sacré, on l'arrachait et on le remplaçait à la suite d'expiations compliquées^ Il était défendu d'oflPrir aux dieux du vin provenant de ceps foudroyés*. Une superstition singulière, donnée par Varron comme étant

4)Plin., (I, § i45. Sbnec, Clément, .^ I, 7. Pers.,II, 27 Quintil., Leclam.y IT, 54. Une loi attribuée à Numa disait : homo si fulmine occisus est, ei jusia nulla fUii oportet (Fest., s. v. Occisum, p. 178). Pline dit qu'il fallait Tenterrer, et qu'il était défendu de le brûler. Chez les Grecs, qui avaient aussi un respect superstitieux pour les lieux frappés de la foudre (:^Xi59ta-lvv)X69ta- IfjLÔpovTata-liJiSpâvTTjTa-xEpaiJvia-xEpauvdCXT^Ta-xEpauv^CoXa... etc.), les individus foudroyés étaient sacrés (tepoO. On les enterrait à part (x^p^ç. Eurip., SuppL, 935. Cf. Artemid., Il, 9). Plutarque (Sympos., IV, 2, 3} dit qu*on ne les enterrait pas du tout ; ce qui signifie sans doute qu'on ne leur donnait pas la sépulture suivant le rite ordinaire. lo. Lydus (Mens,, ITI, 52) prend l'expression à la lettre et affirme gravement que les individus foudroyés n*ont pas besoin d'être enterrés, étant rendus incorruptibles par la foudre, qui a extrait de leur corps toute l'humidité 1 — 2) Fest., p. 294. Paul., p. 295, s. v. Strufertarios. — 3) I^e ficus Ruminalis était dans ce cas, comme planté sur un bidental {sacra fulgunhus ibi conditis, Plin., XV, § 77). Les arbres foudroyés, si j'entends bien un texte peu intelligible de Servius, restaient des objets dotés d'une sorte de vertu occulte (auguria staiiva) : on leur donnait le nom de capillores, nom bizarre qui pouvait bien être l'équivalent artificiel d*un mot toscan (Serv., JSn., X, 423). — 4) Fratres Arvales in lueo deœ Dise — convenerunt per C, Pordum Priscum magistrum et ibi immolaverunt, quod vi tempestatis ictu fulminis arbores sacri luci desB Dise attactse arduerint, earumque arborum eruendarum, ferro fendendarum, adokndarum, eomnuh lendarum, item aliarum restituendarum causa operisque inchoandi aras temporales sacras dex Dise reficiendi, ejus rei causa lustrum missum suovetaurilibus majoribus {Act, Fr, ArvaL, 224, 4). C'est bien un collège romain qui décrète et exécute ces cérémonies; mais Rome était, depuis des siècles, habituée aux procurations ordonnées par les haruspices. — 5) Plin., XIV, § 149.

CONJUBATION DBS FOUDRES 66

d*origine toscane, voulait que les arbres greffés fussent foudroyés d'autant de rayons de feu qu'ils comptaient de grefifes ^ . L'expiation devait donc être réglée en conséquence. CSertains végétaux^ comme certains animaux, passaient pour avoir le privilège de n'être jamais frappés de la foudre >.

Ces végétaux et ces animaux pouvaient aisément servir aux recettes employées dans la conjuration des foudres. C'est là une opération qui nous conduit en plein dans le domaine de la magie : nous en dirons cependant un mot, pour ne pas rejeter hors de cette étude les plus profonds secrets de la science fulgurale étrusque.

La conjuration avait deux objets bien différents, auxquels répondaient deux méthodes distinctes : écarter {eœorare) et attirer {elicere) la foudre.

La foudre dont on cherche à se garantir n'est pas l'instrument de la révélation : il ne s'agit pas ici de cette ressource enfantine à laquelle la divination clédonistique ou ominale avait si souvent recours, et qui consiste à prévenir les malheurs futurs en empêchant la production des signes fâcheux ^9 mais bien de^ orages dont on redoute les effets désastreux. Le monde gréco-romain ne manquait pas de thaumaturges capables de gouverner à leur gré vents et tempêtes^ : les haruspices toscans comptaient parmi les plus habiles. On

i) Vare., De re rust,f J, 40. Plin., XV, § 57. On disait encore : quod omnium percussarum arborum contra fulmina hastulw surgunt (Senec, Q, Nat,y II, 31.) — 2) Le canon des animaux et végétaux indemnes a dû être bien des fois remanié. Parmi les animaux, on citait ïaigle, le phoque, la hyéne\ parmi les végétaux, le laurier, le figuier et les oignons (Plin., H, § f i6. X, § 15. îo. Ltd., Ostent., 45, Mens., III, 53). — 3) Voy. vol. I, p. 158, et ci-dessous, Divination Latine, eh. II, § ). — 4) Voy. vol. I, p. 203. Le moyen ftge a eu ses TempestarH auprès desquelles paysans s'assuraient contre la grêle. L'évoque Agobard combat au ix* siècle cette superstition dans un mandement intitulé : Liber contra insulsam vulgi opinionem de grandine et tonitruis ^Agob., Opérai I, p. 145-164). Agobard sait cependant que Moïse et Elie ont, par leurs prières, fait tomber le feu du ciel : c'est la part du miracle sérieux.

disait que Tarchon, le premier disciple de Tagès, avait préservé sa maison en l'entourant de ceps blancs*, et que, pour détourner des moissons les orages, Tagès avait attaché aux bornes du territoire toscan la tête écorchée d'un âne, amulette dont les Romains appréciaient aussi lavertu^. Les haruspices ont dû employer, suivant les usages locaux, les végétaux qui passaient pour être épargnés par la foudre ; mais nous n'avons aucun renseignement sur leurs méthodes pratiques. Nous ignorons même s'ils se contentaient d'indiquer les prophylactiques appropriés, ou s'ils avaient une cérémonie spéciale pour conjurer un orage en vue.

Bien plus solennel et plus merveilleux était l'art d'attirer la foudre, d'héberger, pour ainsi dire, Jupiter Elicius {fulmen hospitale% Les haruspices en étaient particulièrement fiers, et les Romains n'essayèrent pas de rivaliser sur ce terrain avec les Toscans, bien qu'ils eussent, eux aussi, une méthode révélée à Numa par Picus et Faunus et que le roi TuUus Hostilius se fftt fait une réputation dans ce genre d'expériences.

Les doctes possédaient, pour opérer ce prodige, des prières spéciales et, au cas où les prières ne seraient pas écoutées, des formules telles qu'elles faisaient violence à Jupiter lui-même ^ Cette violence n'était pas, il est vrai, sans danger : car, autant le dieu se montrait affable quand il était « invité » par une personne agréée, autant il était terrible pour ceux qui le dérangeaient malgré lui '. Ce qui constituait la supériorité de Tart toscan, c'est qu'il allait jusqu'à disposer de la foudre ainsi descendue. On assurait que Porsena s'était servi de la foudre pour tuer le monstre Volta

l)CoLUii., X, 3i6. — 2) CoLUM., X, 344. Cf. Pallad., II, 35, 16. — 3) Se- NKC, Q. Ndt., n, 49. — 4) Exstat Annalium memoria sacris quibusdam et precationibns vel cogi fulmina vel impetrari (Plin., !!§ i VO) : ce qui passait avec raison pour fort difficile (Plin., XXVIK, § 13). — 5) Senec, ibid.

au moment. OÙ celui-ci, après avoir ravagé le territoire de Volsinies, s'attaquait à la ville elle-même*.

Des siècles plus tard, c'est-à-dire, après cent fois plus d'essais qu'il n'en eût fallu pour dissiper une illusion moins intéressée, les haruspices se disaient encore tellement sûrs de leur méthode qu'ils prétendaient avoir défendu ainsi Nepete contre Alaric et qu'iïs offrirent de défendre Rome de la même manière (408). Le pape Innocent les embarrassa fort en acceptant la proposition : mais ils se tirèrent d'affaire en déclarant que leur conjuration ne pouvait aboutir si la cité tout entière, le Sénat en tête, ne sacrifiait aux anciens dieux*. Rome préféra entrer en pourparlers avec les Goths, et la science toscane put continuer encore à jouir d'un prestige qui n'avait jamais dû se heurter au démenti d'une expérience publique.

Les foudres n'étaient pas les seuls présages que la divination étrusque cherchât à encadrer dans les linéaments de ses temples. Entre la traînée lumineuse de l'éclair et le sillage tracé dans l'air par le vol des oiseaux, entre le bruit du tonnerre et le cri de ces messagers célestes, il n'y a qu'une différence en quelque sorte matérielle : ce sont des instruments analogues, qui peuvent être employés par les mêmes dieux et presque de la même façon.

On a mis en doute, en dépit de la vraisemblance et au mépris de textes formels, l'existence d'un art augurai en Étrurie^. Précisément parce que la divination par les oiseaux

i) Plin., iï, § 140.— 2) ZosiM., V, 41. Sozom., IJist. Eccles., IX, 6. — 3] R. Bentley, Bemarks upon a laie discourse of free-thinking by Phikleuiherus Lipsiensis, 1713, p. 65 sqq. Si TÉtrurie n'avait pas ou de divinalion omithoscopiijue ou augurale, clic ferait exception parmi tous les peuples et notamment parmi les races italiques. Mais on n'en est pas réduit & ces preuves analogiques. Strabon dit que, de son temps, les Romains se contentent des prophéties de la sibylle, luà xotç Tupp7]vixor( âtonponloiç Zià is airXdEY^^vcov xa\ dpviOeEoc xa{ §(o<»)p.t&v (Strab , XVU, 1. 43). 11 croit que Tart augurai ro-

était d'un usage universel et que chaque peuple la pratiquait pour son compte. Inauguration toscane n'a guère servi qu'aux Toscans eux-mêmes. Rome, qui avait recours aux haruspices pour suppléer à l'insuffisance de sa divination officielle, tenait ses augures pour très compétents en ce qui concerne cette méthode, et la vitalité de l'art augurai romain a à peu près complètement éliminé de l'histoire romaine les « auspices » étrusques ^ Gomme nous ne connaissons guère TÉtrurie que par Rome, il en résulte que nous sommes fort mal ren-f seignés sur cette branche de la divination toscane.

Il est donc inutile de faire des conjectures sur les rapports et ressemblances probables qui devaient rapprocher les rites étrusques des rites romains, ombriens, sabelliques, ou de ceux de la Grèce et de l'Asie. On peut seulement affirmer, tant la probabilité est ici voisine de la certitude, que l'art augurai étrusque faisait aussi du temple quadripartite, tracé et orienté par le Htum^ le cadre nécessaire de ses observations'. Nous savons aussi que Tauguration toscane, plus complexe sans

main lui-même est d'origine étrusque ; et son erreur, si erreur il y a, serait étrange si les Étrusques répudiaient pour leur compte ce genre d'observations. Lucain fait figurer dans la Pharsale l'haruspice Aruns,.. Fubniniê edoctus monitus venasque calentes Fibrarum et motus errantis in aère pennx (\j 587). Cf. Umbricius qualifié d'auspex par Pline (Ind. auct.y Lib. XI) : haruspex traduit par augur Etruscus (Claddian., De IV consul. Honor,, 145) et le texte de Porphyre : "ApaSsç piv Kopixoiv dxoiSouviv, TuppY)vo\ B^dieTûv (Port>HTR., De Abstin.y III, 4). Ces arguments, ajoutés à ceux qu'on trouvera ciaprès, sont, ce semble, décisifs, et on n'y a pas répondu quand on a accordé que les haruspices ont pu emprunter aux augures romains leurs recettes.

l) L'auguration étrusque n'apparaît qu'une fois dans l'histoire romaine avec Attus Navius. Que cet augure incomparable (i&v o?fi>vo<nitfnu)v ijctfavisratoç] fût un Sabin, comme son nom parait l'indiquer, il importe peu, car la tradition voulait qu'après avoir donné des preuves de sa vocation pour l'art divinatoire, il eût été conduit par son père « chez le plus docte des Étrusques » pour apprendre 'djv o2a)vo9xonixfjv li^viiv. C'est après cette éducation, ajoutée & son talent naturel, qu*il « surpassa de beaucoup tous les autres augures » (Dion., III, 70). — 2) Cf. le temple tracé par Attus Navius (Gic, nioin.t l, 17. Nat. Deor., 11, 3. Dion , lll, 70. Cf. Liv., F, 36.)

L*ànonRATION T080ANB 59

doute et plus raffinée que celle des Romains, portait sur un plus grand nombre d'oiseaux. L'aigle était observé de préférence*; mais Pline trouvait dans les livres toscans quantité d'espèces disparues ou que personne ne connaissait^. Le principe que < tout oiseau peut donner des présages' » ne s'accorde guère avec la pratique des augures romains ; il conviendrait assez bien, au contraire, à l'art toscan, qui voyait partout des signes fatidiques et des prodiges. En répartissant les espèces d'oiseaux entre les différentes divinités, localisées elles-mêmes dans les diverses régions du temple, les haruspices pouvaient appliquer à Inauguration les règles de la science fulgurale et introduire ainsi dans leur corps de doctrine une remarquable unité. Lorsqu'un aigle enlève le chapeau de Tarquin l'Ancien, sa femme Tanaquil déclare le prodige exceptionnellement favorable, « étant donné l'oiseau, la région du ciel d'oïl il venait, et le dieu dont il était le messager*». Les règles qui étaient de mise dans l'interprétation des prodiges de cette sorte devaient trouver aussi leur application dans l'art augurai.

Une peinture retrouvée dans une nécropole de Vulci a même conduit à une conjecture qui, si elle pouvait être

OPoRPHYR., Abstin,, Ilï, 4. Cf. Plin., X, § H.— 2) Suntprœterea conplura gênera depicta in Etrusca disciplina sed ulli non visa, qtuB nunc defeci$se mirum e$t (Pltn., X, § 37). — 3) In libris reconduis lectum esse : posse quamlihet avem auspicium attesiarij maxime quia nonposcatur (SERv.,i£n., 1,398). La pratique romaine serait plutôt réglée par cet autre principe : nec omnes nec omnibus dont auguria (Serv., £n., I, 393). On est tenté de renvoyer à Tarf augurai étrusque certains raffinements de casuistique qui ne trouvent pas de place dans celui des Romains. Les colombes, qui ne figurent pas dans le canon des oiseaux auguraux à Rome, donnent des présages « aux rois », d'après Servius (iEn., I, 393. Vf, 490). Ce sont-là des auspicia regalia, comparables aux fulmina regalia et aux exia regalia des Toscans. Les auspices fournis par les cygnes aux matelots, et aux matelots seulement (Serv., ^n., I, 393), peuvent bien être d'origine grecque; mais les Étrusques ont tenu assez longtemps la mer pour avoir inventé et s'être approprié cette interprétation qui, en tout cas, n'est pas de source romaine. — 4} Liv,, \, 34.

Vérifiée, indiquerait un perfectionnement tout spécial de Inauguration toscane. Elle représente un personnage couvert d'un riche manteau brodé et historié, et portant une couronne de laurier sur la tête. Son regard semble interroger l'espace où va s'élancer un oiseau captif que tient encore sur son poing un enfant revêtu d'une sorte deprœtexte'. S'agit-il simplement d'un jeu d'enfant, ou la présence de ce grave personnage, qui doit être un Lucumon, n'indique-t-elle pas que nous sommes en présence d'une expérience augurale, d'un lancer d'oiseaux utilisé pour la prise des auspices? Ce moyen, dont on retrouve l'équivalent dans l'expérimentation pratiquée à Rome avec les poulets sacrés et dans l'alectrynomancie des Grecs de la décadence*, pouvait donner, aux mains des haruspices, des résultats extrêmement variés.

Enân, comme les Grecs et les Romains, les haruspices toscans fondaient aussi des inductions sur les actes instinctifs des quadrupèdes^. Il était écrit dans leurs livres que les chevaux peuvent aussi donner d'heureux présages \ et nous voyons les haruspices de Julien consulter les Ubri rituales à propos d'un lion qui s'est moutné au chef de l'armée'.

Mais, si développée que pût être en Étrurie la divination par les actes instinctifs des animaux, elle s'absorbe dans le savoir encyclopédique qui faisait des haruspices les plus subtils interprètes et procurateurs de prodiges. En dehors de ce vaste répertoire de casuistique, nous ne voyons s'affirmer

4) La peinture est reproduite dans les Manum, dell'Intlit, diCorr, AreheoL, W, tav. XXXII, H, et a été commentée par Noël dbs Vergers [BuUetL, 1857, p. 28), H. Brunn {Annali, i859, p. 36i), G. Caykdoni [Bnllett, 4860, p. 207). Cf. un bas-relief trouvé à Rome prés de la Porta San^SebastianOf sur lequel on a voulu voir un trépied augurai d'où Ton faisait envoler des oiseaux (RoccHEGGiANi ap. Zoegas Abhandl,, I, 70, 5). — 2) Voy. vol. T, p. 144 et cidessous, les auspicia puUaria des Romains. — 3) Cf. vol. I, p. 146-450. — 4) In libris Etruscis invenitur etiam equos bona auspicia dare (Srrv., Mn.ylU, 537).— 5) Auv. Marc, XX(IF,5, 8-10.[Gardthausen donne la leçon exercituales]^

DIVINATION PAR LE SACRIFICE Cl

comme sciences spéciales que l'art fulgural dont nous venons de parler et l'extispicine ou inspection des entrailles, que nous allons maintenant étudier.

EXTISPICINE ou HARUSPICINE PROPREMENT DITE.

Divination par le sacrifice, rudimentaire chez les HeUènea et les Romains. — Les ho9tiœ animales, — Rédemption et apothéose des âmes par le sacrifice. — Les hostiœ conèuUatoriœ. — La théorie du temple appliquée aux entrailles. — Les eoota ou viscères utilisés par la divination. — Im« portance spéciale du foie des victimes. — Dissection et coction des viscères. — Valeur et adresse des présages .

Chez tous les peuples, le sacrifice a été plus ou moins un instrument de révélation. En un tel moment, les esprits étaient comme tendus vers le monde invisible : les moindres incidents de la cérémonie, l'attitude de la victime, la façon dont elle recevait le coup mortel ou dont ses chairs crépitaient sur le brasier, Paspect de la flamme et le mouvement de la fumée, tout devenait matière à pronostics. On peut même dire que la divination était en pareil cas chose obligatoire : le croyant devait s'assurer que son sacrifice était accepté, et c'est sur l'autel même qu'il en cherchait la preuve. Il n'y avait qu'à tourner cette attention en éveil vers les parties internes de la victime pour inventer l'extispicine ou divination par les viscères.

De tout temps, les sacrificateurs ont dû pratiquer d'instinct une autopsie superficielle, qui pouvait au moins révéler les anomalies les plus frappantes. Les peuples impatients du joug sacerdotal se sont bornés à ces constatations faciles. Nous avons vu qu'en Grèce la dissection systématique et

62 DIVINATION ÉTRUSQUB

raisonnée qui constitue proprement l'extispicine (UpooxoicCa) était un art emprunté à des rites étrangers, pratiqué par un petit nombre de spécialistes, un art qui, en dehors dés camps, ne jouit pas d'une grande vogue et devint plutôt banal que populaire. Les Romains savaient simplement discerner si les victimes avaient satisfait les dieux (litare-perlitare) ou s'il en fallaitdenouvelles(Aosfwest^cidan^«).L'oligarcliiesacerdotale qui avait en Étrurie le dépôt de la science divinatoire avait, au contraire, fait de l'observation des entrailles une science fort au-dessus de la portée des profanes : une science si difficile que les Romains, qui pourtant croyaient en avoir besoin, n'ont jamais pu ou voulu l'apprendre pour leur compte.

Quelque opinion qu'on se fasse sur l'origine, probablement orientale, de la méthode, il n'est pas nécessaire, pour affirmer avec toute l'antiquité la supériorité des Étrusques dans cette branche spéciale de l'art, de leur en attribuer l'invention. Les haruspices prétendaient tenir leur manuel opératoire de Tagôs. Ce qui est certain, c'est qu'ils opéraient avec une sûreté telle que les Romains ont fait d'haruspice le synonyme d'inspecteur d'entrailles \ et que des étymologistes peu difficiles dérivaient ©oOjxoi de Ouw.

i) Les anciens n'ont pas douté que le mot aruspcan ou harmpeiÊ (Cf. harUh lus) ne fût bien un mot latin, et ils le dérivaient toigours de termes ayant rapport à ce qu'ils considéraient comme la fonction propre des haruspices. Pour eux, haruspex signifie soit a inspecteur de Tautel [ara. Cf. Bcofioox^iroi) », Boit (c inspecteur de la victime (aroiga, harviga, haruga s= victima) ». Cette dernière opinion est celle de Varron (I. L V, 98), de Verrius Flacct^ (Paul., s. V. harviga, p. iOO) et de Donat (ad Terent., Phorm,, IV, 4, 28): Tautre étymologie a été recueillie par Isidore {Origg , VIII, 9). Au Moyen Âge, les haruspices sont assimilés aux astrologues ou « horoscopes » (IsiD.,i6id. lo. Sares- BER, Polycrat.f 1, 12), parce que Tastrologie est à la mode, et aussi parce que le mot grec Upon6itoiy synonyme d'haruspices, se transforme aisément, sous la plume des copistes, en â>po9x6jtoi. Les modernes, une fois la monomanie des étymologies sémitiques passée, s'en tiennent à l'opinion de Varron (0. MUller, Fétruskery II «, p. 12) ou remplacent harviga par hira = boyau; dérivation d*aulant plus plausible que, dans le latin clossiquei lo sens propre

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