CLASSIFICATION DES PRODIGES
A ces essais de classification d'après des termes dont le sens précis se dérobe sans cesse, il est bon de substituer des classifications fondées sur la nature même des prodiges, ceuxci étant considérés soit au point de vue de la nature du signe prodigieux, soit au point de vue du rapport que la divination découvre entre le signe et la chose signifiée ^
Sous le premier point de vue, qui est celui de Vobservationy les prodiges se répartissent comme d'eux-mêmes entre les trois règnes de la nature. Cette division n'était pas inconnue des Étrusques, car on cite de Tarquitius Priscus,qui avait traduit le grand recueil des prodiges {Ostentarium Tuscuin)^ un livre spécial concernant les prodiges végétaux {Ostentarium arho^ rarium % Au point de vue de V interprêt aticn^ qui détermine le rapport entre le signe et la chose signifiée, les prodiges se classent, suivant que ce rapport est plus ou moins étroit, en prodiges représentatifs, prodiges allégoriques et prodiges ordinaires. Les deux premières catégories représentent le fait visé par la révélation céleste d'une façon dramatique, soit en le copiant sans l'altérer, soit en le déguisant sous le voile de l'allégorie ; les autres n'ont avec leur objet qu'un rapport joigne ou arbitraire, ce sont de véritables énigmes posées aux devins et indéchiffrables pour tout autre qu^eux.
Cette classification est celle qu'avait adoptée l'onirocritique, science en tout comparable, ou plutôt identique à la science des prodiges '.
Ce qui a été dit j usqu'ici des prodiges n'appartient pas en
qu'il ouTre un chapitre à part pour les miracula ou moastruosités anatomiqnes (I, 6, 8). En voilà assez pour discréditer les classifications de cette espèce.
1) Cf. Chr. Baur, Symbolik und Mythologie des AlterthumSf II, 2, p. 4 1. — 2) Macr., III, 20, 3. Cf ci-dessus, p. il, 2. — 3) Vol. I, p. 302 sqq., 340-311, et ci-dessus, p. io.
propre à la divination toscane ; mais ce n'est pas sans raison que nous avons réservé pour celle-ci la primauté dans Part d'interpréter les prodiges et presque le monopole de leur procuration. Les Romains ne prétendaient pas plus se comparer aux Étrusques en ce point que pour l'art fulgural ou Textispicine. Les instructions que Numa leur avait laissées se trouvaient toujours courtes par quelque endroit ; et, lorsque quelque prodige paraissait tirer à conséquence, leurs Pontifes renvoyaient la question soit aux livres sibyllins, soit, le plus souvent, aux haruspices*. Les Grecs ne se reconnaissaient pas incompétents en cette matière, mais ils n'avaient point de tradition régulière et stable comme celle des Étrusques. Leurs devins étaient trop indépendants les uns des autres pour mettre en commun leurs observations, et les oracles, qui formaient comme une dernière instance, ne fai« saient point des prodiges une étude spéciale.
C'est au contraire d'une étude professionnelle, longtemps continuée et accumulant ses résultats, qu'est sortie la science toute pratique de la procuration des prodiges.
La procuration des prodiges, telle que nous l'avons définie en commençant, est essentiellement distincte de leur interprétation divinatoire. Tout prodige, quel qu'il fût et le sens en restât-il impénétrable, exigeait des cérémonies expiatoires. Il est naturel que l'homme effrayé par le miracle mette, entre lui et le malheur qu'il appréhende, les sacrifices et les prières. Les Grecs et les Romains n'allaient guère au delà de cette procuration empirique, mise à la portée des plus ignorants. Au lieu de chercher à savoir quelle volonté avait produit le miracle et dans quel but elle l'avait fait, ils invoquaient les « dieux qui détournent » les maux (0eo{ (kcrpcxawt
i) Sur la compétence des Pontifes en matière de prodiges, voy. Les Pontifes de r ancienne Rome, p. 180-190.
RITES DE Là procuration 81
— Dii Averrunci *) et se rassuraient en pensant qu'ils avaient opposé à des ennemis inconnus des amis sûrs. Quelque cérémonie, sacrifice, offrande, récitation de formules magiques, ou telle autre démonstration extérieure * achevait l'œuvre d'apaisement commencée par la prière. Les Romains avaient apprisde Numa la procuration d'un certain nombre de prodiges pour ainsi dire usuels *, et l'expérience leur avait permis d'ajouter à l'ancien rituel quelques recettes empiriques; ainsi, ils savaient depuis le règne de Tullus Hostilius que les pluies de pierres étaient suffisamment « procurées » par neuf jours de fériés *. La tendance des Pontifes était de fixer une fois pour toutes les cérémonies qui convenaient à chaque espèce de prodiges^ en faisant complètement abstraction du , sens fatidique que pouvaient avoir ces phénomènes.
Tout autre était la méthode des haruspices. Sans doute, ils avaient leurs procurations traditionnelles : ainsi, on les voit invariablement, lorsqu'il y a une naissance monstrueuse, ordonner que la terre soit débarrassée du monstre, lequel est, en conséquence, soit jeté dans la mer, soit brûlé. Mais ils avaient la prétention d'adapter à chaque cas particulier les règles posées par la tradition, de faire des cérémonies expiatoires une véritable réponse à l'injonction des dieux, en un mot, de faire dépendre les rites employés de l'intelligence préalable du prodige.
1) Les Grecs avaient pour qualifier ces dieux un grand luxe d*épithèles (Tp6::aioi — ànoxpàKonoi — dXeÇfxaxot — XOaioi — 96Ç101 — inoicoixTcatoi — xoOdpaioi) : on les appelait encore, eu tant qu'auteurs présumés des prodiges, ^o\ TspioTtoi (Cf. LoBECK, Aglaophamus,p. 1231). Ces termes ont été traduits en latin. On trouve dans Plante {Amphitr,, 739) un Jupiter Prodigialis, et ailleurs (Orkll., i230. 1231. 5621 etc.) un Jupiter Depulsor. — 2) Voy. vol. I, p. 325, les xa6ap(iu>( employés & propos des prodiges oniroscopiques, et le M oSxjov opposé à l'éternuement (i6id., p. 162). Cf. la procuration populaire des éclairs : fulgetras poppysmis adorare consensus gentium est (Plin., XXVIII, § 26). — 3) Liv , î, 20. — 4) Liv., I, 31 {seu voce cœlesti, seu haruspicum monitu) .
Ils considéraient, engénéral, les prodiges moins comme des avertissements regardant Tayenir que comme des réclamations concernant le passé. Le caractère anormal de ces signes indiquait à leurs yeux des exigences impérieuses» motivées d'ordinaire par quelque offense faite aux dieux et non réparée. Le prodige une fois reconnu comme tel et, comme on disait à Rome, accepté [suscipere prodigium *), il s'agissait d'abord de savoir quels étaient les dieux plaignants: question relativement facile à résoudre pour qui connaissait exactement les habitudes et les préférences de chacune des divinités. Ainsi, une crevasse subitement ouverte dans le sol trahissait l'intervention des dieux Mânes : les prodiges telluriques, atmosphériques, marins, apportaient les injonctions de Tellus, de Jupiter, de Neptune. En étudiant le détail des phénomènes et leur concomitance, les devins toscans y reconnaissaient souvent une démarche concertée entre plusieurs dieux, dont chacun avait ses raisons particulières et exigeait une satisfaction spéciale.
Le prodige une fois attribué à ses véritables auteurs, il devenait plus aisé de savoir de quelle iiyure ceux-ci se plaignaient et à quel prix ils consentaient à Toublier. Une enquête scrupuleuse manquait rarement de révéler quelque inadvertance ignorée ou mal réparée, cause première des accidents prodigieux ^. Si rien de semblable ne se découvrait, les devins pouvaient conclure à leur gré ou que l'enquête était insuffisante ou que le sens du prodige concernait l'avenir. Souvent les haruspices, pour plus de sûreté, cherchaient dans les deux sens et trouvaient des récriminations mêlées aux prophéties, ou encore, des prophéties qui devaient avoir leur elS^et dans le cas où les récriminations ne seraient pas
i^ Liv.,I, 20. — 2) Cic.,i)ivin., I, 41. Harusp. resp.,9. Cf. Liv., XXVII, 37, AppiAN.,fi. Civ., IV, i.
APPRÉCIATION DES BXI0ENCB8 DIVINES 83
écoutées. La crue subite du lac Albain en 396 présage bien la chute de Véïes * ; mais on découvre par surcroît qu'il y a eu à Rome des cérémonies 'négligées et que les magistrats romains doivent se démettre de leurs fonctions'.
En tout cas, l'essentiel était d'aboutir à une conclusion pratique, de déterminer les exigences ou réclamations (postirliones-postulationes ') des dieux. Les consultations ou réponses {responsa) rédigées par les devins toscans comprenaient deux parties : un exposé des motifs découverts par l'analyse, et un programme de cérémonies expiatoires. Les auteurs romains ne citent d'ordinaire que le dispositif final ; mais nous possédons un texte qui nous donne en entier la partie généralement omise. Ce texte est celui de la consultation rendue par les haruspices en l'an 58 avant notre ère, à propos de prodiges dont Clodius voulait renvoyer la responsabilité à Cicéron alors occupé à rebâtir sa maison sur un emplacement soi-disant consacré :
€ Attendu que dans le terroir Latinien on a entendu un € cliquetis accompagné de frémissement ; que, dans le ter- € roir voisin, attenant à la Ville, s'est fait ouïr un certain
< bruit sourd et un effrayant tintement d'armes ; [il a été
< reconnu que] les réclamations viennent de Jupiter, Saturne, € Neptune, Tellus, dieux célestes, à cause que des jeux ont
< été célébrés avec trop de négligence et pollués, que des
< lieux sacrés et religieux sont détournés à usage profane ; € que des orateurs ont été mis à mort au mépris des lois « humaines et divines ; que la parole donnée et le serment « ont été mis en oubli ; et encore, que des sacrifices d'insti-
< tution antique et secrets ont été faits avec trop de négli-
< gence et pollués. Les dieux immortels avertissent de pren-
1) Liv.,V, (5. —2) Liv.,V, i7. —3) VARR.,Ltnflr. Lat.,\, 148. Cic, Harusp. retp., 10. Arnob., IV, 3i. Cf. les Poitularia fulgwra 'ci-dessus, p. 4{, 8).
€ dre garde que, par la discorde et le dissentiment des hautes « classes, des meurtres et des périls ne soient préparés aux 4c Pères Conscrits et à leurs chefs, lesquels se trouveraient « privés de secours et délaissés, en suite de quoi les provinces < se rangeraient sous une seule autorité, avec Parmée chasse sée et an aflfaiblissement final. Ils avertissent aussi de « prendre garde que la chose publique ne soit lésée par des « menées secrètes ; qu'on n'élève en dignité les gens tarés et « évincés; enfin, que la forme du gouvernement ne soit change gée\ »
On ne peut assurément pas donner cette pièce pour un modèle du genre. Il ne faudrait pas croire que les haruspices aient eu l'habitude de remettre au Sénat, quand il ne les leur dictait pas lui-même, de pareils pamphlets politiques: mais le document n'en est pas moins précieux en ce qu'il nous donne un exemple d'interprétation complète, embrassant à la fois le présent et Tavenir. Il eût été plus instructif encore s'il nous avait conservé le détail des prQcurations indiquées ; mais Cicéron n'en dit mot, parce que ni lui ni son auditoire ne prennent les prodiges au sérieux. Tout reflTet qu'il attend de la réponse des haruspices tient dans l'exposé des motifs et les prophéties fort intelligibles dont on l'a surchargé.
Si on ne comptait guère, à Tépoque, sur les procurations pour détourner les malheurs futurs, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux de la foi, d'une foi restée longtemps sincère, ces cérémonies avaient le pouvoir de rendre l'avenir meilleur, soit indirectement, en eflfaçant les péchés que les dieux auraient été forcés de punir, soit directement, en faisant une
\) Cic, Harusp. resp.y 10 sqq. Cf. Dio Cass., XXXIX, 20. Déjà, en Tan 63, les haruspices avaient exprimé de mt^me les griefs et les craintes du parti conservateur (Cic, Calilin.y III, 8;.