LES ÉTAPES DE LA VIE INDIVIDUELLE
à là fin et que l'existence contienne bien tout ce que le destin a entendu y mettre. La faculté de déplacer les faits prévus par le destin, faculté dont on use toujours pour j\journer les maux, est donc aussi grande que possible au début de la vie et va décroissant jusqu'à la fin, où elle est nulle. L'on s'expliquerait déjà ainsi, sans autre raison, que la vieillesse soit si accablée par l'arriéré de toutes les dettes contractées envers la fatalité naturelle. Les prodiges, qui sont le langage de toutes ces conventions, ont, par conséquent, un caractère de nécessité variable suivant l'âge de celui auquel ils s'adressent. Les dieux accordent d'autant plus volontiers ajournements et faveurs que l'impétrant est plus jeune et a devant lui une plus longue carrière.
De cette doctrine, contenue dans les Hbri fatales, nous ne connaissons par les textes que deux moitiés incomplètes et dépareillées, le système des « semaines » pour la vie individuelle, et le calcul plus laborieux des « siècles » pour la vie des sociétés.
4c Dans les livres de 1 a destinée que possèdent les Étrusques, Varron rapporte que l'existence de l'homme est divisée en douze hebdomades: les deux... [lacune]: il est donc possible, en priant par le moyen des rites divins, d'ajourner les choses fatales jusqu'à soixante-dix ans; mais, à partir de cet âge, on ne doit plus le demander et on ne pourrait l'obtenir des dieux. D'ailleurs, passé quatre-vingt-quatre ans, les hommes perdent leur intelligence et les prodiges ne se font plus pour eux*. » Ce passage de Censorinus est loin de satisfaire toute notre curiosité : il sujfflt pourtant à nous faire comprendre l'esprit de la doctrine toscane, en dépit des altérations qu'elle a subies en passant successivement par la plume de deux Romains.
i) Gensohin., De die naialif ii, 6 (éd. Hulisch).
La différence que fait Gensorinus entre les hebdomades étrusques et celles de Solon * montre bien que les unes n'étaient pas identiques aux autres : eU comme celiez de Solon sont bien des périodes de sept années, il en résulte que les autres n'étaient que des semaines approximatives. Les harus-' pices les déterminaient par des observations divinatoires, et, la moyenne fournie par leurs statistiques donnant à peu près sept ans, Varron a pu appeler ces intervalles des hebdomades. Avec des périodes variables, les haruspices pouvaient comprendre dans leur cadre la vie tout entière, si longue qu'elle fût, et il n'y avait pas lieu de leur demander ce que devenait l'homme passé 84 ans : mais* le vulgaire ne comprenant que l'arithmétique plus simple des semaines fixes, la question leur fut certainement posée. Toujours complaisants pour les habitudes d'esprit de leur clientèle, ils durent faire la réponse rapportée par Varron, à savoir, que les dieux ne s'occupaient plus des vieillards au-dessus de cet âge, et que les prodiges ne les concernaieût pas. Ceux-là avaient, entre 70 et 84 ans, liquidé leur situation visà-vis du destin et des puissances célestes : ils se survivaient à eux-mêmes, corps sans âmes, existences sans but.
Il n'était pas admissible qu'entre la naissance et l'âge de 70 ans, les déplacements et ajournements eussent le jeu tout à fait libre. La théorie, si elle avait osé aller jusque-là, se fût heurtée à des impossibilités matérielles. Les biens et les maux ont aussi leur saison, et l'on ne pouvait ainsi faire des échanges entre les divers âges d'une même existence. Les
i) Après s'être exprimé comme on Ta vu, Censorinus coatinue : Sed exeis omnibus proxime videntur adcessisse naturam qui hebdomadibus humanam vitam emensisunt [ibid.f 14, 7). Puis vient l'analyse des hebdomades de Solon, que nous connaissons d'ailleurs par le texte môme de Télégie grecque [Lyrie. grxc. éd. Bergk. Solon. fr.^ 27). Sur le système des divisions septénaires et des années climatériques chez les Grecs, voy. vol. I, p. 259-260. .