‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 29 sur 163 · AJOURNEMENT DES ECHEANCES FATALES · texte numérisé non relu

AJOURNEMENT DES ECHEANCES FATALES

haruspices enseignaient, ce semble, que les prorogations accordées par les dieux ne faisaient point passer les événements d'une période à Tautre. Elles ne pouvaient| en aucun caSy dépasser le délai de dix ans \ Dix ans sont un répit raisonnable, et plus d'un s'en contentait : mais il y avait aussi des esprits inquiets qui eussent voulu davantage et qu'il était bon de ne pas désespérer. La théologie toscane semble leur avoir accordé un dernier recours qui permettait toutes les espérances : elle les adressait non plus aux dieux, à Jupiter, mais au Destin lui-même, à qui rien n'était impossible '.

Le système des douze semaines, surtout converti en nombres fixes, porte assez visible la marque des préoccupations astrologiques et ne doit pas être considéré comme faisant partie de la tradition vraiment nationale ^. Nous ne savons s'il s'était surchargé des combinaisons familières à l'astrologie ; si, par exemple, chaque semaine avait été mise sous le patronage d'un des douze Consentes^ et chaque année de la semaine sous une influence plus spéciale : nous constatons

\] Serv.^ y£n., Vlll, 398. Plin., II, § 139. Cf. ci-dessus, les fulgura prorogatka (p. 45, 3). — 2) Hanc imminentium malorum dilationem Etrusci libri primo keoa Jovedicunt passe impeirari^ posiea fatis (SERv.,t6td.). Les Destins (identiques ou non aux Bii iiwoluti) pouvaient déplacer le terme de Texistence, et peut-être rejeter dans la vie d'outre-tombe les châtiments destinés à celle-ci ; sauf, pour ceux qui auraient obtenu cette étrange faveur, & se libérer à force àltoitisaniinaks, il y avait là un thème à exploiter pour les théologiens toscans. — 3) Je crois, sans disposer d'assez de preuve$ pous asseoir cette conjecture, que la division de la vie humaine était identique au système appliqué & la durée du monde entier, système issu lui-même de la théorie du temple. Comme Tunivers devait traverser huit âges de dix siècles en moyenne (Cf. ci-dessous, p. 96), le maximum de la durée d'une vie particulière était fixé à huit décades de dix ans en moyenne. Le nombre 8 est fourni par la division du temple, et le nombre iO par le système décimal, en usage chez tous les peuples italiques. On s'explique ainsi pourquoi la prorogation pour les individus ne pouvait dépasser dix ans, et pourquoi il n'en était plus accordé passé soixante-dix ans. A cet âge, on n'avait plus devant soi qu'une décade, c'est-à-dire, le délai nécessaire pour périmer toute prorogation accordée jusque-là.

seulement que les nombres employés, 12 et 7, sont bien ceux sur lesquels la divination sidérale fonde tous ses calculs, et que des haruspices comme L. Tarutius Firmanus, capables de calculer au temps de César Thoroscope de Romulus * , étaient à même de compléter par quelques additions de ce genre la science indigène.

La théorie des siècles^ telle qu'elle était exposée dans les Libri rittuiles *, paraît au contraire appartenir en propre à rÉtrurie.

Les devins toscans pensaient que, comme les années ou les semaines d'années sont des unités qui, répétées un certain nombre de fois, donnent la mesure de la vie humaine, de même, la durée de la plus longue vie humaine, répétée un certain nombre de fois, donne la mesure de la vie des nations* Ils appelaient génération ou siècle {Sœculum = ^XcxCa) cette unité nouvelle. Mais, au lieu d'attribuer au siècle une durée invariable et par là-même conventionnelle, ils voulurent que la mesure en fût prise dans la nature vivante * et déterminée à nouveau chaque fois par la longévité de l'homme qui, entre tous les individus nés au début de la période séculaire, atteindrait le plus grand âge.

Une pareille constatation dépassait les ressources de la statistique laplus scrupuleuse. Aussi les haruspices ne songèrentils pas. à résoudre le problème autrement que par la divination. Ils s'en remettaient aux dieux qui, à leur sens, ne pouvaient manquer de les avertir des dates fatidiques par des prodiges extraordinaires. Ils enregistraient avec soin

i) Plut., Romul», 12. Plutarque ne dit pas que Tarutius fût un haruspice, et Firmum n*est pas en Toscane ; mais on sait que les Tarutii étaient une grande famille étrusque. Cf. Tarutius, le riche Toscan qui épouse Acca Larentia. — 2) Censorin., 17, 5. — 3) Naturalia sœcula (Censorin., ibid.), par opposition au siècle dvil (Censorin., 17, 13) ou artificiel de cent ans. H n'est pas inutile de remarquer que, quand Lucrèce dit sxcla ferarum^ par exemple, il donne au mot son véritable sens, le sens de « générations ».

LA THéORIB DES SliOLES 91

dans ce but tous les prodiges et notaient les avertissements auxquels on avait déjà reconnu l'échéance des périodes séculaires.

Le calcul des siècles était, en effet, de la plus haute importance, car il ne s'agissait de rien moins que de prévoir les diverses phases de la vie des peuples, de les suivre sur la voie qui les conduit à leur extinction finale, et d'évaluer par le chemin parcouru celui qui leur reste à parcourir. Chaque nation est appelée par le destin à fournir une carrière d'un nombre déterminé de siècles, dont le premier commence au jour même où elle s'est trouvée constituée. Les haruspices croyaient la durée du peuple toscan bornée à dix siècles, comptés à partir de l'apparition de Tagès son fondateur. Aussi voyaient-ils avec tristesse approcher le moment où leur patrie, jeune et florissante au temps de Porsena, allait perdre à jamais son indépendance. « Dans les Histoires Toscanes^ qui ont été rédigées dans le huitième siècle de la nation, comme TafBrme Varron, on indique et combien de siècles ont été accordés à cette race, et quelle a été la durée de chacun des siècles écoulés, et par quels prodiges a été notifiée leur échéance. Ainsi, il y est écrit que les quatre premiers siècles ont été de 100 ans chacun ; le cinquième de 123 ; le sixième de 119, ainsi que le septième; que le huitième était alors en cours, et qu'au delà restaient encore le neuvième et le dixième, après lesquels ce serait la fin du nom étrusque \ » Lorsqu'une

i) Gensobin., i7, 6. NiEBUBR (H. G., P, p. 145 sqq) s'est servi de ce texte pour détenniDer le commeDcement de l'ère toscane. Les siècles ayant en moyenne ilO ans, on a, pour dix siècles, un total de i,iOO ans. Or, comme, diaprés Plutarque [Sylla,!), la fin du nom étrusque tombe en 88 avant Jf.-C., on trouve pour la date initiale li87 av. J.-C. Mais la prophétie de Vulcatius est un grave embarras dans ce système, et on est obligé de le renvoyer t rhistoire romaine. M. Helbig (ap. Annal. dell'Instit,, i876, p. 228) s'empare du calcul de Vulcatius et en tire des conséquences curieuses. Il pense que la durée uniforme attribuée aux quatre premiers siècles tient & l'absence de traditions précises, et l'absence de renseignements à l'absence de

comète parut à la mort de César (44), l'haruspice Vulcatius déclara que ce signe annonçait la fin du neuvième siècle et le commencement du dixième ^ .

On crut sans doute qu'il parlait des siècles de Rome, bien que ce fût aller contre une chronologie déjà fixée par les travaux de Caton, empiéter sur les attributions du collège romain des XV viri S. F. *, et aussi prédire à bref délai la chute de la Ville éternelle. Les Romains, qui, dit-on, cachaient jusqu'au nom véritable de leur cité pour qu'on n'en évoquât point le Génie protecteur, n'étaient pas gens à encourager les haruspices aux coiyectures de cette espèce. Cependant ils n'avaient pu empêcher ceux-ci de chercher pour leur compte ce secret, qui commençait à intéresser l'univers entier. L'un d'eux, Vettius, dit à Varron, qui en parla dans ses Antiquités avec toute la liberté d'un sceptique, que, si les douze vautours de Romulus n'étaient pas une fable, Rome, fondée sous de tels auspices, pouvait compter sur douze siècles d'existence^. Au temps de Varron, sur ces douze siècles, sept étaient déjà écoulés ; mais, après Catilina et les guerres civiles, quatre cents ans au moins d'avenir étaient une perspective plutôt rassurante.

En somme, la science étrusque, pessimiste et mélancolique comme le peuple qui l'a créée, mesurait assez parcimonieu-

récriture. L'écriture a fixé, au contraire, le début du v^ siècle, qui tombe vers 644 av. J.-G- Helbig conclut que récriture fut introduite en Toscane, probablement par les Ghalcidiens, dans le cours du iv® siècle, entre 750 et 644. A. MoMHSEN {Die Sxculader Etrusker, ap. Rbein. Mus., Xn[1857], p. 539 sqq) tranche fort légèrement la question ; il décide que les siècles indiqués appartiennent à l'histoire romaine et que Ton est en présence d*une espèce de chronologie fabriquée parles Toscans à Fusage des Romains avec des éléments étrangers, dés « cnnéacaidécaétérides » grecques et des périodes sothiaques. Il paraît se complaire dans toutes ces supputations, qui n*ont avec la question qu'un rapport imaginaire.

I) Serv., Eclog,, IX, 47. — "2) Cf. ci-dessous, Les Interprètes des livres sibyllins, — 4) Censorin., i7,l5.

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