‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 40 sur 163 · LE DIEU FAUNUS · texte numérisé non relu

LE DIEU FAUNUS

embuscade sur rÂventin, près d'une fontaine où ils avaient coutume de venir se désaltérer. Saisis et attachés avec des liens solides, ils enseignèrent au vieux roi les moyens de faire descendre du ciel Jupiter Élicius, qui flxa lui-même les rites de la procuration ^

Ces contes naïfs nous donnent la forme populaire ,d*une croyance qui a trouvé aussi, dans des récits plus vraisemblables^ une expression plus savante. Des mythographes, initiés aux procédés des oracles oniromantiques de la Grèce, ont prêté à Faunus des habitudes analogues et converti ses expansions capricieuses en oracles. C'est encore dans la biographie de Numa que se rencontrait le premier exemple de ce genre de consultations.

Un hagiographe assez profane et fort capable de mêler des réminiscences grecques aux traditions romaines, Ovide, raconte comme il suit l'institution des Fordicidiay ou sacrifices de vaches pleines immolées chaque année au 15 avril pour le succès des récoltes. « Sous le règne de Numa, il arrivait que, la récolte ne répondant point au travail, le laboureur déçu voyait ses vœux inutiles. Car tantôt l'année était desséchée par le souffle glacial des aquilons, et tantôt le sol était noyé sous des pluies persistantes. Souvent Cérès trompait, dès les premières pousses, l'espoir du maître et ne laissait sur le champ inutilement occupé qu'une tige stérile; le bétail mettait au jour avant le temps des fruits prématurés, et souvent l'agneau en naissant tuait la brebis. Il y avait alors une forêt antique, longtemps respectée par la hache et abandonnée au dieu du Ménale ^, dont elle

i)OyiD.,Fasty III, 291-342. Plutarch., Numa^ 15. Arnob., Adv.gent, V, i. Cf. ci-dessus, p. 53, 2. De là, peut-être, Tassociation d'idées traduite par la généalogie singulière qui fait de Pi eus Tancé tre d'un certain Bronton (Jo. UàhkUfChronogr,,^, 45, éd. Bonn). — 2) Maenalio deo. Ovide, suivant Tusage de ses contemporains, ne distingue pas entre Faunus et Pan, Thôte du Ménale arcadien.

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était le sanctuaire. Là, dans le silence des nuits^ le dieu donnait ses réponses à l'àme calmée par le repos. C'est là que le roi Numa immole deux brebis. La première tombe destinée à Faunus, l'autre pour le doux Sommeil ; puis, Tune et l'autre toison est étendue sur le sol nu. Deux fois le roi arrose d'eau de source sa chevelure vierge, et couvre deux fois ses tempes avec le feuillage du hêtre. Les œuvres de Vénus sont interdites ; point de viandes servies sur les tables, et point d'anneau porté au doigt. Vêtu d'une étoffe grossière, le roi s'étend sur les toisons toutes fraîches, après avoir adoré le dieu dans les termes qui lui sont propres. Cependant la nuit vient, portant sur son front tranquille sa couronne de pavots et traînant après elle le noir essaim des Songes. Faunus apparaît et, foulant de son pied corné les toisons des brebis, du côté droit de la couche, il prononce ces paroles : « C'est par la mort de deux € vaches qu'il te faut, 6 roi, apaiser Tellus; qu'une seule vie « tranchée en sacrifie deux. » L'effroi chasse le sommeil. Numa repasse en son esprit la vision et médite sur les ambages de ces commandements obscurs. Son épouse, dans le bocage dont elle est le charme, le tire de ses perplexités et lui dit : Ce qu'on te demande, ce sont les entrailles d'une vache pleine * ».

A côté de fictions et d'expressions impropres empruntées à la mythologie grecque, on retrouve, dans ce passage des Fastes, des vestiges authentiques d'habitudes romaines. Le poète a dû s'inspiror d'usages encore existants, bannis du culte officiel mais conservés par la religion populaire. Si la dévotion à Faunus prophète avait pu se fixer en un lieu précis et y être maintenue par une corporation sacerdotale, le Latium aurait eu un oracle oniromantique comparable à

1) OvjD , Fast., IV, Gtl-670.

ORACLE DE FADiNUS 125

ceux de la Grèce. Mais Faunus n'avait point de prêtres, et le lieu même où il se plaît reste indécis. La forêt dont parle Ovide était sans doute ce « bois de TÂventin » assombri par Tombre de Tyeuse, oti le même Numa avait saisi de vive force Picus et Faunus *. Virgile, substituant Latinus à Numa dans la consultation qu'il décrit, transporte la scène dans la forêt de Laurente ou aux environs de Tibur*. S'il faut en croire le chantre d'Énée,qui était en même temps un archéologue laborieux, il y avait là un véritable oracle révéré par l'Italie entière. « Cependant le roi Latinus, inquiété par des prodiges, va trouver l'oracle de son père, le dieu prophète Faunus, et pénètre, pour le consulter, dans le bois que domine la haute Âlbunée, la plus grande des nymphes bocagères, celle qui roule avec bruit ses ondes sacrées et exhale dans l'ombre des vapeurs empestées. C'est là que, dans leurs perplexités, [les nations italiques et toute la terre d'Œnotrie viennent chercher des réponses ; en ce lieu, le prêtre, après avoir fait ses oflfrandes et s'être couché, durant la nuit silencieuse, sur des peaux de brebis immolées, voit, une fois sa paupière fermée par le sommeil, des fantômes pressés qui voltigent dans des attitudes étonnantes; il entend des voix diverses, jouit de la conversation des dieux et adresse la parole à l'Achéron, évoqué des profondeurs de l'Averne. Là, le père Latinus en personne, demandant une réponse, immolait, suivant les rites, cent brebis de deux ans, et, appuyé sur leurs dépouilles, se tenait couché sur leurs toisons étendues. Tout à coup, une voix retentit dans les profondeurs du bois... »

Cette fois encore, Faunus parle en langage humain, et même d'une façon si nette qu'il n'est pas besoin d'interprète pour expliquer l'oracle.

Il est diâScile de faire, dans la fiction virgilienne, la part

1) OviD.,Fas^,IH, 295 sqq. et ci-dessus, p. 53. —2) Virg., ^Ew., VU, 79-95. VviOB. y Georg.f f, 10.

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de la réalité historique. Le poète, en reconstruisant le passé, a supposé que des traditions obscures et à demi-effacées pouvaient être les débris d'institutions disparues. A la place du grand oracle des races latino-sabines, il y avait, à Tépoque historique, des souvenirs vagues et des superstitions populaires qui assimilaient les grottes de Tibur à Tantre de la Sibylle. Le nom de Faunus pouvait se trouver diversement mêlé aux récits confus qui recueillaient au hasard les croyances des divers âges, appelées et groupées en ce lieu par* l 'attraction des eaux murmurantes, symbole éternel de la divination. Virgile, en conduisant son héros au « bois que domine Âlbunée », n'a fait que suivre une voie déjà tracée par des fictions antérieures.

Sur cette donnée, d'autres poètes avaient imaginé des procédés divinatoires plus éloignés encore de la révélation de vive voix dont Faunus garde l'habitude jusque dansses apparitions oniromantiques. Calpurnius décrit une grotte de Faunus, cachée au fond d'un bois sacré, près de laquelle un hêtre, penché sur une source bouillonnante, porte fraîchement gravé sur son écorce un oracle du dieu *. On reconnaît là le souvenir des rites prescrits par Numa, qui pour consulter Faunus se couronnait de branches de hêtre, et aussi un écho des traditions qui parlaient de livres prophétiques écrits sur des écorces d'arbre.

Enfin, il ne restait plus qu'à appliquer complètement au mythe de Faunus les idées grecques, à transformer le dieu latin, lui, son épouse et ses homonymes, en inspirateurs de prophètes humains, sur l'âme desquels ils agiraient par l'en^ thousiasme. Ce système avait déjà été essayé, dès le temps de Nœvius, sur les Camènes, devenues Iqs Muses de Rome et vénérées comme telles par les poètes latins, qui se disaient pénétrés de leur esprit. Les érudits, au nom de l'étymo-

1} Galpurn., Eclog.y I, 8, sqq.

INFLUENCE DE L'HELLBNISME 127

logie, firent aussi du dieu Yaticanus un agent d'inspiration fatidique. On disait que « le champ Vatican et le dieu qui y préside étaient ainsi appelés des prophéties (vaticima) qui se rendaient habituellemeni à cet endroit, par l'influence et à l'instigation de ce dieu * ». La même raison étymologique était valable pour Faunus et Fatua. Mais ce couple divin avait sa légende toute faite et il n'était pas facile d'y introduire des données nouvelles ignorées de la foi populaire. On ne pouvait improviser ainsi sous le nom de Faunus des prophéties que ne connaissaient ni la fable ni l'histoire. Faunusj d'ailleurs, était trop semblable à Pan pour jouer le rôle d'un Apollon. Il pouvait inspirer aux animaux des ardeurs lubriques {Inuus)j aux hommes, des terreurs soudaines et irrésistibles, mais non verser dans les âmes l'ivresse divine de l'enthousiasme. Peu s'en fallut même que, sous l'influence des idées grecques, il ne fût réduit à la condition d'instrument prophétique mu par une volonté supérieure. Du moins, on disait de Fatua « qu'elle était constamment remplie d'un esprit divin et qu'elle annonçait l'avenir comme pQussée par l'enthousiasme^ >. Loin de doter ces dieux champêtres d'un privilège nouveau, l'hellénisme, habitué par Evhémère à prononcer des déchéances dans le monde divin, tendait à les dépouiller de leur initiative propre.

Cependant, si la religion romaine était incapable decopier avec ses propres ressources la mantique enthousiaste de la Grèce, elle ne resta pas absolument dépourvue de prophètes humains. Au iii« siècle avant notre ère, c'est-à-dire à une époque oïl le culte d'Apollon, introduit de longue date par les livres sibyllins, commençait à devenir populaire et oîi

i) Gell., XVI, 17, 1. — 2) JusTtN., XLIII, t. On avait de même propose pour Carmentes rétymologie carere menfe, de façon à travestir ces nymphes en prophétesses inspirées, analogues aux sibylles (Plutarch., Quaest Rom, y 56). On trouve cependant, mais fort tard, et chez un auteur plus grec que latin, les Fauni vaUcinantium incitatores (Front., De Eloq,, p. 85).

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les. grandes commotions des guerres puniques surexcitaient les esprits superstitieux, Rome était infestée de recettes magiques et de prédictions qui circulaient sous forme de. recueils répandus dans le public par des charlatans. Le Sénat, en 213, ordonna aupréteurM. Atilius de mettre la main sur cettelittérature malsaine* ; mais, parmi les livres confisqués, on trouva deux prophéties versifiées d'un ancien devin national, appelé Marcius. L'une, dont on put reconnaître immédiatement la véracité, annonçait la sanglante défaite de Cannes, éprouvée trois ans auparavant; l'autre ordonnait, pour chasser les Carthaginois, d'instituer des jeux annuels en l'honneur d'Apollon^. Le Sénat voulut bien accepter comme authentiques des prédictions qui venaient fort à propos pour

\) Liv., XXV, <. — 2) Cic, Divin., l,4o! Liv., XXV, 12. Plin., VII, § 33, ii9. Arnob., I, 62. Mâcrob., Sat., I, 17, 25 sqq.

Voici ces prophéties restituées en vers saturniens, d'après le texte de Tite- Live, par L. Havet {De Saturnio Latinorum versu, Paris, 1880, p. 413). Amnem, Trqjugena, fage Cannam, ne te alienigm» Cogant manus in campo Diomedis conserere.

Sed neque crede^ tu mihi, donee compkris sangui Campum, milliaque muUa occisa tvui ICiiu'] deferet amnis in pontum magnum Ex terra frugifera : pisdbus atque avibus Ferisque qua incolunt terras, iis fuat esca Caro tua, nam mihi ita Juppiter fatust.

(Ex Liv., XXV, 12.)

Hostem, Romani^ si ex agro pellere vidtis, Vamicam qux gentium venit [ea] longe, Apollini vovendos eenseo ludos, Quotannis comiter ApoUini fiant ; Cum[e] populus dederit ex publico partem, Privati uti conférant pro 8e[d] atque suis ; lis ludis faciendis pnserit prxtor Qui Jus populo plebeique i$ dabit summum ; Decemviri grxeo ritu hostiis faciant.

Hoc si recte facitif, gaudebitis semper Fietqua res melior, nam is divus exstinguet Vestros qui campos pascunt placide perdvelles.

(Ex Liv., XXV, \2, et Macrob., Sat., I, il, 28 )

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