LES VOIX DIVINES
àces moyens détournés la révélation directe, dispensée à haute et intelligible voix par la bouche même des dieux ^ Faunus, Picus et les nymphes n'étaient pas les seules divinités qui eussent parlé aux mortels. Les légendes latines sont pleines de ces communications surnaturelles faites par des voix divines qui ne cherchent point, comme ApoUon-Loxias, à envelopper leur pensée dans des énigmes embrouillées à plaisir, mais veulent avertir ou instruire. Tantôt, après la destruction d'Albe, c'est une voix qui se fait entendre au sommet du mont Albain et se plaint du délaissement où vont tomber les anciens cultes ^; tantôt, c'est un avertissement de Juno-Moneta qui, à l'occasion d'un tremblement de terre, exige le sacrifice d'une truie pleine '. Au moment où les QMlois allaient fondre sur Rome, une voix sortit du bosquet de Ye^ta et ordonna aux Romains de restaurer leurs remparts et leurs portes, faute de quoi la ville serait prise. Les Romains» trop punis de ne l'avoir point écoutée, personnifièrent l'être inconnu de qui elle émanait sous le nom d'Aitcs LoctUim ou Loquens^ et élevèrent un autel à ce nouveau dieu *. A Satrioum, dans le pays des Volsques, une voix effrayante sortit du temple de Mater-Matuta, que les Latins s'apprêtaient à incendier, et menaça les sacrilèges d'un châtiment exem plaire ' •
Partout la simplicité latine aime mieux accepter comme mode de révélation un prodige facile à comprendre que d'entrer, à 1^ suite des Greos, dans la théorie compliquée de
i] Même en songe, la révélation directe et sans symboles est le cas ordinaire. Cf. Jupiter apparaissant en songe à un paysan et lui ordonnant d'aller dire au Sénat que les Ludi Magni n'étaient pas agréés (Cic, Divin, , \, 26). Les histoires de ce genre ne sont pas rares. Cf. ci-dessous (p. 147} le songe deNomerius Suffncius. — 2) Liv., I,3i. •— 3) Cic, Dttnn., I, 45. — 4) Cic, ibid. Lit., Y, 32. - 5) Liv., VI, 33. Les dieux domestiques parlent aussi, témoins les lares de Valesins ou Valerius, rinventeur du Terentum (Val. Max., Il, 4, 5). Les révélations de ces lares sont complétées par des songes parlanU [ibid.).
132 DIVINATION LATINE ET OMBRO-SABELLIQUE
Pintuition prophétique. Une âme humaine, possédée temporairement par l'esprit divin, dépouillée de son initiative et jusqu'à un certain point de sa personnalité, est un instrument trop délicat pour les dieux de Tltalie. Ils préfèrent, s'ils ne veulent que lancer dans le monde un mot mystérieux comme un oracle à la grecque, emprunter Torgane tout à fait passif des animaux. On voit souvent revenir dans la liste des prodiges que relatent les annales romaines la mention : « Une vache a parlé * >.
Ces vaches parlantes forment un singulier contraste, en face des sibylles et des pythies de la Grèce. Malgré tout le respect que les Romains professaient pour leurs ancêtres, ils eurent plus tard quelque honte de superstitions aussi naïves, et la religion officielle, de plus en plus dominée par les influences grecques, relégua dans Toubli les anciens dieux prophètes du Latium. Picus n'avait point de place dans le calendrier des fériés; Faunus n'y figurait qu'à titre de protecteur des troupeaux. Lorsque Rome éleva à Faunus un nouveau temple dans l'île du Tibre (196) *, c'est-à-dire tout près de l'oracle iatroman tique d'Esculape*, on se garda bien d'y installer un oracle indigène où auraient pu être appliqués les rites décrits plus tard par Virgile et Ovide. Les poètes, de leur côté, rejetaient comme trop grossier ce vers saturnien qui leur venait, disait-on, de Faunus et de ses acolytes.
En vain les amateurs d'antiquités, l'auteur de VÈnéide et celui des Fastes, essayèrent de rajeunir la renommée de Faunus prophète; en vain Calpurnius prouva, en versifiant un oracle du « père Faunus* », que le dieu pouvait s'habituer
I) Liv.,111, \0; XXIV, 10; XXVII, U ; XXVHI, 11 : XXXV, 21; XLI, 17. 26. XLIll, 15. La procaration traditionnelle de ce prodige consistait à tenir une séance du Sénat en plein air (Plin., VIII, § 183), sans doute pour retourner un instant aux usages primitifs, au temps où le Conseil, composé de bouviers et de laboureurs, délibérait au milieu de ses troupeaux. — 2) Liv., XXXIIf, 42 ; XXXIV, o3. — 3) Voy. vol. III, p. 296. - 4) Calpubn., Eclog., L —