II. — LES SORTS
En parlant do la cléromancie hellénique, nous avons eu occasion de remarquer combien certains procédés de la divination par les sorts diffèrent peu des présages fortuits tirés du langage ^ C'est, de part et d*autre, la parole humaine conduite par le hasard providentiel et donnant, par voie d'allusion aux circonstances présentes, des clartés soudaines, des révélations que le travail de l'observateur fait sortir des mots les plus insignifiants. Seulement, dans la divination par les sorts, la parole est écrite, ob le hasard l'écrit avec des lettres mises à sa disposition, et la spontanéité de l'être parlant est remplacée par une agitation mécanique. Cette opération, voulue par l'observateur, introduit pourtant entre les omina et les sorts une différence considérable qu'avait soin de relever la théologie augurale. Tandis que les premiers sont des signes qui s'offrent d'eux-mêmes {oblativa), et touchent de près aux prodiges, les seconds sont des signes obtenus après demande {impetrita)y par voie d'expérimentation, et ressemblent, sous ce rapport, aux auspices^. En un mot, le hasard produit librement les uns : il est lié, pour les autres, à certaines conditions établies à l'avance.
La langue des sorts est nécessairement plus pauvre, moins souple, moins fertile en surprises que celle des omina; elle ne dispose que de moyens restreints, connus à l'avance, et ses indications ne s'adaptent pas sans effort aux circonstances. En effet, Vonien ne s'impose pas à l'attention ; souvent même, on ne lui reconnaît qu'après coup, et trop tard pour en profiter, le caractère fatidique; par conséquent, celui qui en tire parti le fait spontanément, comme d'instinct,
l)Vo7. vol. 1, p. 195. Sur les sortes = oracula cf. vol. U, p. 228. — SjVoy. ci-dessous, p. 160.
146 DIVINATION LATINE ET OMBRO-SABELLIQUE
tandis que celui qui consulte les sorts attend d'eux une réponse et s'ingénie à mettre cette réponse en rapport avec sa demande.
Mais, d'autre part, les sorts, attachés à des objets palpables, consultés suivant un rite défini que quelques cérémonies suffisaient à rendre solennel et en un lieu consacré, étaient mieux faits pour donner satisfaction au sentiment
religieux qui, dans les pratiques divinatoires, s'ajoute à la curiosité. Les rustiques populations du Latium, qui n'avaient pas su fixer dans un oracle les révélations de Faunus, parce que ces révélations n'avaient point d'instrument matériel, firent avec les sorts des oracles véritables, les seuls qu'ait en fautes le sol de l'Italie * .
On peut adjuger à la divination italique les sorts de Cœre, la patrie des « cérémonies » romaines, et ceux de Paieries. Cœre était une vieille cité pélasgique (Agylla), et Paieries une ville à demi-sabine. Elles avaient été conquises parles Étrusques, mais avaient gardé quelque chose de leurs rites nationaux ^. Les sorts qu'elles possédaient ne nous sont connus que par les incidents prodigieux dont ils furent l'occasion. C'étaient des tablettes réunies en faisceau par des bandelettes et portant des inscriptions qui devenaient prophétiques par le seul fait qu'elles étaient tirées au sort. En 218, à Cœre, et l'année suivante, à Paieries, les sorts parlèrent spontanément. Ceux de Caere furent trouvés dégagés du lien qui les groupait^, et comme sans doute on n'avait pas su distinguer l'avertissement que portait avec lui ce désordre surnaturel, le même prodige, renouvelé à Paieries, s'était conaplété par la chute d'un sort isolé, lequel portait cette phr.ase facile à com-
i) A Rome, les andlia de Mars déposés dans la Regia constituent une sorte d*orac.le, qui parle spontanément au moyen de signes prodigieux {andlia moventur. Liv., Epit, 68itOBSEQ.y44). Il en est de même pour la lance du dieu (Gkll,, IV, 6. 2. Obseq., 36. 44. 47. 50. Dio Cass., XLIV, 17),— 2) Voy. ci-dessus, p. 16.-3) LiY., XXI, 62. Cf. SiDON. Apollin., (7arm., IX, 187.