LES SORTS DE PRENESTE
La guerre Sociale et la guerre civile entre Sulla et le parti de Marius causèrent, à Préneste et à son oracle, de grands dommages matériels. Marius le Jeune s'y étant enfermé, la ville fut prise d'assaut par Sulla, et le temple, ne fut sans doute pas épargné. Mais Sulla, qui aimait à se donner pour le favori de la Fortune, répara ce tort involontaire. Le temple fut restauré et orné d'un pavé en mosaïque d'invention nouvelle'. C'est sans doute à la même époque que la statue de la Fortune reçut cette dorure magistrale dont le souvenir resta dans l'industrie des batteurs d'or^.
Restaurer le temple était facile, mais le scepticisme commençait à faire le vide autour de cette statue si bien dorée. II y avait longtemps que le spirituel railleur Carnéade avait plaisanté sur la bonne fortune des gens qui trouvent la Fortune à Préneste*, et ce ton était devenu celui de la bonne compagnie. A défaut de dialectique, disait Cicéron, « le bon sens ordinaire a déjà percé à jour cette espèce de divination. La beauté du temple et l'antiquité de l'institution conservent encore aux sorts de Préneste une certaine notoriété, et cela dans les basses classes ; car quel est le magistrat ou l'homme marquant qui a recours aux sorts !» Le philosophe demandait : « Comment ces sorts ont-ils été placés en cet endroit? Qui a coupé ce bois, l'a raboté et gravé? » et la foi de l'ignorant s'en allait au contact de cette incrédulité. Les moins curieux de philosophie se souvenaient que la Fortune avait bien mal protégé ses adorateurs contre les vengeances de Sulla. On sentait venir le déclin de cette vieille renommée. Strabon dit simplement, en parlant de Préneste : « Là, est ce temple de la Fortune, si fameux par ses oracles^ ». Des
1)Plin., XXXVI, § i89. Pour tous détails sur le T. de la Fortune et ses ruioes, voy. le livre de E. Ferniqoe, Etude sur Préneste, ville du Latium. Paris. ^880. — 2) Plin., XXXIII, § 6<. — 3) Cic. Divin.y U, 4^ — 4) Strab., V, 3, a.
152 DIVINATION LATINE ET OMBRO-SABELLIQUE
clientes comme la Cynthie de Properce* ne suffisaient pas à ramener les beaux jours d'autrefois.
Mais, comme nous avons eu souvent occasion de le remarquer, le scepticisme général qui, aux abords de Tère chrétienne, frappe de langueur tous les instituts mantiques ne fut qu'une halte entre deux périodes de foi. Le rationalisme philosophique n'avait triomphé un instant des mythes nationaux que pour succomber à son tour sous le débordement des superstitions apportées dans le monde gréco-romain par tous les peuples d'alentour. Bientôt des rites nouveaux réveillent les imaginations assoupies, et parfois les vieux cultes eux-mêmes reprennent vigueur.
Déjà, sous le règne de Tibère, l'oracle de Préneste était assez fréquenté pour inquiéter le prince, qui ne craignait rien tant que les complots suggérés et encouragés par des prophéties. Pendant une grave maladie qui le retint quelque temps dans les environs*, Tibère soupçonna ou peut-être apprit que l'on posait à la Fortune des questions indiscrètes. Un jour, il fit mettre les scellés sur l'arche des sorts et apporter le tout à Rome ; mais, quand il ouvrit le coflfire, les sorts avaient disparu, et ils ne redevinrent visibles que l'arche une fois reportée dans le temple. Effrayé d'an prodige qu'aurait pu lui expliquer un disciple de Carnéade, il cessa de rien entreprendre contre la « majesté des sorts Prénestins®». Domitien, superstitieux et timoré, allait, au commencement de chaque année, se recommander à la Fortune de Préneste qui € lui fit chaque fois une réponse encourageante et toujours la même, sauf la dernière année où le sort rendu fut des plus lugubres et parlait de sang^ ». L'oracle se maintint en crédit dans les siècles suivants, renouvelant au besoin ses procédés pour les accommoder au goût
i) Propert., Ekg., II, 33, 2. —2) Gbll., XVI, 13,5. — 3) Sdkt., Tiber,, 63. — 4) SuET. Domit.^ 45.