RITES DIVERS
par Tobservation des oiseaux. Nous verrons, plus loin, eu étudiant à part l'art augurai de Rome, par quels emprunts faits à d'autres méthodes divinatoires les augures romains complétaient la liste des auspices officiels. Nul doute que les autres nations italiques n'aient eu aussi des procédés divers, applicables à la prise des auspices; mais les renseignements dont nous disposons ne nous permettent là-dessus aucune indication précise. Les augures Marses, qui passaient pour des magiciens et des charmeurs de serpents, des disciples de Circé ou de Médée, et qu'Ennius confond dans son mépris avec tous les charlatans du monde S mettaient évidemment à la disposition de leurs clients d'autres ressources que l'interprétation du vol et du cri des oiseaux ; et ils excellaient en même temps dans l'art augurai proprement dit, car on entend dire que les Marses descendent de Marsyas, et que la patrie de Marsyas, la Phrygie, est le berceau de la divination augurale *. Du reste, Cicéron, rapprochant incidemment les augures romains des augures marses, déclare que ceux-là ne sont pas comme ceux-ci, « des augures qui prédisent l'avenir par l'observation des oiseaux et des autres signes*».
Ce qu'on peut dire des augures Marses s'applique également bien aux augures Soraniens ou « loups » du mont Soracte {Hirpi SaranC^ *, thaumaturges et prophètes qui appartenaient, comme les Marses, à la race sabellique.
Nous savons que les Sabins, installés sur le Capitole et le Quirinal, en face des Latins de Romulus, avaient leurs auspices propres et un art augurai distinct de celui auquel on avait foi sur le Palatin. La confrérie des Sodales Titiiy qui passait pour avoir été instituée par le roi Tatius, conservait encore, bien des siècles après, les rites de ces auspices sabins. Ses membres réveillaient, à certains jours, le sou-
DEnn. ap. Cic, Bivin., I, 58. — 2) Gregor., N.vz. Atiu. Julinn., I, p. iO*>. 3) Cic, Divin., 11, 33. — 4) Cic, Divin,, T, 47. Skrv., j€n., XI, 785.
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venir de leur nationalité rebelle à l'assimilation en observant les € oiseaux Titiens » ', c'est-à-dire, sans doute, certaines espèces qui ne figuraient pas sur la liste des volatiles observ<5s par les augures romains. Enfin, il ne faut pas oublier que la ville latine de Gabies était considérée par les Romains comme le lieu où Romulus, Paugure-roi, avait fait son éducation*, et que certaines pratiques du « rite de Gabies > avaient acquis droit de cité à Rome. On disait que le fondateur de la ville avait tracé le périmètre du temple urbain (pomerium) avec la toge retroussée à la mode de Gabies'; et, dans le droit augurai, le sol de Gabies était, pour la prise des auspices, assimulé au sol romain *.
Les auspices, fruit de consultations régulières, tenaient dans la vie des individus et des peuples une place déterminée. Nous ne connaissons d'un peu près que ceux dont usait PÉtat romain, mais nous savons par des témoignages certains qu'il y avait à Rome — et à plus forte raii3on en dehors de Rome — des auspices privés, et des augures libres qui aidaient les particuliers à les observer correctement. Attus Navius était, au temps des Tarquins, un de ces conseillers populaires', et c'est pour le compte de ses clients personnels qu'il interrogeait les messagers célestes dans la « vigne • » où il avait tracé son temple. On nous parle encore plus tard des auspices nuptiarum'^y invités par les familles à inaugurer par des auspices appropriés les cérémonies du mariage. Avant
1) Varr., Ling, lat.^ V, 85. — 2) Dion., I, 84. Plut., Rom., 6. — 3) Cat. ap. Serv., Mn,, V, 7oo. Cf. VII, 6i2. — 4) VARR.,Lm^. lat, V, 4. (Cf. ci-dessous, liv. III, ch. I, B § 3). —5) Cf. ci-dessus, p. 58, 1. iOI. — 6) Cic, Divin., I, 17. JVia^ Deor., II, 3. Tarquin consulte AUus Navius à la façon d*un client ordinaire (Cf. Liv., I, 36). — 7) Nifiil fere quondam majoris rei, nisi auspicato, ne privatim quidem, gerebatur : qiiod etiam nunc nuptiamm auspices decla* rant qui, re omissay nomcn tantum tefient (Cic, Divin., I, 16, id. Val. Max., If, i, 1). Ces auspices se bornaient alors à réciter quelques formules {verba auspicum. Tac, Ann., XI, 27). Cf. Cic, Pro Cluent., 5. Plaut., Casin., Prol. 86. Lrv., XLII, 12. SuET., Claud., 26. Sex., Troad. 862. Lucan., Phars., II, 371. JuvEN., X, 336. Serv., £n., I, 346. IV, 45.
ADSPICBS PRIVES ET AUSPI0B8 PUBLICS 167
que la vogue croissante de méthodes plus faciles ou plus sûres n*eût relégué l'art des augures privés au rang des usages archaïques % toutes les grandes circonstances de la vie devaient être ainsi inaugurées par un acte de déférence envers les dieux. Cet art augurai, nourri de toutes les remarques et superstitions courantes, avait le champ plus vaste que le rite officiel : il pouvait même se combiner aisément avec les dévotions particulières des familles et offrir ainsi à une clientèle variée une grande diversité de signes et d'in- I terprétations. Bien des oiseaux, que les augures publics n'observaient pas ou regardaient comme importuns, étaient utilisés par les augures privés. Le hibou, tenu en abomination par le rituel de l'État, n'était pas aussi mal famé dans la divination à l'usage des particuliers* : VœgithiiSy\ine es^^èce de milan qui n'a point déplace dans les auspices officiels, était d'heureux présage pour les affaires matrimoniales et l'élève des troupeaux *• Le pic ou pivert avait gardé « dans le Latium » le premier rang parmi les porteurs d'auspices % rang que, depuis Romulus, il avait dû céder dans Rome au vautour.
Mais cet art augurai, atteint lui aussi par une caducité pré* coce', est resté en dehors de l'histoire, et l'on peut dire que la fonction propre des auspices a été de tenir les cités en rapport constant avec les dieux. Ces « confrères Titiens »
i) Les fulmina familiariaf mentionnées ci-dessus (p. 45), indiquent sur ce point la concurrence des rites étrusques. — 2) Plin., X, § 34. — 3) Plin., X, §2i. Ëvidenament comme symbole de fécondité. Le symbole végétal était la noix. Les noix servaient aux expériences des auspices privés. On les jetait devant le jeune couple et on observait les bonds qu'elles faisaient sur le >oly quia cadendo tripudium sonivium faciunt (Plin., XV,§ 86), tripudium solistimum (Serv., EcL, VIII, 30). — 4) Pici Martio cognomine insignes et in auguriis magni,,. principales Latio sunt in auguriiSy a rege qui nomen huic avi dédit (Plin., X^ § 40-41). — 5) Le texte de Gicéron cité plus haut atteste la décadence de Fart privé, qui n'était plus qu'un objet d'étude érudite quand Nigidius Figulus écrivit un traité De augurio privato (Gell., VIÏ, 6, 10). C'est aux augures libres qu'il faut renvoyer les allusions malveillantes ou les railleries qu'on rencontre çà et là chez les poètes sur les devins-augures. Le prestige de l'État couvrait les augures officiels.
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dont il était question tout à Theure ressemblent singulièrement à un collège d'augures publics resté sans emploi aprëa l'absorption de la Rome du Quirinal par la Rome latine. Les auspices qu'ils consultent n'intéressent plus le nouvel ordre de choses; mais ce vain simulacre d'une fonction jadis officielle montre bien que, chez les Sabins comme chez les Romains, la prise des auspices était un acte de la puissance publique chargée d'entrer en colloque avec les dieux au nom de la société tout entière. Nous rencontrons ainsi sur notre chemin, en dehors des institutions romaines proprement dites et datant peut-être d'une époque antérieure, cette tradition des auspices officiels que nous ne pourrons bien étudier qu'à Rome. Si obscure que soit pour nous l'histoire des tribus italiques, qui ne figurent qu'à titre de comparses dans le grand drame de la gloire romaine, on soupçonne que le principe politique des Romains, de « ne rien fairesans auspices' », était observé d e temps immémorial par toutes les cités latines et sabelliques. Chaque tribu se considérait comme fixée au sol qu'elle occupait et née à la vie sociale sous des auspices émanés de son dieu tutélaire, et faisait remonter ainsi aux plus lointains de ses souvenirs l'habitude de consulter au nom de l'État cette même divinité protectrice. Si les vautours de Jupiter avaient donné le signal de la fondation de Rome, les Picentins avaient été conduits dans leur région parle pivert, l'oiseau de Mars; les Hirpins, parle loup, autre serviteur du dieu guerrier; lesSamnites, par un bœuf dont leur capitale, Bovianum, éternisait le souvenir. Ces légendes, fortement gravées dans des esprits qui ne jouaient point, comme l'imagination grecque, avec leurs idées, établissaient l'origine céleste et la légitimité des auspices nationaux, plus ou moins conformes au modèle primitif.
4 ) Auguriis sacerdotioque aitgurum tantus honor accessit ut nikil belli domique, nisi auspicatOy gereretur (Ltv., I, 36). Auspiciis bello ac pace, domi miUtiœquef omnia geri quis est qui ignoret? (Liv , VI, 40.
LES TABLES EUGUBINES 10
NouB ne pouvons nous faire une idée des rites de Tauguration latine et Sabine que par ceux de Inauguration romaine ; mais le hasard a laissé arriver jusqu'à nous une page du rituel augurai d'une petite ville ombrienne. L'Ombrie, placée entre TÉtrurie et les tribus sabelliques, tenant à celles-ci par la parenté de race, à celle-là par rechange d'influences actives que provoquent la conquête et le contact de civilisations hétérogènes, devait avoir ajouté à la simplicité naïve des rites italiques l'appareil, la méthode et le scrupule des cérémonies étrusques. Nous savons, du reste, par Cicéron * que les Ombriens étaient des observateurs timorés des auspices. Aussi, en lisant les dispositions du rituel d'Iguvium, croirait-on entendre la langue grave, impérative et méticuleuse delà liturgie romaine, issue, elle aussi, de l'association des formes étrusques aux habitudes latines.
Le texte épigraphique dont il s'agit paraît dater du iv® siècle avant notre ère ^, c'est-à-dire d'une époque où Iguvium était encore indépendante, et où l'on ne peut soupçonner d'emprunts
i ) Cic, Divin,, I, 41 . — 2) Les Tables Eugubines^ ainsi appelées parce qu'elles ont été découvertes au xv* siècle (iWk) à Gubbio ou Eugubio, Tancieune Iguvium, dans les substructions d'un temple de Jupiter, .«ont en bronze, au nombre de sept, dont cinq gravées en caractères étrusques et deux en caractères latins. J. Lipse et Gruter en avaient publié quelques extraits ; Bonarota et Dempster donnèrent le texte complet en 1723. Ce texte restait inintelligible et servait de champ d'exercice à tous ceux qui essayaient de retrouver la langue des Étrusques. On s'aperçut enfm que les deux alphabets avaient servi, à deux siècles environ d'intervalle, & écrire une môme langue et que cette langue n'était pas de l'étrusque, mais de l'ombrien, c'est-à-dire un idiome comparable à des idiomes connus. G. Millier, Lassen, G. F. Grotefend, R. LepsiuSjCpmmencèrentàleverle voile. L'interprétation du texte a été depuis lors en progrès constants^ depuis le travail magistral de Th. Aufrecht et Kir- CHHOFP (Die Umbrischen Spraekdehkmœlerf Berlin, i 849 -1851) repris par Ph. E. HuscHKE, Die Iguvinischen Tafeln nebst den hleineren înschriften, Leipzig, 1859), jusqu'aux études patientes et sagaces de M. BaÉA.L {Les Tables Euffubines, Paris, 1875 : dans la Biblioth. de l'École des Hautes Études), qui ont non seulement affermi mais étendu les conquêtes antérieures. Les textes qui concernent l'art augurai sont contenus dans la première table et dans la sixième, qu'on peut regarder, dit M. Bréal, « comme deux copies diversement altérées d'un texte plus ancien ».
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faits par la ville ombrienne au rituel romain. Il contient les prescriptions relatives à la lustration officielle du territoire et, en particulier, de la colline Fisienne, qui était l'observatoire augurai de la cité. Cette lustration, qui correspond à Vamburbium et aux ambarvalia de Rome, comporte une série de processions et de sacrifices successifs, offerts sur divers points du terroir. La cérémonie est dirigée, sans doute au nom de PÉtat, par le président ou « procurateur (arsfertur) » d'une confrérie religieuse de douze frères Attidiens, analogue à celle des frères Ârvales et vraisemblablement originaire d'Attidium, une ville voisine qui a dû. être pour Iguvium à peu près ce que Gabies fUt pour Rome. Autant qu'on peut le conjecturer par l'ensemble du document, le procurateur officiant, assisté d'un augure, doit prendre d'abord les auspices sur la colline, dans les limites du temple qui a été tracé, à la lustration précédente, par son prédécesseur ; puis, purifier le sol, procéder au tracé d'un nouveau temple qu'il inaugure en y observant à nouveau les auspices : enfin, bénir, consacrer, purger de toute souillure le terroir et les habitants de la cité.
Les instructions du rituel s'adressent à l'augure assistant qui doit guider le procurateur dans tous les détails de cette opération compliquée. Comme les auspices sont des signes impétratifs, c'est-à-dire obtenus sur demande, il faut d'abord stipuler avec les dieux quels sont les signes attendus.
« Commence la cérémonie, » dit le rituel à l'augure, « par « l'observation des oiseaux, l'épervier et la corneille à droite, « le pic et la pie à gauche*. »
« Que celui qui va observer les oiseaux propose ainsi de
1) Este perscU) aveis aseriater enetu : par fa cumase dersvay peiqu peica merstu {Tab,, VI, a, 4. Cf. I a, 1 j. Les mots qui désignent icij'orientaiion n'ont pu être traduits encore d'une façon satisfaisante. M. Bréal propose de lire en avant et en arriére, ou au midi et au nord, La conjecture de Grotefend, conservée ci-dessus, se fonde sur un fait connu d'ailleurs.