‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 63 sur 163 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Lorsque, après avoir parcouru les régions variées que la mantique grecque emplit de ses illusions et de ses expériences, jeté un coup d'œil sur les perspectives compassées de Tharuspicine étrusque et relevé les vestiges de ce qui fut la divination des peuplades latines, sabelliques, ombriennes, lorsque, au terme de ce long voyage, on mesure du regard l'espace restreint et de jour en jour plus resserré que s'est réservé la divination officielle des Romains, on est frappé du caractère artificiel de cette institution, dépourvue de toute vitalité propre et incapable soit de se compléter d'après ses propres principes, soit d'engendrer des conséquences nouvelles»

La divination romaine est, on ne saurait trop le répéter^» le fruit d*un travail d'élimination qui a réduit au strict minimum et la portée des questions permises et le nombre des méthodes employées pour les résoudre. Point de recherche indiscrète dirigée vers l'avenir ou le passé; point de consultations compréhensives, riches de détails et pouvant utili-

1) Voy. ci-dessus, p. i 16-1 17»

ser les nuances du langage des auspices; mais une simple demande, toujours la même, et visant uniquement le présent OU l'avenir immédiat qui le suit. Cette demande pourrait se formuler ainsi : « Les dieux ont-ils pour agréable, oui ou non, l'action que va faire le consultant ou qui va se faire sous ses auspices? » Elle ne pose que cette alternative et n'accepte que des signes positifs ou des signes négatifs. Une réponse négative signifie que les dieux n'approuvent point, pour le moment, l'acte en question, soit qu'ils entendent l'interdire tout à fait, soit qu'ils veuillent le permettre après un certain délai. La science des augures romains n'allait pas jusqu'à distinguer entre le veto absolu et le veto révocable; la présomption légale est que la défense de passer outre est temporaire et peut être levée, dès le lendemain, par des auspices favorables.

Quant aux méthodes divinatoires réglementées par le rituel augurai, elles étaient aussi simples et aussi peu nombreuses que possible. L'observation des oiseaux en faisait le fond et serait restée Tunique source des auspices si le prestige de l'art fulgural des Toscans n'avait décidé les Romains à « observer le ciel », et même à attribuer au signe mystérieux de la foudre une énergie supérieure. La divination officielle ne connaissait ni les oracles ou sorts, ni l'inspection des entrailles ; elle se refusait à entrer dans la discussion et l'appréciation des signes fortuits, n'en tenant compte que s'ils survenaient durant la prise des auspices; à plus forte raison s'abstenait- elle d'interpréter les prodiges. Elle était allée si loin dans cette voie d'exclusion qu'elle avait dépassé le but. Elle ignorait de parti pris tant de choses, elle fermait si bien toutes les perspectives par où les imaginations inquiètes aiment à s'élancer vers l'avenir, qu'elle ne put suffire même aux exigences discrètes et disciplinées du génie romain. Il arriva que la société, se sentant trop peu gardée et

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trop mal avertie, eut recours à la divination étrangère. Numa avait cru pourvoir à tout; il avait même dressé, avec la col* laboration de Jupiter Élicius, un catalogue des prodiges à procurer^; et, dès le temps de Tullus Hostilius, on voit les Romains prendre l'habitude d'appeler les haruspices de FÉtrurie, chaque fois qu'un prodige met en éveil l'opinion publique*. Sous les Tarquins, ce sont les livres sibyllins qui pénètrent à Rome et y installent l'influence permanente du mysticisme gréco-asiatique'. En même temps, les Romains deviennent les clients de l'oracle de Delphes et reconnaissent la supériorité intellectuelle d'Apollon^. L'Étrurie et la Grèce suppléaient ainsi à l'insu£9sance de la divination nationale, et leurs devins se glissaient par les lacunes de l'art augurai jusqu'au cœur même de la cité.

Mais, si la législation religieuse de Rome avait restreint l'usage et presque dénaturé le sens des pratiques divinatoires, elle mêla si intimement ce qu'elle en gardait à la vie politique de la cité, elle en réglementa l'application avec un tel scrupule qu'elle fit du droit augurai la moitié de la religion romaine. < Toute la religion du peuple romain, dit Cicéron, est divisée en cérémonies du culte et en auspices, et on y a ajouté une troisième partie pour le cas où, en vue de prédire l'avenir, les interprètes de la Sibylle et les haruspices auraient tiré quelque avertissement des miracles et prodiges* ». Les auspices, considérés comme la garantie de toute

1) Liv., I» 20. Cf. ci-de88U8, p. SI. — 2) Lit., I, 31 . Cf. ci-dessas, p. i03^

104. — 3) Cf. ci-dessous, les Interprétée des Kvrei sibyUins. — 4) Liv., I, 56.

—5) Cic, Nat, Deor.f III, 2. Cicéron ne perd pas une occasion de dire que les

auspices ne sont, à aucun degré, des prophéties. Il accorde cependant qu*à

l'origine il y a en dans Tart augurai, atrophié de son temps, un peu de

divination. Non sumui uno$ augures quiavium reliquorumve signorum ohser-

vatUme fiUura dicamuê. Et tamen credo Eomulum, qui urbem auspicato condidit,

habuisse (^jfHmonem esêe in providendis rebuê augurandi scientiam.... existimo

jus augurunif etH divinationis opinione prineipio constitutum sitj tamen postea

rei publicss causa conservatum ac retentum (Cic, Divin., 11,33. 35). Il exprime

ailleurs la même idée (Legg.y III, 4 3, g 33).

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autorité légitime, soutenaient tout l'édifice social > et là où ils manquaient, là où quelque « vice » entachait leur sincérité, il ne se faisait rien que d'illégal et de funeste pour le peuple romain. Aussi avait-il fallu, pour rassurer la conscience des représentants de l'État, instituer un collège d'hommes spéciaux, chargés de conserver, de préciser au besoin et d'adapter à tous les cas possibles les règles traditionnelles relatives aux auspices. Les « augures publics du peuple ro* main », sans avoir le droit de prendre les auspices au nom de l'État, droit qui n'appartient qu'aux seuls magistrats, assistent les dépositaires de l'autorité publique durant l'auspication et peuvent être appelés à juger des vices de forme qu'ils auraient constatés.

La divination romaine, qui s'est développée tout d'un cdté, ne gardant sur le terrain de la théologie qu'une racine morte pour s'implanter plus vigoureuse sur le terrain du droit, et qui s'est comme survécu à elle-même dans une institution aussi vivace que le collège des Augures, nous offire donc plusieurs aspects qu'il faut étudier successivement. Nous examinerons d'abord le rituel augurai, où nous ne trouverons rien qui ne nous soit déjà connu par les usages rencontrés ailleurs; puis nous aborderons la partie la plus épineuse comme la plus originale de la science des augures, celle que les haruspices toscans eux-mêmes étaient censés ignorer, l'étude de toutes les questions que soulève l'application des auspices à la vie politique; enfin, une esquisse rapide de l'histoire du collège des Augures terminera l'exposé des coutumes et des institutions suscitées à Rome par la divination nationale.

A côté de ces produits de l'esprit local, il faudra réserver une place aux emprunts que Rome crut devoir faire à la mantique grecque et auxquels elle conserva leur caractère exotique, tout en en confiant le maniement à des

LES AUSPIOSS BT LES LIYBES SIBYLLINS 179

mains romaines. Les livres sibyllins, gardés par le collège des Ilviri^ Xviriy XVviri saeris faciundiSj corporation à laquelle les Romains n'avaient pas su trouver de nom propre, forment, avec les consultations extraordinaires des haruspices, cette tierce partie de la religion romaine dont parlait toutàj'heure Gicéron. Nous trouverons là, quant à nous, la seconde partie de notre sujet, la divination acceptée, sous la pression de Popinion, par la religion officielle, mais réservée pour les cas imprévus et tenue, autant que possible, en dehors du fonctionnement régulier des institutions.

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