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LES POULETS FATIDIQUES

2® C*est avec un débris de la grande méthode augurale que le rituel constitua le procédé expéditif connu sous le nom d'« auspices par les trépignements {auspicia ex tripicdiis) > . Les observations faites sur les alites et oscines comprenaient les remarques concernant l'attitude et les actes de ces messagers des dieux. On notait surtout, comme étant de conséquence, les cas où ils portaient dans leur bec quelque objet susceptible, lui aussi, de recevoir un sens symbolique. Les légendes grecques sont remplies d'anecdotes dans lesquelles figurent des oiseaux fatidiques laissant tomber du haut des airs quelque objet, ordinairement un morceau de viande arraché aux autels, en un lieu prédestiné. L'Énée de Virgile suit de l'œil les colombes que lui envoie sa mère Vénus, et remarque qu'elles mangent en volant*. Ce trait a été emprunté par le poète à l'art augurai.

C5e n'était donc pas innover, à vrai dire, que d'examiner les oiseaux au point de vue de Tappétit; l'innovation consistait à restreindre l'observation à ce détail pris isolément.

Le pronostic le plus favorable que l'on pût obtenir par cette méthode était indiqué par le tripudium soUistimum^ lequel se produisait quand l'oiseau, avalant sa nourriture avec une précipitation gloutonne, en laissait tomber quelque parcelle '. Les augures n'étaient plus, au temps de Cicéron, très sûrs du sens qu'il fallait attribuer à l'épithète sollistimum. App. Claudius Pulcher pensait qu*il fallait désigner ainsi, non seulement la chute des matières portées par les oiseaux dans leur bec, mais encore les chutes accidentelles classées parmi les auspices caducs, tandis que le terme de tripudium soniviurrij affecté à celles-ci^, lui paraissait devoir être, en tant qu'appliqué aux oiseaux, synonyme de sollistimum^.

i) ViRG., JEn., Vf, 198-200.— 2) Cic, Bioin., Il, 34. Fest., p. 298. s. ▼. SollU- Umwn. Cf. p. 245, s. ▼. Ptii«. p. 363. s. v. Tripudium. Plin.,X. § 49. Serv., £d., Vm, 30. — 3)Voy. ci-dessus, p. 198,6. — 4)Fest.,p. 397, 398,8. vv. Soniûium, Sollistimum.

En théorie, Tobservation du tripudium était applicable à tous les volatiles. « Nous avons, dit Cicéron, un ancien décret du collège, déclarant que tout oiseau peut faire le tripudium* >. En pratique, on n'observait que les poulets [avspicia pullaria^). Le choix des poulets, dicté par des raisons de commodité, n'était pas une infraction à la règle ; mais ce qui altérait la sincérité des auspices ainsi obtenus, c'est qu'on substituait à l'observation proprement dite une expérimentation souvent conduite au but par des artifices effrontés. Les poulets, enfermés dans une cage', étaient soumis à un jeûne rigoureux qui les disposait merveilleusement à faire preuve d'appétit. « Est-ce qu'il peut y avoir l'ombre de divination, s'écrie Cicéron, dans un auspice ainsi forcé et extorqué? Il y aurait auspice si l'oiseau avait été libre de se montrer ; on pourrait alors le prendre pour un interprète et un messager de Jupiter. Mais, enfermé qu'il est dans une cage et mourant d'inanition, s'il se jette sur une pâtée de bouillie et s'il lui en tombe du bec quelque parcelle, vous appelez cela un auspice? Vous imaginez-vous que Romulus prenait les auspices de cette façon ^ ? »

Les augures sentaient si bien que ce n'était pas là imiter Romulus qu'ils paraissent avoir plutôt toléré qu'encouragé cette méthode. On ne l'employait guère que dans les camps, où les augures n'allaient pas, et c'étaient des subalternes {pullarii) qui étaient chargés de préparer et de diriger la prise de ces auspices.

Le cérémonial usité pour l'observation des poulets était aussi simple que possible et adapté aux exigences de la vie militaire. Le général le plus pressé pouvait accomplir en quelques instants, et sous les yeux des soldats, les formalités indispensables. Il s'asseyait dans sa tente, déjà orientée

{) Cic, Divin., II, 35. — 2) Seuv., JEn,y VI, i98. — 3) Cf. la cage porlalivc dessinée dans le Thésaurus de Grœvius.V, p. 322. — 4)Cic., Divin., Il, 3d.

l'auspication dans les camps 205

et considérée comme le centre du temple ^ Les poulets une fois mis en liberté, il enjoignait à ses troupes, cavaliers et fantassins, latins et alliés, tous en tenue de combat, de faire silence et d'épier le triptidium soUistimum. Il engageait alors avec le pullaire assistant le dialogue suivant, dont chaque mot avait été pesé par les rédacteurs du rituel.

« D. Q. Fabius (N"*), je veux que tu me sois en auspice. — « R. J'ai entendu. — D. Avertis-moi dès que tu trouveras « qu'il y a silence. — R. Je trouve qu'il y a silence. — D. Dis- « moi s'ils (les poulets) mangent. — R. Ils mangent^. »

A ce moment, le général se levait, ordonnait aux légions de faire les prières d'usage, et leur rapelait qu'elles lui devaient obéissance et fidélité.

Le rituel n'avait même pas toujours été aussi exigeant. La solennité et la publicité de l'expérience étaient des garanties qu'on avait trouvé superflues. Lorsque le consul L. Papirius se laissa tromper par le pullaire assistant, qui lui donna pour favorables des poulets sans appétit, son armée n'avait rien vu, car elle fut effrayée quand elle apprit la fraude.

Le sens pratique des Romains avait ainsi remplacé par un procédé expéditif le lent appareil de l'observation augurale. On prit moins de liberté avec les « auspices célestes », manifestations imposantes et presque redoutées de la volonté de Jupiter.

3* li'art augurai romain semble n'avoir accepté qu'à regret le surcroît de ressources que lui offrait la science fulgurale des Toscans. Les coups de foudre ne furent longtemps pour les Romains que des prodiges menaçants, dont il

\) ScHOL. Veron.^ i£n., X, 241. La restitution du texte est fort incertaine. — 2) Cic, Dmn.f II, 34. D*après le scoliaste cité, le général s'adressait — Tabsence de pullaire étant prévue — à tous les assistants : [quoijquot adestis^ i[ï]cuti [tripud\i[u]m smisterum soUstimum quisquis vestrum mder[it nuntiaio]. À côté des auspices réguliers, les présages. Captaiis auguriis (signa) avelkbantur a terra. Inter auguria etiam hoc habebatur, si avellentem facile sequererUur (Sbrv., ^n,, XI, 19).

fallait consacrer la trace matérielle et détourner l'effet par une procuration appropriée. C'était aux Pontifes de décréter ces expiations : la divination officielle n'avait rien à démêler alors avec les « signes célestes ».

Mais le respect que les Romains professaient pour les croyances des autres peuples les laissait souvent désarmés contre l'invasion des idées et même des coutumes étrangères. Gomme ils faisaient grand cas de la science des haruspices, ils ne purent se défendre d'en accepter au moins les principes les plus simples, et ils se mirent, eux aussi, à observer le ciel {servare cœlum^ de coelo^ ex cœlo^) pour y surprendre le sillage lumineux de l'éclair encadré dans les lignes idéales du temple ou le point ébranlé par le tonnerre.

A quelle époque les augures ouvrirent-ils leur rituel à ces usages exotiques ? Il n'est pas aisé de le dire, car les témoignages historiques dont nous disposons n'inspirent qu'une médiocre confiance. Denys d'Halicarnasse, qui porte dans les moindres recoins de l'histoire romaine une lumière suspecte, nous montre Romulus inaugurant ainsi sa royauté : « Ayant fixé le jour oïl il consulterait le ciel sur ses pouvoirs, Romulus, une fois le moment arrivé, se leva à l'aube et sortit de sa tente. Alors, se tenant debout en plein air, et ayant sacrifié conformément aux rites, il pria Jupiter et les autres dieux sous la protection desquels il avait fondé la colonie, au cas où il leur plairait que la ville fût gouvernée par lui, de lui envoyer des signes célestes favorables. La prière terminée^ Un éclair partit de la gauche vers la droite. Or les Romains admettent que les éclairs allant de gauche è^ droite sont fa-* Vorables,soit qu'ils Taient appris des Tyrrhéniens, soit que Ce fût l'enseignement de leurs pères * ».

{) Cicéron dit toujours senûare de cœlo [Pro dow., 14. In Vatin., 6; tro Sest., 61 . PhiL, IIj 32. 33). — 2) Dion., II, 5. Denys croit que c'est là un rite indigène, et son opinion se fonde sur une expérience — tout aussi authentique — laite jadis par Ascagne, fils d'Ënôe.

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