‹ Histoire de la divination dans l'antiquitéChapitre 84 sur 163 · RÈGLES CONCERNANT LE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

RÈGLES CONCERNANT LE TRIOMPHE

Elle était moins simple quand deux consuls avaient commandé ensemble: il fallait alors leur accorder le triomphe à tous deux*, ou profiter, pour éviter les compétitions, de l'inégalité artificielle qu'établissait entre eux le déplacement quotidien de la préséance^. Enfin, le cas devenait épineux quand, par hasard, un consul ou un préteur remportait une victoire dans une province attribuée à un collègue*. On vit la règle violée dans des circonstances qui ne permettaient pas le moindre doute. En 241 , après la victoire des îles iEgates, le préteur Q. Valérius Falto voulait triompher comme son chef, le consul C. Lutatius Catulus. Celui-<^i s'y opposa au nom des principes, « pour que le pouvoir mineur ne fût pas égalé au majeur ». Le préteur s'aigrit, déclarant qu'il avait été le véritable général en chef, et on nomma pour trancher le débat un expert, Atilius Calatinus, qui emprunta son critérium au droit augurai. « Eh bien 1 dit Atilius au préteur, si vous aviez obtenu des auspices différents, quel est celui dont l'auspice aurait été valable ? — Sans aucun doute, le consul, répondit Valérius. — Ehl par Hercule 1 puisque je me suis chargé de régler entre vous un différend portant sur Vimperium et l'auspice, et que tu avoues toimême ton infériorité sur Tun et l'autre point vis-à-vis de ton adversaire, je n'ai aucune raison d'hésiter plus longtemps^ ». En dépit de la sentence de Calatinus, Q. Valérius Falto en vint à ses fins, car son nom figure sur la liste officielle des triomphateurs. On ne s'étonne plus après cela de voir triompher en 189 et en 167 des généraux qui ont servi sous les ordres des consuls^.

Il restait du moins un principe intelligible pour tous et

W Entre consuls, on voit souvent les honneurs partagés de telle sorte que Tun a le triomphe, et Vautre la simple ovation (Cf. Liv., VII, i f . XXVIII, 9). — 2) Liv., XXVIII, 9. Cf. ci-dessus, p. 219. — 3) Liv., ibid. XXXIV, 10. — 4) Val. Max., H, 8, 2. — 5) C'étaient les propréteurs M. iGmilius Regillus et Cn. Octavius.

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protégé jusqu'au temps de César par une tradition ininterrompue, c'est qu'on ne pourait triompher avec des auspices délégués, le mandant étant seul responsable des actes de son mandataire. On avait même assimilé jadis les tribuns militaires faisant fonction de consuls à des délégués, et on leur avait refusé le triomphe pour ce motif*. César, à la fin de sa dictature, et les triumvirs ses successeurs accordèrent le triomphe à leurs légats Q. Fabius, Q, Pedius, P. Vehtidius, C. Sosius, Ti. Nero, M. Crassus, tous officiers qui n'étaient même pas des magistrats et n'avaient aucune apti* tude aux auspices'. Mais c'était l'époque où le vieil édifice croulait de toutes parts, et il y avait longtemps que la théorie des auspices avait foit À la pratique des concessions tout aussi dangereuses.

En l'an 327, le nombre des magistrats pourvus de IHmperium se trouvant insuffisant, on décida que, par exception, le consul Q. Pubiilius Philo garderait Vifnperium à l'expiration de son année en qualité deproconsuP, On venait d'inventer les « promagistratures ». Bientôt la république ne put se passer, pour la défense et l'administration de ses provinces, de proconsuls et de propréteurs. Le droit augurai pouvait encore s'accommoder de ces magistrats « prorogés », qui emportaient de Rome leurs auspices et les gardaient sans autre changement. Il fut seulement décidé que les promagistrats ne pourraient rentrer dans Rome, sauf pour le triomphe^, sans redevenir à l'instant simples particuliers, au lieu que les magistrats gardaient en pareil cas les auspices urbains. Il fallut aussi, pour maintenir la barrière élevée entre l'administra-^

1) 2o:iAR., Vil, 18. — 2) Th. Moinissrf (Staatsrecht, i\ p. 127) suppose qu*OQ leur a conféré pour ce jour^là Vimperium procoosulaire, car ils sont inscrits sur les listes triomphales avec la mention pro cansule. — 3) Liv.» VllI, 26. -^ 4) Cette exception est attestée par les faits : cependant le triomphe in ma-gistratu est encore Tusago ordinaire au sixième siècle de Rome {SUiatirecht, I3, p. 126, 3).

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tîon citîle et le commandement militaire, établir que les promagistrats pouvaient pénétrer dans la zone neutre avec leurâ auspices militaires, mais qu'ils étaient incapables d'y accomplir aucun acte de Tordre administratif, comme par eiemple^ la convocation des centuries.

Mais cette inconséquence, qui se retrouve partout où il est question de cette malencontreuse zone, fut suivie de bien d'autres* Les théories qui ne se défendent pas marchent de défaites en défaites. On en était venu à traiter le droit augurai comme le consul P. Claudius Pulcher traitait les poulets sacrés à Drépanum (249) * • Au cours de la deuxième guerre punique, C. Flaminius inaugure à la façon d'un libre-penseur, loin de Rome et sans auspices d'aucune sorte ', un consulat qui devait finir â Trasimône. Les Romains, qu'indignait ce mépris avoué de la religion nationale, ne se montraient guère plus scrupuleux quand ils avaient pour excuse une nécessité urgente. En 211, on appelle à Rome, pour défendre la ville, le proconsul Q. Fulvius, et non seulement cil lui conserve les auspices militaires, qui ne devaient jamais entrer dans le ^o^nmwm, mais on y ajoute les auspices urbains, « afin qu'il ait un imperium égal à celui des consuls' », c'est-à-dire afin qu'il pût convoquer au besoin le Sénat, les comices et les légions. Après les désastres éprouvés par les Scipions en Espagne (212), un plébiscite conféra Vimperium proconsulaire au jeune homme qui allait être le premier Africain, mais qui, pour le moment, n'était qu'un simple particulier^. La victoire vint consacrer ces ^auspices si étrangement tirés du néant : aussi, l'Espagne une fois conquise par Scipion, on n'hésita pas à en confier la garde

1) Liv., Epitotn,, XIX. -^ 2) Les conservateurs disaient avec raison nec priva" tum atupieia segiàf nec sine auspiciis profectum in exiei*no ea solo nova atque intégra coneip€repo8$e(lty.,XlLl, 1). — 3) Liv., XXVI, 9. — 4) Liv., XXVI, 18 XXYIII, 43.

à deux proconsuls nommas de la même manière S On avait donc suspendu en fait la règle sans laquelle le droit aufjural devient parfaitement inintelligible, celle qui déclare incapable d'auspices militaires quiconque ne possède point les auspices urbains.

Le Sénat fit de louables efforts pour ne pas laisser se renouvefer en temps ordinaire ces dérogations au plus essentiel des principes. Mais la règle en question ne recouvra jamais sa force obligatoire, et personne ne se trouva scandalisé quand elle fut comme supprimée oflaciellement par Tétrange conservateur qui refit à son gré la constitution romaine, le dictateur et augure L. Cornélius SuUa. La loi Comelia de pfwinciis (81) décida que désormais consuls et préteurs passeraient à Rome leur année de magistrature et n'iraient gouverner les provinces qu'à titre de proconsuls et de propréteurs ^. On eût pu donner encore satisfaction aux exigences du droit augurai en imposant aux magistrats l'obligation de sortir de Rome avant d'avoir abdiqué et déposé leurs auspices urbains ; mais le temps des scrupules était passé. Les ex-magistrats faisaient à loisir leurs préparatifs de départ^ et, bien qu'au point de vue théologique ils fussent redevenus simples particuliers, bien qu'il leur fût impossible d'aller prendre les auspices sur le Capitole avant de quitter Rome^ ils se retrouvaient néanmoins promagistrats, armés de l'fwperium militaire, dès qu'ils avaient franchi le pomerium^ La loi Pompeia de provinciis (52), proposée par Pompée, un autre augure, rompit plus nettement encore avec la théorie des auspices. Elle exigeait un intervalle de cinq ans entre l'abdication des consuls ou préteurs et leur entrée en charge

4) Liv., XXIX, i3. 31. XXXI, 49. 50. Du reste, on rencontre à cette époque toutes les variétés de pouvoirs exceptioDuels, des préteurs et des procon^ suis assimilés aux consuls, des privati cum imperio, etc.. La crise est trop forte pour le mécanisme délicat de la constitution. — 2) Gic.,A(l Fam„ I, 9.

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