TANCRÈDE ET LES CROISÉS
les termes du traité, quand une nouvelle échauffourée vint interrompre les négociations. Une partie de la population de Messine, rassemblée sur une hauteur en dehors de la ville, se mit à proférer à l'adresse du roi d'Angleterre des cris injurieux. En les entendant, Richard quittant brusquement l'assemblée, fit prendre les armes à ses troupes et les lança contre les manifestants. Ces derniers, en proie à la terreur, abandonnèrent la place et se hâtèrent de regagner la ville!. Ils furent poursuivis par les Anglais qui réussirent, sans grande perte, à s'emparer de Messine. Bientôt, on vit flotter sur les murs, les bannières du roi d'Angleterre. La ville fut livrée au pillage, et la flotte sicilienne détruite? ; on ne respecta que le quartier où était descendu le roi de France. La flotte anglaise; qui voulait attaquer le port, fut repoussée sur l’ordre de Philippe Auguste. Les principaux officiers de Tancrède, Margarit et Jourdain du Pin, ainsi que les archevêques de Messine et de Monreale profitèrent du trouble qui régnait dans la ville pour s'éloigner, en emmenant leurs familles et leurs richesses. Richard se saisit de leurs maisons, de leurs biens et d’un certain nombre de galères. C’est sans doute à ce moment, que Richard fit construire en dehors de la ville un château de bois auquel il donna par ironie le nom de « Mâte Grifon ». Sur les réclamations de Philippe Auguste, on finit par dresser sur les tours et les tourelles les bannières du roi de France à côté de celles du roi d'Angleterrei. Trois jours après la prise de Messine, Richard obligea les gens de la ville et des environs à lui remettre des otages afin d'empêcher une nouvelle attaque, et à prendre l’engagement de lui livrer la province, dans le cas où Tancrède n’accepterait pas, au plus tôt, les conditions qu'il lui avait imposées.
La situation de Tancrède était fort difficile ; à la veille d'être attaqué par les Allemands, il eût commis une imprudence en remettant aux mains de la reine Jeanne l'important comté de
. L’Estoire de la querre sainte, v. 720 et suiv.
. Id., v. 817, et Gesta Henrici II et Ricardi Ploe: cit. 3. L’Estoire de la querre sainte, v. 780 et suiv,
. Id., v. 860.
Monte Sant'Angelo qui se trouvait situé dans une partie du royaume où les esprits étaient particulièrement agités. D'autre part, l'occupation de Messine ne pouvait se prolonger sans de grands dommages el il était fort imprudent de laisser au pouvoir du roi d'Angleterre une place aussi importante. Des négociations s'engagèrent ; le duc de Bourgogne et le comte Robert de Sablé furent chargés par le roi d'Angleterre de les conduire. Aux demandes qui lui furent adressées, Tancrède répondit en disant qu'il s’en rapporterait aux coutumes de sa terre et qu’il ne ferait que ce que tout le monde approuverait. Il promettait réparation s’il était prouvé que les bourgeois de Messine avaient eu tort!.
Le roi de France joua un rôle actif dans ces pourparlers; 1l ne rentre pas dans notre sujet de parler des causes de l'hostilité qui durant toute la croisade régna entre Philippe Auguste et Richard. Disons seulement que le roi de France écrivit à Tancrède, auquel il fit remettre ses lettres par le duc de Bourgogne, pour le mettre au courant des projets de Richard. Il annonçait que le roi d'Angleterre avait l'intention de conquérir [a Sicile, et offrait à Tancrède, l'appui de ses troupes pour résister aux prétentions de Richard ?. Tancrède, après avoir comblé de présentsles envoyés de Philippe Auguste, ne crut pas devoir accepter les propositions du roi de France’, soit qu'il eût une certaine défiance à son égard, soit ce qui est plus probable qu'il jugeät plus avantageuses les propositions du roi d'Angleterre. En effet, le refus de Tancrède n’était pas définitif et Le roi de Sicile, au cours des négociations, réussit à s'entendre avec Richard. Un véritable traité d'alliance fut négocié par le fils de Mathieu d’Ajello*, et conclu sur les bases suivantes6. La reine Jeanne renonçait à son douaire et recevait en plus de la somme qui déjà lui avait été ver-
4. L'Estoire de laguerre sainte, v. 919, Gesta Henrici II et Riccardi I, dans M.G.H.SS., t. XXVIL, p. 118.
. Gesta Henrici I et Riccardi I, p. 126.
. L'Estoire de la guerre sainte, v. 914.
Gesta, loc. cit.
. L'Estoire de la guerre sainte, v. 978.
. Id., v. 951 et Gesta, loc. cit.