‹ Histoire de la domination normande en Italie et en SicileChapitre 703 sur 742 · LA ROYAUTÉ ET LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

LA ROYAUTÉ ET LE CLERGÉ

tombe sur ses épaules. La dépendance des souverains vis-à-

vis de Rome fut toujours théorique et ne les gèna Jamais dans leur action. La constitution des diocèses latins, réorganisés ou fondés, donnèrent aux premiers princes normands, l'occasion de s'immiscer dans les questions religieuses et d'y affirmer leur pouvoir. C’est tantôt de concert avec la papauté, tantôt malgré elle, que le comte Roger procéda à la restauration en Sicile de la religion latine : en récompense, 11 obtint du pape Urbain II le privilège d'une légation apostolique permanente, qui devient entre les mains de ses successeurs un puissant instrument de combat, et comme une sorte de bouclier dont ils se couvrirent contre toute intervention dans leurs États des pontifes romains, jusqu'au moment où par le traité de Bénévent d'abord, par le Concordat de Gravina ensuite, ce privilège fut diminué, au point de perdre à peu près toute son importance.

Les princes normands ne furent pas longtemps avant de reconnaître les avantages qu'ils pourraient tirer, pour leur politique d'une protection bien entendue des évêques et des moines. Dès que leur établissement eut acquis quelque stabilité, on vit s'épanouir sur toutes leurs terres une floraison d'éghises, de chapelles, d'oratoires et de couvents, que favorisèrent à leur naissance ou dans leur restauration une quantité innombrable de donations et de privilèges. Tout le développement du monachisme latin est compris entre saint Bruno, qui, à la fin du x1° siècle, vient s'établir en Calabre, et Joachim de Flore, qui à la fin du xu°, dans les solitudes de la Scylla, médite l'Évangile Éternel et excite, par la nouveauté de ses idées, un si vif intérêt de curiosité que Richard Cœur de Lion, passant à Messine, lors de la troisième croisade, y entend célébrer ses louanges et ne résiste pas au désir de le connaître. En même temps, les grandes communautés bénédictines se développent et s'enrichissent, sous la protection, tout ensemble généreuse et autoritaire, des souverains normands.

La religion grecque fut d’abord vietime du mouvement violent et inconsidéré qui poussa lés conquéranis, après avoir bouleversé l'organisation préexistante, à tout restaurer au profit de Rome. Les évêques grecs durent alors quitter le pays, et céder leurs

sièges à des successeurs latins. Mais l'opportunisme et le sens politique des princes normands prévalurent bientôt. Le peuple de Rossano, quand on voulut lui imposer un évêque romain, se révolta : des faits analogues, motivés par les violences exercées contre des prêtres et des moines grecs, durent se produire ailleurs. On comprit quelle imprudence il y aurait à méconnaïtre, dans un pays nouvellement conquis, tout un élément de la population ; et cette considération fut le commencement d’une sage tolérance. L'archevêque grec de Rossano fut maintenu: et à partir de la fin du xi° siècle nous constatons un mouvement favorable au monachisme byzantin. C'est l’époque des grandes fondations basilhiennes, comblées par les princes normands, de privilèges et de faveurs. Les grands, fonctionnaires et courtisans, suivent l'exemple donné par la couronne. Le prêtre Scholarios fait bâtir plusieurs chapelles et Georges d'Antioche fonde l’église Santa Maria dell” Amiraglio.

Au contraire de ce qui arriva pour les Grecs, les Musulmans, au moins ceux des grandes villes, furent dès le début favorisés par la bienveillance tolérante des princes normands. Nous savons même, par l'auteur de la Vie de Saint-Anselme que Roger I°' interdisait aux prêtres chrétiens toute manœuvre tendant à convertir des Musulmans. Ceux-ci formaient dans l’armée et dans la flotte un appoint trop considérable, ils devinrent plus tard des auxiliaires trop précieux de l'administration royale, pour qu'on pût songer à les inquiéter, dans leurs croyances, par des persécutions ou du prosélvtisme. Il faut aller jusqu'aux dernières années de Roger pour observer une diminution dans cette bienveillance. La trahison du musulman Philippe et le supplice qui lui fut infligé marquent le début d'un mouvement, qui s'accentue sous les successeurs de Roger. Les intrigues de cour, les rivalités de personnes, amènent alors la création de partis violents, et

aboutissent à des événements comme la fuite précipitée du gait Pierre, et la révolte générale des Musulmans de Sicile à la mort de Guillaume IT. Pourtant encore, sous le règne de celui-ci, le voyageur Ibn Giobair a le plaisir d'entendre la prière du muezzin descendre des minarets de Palerme, et constate que la Kotha

elle-même, peut être récitée, aux jours de grande fête, par les sujets musulmans du roi Guillaume !.

Le mélange unique d'éléments, empruntés à trois religions différentes, également protégées par l'État, dût sans doute réagir sur les idées et les opinions des princes qui, oubliant peu à peu leurs origines normandes, furent élevés dans ce milieu composite. C'est peut-être en songeant à l'éducation bizarre qu'il avait reçue qu Amari à pu appeler Roger If, « un sultan baptisé ». Il y a là cependant quelque exagération : en religion comme en politique, c'est l'influence byzantine qui domine et règle toutes les autres. Le principe de la monarchie théocratique ne sera jamais oublié, ni même affaibli. H est vraisemblable pourtant qu'en leur particulier, les princes normands, au contact de tant de croyances diverses, aient perdu quelque peu l'intégrité de leur foi, et que, tout en bâtissant des églises somptueuses et en dotant richement des couvents, ils aient éprouvés en matière religieuse une indifférence égale à la tolérance qu'ils professaient. Une anecdote rapportée par Ibn Giobair nous en dit assez long là-dessus. De violents tremblements de terre secouaient la Sicile. et Guillaume IT errait dans son palais, épouvanté : on n’entendait partout que les lamentations des femmes et des pages, invoquant le secours de Dieu et de son prophète. A la vue du roi, tous, saisis de crainte, interrompirent leur prière. Mais Guillaume les rassurant : « Que chacun de vous, dit-il implore, l'Etre qu'il adore et en qui 1] croit ! »?, L'esprit de tolérance semble bien s'étendre iei au delà des bornes «lu domaine politique.

Cette combinaison d'éléments divers aboutissant à un Com posé harmonieux et nouveau, nous la constatons tout aussi bien dans l’art, que dans la politique, le droit ou la religion. Les princes normands. créateurs, ou promoteurs d'une civilisation que viennent enrichir, de toutes parts, les influences les plus variées, eurent l'ambition de laisser après eux, en témoignage de leur œuvre, des monuments capables d’attester la puissance et l’ori-

{ba Gi6bair BASS tt: D. lo!

Page 1