‹ Histoire de la faïence de Delft (volume 2)Chapitre 15 sur 304 · LE FOR M EUR (DE VORMER · texte numérisé non relu

LE FOR M EUR (DE VORMER

II existe un certain nombre de pièces qui ne peuvent être tournées : ce sont celles qui n'ont pas une forme ronde, et celles aussi qui se composent d'un nombre beaucoup trop considérable de fragments divers. On a recours alors à d'autres artistes, nommés formeurs, qui, avec la même terre qu'emploie le tourneur, façonnent toutes sortes d'objets et d'ornements.

Le premier soin du formeur doit être de fabriquer les moules à l'aide desquels il fera prendre à ses œuvres la forme désirée. A cette fin, il commence par modeler en terre un vase, une statuette , ou tel autre objet qui lui est demandé , travail pour lequel il emploie toute une série d'ébauchoirs, ainsi que des pinceaux et une éponge.

Son modèle achevé et suffisamment séché , il maçonne tout autour une sorte de muraille en terre {een dam van aarde), ou bien, si le modèle se compose de plusieurs pièces (deux, trois, ou davantage), il répète cette opération autour de chacune d'elles, mais en ayant soin de conserver entre la muraille et l'objet un espace convenable pour la grosseur du moule.

Cela fait, le formeur prend du plâtre ordinaire, le gâche dans sa main, en y ajoutant la quantité d'eau nécessaire pour le transformer en une pâte suffisamment liquide pour pénétrer dans tous les creux de la pièce modelée. Le plâtre, ainsi préparé, est ensuite versé entre la pièce et le mur de terre, et doit dépasser le sommet de la pièce de toute la hauteur nécessaire à l'épaisseur du moule. Quand le plâtre

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a durci 3 on enlève la terre, on retourne la forme, on en extrait la pièce, qui a laissé son empreinte dans le moule, et Ton fait sécher celui-ci jusqu'à ce qu'il soit en état d'être employé.

Pour façonner une nouvelle pièce, le formeur n'a plus qu^à prendre un morceau de terre bien pétrie, ensuite il en fait une boule qu'il place sur une planche bien lisse recouverte, au préalable, avec une peau de veau ou de mouton préparée; puis, à Taide d'un rouleau de grosseur convenable, il roule la boule de terre jusqu'à ce qu'elle forme une galette d'une épaisseur proportionnée à la pièce qu'il se propose de faire.

L'ouvrier place ensuite ce gâteau sur le moule, et, à l'aide d'une éponge humide, il le fait entrer dans l'intérieur, ayant soin que la terre pénètre dans les moindres creux; puis, à l'aide d'un fil d'archal, il coupe tout ce qui dépasse les bords du moule. Lorsque le moule se compose de deux, trois morceaux ou plus, on procède de la même façon pour chacun d'eux; et si les différentes parties doivent former un ensemble, on a soin de les laisser assez longtemps dans le moule pour que, s'étant solidifiées, elles puissent être enlevées sans se rompre et sans se déformer.

A la sortie du moule, l'œuvre n'est pas parfaite. Elle a besoin d'être polie, surtout lorsque le moule se compose de plusieurs parties, parce que, dans les endroits où ces parties se joignent, il reste des arêtes, des sutures, qui révèlent la place de la jonction. Ces inégalités sont enlevées à l'aide de petits outils en fer, et c'est de cette façon qu'on donne à l'œuvre la netteté et le fini nécessaires* Cette opération se nomme le rognage.

Quelques menus détails particulièrement délicats^ comme les oreilles, les pieds, les boutons et autres ornements, se font séparément, soit à la main, soit dans de très-petits moules, et s'attachent ensuite à l'aide d'une argile spéciale (i). Pour les attacher, on fait usage de poinçons et de couteaux de grandeurs et de formes différentes.

Les objets façonnés de cette manière sont, ainsi que ceux qui sortent des mains du tourneur, placés dans des séchoirs où , pendant T hiver, on entretient une température élevée à l'aide de poêles. Ces pièces sont, nous l'avons déjà dit, d'une grande susceptibilité. Elles ne peuvent résister à un froid un peu vif, et lorsque l'eau qu'elles renferment vient à se geler, les pièces, en séchant, se brisent et tombent en miettes.

En temps utile , nous donnerons une description des fours de cuisson, et nous expliquerons la façon dont celle-ci s'opère; pour le moment, nous allons nous occuper du travail des vloerwerkers .

(i) Il y a kles dans le texte; ce mot me paraît une corruption de klei, argile.

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DE VLOERWERKER{i).

Lorsque la faïence a été cuite une première fois, elle a une couleur jaune très-marquée ^ et doit alors passer par les mains des vloerwerkers.

Fig. 84. — Le geever devant sa cuve, d'aprèi un vase appartenant à M. Evenepoel.

Ceux-ci se divisent en plusieurs catégories : les chauffeurs à grand feu {^oot vuurstookers), les chauffeurs à petit feu {klein vuurstookers) , les ouvriers, les apprentis ou garçons et les aides. Tous portent le nom général de ploerwerkers , parce que c'est à terre [op de vloer) {2), devant le four, que se fait presque tout leur travail. Celui<i consiste tout d'abord

(1) Ce nom est intraduisible. Son explication c du reste, indiquées au cours du chapitre.

(1) Mot à niot, ■ sur le carreau >.

a apprêter le four, à le remplir et à cuire les ouvrages tournés et séchés.

La première opération que subissent les objets retirés du four se nomme gespast, c'est-à-dire qu'on les débarrasse ^ à l'aide d'une brosse douce^ de la poussière qui s'est déposée sur eux, soit au moment où l'on allumait le four, soit alors qu'on les en sortait. En cet état, la faïence, ayant subi sa première cuisson, prend le nom de rujp goed ( i ) .

Ce ruw goed, bien nettoyé à l'aide de la brosse, est plongé, pièce par pièce, dans une grande cuve pleine d'une composition liquide (dont nous parlerons plus tard) qu'on nomme le blanc {mt)y et c'est de cette façon qu'il est recouvert de la substance qui, après une nouvelle cuisson, formera l'émail (2). Cette opération, qu'on nomm^ geeven (donner), réclame une grande dextérité. L'ouvrier qui s'acquitte de ce travail prend de sa main gauche l'assiette ou le plat qu'il s'agit d'émailler, le jette dans la cuve au blanc (comme le font les enfants qui s'amusent avec des pierres plates à faire des ricochets), de telle sorte qu après être descendue, la pièce remonte de l'autre côté. A sa sortie, l'ouvrier doit la saisir avec deux doigts de la main gauche et deux doigts de la main droite appuyés sur la tranche, en ayant bien soin^ de peur de la tacher, de ne pas replier les autres doigts sur les bords et de maintenir le plat par une simple pression.

(1) Ruw signifie rude, grossier, et goed, qui littéralement veut dire bon, signifie ici Service.

(2) Dans le texte, verglaas^el of vernisch, c'est-à-dire Témail ou vernis. Il est clair que c'est là un premier émail teinté, celui que nous appelons engobe ou couverte ; plus tard ndus en verrons la composition.

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La faïence cuite est très - spongieuse ; elle boit toute humidité avec laquelle elle se trouve en contact; aussi le geever (donneur) — tel est le nom sous lequel on désigne l'ouvrier qui s'acquitte de cette besogne — doit-il faire preuve j pendant toute l'opération ^ d'un grand soin et d'une excessive attention. Les centaines de pièces qu'il plonge successivement dans la cuve^ et auxquelles il donne l'émail, doivent, en effet , avoir exactement la même épaisseur de blanc, et cette épaisseur dépend uniquement du temps que la pièce demeure en contact avec la composition.

Lorsque certaines pièces plates, comme des assiettes, des plateaux, ou d'autres objets de même sorte, doivent avoir à l'intérieur une couche de bl^nc plus épaisse, le geever y avant de plonger l'objet dans la cuve, prend un peu de blanc dans sa main droite, le jette rapidement dans l'intérieur, couvre le fond de la pièce, puis donne ensuite une nouvelle couche générale en plongeant, d'après la méthode décrite, la pièce dans la composition.

Le même résultat est encore obtenu par un autre moyen. On frotte avec une brosse humide le dessous ou les côtés de la pièce, qui doivent être le moins émaillés. La partie qu'on a humectée boit naturellement moins de blanc que la partie qui est demeurée sèche, et de cette façon le but est également atteint.

Dans ce dernier cas, il faut avoir . bien soin que l'eau qu'on emploie soit d'une extrême pureté. La moindre saleté, en effet, peut gâter le ruw goed, soit en empêchant le blanc de s'y attacher, soit en faisant couler celui-ci pendant la cuisson, ce qui rend la pièce impropre à la vente.

Histoire de la Faïence de Deift.

Le gceï'er, ayant plongé la pièce dans la cuve, la tient un moment dans une position verticale; ensuite il la secoue légèrement pour permettre à l'excédant de blanc de s'en détacher; puis il la pose devant lui sur une planche geeffla/ik , pouirue de petits clous enfoncés à moitié. Ces clous sont disposas en triangles, de façon è pouvoir sou-

:, fic-simite de la gravure de Gerrit Paape.

tenir des plats, des assiettes et autres pièces planes. Pour les coupes, les écuelles, les tasses à thé et autres objets de même nature, on les place, le pied en l'air, sur une latte munie d'une rigole avec deux bords aigus. Les pots, les vases pesants, auxquels on conserve un pied grossier, sont placés sur ce pied, qui plus tard doit être détaché avec un morceau de verre.

Les pièces blanchies sont disposées sur le geefpîank, de

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telle façon que là première de ces pièces est placée à la gauche du geever et que celui-ci continue en avançant toujours vers la droite jusqu'à ce que la planche soit pleine. A ce moment , un garçon qu'on appelle Vafneemer ( i ) enlève la première pièce de droite^ qui a eu quelque temps pour sécher^ et la place devant lui sur un banc ou sur une planche de tourneur [draaibord) (2). Le geeper remplit cette place vide, en même temps que Va/neemer enlève la pièce suivante, dont la place est de nouveau remplie par le geever ^ et le travail continue de la sorte.

Quand les faïences blanchies sont fines, Va/neemer a devant lui, ainsi que nous venons de le dire, une planche de tourneur. Cette planche, longue et étroite, est entièrement couverte de pièces, puis elle est portée dans un porte-vaisselle où les divers objets qui la couvrent peuvent convenablement sécher.

Quand, au contraire, la faïence blanchie est de qualité ordinaire, on se borne à empiler les pièces, mais avec soin toutefois, pour qu'elles ne s'attachent pas les unes aux autres.

L'ordre de la fabrication exige maintenant que nous abandonnions quelques instants les vloerwerkers pour parler des peintres.

(1) Afneemer, celui qui ôte, qui enlève, du verbe afnemen, ôter, enlever, prendre. Nous avons cru devoir conserver les noms hollandais pour éviter toute confusion .

(2)Cest une planche semblable à celle sur laquelle nous avons vu le tourneur placer les objets qu'il vient de fabriquer pour les porter au séchoir.

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