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PLANCFTE IX, VIOLON DECORE EN CAMAÏEU BLEU

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grante. Mieux inspiré, un conteur d'un esprit délicat et charmant leur a consacré un volume plein d'humour et

Fig. 58 el 59. — Violon décoré un canïaleu bleu. (Collection Evenepoel, à Bruielle».)

d'entrain, qui eût suffi à les rendre célèbres. En outre, leur excessive rareté leur assurait une place dans les collections les plus illustres. On n'en connaît que quatre, en effet. Deux

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appartiennent à la grande époque : celui du Musée de Rouen, merveilleusement décoré (fig. 56 et Sy) dans un style large, et avec une richesse ornementale exceptionnelle, et celui de la collection Loudon, qui, pour être moins pompeux et plus hollandais, n'en brille pas moins par d'exquises qualités de facture (voir planche Vlll). Les deux autres, moins finis et moins beaux, moins élégants surtout, celui de M. Evenepoel (fig. 58 et Sg) et celui du Conservatoire national de musique, sentent déjà la décadence (i).

S'il nous était permis, à notre tour, d'ajouter une explication à toutes celles qu'on a données déjà, nous appellerions l'attention de nos lecteurs sur un fait inconnu jusqu'à présent. Quatre membres dune famille patricienne de Delft, la famille Van der Hoeve, appartinrent en qualité de maîtres à l'industrie des plateelbackers : Cornelis Rochusz Van der Hoeve, qui figura parmi les premiers compagnons d'Herman Pietersz; Jan Gerritsz Van der Hoeve, qui fut admis en 1649, et les deux Cornelis, qui obtinrent leur brevet, l'un en 1662, et l'autre en i6g8. Or les Van der Hoeve portaient dans leurs armoiries trois violons de sable sur fond d'argent. Leur écu, du reste, n'est pas inconnu des amateurs. C'est lui qui se trouve sur ce grand plat de la collection Arnauldet que nous reproduisons fig. 60. C'est encore lui que nous

(i) Dans ces dernières années, il s'est manifesté un certain nombre de violons nouveaux sur l'authenticité desquels les connaisseurs ont élevé quelques doutes. Cest ainsi qu'un amateur de Bruxelles, homme de science et de tact, n*a pas hésité à sacrifier un de ces instruments qui ne lui paraissait pas réunir toutes les garanties désirables. Au moment où ce livre est sous presse, on m'en signale un nouveau qui vient d'apparaître à Nîmes. Il est en la possession de M. Bérard, et si, comme le croit son possesseur, il est vraiment ancien, il constitue une pièce exceptionnelle, car c'est le seul violon qu'on connaisse polychrome et doré.

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voyons sur une assiette de la collection Arosa, et sur une applique appartenant à M. Gasnault.

L'un de ces quatre céramistes voulut-il laisser à la postérité les emblèmes tangibles de ses armes? Plusieurs d'entre eux eurent -ils cette même idée? Ce dernier point semblerait infiniment plus probable, car les quatre violons connus sont de quatre céramistes différents. Ce n'est là toutefois qu'une supposition gratuite, sans plus de fondement que les autres, et le seul fait certain que puissent attester ces instruments à la fois si bizarres et si remarquables, c'est l'ingéniosité exceptionnelle des céramistes de Delft et le goût passionné des Hollandais pour la musique.

Ce goût, du reste bien connu, souvent constaté, avait trouvé un autre moyen céramique de se manifester, et cela d'une façon plus générale, moins coûteuse et par conséquent infiniment plus pratique; je veux parler des assiettes à musique.

11 y aurait tout un chapitre à écrire sur Ce curieux sujet. J'ai dit autre part (i) quelle importance les chansons avaient eue, pendant deux siècles, dans la vie hollandaise. Pas de paysan sans mopsjeSy c'est-à-dire sans un recueil minuscule de chansons grivoises, qui pouvait tenir dans son gousset; et sous ce rapport bon nombre de bourgeois étaient un peu paysans. Au dessert, quand le vin avait nettoyé les gosiers, délié les langues et capitonné les oreilles, chacun tirait son recueil de sa poche et donnait à la société un échantillon de son savoir-faire et de son goût. On comprend quelle mine il y avait à exploiter là pour les plateelschilders hollandais. Une douzaine d'assiettes avec des couplets variés était une source

(i) Voir les Villes mortes du Euider^ée^ p. 287, et Amsterdam et Venise, p. 412,

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de joyeux quolibets avec des reprises en chœur qui manquaient moins d'entrain que de justesse.

Un grand nombre de ces assiettes à chansons sont parvenues jusqu'à nous; la moitié portent des inscriptions hollandaises^ et celles de l'autre moitié sont rédigées dans notre langue. Les

Fig. 60. — Plat décoré en camaïeu bleu , aux annet des Van der Hoeve, appartenant à M. Arnauldet.

unes et les autres sont, du reste, empreintes du même esprit, beaucoup plus de légèreté grivoise qu'autre chose. J'ai recueilli une centaine de ces couplets tant hollandais que français. J'en donnerai deux ici; ils feront juger des autres.

Pour peu que dure ma peine, Vous allez perdre un amant.

Ah! cessez d'être inhumaine, Et donnez soulagement A mon mirliton, mirliton, mirlitaine, A mon mirliton, don, don.

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Si la rime est riche, la pensée poétique n'est guère relevée, et les termes dans lesquels elle est exprimée ne font pas montre d'un goût bien délicat. Mais c'étaient les habitudes du temps, et il ne faut pas juger les époques disparues avec notre pruderie courante et nos préjugés mondains.

' Fîg. 6l. — AuieileA musique décorie en eamaieu bleu. (Collection de M, Cussac, âUlle.)

Le second couplet que je veux citer est un peu moins naïf, mais il est pour le moins aussi grivois. Le voici :

Am : Ma mère était bien obligeante.

Lucas est un voisin aimable :

Chez lui l'on boit, on chante, on rit;

Il reçoit ses amis à table,

Sa femme les reçoit au lit !

Lucas est un voisin aimable :

Chez lui Ton boit, on chante, on rit.

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D'autres assiettes du même genre, de la même famille^ si j'ose ainsi dire, au lieu de donner seulement le couplet et d'indiquer Pair, donnent la notation complète; d'autres, au contraire, portent des airs de menuet ou de gavotte, mais sans paroles (fig. 6i); enfin, il en est qui non-seulement nous disent des airs de danse, mais encore nous montrent les danseurs : tel est ce joli plat de la collection Pannier que nous reproduisons plus loin.

Comme contre-partie à cette musique sans paroles, nous avons, sur certaines autres pièces, des paroles sans musique. Celles-ci affectent généralement des allures satiriques, et quelquefois même contiennent une allusion plus ou moins transparente à quelque événement politique, fournissant ainsi indirectement la date de leur fabrication. L'assiette qui porte le distique suivant :

Quand les Français prendront Arras, Les souris mangeront des chats.

possède une date certaine ; car Tannée suivante , l'inscription n'aurait plus eu de raison d'être. Celles qui sont décorées de quatrains moqueurs ou de pièces satiriques sont d'époques moins faciles à déterminer. A quel temps, en effet, attribuer l'inscription que voici :

Un Sennor en Espagne, Un Milord en Angleterre, Un Monsieur en France, Un Hidalgo en Portugal, Un Évêque en Italie , Un Comte en Germanie, Sont pauvre compagnie !

A l'époque de la déconfiture de Law, il parut en Hollande un nombre très-considérable de caricatures, dessins, gravures.

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estampes de toutes sortes, fort épicés, fort corsés, odorants même, ridiculisant cette fièvre de spéculation qui s'était emparée de Paris. Ces caricatures passèrent du papier sur les assiettes. La faïence les adopta, et la porcelaine aussi, car j'ai retrouvé la série de ces dessins sur un service de la Compagnie des Indes.

Fait surprenant, dans un pays où le patriotisme fut pendant trois siècles une des vertus dominantes, on compte fort peu de faïences patriotiques ou, pour parler un meilleur langage, de pièces de faïence représentant des sujets patriotiques.

Il faut presque arriver à la fin du dix-huitième siècle, à l'époque de la campagne antiorangiste de 17&7, pour voir les allusions politiques envahir la céramique. Généralement, du reste, ces interprétations ne sont pas heureuses au point de vue de Tart. Des portraits de Guillaume V et de la princesse d'Orange en font presque tous les frais. Parfois le prince est représenté à cheval; plus fréquemment il est en buste de profil et faisant face à la princesse. Tout cela est grossièrement traité, mal dessiné, mal peint, et provient le plus souvent de la fabrique anglaise que Bellaert et Sanderson avaient établie à Delft.

Avant ce temps, les pièces patriotiques sont très-rares. Dans la première période, nous ne trouverons guère à citer que les deux carreaux de la collection Mandl. Plus tard, on en rencontre plus fréquemment, mais sans qu'elles soient nombreuses. Ce sont quelques plaques, une, entre autres, assez étrange, représentant le triomphe de l'amiral Tromp (fig. 62); un petit broc de la fabrique des Hoppesteiri, appartenant au Nederlansch Muséum de la Haye, couvert d'armoiries et d'inscriptions en vers célébrant la gloire du même

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héros; la charmante aiguière de M. P. Gasnault (fig. 63), et une autre aiguière, non moins intéressante, quoique moins fine, conservée à la Bibliothèque universitaire de la ville de Gand. Quelque amusante que puisse paraître une digression sur le terrain humoristique où les faïenciers de Delft aimèrent à s'égarer si souvent, nous ne pouvons ni ne devons nous y arrêter plus longtemps. Ces productions ingénieuses, ori-

Kig. 6ï. — l'Iaquc détoriic en camaïeu, repriisenUnt le Triomphe dt l'amiral Tromp, Kl appirlunant i M. Georges Roullicr.

ginales, curieuses au point de vue ethnique, ne forment, en ciFet, qu'un des points saillants qui peuvent guider des amateurs dans cette troisième et dernière période de la fabrication delfloise; car si, dans son ensemble, elle compte moins de grandes œuvres que l'époque précédente, elle peut cependant réclamer avec orgueil un certain nombre de céramistes de premier ordre, et ce sont surtout les œuvres de ces céramistes d'élite qu'il nous faut étudier.

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Quatre grands noms dominent toute cette dernière période : ceux de J. Van der Haagen, des Dextraj de G. Verhaast et de Piet Vizeer. Deux d'entre ces grands artistes , J. Van der Haagen (ou Verhaagen) et Piet Vizeer, essayèrent de lutter contre le courant, et cherchèrent à faire reprendre à

Fig. 63. — Aiguière patriotique d&orée en camaïeu bleu. (Collection de M. Gasnault, à Paris.)

leurs contemporains les traditions de la grande époque; tes deux autres, suivant l'impulsion générale, firent du neuf et marchèrent dans des voies inexplorées; mais tous quatre lurent des artistes de premier ordre, des céramistes hors ligne, et leurs ouvrages méritent toute nqtre admiration.

Bien que Johannes Van der Haagen et Piet Vizeer se soient proposé le même objectif, il n'y a cependant rien de commun entre eux, si ce n'est le but. Ils ne sont pas

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contemporains; ils ont chacun leur individualité bien distincte; leurs moyens sont différents et leurs procédés aussi ^ et^ alors que Piet Vizeer semble vouloir s'inspirer des chefsd'œuvre polychromes de Lambartus Van Eenhoorn, J. Verhaagen, et c'est là sa gloire, s'efforce de marcher sur les traces d'Abraham de Kooge.

II se montra imitateur si fervent de ce faïencier célèbre, qu'il alla jusqu'à copier son enseigne. Ne pouvant acquérir, sans doute, la fabrique illustrée par le maître et par ses successeurs, il s'établit à la Nouvelle Tête de Maure. Comme ses glorieux émules, J. Verhaagen dédaigna la polychromie; il concentra tous ses soins sur les peintures en camaïeu, et, dans ce genre difficile, comme eux aussi, il atteignit à la perfection. Certains de ses ouvrages, le grand plat de la collection Loudon, par exemple (fig. 42), sont des chefs-d'œuvre de conception, d'exécution et de goût. Quand on voit le talent dépensé dans un morceau pareil, on comprend l'enthousiasme qui devait animer son auteur, et Ton s'étonne moins qu'il ait remonté aux grandes et belles sources de l'art hollandais, et qu'il ait voulu y faire remonter ses contemporains. C'est de lui, en effet, que nous parlions dans un précédent chapitre; c'est lui qui osa, en pleine Régence, retourner aux œuvres archaïques de Goltsius. Une douzaine d'assiettes sont encore là pour attester le talent qu'il déploya dans cette tentative généreuse, et leur exécution est si magistrale qu'on s'explique qu'il n'ait pas désespéré de réussir dans xme aussi difficile entreprise.

Notez qu'il ne s^agit pas ici de gravures décalquées au poncis. Le céramiste a copié librement l' eau-forte du maître. Il en a même changé la forme, la faisant, pour les besoins

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du moment^ passer du carré long dans lequel elle avait été conçue, dans la forme ronde nécessitée par le plat qu^elle doit orner. De cette façon, il a été obligé de dénaturer Tœuvre, y ajoutant sur les côtés des personnages de son cru, des architectures de son goût, et affirmant par son peu de respect même Thabileté de son pinceau et la solidité de son savoir (fig. 64 et 65).

Cest entre 1725 et lySS que J. Verhaagen produisit ses œuvres les plus belles. Sa signature,

IVH

qu'on a fort gratuitement attribuée au problématique Ter Himpel, est généralement accompagnée d'une date comprise entre ces deux années extrêmes. Il fabriqua, toutefois, jusqu'en 1760, mais après lyS-S sa production devient plus commerciale et commence à présenter de grandes inégalités. Dans la même œuvre, on sent souvent la facture de plusieurs mains, et il arrive qu'une guirlande, admirable de composition et d'exécution, enveloppe une scène dessinée d'une façon enfantine. Un plat de la collection Loudon ( n*' 3o4 du Catalogue ) peut fournir un curieux échantillon de ces pénibles inégalités.

Au moment où Johannes Verhaagen déclinait, Piet Vizeer était dans tout l'éclat de sa force et de son talent. Quand j'ai dit qu'il marcha sur les traces de Lambartus Van Eenhoorn^ c'est comme peintre que j'ai entendu dire cela. On ne connaît, en effet, ni potiches gigantesques j ni vasques cannelées j ni

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gracieuses cafetières ^ qui nous montrent sa signature, mais celle-ci brille sur les carrelages^ elle étincelle sur les plaques, et dans ce genre un peu réduit P. Vizeer tient le premier rang.

Fig. O4. — Le Chemin de la Croix de Gotitius. (Calque de Tune des planches originales.}

Nul céramiste, en etfet, en aucun temps et en aucun pays, ne maria plus admirablement les couleurs du grand feu, ne leur donna plus d'éclat, plus de vigueur, plus d'intensité; aucun, pas même G. Verhaast, qui cependant, lui aussi, est un maître absolument exceptionnel.

Gysbrecht Verhaast, qu'on a confondu fort à tort avec les

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Verhaast de Gouda, et dont j'ai été assez heureux pour retrouver la date de sa naissance (12 mai 1737), est un artiste plus soigneux j plus complet peut-être, qui compose de ravissants

Fig. G5. — Assiette décorée en camaïeu bleu, copie Je Goltsius. (Collection John F. Loudon.)

tableaux, qui les nuance d'une façon délicate, et, sous un émail merveilleux, dispose de la palette la plus complète qu'on puisse rêver. Jamais artiste consommé ne connut mieux la juste distribution des valeurs, et ses tableaux polychromes, réduits à deux tons par la photographie, présentent encore des images nettes, charmantes, irréprochables (planche IX). Ce sont ces

œuvres extraordinaires que certains spéculateurs n'ont pas hésité à attribuer à Johannes Vermeer, pendant que les amateurs déroutés par ces combinaisons savantes, par cette exécution extraordinaire, n'osaient protester. Plus tard, fort heureusement^ les pièces signées sont apparues. Dès lors la lumière s'est faite. G. Verhaast est rentré en possession de son bien, et s'est trouvé placé tout d'un coup au premier rang des artistes de Delft; car si ses œuvres n'atteignent pas à la largeur de Piet Vizeer, si sa touche est moins grasse, sa couleur moins éclatante, si, en un mot, il se montre davantage peintre alors que son rival se révèle avant tout comme décorateur, et partant se trouve être plus céramiste, par contre, on ne peut lui refuser un mérite auquel Piet ne saurait prétendre, celui d'être un initiateur. Avant lui, en effet, nous ne trouvons qu'un artiste qui se soit exercé dans ce genre précieux, F. Van Hess, et il y a une telle différence entre eux que Hess semble plutôt être un élève de Verhaast que son précurseur.

Pour terminer avec cette étude, il nous reste encore à dire quelques mots sur les Dextra. On compte deux céramistes de ce nom : Zacharie Dextra, établi aux Trois Tonneaux de cendre (Drie astonne), et J. T. Dextra, que ses contemporains avaient surnommé le Jeune Dextra {dejong), pour le distinguer de Zacharie. Ce dernier dirigea la fabrique de l'A grec, et tous deux poussèrent la faïence de Delft dans l'imitation de la porcelaine de Saxe. Zacharie surtout obtint des résultats surprenants. C'est lui qui confectionna cette admirable fontaine, si finement gravée par Léopold Flameng, et cette magnifique soupière (fig. 66), qui comptent parmi les plus belles pièces de la collection Loudon. En dehors de cela, on possède

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de lui un certain nombre de drageoirs^ de corbeilles polychromes et dorées de la façon la plus étonnante. N'étaient l'épaisseur du biscuit et son opacité, on croirait avoir de la porcelaine sous les yeux. Malheureusement^ si la pâte est belle, Tengobe magnifique^ les couleurs au petit feu variées et éclatantes^ Témail onctueux et brillant, on peut dire que le caractère artistique se perd. Le décor devient bizarre, criard, et, dans tout ce qui sort des imitations japonaises ou chinoises^ naïf et enfantin. En outre, cette décoration à petit feu, sans grande originalité et sans caractère^ ne se borne pas à énerver le goût; elle porte un coup terrible à l'industrie des plateelbackers. Elle enlève, en effet, le travail aux peintres sur faïence, discrédite leur noble profession, dégoûte les apprentis et empêche ainsi les ateliers de se recruter en artistes instruits, capables et habiles.

Rien n'est à la fois curieux et pénible comme d'entendre les plaintes de ces glorieux artistes qui se voient menacés de perdre leur gagne-pain. Dès 1746^ le mal était déjà arrivé à un tel point que les peintres avaient dû saisir de leurs réclamations les doyens de la Gilde de Saint-Luc. Toutefois, il ne faudrait pas imputer aux Dextra tout le poids de cette transformation funeste. Bien avant eux, on décorait déjà à petit feu, et je crois qu'on peut fixer au commencement du dixhuitième siècle l'époque où ce nouveau procédé se généralisa.

Ce ne fut pas, en effets sur les faïences qu'on commença à pratiquer le feu de moufle; ce fut sur la porcelaine. Nous avons vu que les Hollandais expédiaient au Japon les modèles des services qu'ils faisaient copier par les artistes orientaux. Bientôt cette fabrication interprétatrice ne suffit plus; on lui

substitua une décoration mixte. Les Hollandais établis à Décima expédièrent à leurs compatriotes restés au pays des pièces à moitié décorées, et en Europe on compléta la décoration en ajoutant au décor primitif des chiffres, des armoiries, des initiales ou des dates, et même^ plus tard, une ornementation complète se raccordant plus ou moins avec l'ornementation primordiale. Jadis, en dressant le catalogue de la

Fig. M. — Soupière polychrome et dorée ; imitation de la porcelaine de Saie. {Collection de M. J. F. Loudon.)

collection Van Romondt, j'ai trouvé des centaines de pièces décorées de la sorte, et même une énorme potiche qui attendait encore sa décoration.

Aux premières années du dix-huiiième siècle, ce commerce de porcelaines décorées après coup était déjà si important qu'un industriel, Gerrît Van der Kaade, ouvrit à Delft même im magasin où Ton ne vendait que cet article (17 octobre lyoS). Les plateelàackers , frappés dans leurs transactions par ce produit nouveau avec lequel on venait leur faire concurrence

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sur leur propre terrain, saisirent l'arme dont on cherchait à les frapper et la retournèrent contre ces concurrents de la dernière heure. De là, cette application devenue tout d'un coup générale du décor au petit feu par les faïenciers de Delft. C'était faire du petit art , il est vrai ; mais les plateelbackers se modelaient, en cela, sur le goût de leur temps. Le sens artistique des Hollandais, troublé, dégénéré, affadi, en

Fig. fi-j. — Plaque à moilié décorée au grand <eu. (Appartenant au musée de Sèvres.)

était arrivé à préférer les tableautins de Gérard Douw, les mièvreries des Miéris, des Van Toi, des Schaelken, des Lairesse, aux œuvres saines et généreuses des grands maîtres. Un Rembrandt se vendait quatre-vingts florins, et une petite fadeur du chevalier Van der Werff représentait une fortune. Les faïenciers firent donc ce qu'avaient fait les importateurs de porcelaines du Japon. Us demandèrent à leurs peintres de dessiner sur le cru les fonds bleus et les traits généraux de la composition. Puis on cuisait, et là-dessus, après cuisson, des

peintres ordinaires reprenaient avec des procédés divers ces figures ébauchées qu'ils complétaient par des coloriages.

Une plaque fort curieuse qui se trouve au Musée de Sèvres (fig. 67) nous montre ce travail en cours d'exécution. Les bleus sont en place, la première cuisson est faite, et la mythologiade indiquée attend qu'un artiste étranger lui donne son dernier aspect. Nous disons « artiste étranger » parce que ce procédé avait pour résultat, en amoindrissant singulièrement les difficultés, de supprimer le travail du peintre céramiste. Il n'était plus nécessaire, en effet, d'avoir cette prestigieuse légèreté de main indispensable aux artistes peignant sur le cru. Car la faïence recuite, émaillée, n'offrait plus une surface spongieuse, où le moindre arrêt, la moindre indécision, la plus petite distraction, formaient pâté et faisaient tache; où les repentirs étaient interdits , et où il fallait faire bien du premier coup. Sur l'émail on pouvait peindre comme on voulait et avec quoi l'on voulait, sans qu'il fût nécessaire d'apprendre la pénible composition de ces couleurs qui changeaient de nuance au grand feu. De là l'emploi de peintres non céramistes et les justes plaintes de ceux qui, s'étant préparés par un long et difficile apprentissage à cette délicate profession, se trouvaient tout d'un coup privés de travail et menacés de douloureux chôniiages.

En 1746, les plateelschilders avaient réclamé une première fois, et ils avaient obtenu qu'on leur garantît un certain nombre de pièces à décorer. Plus tard, en 1767, ils renouvellent leurs plaintes, saisissent de nouveau le collège des bourgmestres de leurs doléances, et, après enquête et contreenquête, celui-ci décide qu'il sera payé aux peintres céramistes un droit par chaque pièce soumise à la cuisson sans

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avoir été préalablement décorée par eux^ ou alors que cette décoration serait incomplète. Deux peintres dans chaque fabrique devaient tenir registre des pièces soumises au grand feu. Ces pièces étaient divisées en trois catégories : blanches, à moitié décorées, et complètement décorées. Toutes celles dont la décoration était incomplète donnaient droit au payement d'un tiers du prix qui aurait été dû aux peintres céramistes, s'ils eussent été chargés de les achever. Mais, comme les rétributions variaient d'une fabrique à l'autre, on dut arrêter un tarif commun, et la valeur moyenne de ces décors incomplets fut fixée à quatre sols (i).

Ce dernier chiffre a une importance extrême. Il nous donne, en effet, une idée des prix qui étaient alors payés au décorateur. Il n'est personne qui n'ait lu les exagérations grossières auxquelles a donné lieu la rétribution de ces habiles artistes. On le voit dans ce document officiel, c'est par sous et non par florins que la décoration des divers articles était comptée. Du reste, il ne pouvait en être différemment, eu égard au bas prix auquel se vendait alors la faïence. Quelques pièces parvenues jusqu'à nous portent en effet leur tarif avec elles, et ce tarif est trop modeste pour prêter à controverse. L'inscription suivante, que je relève sous une délicieuse bouteille polychrome appartenant à M. F. Fétis, de Bruxelles :

nous apprend que ces charmants objets, qui valent aujour-

(1) J'ai retrouvé toutes les pièces de cette curieuse information aux Archives de Delft.

J4S Histoire de la Faïence de Delft.

d'hui des prix fous, se vendaient alors 7 Stuivers, c'est-à-dire 7 sols de Hollande, ou 14 sols de notre monnaie. Bien mieux, une lettre de commande , récemment retrouvée ( i ) , nous donne la nomenclature presque complète des prix de ce temps.

Fig, 68, — PUt a musique, décor polychrome. (Collection de M. Pennier, i Paris )

Ce curieux document, daté du 12 mars 1758, était adressé à Monsieur Jacquary Dextraat, à la manufacture de faïence, aux trois Tonnes, vis-à-vis les Cannon, à Delft. Il émanait

(i) Retrouvée et publiée par M. le conseiller Frédéric Fétis, de Bruxelles.

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de Pierre - François Desfontaines, marchand de faïences à Tournay. Pour ne nous occuper que des pièces décorées, nous y relevons :

6 douzaines de grand plat fon bleux et en couleur des

nouvaux dessains à 5o sols.

6 douzaines dito moien plat bleu et en coulleur à. . 40 »

2 douzaines salladier a cartiez deu bleux à 5o »

2 douzaines salladier à cartiez deu bleux à 34 »

100 douzaines de tasse à caffée bleux est en couleur rouge. 8 »

Quels prix, aujourd'hui, se vendraient ces tasses polychromes, ces grands plats à fond bleu et en couleur, ces saladiers, ces plats moyens? Les douze cents tasses à elles seules constitueraient une petite fortune, car cette fabrication de Zacharie Dextra nous est connue, et nous savons ce que valent les moindres pièces sorties de ses mains.

Encore ne faudrait -il pas croire que les prix que nous voyons au regard de chaque article sont ceux de la pièce. Ce sont les prix de la douzaine. Un tarif retrouvé aux Archives de Delft, et qui date du milieu du siècle dernier, nous le dit formellement ( i ) .

(i) Cette pièce est ainsi conçue : DeMeesters Plateelbackers pjn om verscheide reedenen genood^aakt de onderstaande goederen af te leveren voor de voîgende prjr^en aïs. Traduction : Les maîtres faïenciers se sont obligés, pour les pièces séparées, à fournir les articles ci-dessous aux prix suivants :

*t koffy goedf g st.; en vit, 7 st. 7 do^n.

't groote ihce goed, 8 — — 5 //3 --

7 kleine — 7 — — . ^ //^

7 kinder — 6 ^ — 3 ils —

De ^e^iere kenenburgers — i3 —

— groote — —Il —

— kloekkarels — —10 —

— groote yetjes — —9 — ~ kleine — — 8 —

— duketons, —7 —

Service à café, 9 sols . et en blanc, 7 sols la douz.

Gr. serv. à thé, 8— — 5 i/a —

Petit — 7 — — 4 1/2 —

— p. enfant, 6 — — 3 1/2 —

Bols de 7 pouces — i3 —

Grands bols — 11 —

Petits bols — 10 —

Grands bols avec moulures — 9 —

Petits bols — — 8 —

— duketons (?) — 7 —

J'ai tenu â donner cette liste à cause des termes oubliés aujourd'hui qu'elle renferme , et dont je n'aurais pu connaître la signification sans les précieuses explications du vieux faïencier Tulk et de son patron, M. Thooft.

i5o Histoire de la Faïence de Delft.

Une autre exagération^ dont il nous faut également faire justice^ ce sont ces chiffres fabuleux entassés comme à plaisir et qui donnent à la fabrication des faïences de Delft des allures fantasmagoriques. Certes^ Delft a été pendant un siècle et demi le centre de fabrication le plus important de TEurope. MaiSj en 1680, à Tépoque de sa plus haute prospérité^ sa population ne dépassait pas vingt-quatre mille habitants. Les autorités les plus respectables (i) sont là pour nous l'affirmer. Le nombre de ses céramistes n'a donc jamais pu être de dix mille, comme on Ta prétendu (2). Faites la part des femmes et des enfants, des gens riches, des domestiques et des industriels de toutes sortes, et s'il reste quinze cents à deux mille piateelbackers , c'est plus qu'on n'en peut espérer.

De même pour les fabriques. Il n'y en eut jamais ni cent, ni même cinquante. Tous les témoignages sérieux et compétents concordent pour fixer leur chiffre à trente au maximum. Bleyswijck, secrétaire de la ville, et par conséquent en position d'être mieux renseigné que personne, n'en a jamais compté plus de vingt-huit (3) . La création de la fabrique du Timon en 1696, et l'ouverture, en 171 1, des Quatre Héros de Rome, portèrent ce nombre à trente. Mais ce chiffre, cité par Gerrit Paape et Noël Chomel, ne fut pas de longue durée. Dès les premières années du dix-huitième siècle, la décadence se fit sentir. En 1742, un auteur digne de foi nous apprend que les plateelbackerijen étaient réduites à vingt (4); et le Tegen-

(i) Voir le Recueil van de Pensionaris van Hoornbeeck , p. 56, aux Archives de Delft. Ce dénombrement de la population, en 1680, fut occasionné par Timpôt sur le savon et le sel.

(2) M. Demmin, Guide de V amateur de faïences, etc., ouvrage cité, page yS.

(3) Voir sa Beschryvinge , p. 736.

(4) Voir Hed. Hist, of Teg, Staat van aile Volkeren, t. XIV, p. 275.

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jpoordige Staat der Vereenigde Nederlanden, en portant ce chiffre à vingt-quatre, fait remarquer qu'il comprend dedans quatre Geleybakkerijen a où, nous dit Tauteur, on fait une sorte de poterie plus grossière » .

En 1759 et 1764, deux documents officiels, irréfutables, déposés aux Archives de Delft, n'en accusent plus que vingttrois. Au temps où Chalmot donnait ce qu'on est convenu d'appeler la Suite du Dictionnaire de Noël Chomel, leur nombre était réduit de moitié. En 1794^ Gerrit Paape n'en comptait plus que dix, et en 1 808, lors de la réorganisation de la Corporation, il n'en existait plus que huit : la Lampette [Lampetkan), la Bouteille de porcelaine {Porceleinefles), le Pot de fleurs {Bloempot), la Griffe {Klauw), TA grec {Grieksche A), et les Trois Cloches {Drie Klokken), auxquelles il convient d'ajouter la Rose {de Roos)^ qui, ne fabriquant plus que des carrelages, avait dès lors pris le nom de Tegelbakkerij , et rétablissement de faïences anglaises de Sanderson et Bellaerd, que le document officiel auquel j'emprunte ce renseignement nomme fabrikeurs in {ogenaamd engelsch aardwerk ( i ) .

N'est -il pas curieux de rencontrer une maison anglaise établie en 1808 à Delft? C'était, en effet, le sort singulièrement étrange réservé à cette industrie que d'être supplantée chez elle par la fabrication britannique} elle qui avait expédié ses produits en Angleterre et aux colonies anglaises avec une profusion telle que, de nos jours encore, le nom de Delft est, dans le Royaume-Uni et TAmérique, le synonyme de faïence.

Car c'est à l'introduction des produits anglais que Chai-

(I) Conùept-reglement voor de Corporatie, etc., aux Archives de Delft.

iS2 Histoire de la Faïence de Delft.

mot n'hésite pas à attribuer en partie la décadence de la fabrication dclftoise. De son temps, l'usage en était déjà général; il le constate et l'explique par ce que cette poterie pouvait être mise impunément sur le feu, qualité qui faisait défaut à la faïence de Delft. Gerrit Paape répète ces mêmes raisons; mais, écrivain mieux renseigné, observateur plus clairvoyant, il donne encore d'autres motifs qui deman-

Fig. 69. — Buire polychrome, i sujet patriotique, appartenant à la Bibliothèque

de l'Université à Gand.

dent à être médités, et qu'on trouvera au chapitre suivant. A ce moment, du reste, la partie était perdue pour les faïenciers de Delft, et leur industrie touchait à son déclin. Eux-mêmes le reconnaissaient; et, dans ta supplique qu'ils adressaient aux états généraux pour demander la prohibition de l'importation anglaise (i), ils avouent avec douleur que « les faïenceries de Delft sont tombées dans un tel état de

(i) Voir la Requête, aux Archives de Delfl.

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