LA VILLE DE DELFT
L est peu de villes en Europe dont le nom soit plus connu que celui de Delft. Aux historiens J il rappelle la naissance de Frédéric Henri et l’assassinat de Guillaume le Taciturne. Aux oreilles des marins J il vibre comme un fragment de la chanson de Piet Hein^ ou comme un des formidables commandements du terrible amiral Tromp. Pour les savantSj c’est l’image de Leeuwenhoeckj l'illustre micrographe^ qu’il évoque; etj pour les juristes aussi bien que pour les diplomates J c’est celle de ce génie du droite de ce merveilleux esprit^ de cet Hugo Grotius ^ que Carleton qualifiait haineusement de « jeune cervelle chaude et que scs contemporains avaient baptisé plaisamment « le nouvel oracle de c( Delphes », uoinini oraculitni Delphi.
Enfin, pour nous autres, amateurs, artistes, curieux, comme
Fig. 6. — Assiette décorée en camaïeu bleu.
(Collection du chevalier de Stuers.)
on nous eût désignés j il y a deux siècles j ce sont moins toutes ces gloires qui nous émeuvent ^ que le souvenir de quelques grands talents dont les noms sont intimement liés à celui de Delft. L’austère figure de Mierevelt par exemple^ la grande et vigoureuse nature de Pieter de Hooch^ cette intéressante physionomie à peine entrevue ^ qui porta le nom de Carel Fabritius^ et ce génie de la couleur,, ce Johannes Vermeer^ ce Van der Meer de Delft comme on le nomme j qui devait J en ajoutant au sien le nom de sa ville natale^ les immortaliser tous deux.
Tous ces héros de l’art sont nés à Delft ou s’y sont formés. Ils y ont passé le meilleur de leur vie^ la partie la plus heureuse ou la plus féconde, tenant école et atelier ^ attirant par leur renom les élèves et les confrères du dehors ^ fiers à juste titre de ceux qui répondaient à leur appel; car c’est au milieu d’eux qu’est venu s’épanouir le grand talent de Paul Potter et que Jan Steen a peint ses plus précieux tableaux.
Mais n’aurait-elle point eu toutes ces gloires rayonnantes pour former une auréole autour de son nonij Delft serait encore connue de tous ceux qui s’occupent d’art et de curiosités. Une artistique industrie j la fabrication des faïences qui fleurit pendant deux siècles sur son sol fécond ^ aurait suffi pour la rendre à jamais célèbre ^ et pour en faire en quelque sorte un lieu de pèlerinage cher à tous ceux qui s’occupent des beaux-arts^ les cultivent ou les aiment. Eh bien! malgré tous ces titres^ et malgré toutes ces gloires> il est peu de villes en Europe qui soient plus rarement visitées.
Elle est sur le passage de tous ceux qui parcourent la
La Ville de Delft.
Hollande; elle est sur le chemin de tous ceux qui vont de Rotterdam à la Haye^ et bien peu s’y arrêtent. Le voyageur qui, pour la première fois, passe devant elle, est comme surpris en entendant crier son nom. Il s’étonne d’être si près de cette ville célèbre dont il a si souvent entendu parler. Il se penche curieusement à la portière du wagon; il enveloppe dans un regard ému ces maisons coquettes, ces beaux toits rouges, la grande flèche élancée, les massifs de verdure et la vieille tour bronzée par les siècles, coiffée de cinq clochetons pointus et penchant sur sa base. Son œil plonge dans des profondeurs délicatement estompées, toutes faites de briques et de feuillage. Il perçoit vaguement ces canaux ombragés, ces remparts convertis en jardins, ce singel chargé de gros bateaux ventrus à la voile rougeaude. Il cherche à saisir au passage un trait qui personnifie dans sa mémoire cette ville renommée, une image qui s’incruste dans son esprit. Il s’en veut de ne point demeurer dans ce milieu qui, pour lui, est si rempli de souvenirs; mais il passe, et bientôt les éternelles prairies , les polders verdoyants, les grands moulins aux ailes sombres ont repris place devant ses yeux, et leur image renouvelée ternit, embrouille, efface peu à peu l’impression fugitive qu’il avait recueillie au passage.
N’imitons pas ce voyageur pressé. Prenons-en, s’il vous plaît, plus à notre aise. Visitons sans hâte cette artistique cité. Aussi bien et quoi qu’on dise, elle le mérite. Nous allons essayer d’expliquer, de décrire et de faire revivre une de ses gloires disparues; étudions un peu le sol sur lequel cette gloire s’est épanouie. Le cadre n’est pas indifférent quand il s’agit d’un tel tableau.
Du reste,, nous ne tarderons pas à être récompensé de notre peine. Guicciardini (i)^ en son temps^ proclamait Delft une c( belle et grande ville ^ de tous costez bien bastie^ ayant ses rües larges et plaisantes et cet hommage^ Delft le mérite encore aujourd’hui. Dès nos premiers pas^ ses rues tirées au cordeau ^ bordées de maisons vieilles pour la plupart de deux ou trois siècles^ ses canaux ombragés où se mirent les façades de briques, ses allées propres et bien tenues, ses ruelles soignées, immaculées jusque dans leurs plus secrets replis, nous séduisent et nous charment. Partout des perspectives colorées, des échappées pittoresques, des façades amusantes, des profils curieux, et, au centre de la ville , une grande place, qui passa longtemps pour le marché le plus vaste et le plus commode qui fût dans la province. La vieille tour de la Nieiiive Kerk, avec sa flèche audacieuse, occupe un des bouts de cette place. A l’autre se dresse l’hôtel de ville, avec sa façade un peu contournée, sentant la décadence, mais qui ne manque cependant ni de caractère ni de style; et les deux autres côtés sont bordés de maisons basses, à pignons découpés, antiques et coquettes, fortement colorées et fraîches encore malgré les ans. Que de spectacles curieux ou terribles pourraient redire toutes ces joyeuses maisons, s’il leur était donné de raconter ce qu’elles ont vu de leurs cinq cents fenêtres !
C’est sur ce gai forum, en effet, que se sont accomplis les principaux événements auxquels assista l’industrieuse cité. Au son de la grosse cloche du beffroi, ses habitants accouraient de toutes parts pour entendre lire au perron
(i) Description des Pays-Bas , édition d’Anvers, 1627.
La Ville de Delft.
les lois et ordonnances ^ les arrêts de justice et les keuren du « Magistrat ». Les jours de fête^ c’est là qu’on se réunissait; et, joyeux ou lugubres, c’est là encore que tous les grands actes de la vie nationale ou municipale avaient leur dénoûment. Depuis les funérailles si tristement magnifiques du grand Taciturne, et l'horrible exécution de Balthasar de Gérard, qui en fut comme le complément, jusqu’à l’érection de l’arbre de la liberté, en lyqS, quel album de planches intéressantes et curieuses on pourrait composer avec les scènes diverses qui se sont déroulées sur cette place !
La moins extraordinaire assurément ne serait point cette bizarre estampe représentant l’armée de Pichegru défilant au pied de l’hôtel de ville. Je l’ai eue sous les yeux, aux Archives de Delft. Quelle tournure étonnante possédaient ces vainqueurs ! quelle glorieuse misère ! quels costumes fantasques ! Souliers, bottes et sabots de fantaisie, houppelandes de toutes tailles, de tous pays, de tous régimes; coiffures plus merveilleuses encore et empruntées à tous les règnes de la nature ; casques de fer, bonnets de peau ou chapeaux de paille achetés à crédit à quelque paysanne, et retenus sous le menton par un fichu en forme de fanchon.
Quels hommes étaient-ce donc que ces ancêtres, pour ne pas sembler ridicules en un pareil accoutrement? Car, toute grotesque que nous paraît aujourd’hui une pareille mascarade, elle fut acclamée cependant, et les échos de cette grande place retentirent alors de frénétiques accents.
Aujourd’hui, sauf les jours de marché, le silence a remplacé ces scènes tumultueuses. Ces jours-là, deux fois par semaine, la foule envahit la place, les boutiques se dres-
sent J les barils de beurre s’entassent, et les fromages s’empilent, De tous côtés, campagnards et villageoises accourent, les uns vêtus de noir, les autres avec leur casque d’or, et le brouhaha particulier aux foules marchandes et paysannes se complique des cris aigus de quelque porc récalcitrant et des accents aériens du carillon babillard.
Mais sauf ces jours de marché, la grande place est calme et la cité aussi. Bien quelle soit ville de garnison et, mieux
que cela, ville d’étudiants, Delft, en effet, n’est point agitée, dissipée ni bruyante. Elle participe à ce recueillement singulier qu’affectent, dans les Pays-Bas, les centres
académiques et universitaires. Car c’est en quelque sorte un privilège des Académies hollandaises de conserver aux villes qu’elles honorent de leur présence un studieux cachet, un caractère calme et recueilli. A Leyde et à Utrecht, l’étude féconde et savante n’est troublée par aucun tumulte, et Delft suit leur exemple, et pratique le même recueillement.
. Ne nous en plaignons pas au moins. C’est la tranquillité qu’il nous faut pour songer au passé, pour en parler, et si je puis dire ainsi, pour le revivre. Grâce à ce calme si cher au sage, nous allons pouvoir errer sur les quais et les places, longer les digues et les rues, suivre les multiples allées qui coupent la ville en tous sens, sans que les rumeurs d’un présent importun viennent troubler le cours de nos rêveries et interrompre la succession de nos souvenirs.
Ceux-ci, du reste, sont si nombreux qu’ils nous assaillent, pour ainsi dire, à chaque pas. Cette porte par laquelle nous sommes entrés dans l’artistique cité, et qui sépare ses dernières
La Ville de Delft.
maisons des campagnes verdoyantes, des polders infinis couverts de bestiaux, n’est-ce pas par cette porte que Paulus Potter gagnait son champ d’études? Je l’imagine passant par ces quais, un grand carton sous le bras, avec ses longs cheveux roux flottant sur son col rabattu, l’œil animé et la joue déjà pâlie par le mal terrible qui devait le ravir. Il reviendrait aujourd’hui qu’il se reconnaîtrait aisément. Tout est demeuré pareil. Ce sont toujours les mêmes maisons colorées, les mêmes boiseries luisantes, les mêmes eaux calmes mirant les pignons inclinés, la même enseigne peinte aux armes de la ville qui se balance en geignant au-dessus du trottoir de briques.
Cent pas plus loin, nous voici sur VOiid Delft, le vieux Delft, la partie la plus ancienne de la cité. Ce canal que nous traversons fut jadis le fossé protecteur enveloppant la ville que Godefroy le Bossu venait de fonder. Pendant cinq siècles, VOud Delft demeura le quartier aristocratique de la ville et compta bon nombre d'hôtes illustres à des titres divers.
Oldenbarneveld y posséda une maison. Graswinkel, le docteur miraculeux, y donna ses consultations célèbres. C’est presque sur ses bords, au Boterbrug, que Leeuwenhoeck fit ses merveilleuses découvertes. Les pages les plus émotionnantes du roman d’Emmanuel de Portugal et d’Émilie de Nassau se déroulèrent au coin de la Schoolsteeg. Plus loin, à l’ombre des arceaux gothiques de Saint- Hippoly te, dont la vaillante tour occupe un coin du ciel, reposent Piet Hein et Martin Tromp; et c’est en face, dans le Prinsenhof, que Guillaume le Taciturne fut assassiné. Avais-je tort de dire que les souvenirs du passé semblent jaillir du sol et nous harcèlent à tout instant et de toutes parts?
Notez que l’art, malgré cela, n’abdique point ses préro-
gatives. Laissez votre regard pénétrer à travers les portes entrouvertes et fouiller les profondeurs du home hollandais. Les premiers plans sont plongés dans une ombre transparente et discrète. La dalle grise du seuils les montants de la porte^ les pavements de marbre baignent dans un clair-obscur aux tonalités douces et vaporeuses^ pendant qu’au fond^ dans un réduit lumineux J la servante aux bras rouges j ruisselant de chaudes clartés, semble rayonner la lumière. Tout Pieter de Hooch est dans ce tableau, et l’impression en est si juste qu’on dirait que le peintre nous sert lui-même de cicerone , et qu’il nous guide vers ces effets curieux qu’il aimait à la passion.
Il n’est pas le seul, du reste, des maîtres du vieux temps, qui nous tienne fidèle compagnie. Son contemporain et son ami Van der Meer n’est pas loin, et cette vieille maison à la façade crépie a plus d’un rapport avec le chef-d’œuvre de la galerie Six qui porte sa signature. Mais rappelez-vous surtout cet autre chef-d’œuvre admiré au Musée de la Haye; vous allez le revoir tout à l’heure, en nature cette fois, mais non plus naturel que le tableau.
Lorsque l’on peut offrir de telles impressions, prodiguer de tels trésors, évoquer des souvenirs si précieux, il serait, n’est-il pas vrai? de mauvais goût et de mauvais ton de se montrer folâtre, rieuse, tapageuse et bruyante. Et encore ne sommesnous pas au bout. Quand nous longerons la Langendyk , il nous faudra saluer le berceau d’un génie, la maison où naquit Grotius; et, sur le Korenmarkt, la brasserie célèbre où Jan Steen vida ses meilleurs pots et enfanta ses œuvres les plus surprenantes. Vous voyez qu’il est bon que Delft soit recueillie, calme et silencieuse.
Elle ne le fut pas toujours cependant. Jadis, au temps de
La Ville de Delft.
sa grande prospérité^ elle était animée j joyeuse, turbulente même et dissipée. On lui reprochait son luxe, ses plaisirs corrupteurs. A son seul nom, les moines du Lazaret, troublés, se signaient pieusement, et les bonnes âmes dévotes lui prédisaient le sort des villes maudites de la Bible. Et de fait elle le subit.
Fig- 7- “ P'at décoré en camaïeu bleu, représentant la Porte de la Haye à Delft.
(Collection de M. le comte de Liesville, à Paris.)
Le 3 mai i536, un violent incendie éclata au dehors des remparts, du côté de la Waterslootsche-poort, non loin de l’endroit où se trouve aujourd’hui la station. En un instant les flammes s’élevèrent à une grande hauteur, les étincelles volèrent de toutes parts, franchirent les fossés et les murailles, et vinrent s’abattre comme une pluie de feu dans les rues de la bourdonnante cité.
En ce temps J les façades étaient en bois et les toitures étaient en chaume. Le vent soufflait avec violence j il fallut moins d’une heure pour que les trois quarts de la ville formassent un effroyable brasier. Deux mille trois cent neuf maisons,, dit une vieille chronique (i), les deux paroisses j l’hotel de ville^ le couvent des Minnebroeders , celui des Clarisses de Sainte- Anne, le cloître de Sainte-Ursule et l’hôpital de Saint-Georges furent détruits. On ne put rien sauver, habitations, meubles, bijoux, tout disparut dans la fournaise, sans compter les victimes de tout âge et de tout sexe.
Parmi ces dernières, il s’en rencontra dont l’héroïsme maternel devait être enregistré par les historiens et célébré par les poètes. Gaspar Veldenis, le prudent conteur, Guicciardini, le voyageur sincère, et Blaeu, le sévère géographe, devaient leur consacrer une mention spéciale, pendant que Hadrianus Junius, en huit vers latins, se faisait le chantre de leurs exploits. Ces victimes du plus noble des dévouements furent les cigognes, qui, ne pouvant emmener leurs oisillons trop jeunes pour voler avec elles, les couvrirent de leurs ailes et préférèrent mourir auprès d’eux plutôt que de les abandonner.
Le croirait-on? Il se trouva, parmi ces âmes dévotes dont je parlais tout à l’heure, des cœurs assez endurcis pour se réjouir de l’incendie de la cité et lui refuser leur aide. Un vieil annaliste rapporte qu'au moment où Delft était en feu, une femme courut au Lazaret pour demander du secours : « Delft brandt! Delft brûle ! » cria-t-elle en frappant à la porte du cloître. Mais les Lazaristes, regardant paisiblement
(i) Onde hoUandscJie Kronijk van Goudhocve.
La Ville de Delft. ii
les lueurs sinistres qui rougissaient l’horizon^ lui répondirent simplement : « Godt sij gelooft! Dieu soit loué! »
Heureusement cette sécheresse de cœur fut tout exception^ nelle. De la Haye^ de Rotterdam^ de Schiedam^ de Gouda ^ des secours arrivèrent aussi nombreux et aussi abondants que possible. Une brochure imprimée cette année même à Anvers fut répandue dans les provinces méridionales ^ où elle excita la commisération (i)^ et le magistrat de Delft, pour perpétuer le souvenir de cet affreux désastre, fit peindre un tableau représentant la ville après l’incendie, tableau qu’au] ourd’hui encore on ne peut contempler sans tristesse.
Cette peinture conservée au Stadhuis, dans le cabinet du secrétaire, est bien, en effet, la paraphrase la plus éloquente qu’on ait pu trouver de l’épreuve terrible que Delft venait de subir. Elle représente la ville à vol d’oiseau. Celle-ci avait alors la même forme et la même étendue que de nos jours, et, sur toute cette surface, ce ne sont que murs écroulés, maisons sans toits, ruines et décombres. Mais ce qui valut mieux pour Delft que brochures et tableaux, ce fut le bon vouloir de f Empereur. Charles -Quint, bien qu’il n’eût guère le cœur tendre, surtout en matière de finances, restitua généreusement à la ville ses privilèges brûlés, et exempta pour vingt ans ses bourgeois de tout impôt direct. Bien mieux, l’année suivante, il leur accorda une nouvelle « Caroline », défendant qu’on chargeât la bière d’aucune accise pendant le même temps (2).
(1) Ch. Cellarius, De incendia excitalo in civitate Delphi, Antverpt, i53G,
(2) Voir, à la Bibliothèque royale de la Haye, le Privilegie-boeck van Delft met een Register van aile de privilegien , MS., in-f".
C’était là pour Delft un privilège d’une importance extrême; la bière qu’on y brassait jouissait en effets en ce temps j d’une renommée exceptionnelle qu’elle devait en grande partie à la qualité de ses eaux. Dès iqSo^ celles-ci avaientj en vue même des brasseries^ été l’objet de travaux d’art tout spéciaux. Le duc Philippe y avait fait « faire et charpenter ung molin à eauwes pour faire cheoir et courre les eauwes desquelles on y a accoustume de brasser et en cas de besoing les renouveler et refreschir (i) ».
Depuis lors J on y brassait des bières fortes ^ le PharaÔ de Delft, la bière anglaise, V Israël de Delft, toutes fort estimées et qu’on exportait à pleins bateaux vers la Nordholland, l’Overyssel, la Frise et surtout la Zélande : « Chacun d’iceux cartiers ayans ses marchants appropriez à ce faict. » Pour la ville et les campagnes environnantes, on confectionnait une petite bière qui portait le nom de Kiiyte de Delft. Pour fournir à toutes ces demandes, près de trois cents brasseries s’alignaient le long de ses canaux. L’incendie les avait détruites; l'édit de Charles-Quint les fit renaître de leurs cendres. Cinquante ans après le douloureux désastre, elles étaient plus florissantes que jamais, et un contemporain (2) pouvait écrire ; « Par ce moyen, Delft est devenue riche et puissante, par-dessus ses voisines, car le métier de brasserie (le tiers de la ville s’y occupant) cause grand traffic de bled, froment, seigle, moulture, avoine, houblon et bois. »
Ajoutez à cela les autres professions qui en étaient le complé-
(1) Voir les Mededeelingen uit het archief der stad Delft, publiées par M .J. SOUTENDAM.
(2) Guicciardini.
La Ville de Delft. i3
ment nécessaire : le bataillon sacré des tonneliers ^ la légion des batelierSj constitués en corporation dès iSyS, et qui distribuaient partout les produits capiteux des brasseurs; enfin ^ pour loger ces nomades ^ les hôteliers^ les aubergistes^ les tavernierSj
Fig. 8. — Bouquetier en forme d’arc de triomphe (camaïeu bleu). (Collection de M. Gasnault, à Paris.)
tous grands consommateurs de bières fortes et légères. Avec ces gosiers toujours altérés sous la main^ et au loin des débouchés sans nombre J la richesse des brasseurs ne pouvait manquer de se consolider et de s’accroître; bientôt elle devint proverbiale. Je vous fais grâce de toutes les histoires extra-
vagantes ou curieuses qu’on trouve sur ce chapitre dans les Mémoires du temps. L’opulence des hrouwers, le nombre de leurs knechts ou garçons j celui de leurs clients ^ les crédits qu’on faisaitj les livres de compte toujours ouverts à tout homme solvable ^ prennent sous la plume des chroniqueurs les allures fantasques d’une danse macabre de chiffres redondants. Le certain^ toutefoiSj c’est une prospérité inouïe^ sans précédents ^ si surprenante J enfiHj que Grotius n’hésitait pas à réclamer la fabrication de la bière comme un des titres de gloire de sa cité natale.
Urbs jacet in Batavis cocto notissima jpotu (i).
Cette industrie n’était pas la seule,, toutefois ^ dont Delft eût à s’enorgueillir. Elle en abritait en ce temps une autre moins bruyante ^ moins enivrante j mais non pas moins précieuse ^ la fabrication des draps ^ qui mettait en mouvement des centaines de métiers. Cette fabrication semble même avoir précédé l’industrie des brasseurs^ car déjàj en on trouve des édits qui la réglementent (2); en outre^ elle avait acquis une telle perfection^ que dans toutes les villes drapières, son type de fabrication était adopté comme modèle. « F is als Delfs Piiyk C’est comme le choix de Delft était J en matière de draperie^ un dicton proverbial. Jusqu’à la fin du seizième siècle^ quand on avait dit cela,, il semblait qu’on eût tout dit. Mais avant ce tempSj un autre fait s’était accompli ^ qui devait avoir sur les destinées de Delft une action souveraine.
(1) « Une ville existe dans les pays bataves, très-connue pour sa boisson cuite... » 11. Grotius. In Mirabilibiis.
(2) Register van der Stad Delft privilegien.
La Ville de Delft.
La guerre de l’Indépendance avait éclaté,, les armées espagnoles tenaient la campagne. Haarlem avait été prise et saccagée J Leyde assiégée ^ Rotterdam pillée par les troupes du comte de Bossu. Moins éprouvée que ses voisines^ Delft avait dû cependant contribuer au dixième et au centième denier et épuiser ses coffres j pour subvenir aux frais de cette guerre intestine et religieuse.
Comme toutes les villes hollandaises ^ elle détestait l’Espagnoh et pourtant elle hésita quelque temps à prendre parti. Elle se souvenait des largesses de Charles-Quintj de sa fortune relevée J de sa prospérité retrouvée. Il lui en coûtait de secouer un joug même pesant ^ même cruels quand son retour à l’indépendance pouvait passer pour de l’ingratitude ou de la félonie.
Mais l’amour de la liberté a toujours exercé sur les cerveaux bataves une sorte de fascination. Un jour donc^ Delft se donna aux États et chassa de ses murs les agents du roi d’Espagne. Elle en fut tout de suite récompensée. Le stathouder y établit sa résidence^ et une ère de prospérité nouvelle ne tarda pas à s’ouvrir pour l’industrieuse cité. Jusque-là elle avait été une ville commerçante et fabricante^ elle allait être un des centres artistiques des Pays-Bas.
Disons vite qu’elle était merveilleusement placée pour devenir le séjour préféré du Taciturne. Située à une heure de la Haye^ où se trouvait établie la cour de Hollande, elle avait sur sa voisine l’avantage d’être fortifiée ^ avantage inappréciable dans un temps où la campagne n’était point sûre et où l’on se trouvait à la merci d’un coup de main. Si bien que^ quarante ans plus tard, quand le pays calme et tranquille aura repris possession de lui-même, Delft, grâce
i6 Histoire de la Faïence de Delft.
à sa situation J paraîtra encore aux esprits réfléchis la meilleure résidence à conseiller à un prince. « La Haye est ouverte J sans portes j ni murailles,, écrira le chevalier Car-
leton. On aurait à Delft le meilleur air de la Hollande
Le peuple y est sage, affectionné et fidèle. D’ailleurs^ cette ville est si près de la Haye que le jeune prince y serait toujours sous les yeux des États (i). »
Le premier soin du Taciturne,, en établissant sa résidence à Delffl fut d’améliorer l’état de la place et d’en augmenter les fortifications. De 1573 à i5y5j on éleva des bastions, on refit les tours, on restaura les portes et l’on arma les remparts de canons. Mais à défaut de murailles épaisses et de batteries redoutables, la ville eût été sûre. La vigilance des Delvenaars suffisait, en effet, à éloigner tout danger.
Cette vigilance fut même la cause d’une aventure étrange, et l’aventure ayant valu à ses auteurs un bizarre surnom, je ne puis guère la passer sous silence. Donc, par une nuit obscure, une sentinelle placée en vedette aperçut une masse informe et pesante qui s’approchait doucement du fossé. Cette masse allait, venait, passait et repassait, méditant sans doute quelque dessein funeste. La sentinelle inquiète arme son arquebuse, ajuste et tire. L’alarme était donnée; les troupes courent à leur poste ; les remparts se couronnent de torches, et la campagne subitement éclairée montre, au lieu de l’ennemi qu’on attendait, un veau agonisant portant au flanc une blessure mortelle (2).
L’événement fit du bruit. A Delft, on s en moqua beau-
(1) Lettres du chevalier Dudley Carleton , t. III, p. SSy.
(2) Voir l’article intitulé : De Schimpnaam der Delvenaars , publié par M. J. SouTENDAM, daiis Eigcu Haard , 1876, n° 28.
La Ville de Delft.
coup J et dans les autres villes on en plaisanta encore davantage. Depuis lors J on ne désigna plus les Delvenaars que sous le nom de Kalveschieters , c’est-à-dire « tireurs de veau nom qu’ils portèrent et dont ils furent les premiers à rire. Chaque ville ^ en ce temps, n’avait -elle pas
Fig. g. — Plaque décorée en camaïeu représentant le Tombeau du Taciturne. (Collection J. F. Loudon, à la Haye.)
son sobriquet? N’appelait -on pas les Amsterdamois Koeketers, c’est-à-dire « mangeurs de gâteaux les gens d’Utrecht, Sleiiteldragers , « porteurs de clefs »; ceux de Dordrecht, Schapendieven , « voleurs de moulons? » Il semble même que pour perpétuer la mémoire de cette burlesque aventure on ait, vers ce temps-là, institué une sorte de procession
i8 Histoire de la Faïence de Delft.
grotesque J de mascarade. Du moins^ un vieux dessin tout rempli d’allusions^ intitulé ; Processi von Delfft, et que j’ai trouvé dans les Archives^ semblerait l’indiquer.
En tout cas, ni le surnom^ ni le haut fait qui lui avait donné naissancOj ne nuisirent à la bonne renommée des gens de Delft. Ils n’empêchèrent pas non plus le stathouder d’y maintenir sa cour; petite cour toutefois ^ dans le principe surtout^ point comparable assurément à celle de France^ et où il est fort naturel que Louise de Golligny se soit J en arrivant,, trouvée dépaysée (i)^ mais qui n’en eut pas moins sur les destinées artistiques de la vaillante cité une influence décisive.
Delft^ en effets avant ce temps^ avait compté parmi ses enfants quelques artistes de renom : Augustyn Jorisz Verburchj que Carel van Mander (2) cite avec grand éloge ; Willem van Tetrodeq sculpteur habile^ qui avait longtemps voyagé en Italie et que ses contemporains comparaient volontiers à Praxitèle; Christian Jansz van Bieselingen^ portraitiste de talent, et dix autres dont j’omets les noms. Mais elle n’avait point encore une réputation bien assise de centre artistique de premier ordre.
A l’arrivée du stathouder, il s’opère une véritable transformation. Tout un monde riche, élégant, dépensier, s’installe dans la ville. Les ambassadeurs s’y montrent en somptueux équipages. Les magistrats venus de toutes les provinces, les nobles ofliciers venus de tous les pays, mènent un train proportionné à leur rang; l’étiquette en ce temps
(1) Voir dans les Mémoires de Louis Aubery du Maurier (page 182) les confRlences naïves de cette aimable princesse.
(2) Het Scliilder-boecn. Haark-m, tGo4.
La Ville de Delft.
régnait en maîtresse souveraine et ne tolérait guère qu’on l’oubliât.
Pour loger tout ce monde ^ il fallut embellir les maisons^ les meubler avec luxe^ les décorer avec goût^ orner leurs fenêtres de vitraux ^ couvrir les boiseries de sculptures^ et les murailles de tapisseries. Puis^ ce furent des gobelets ciselés qu’on demanda aux orfèvres ^ ou des plats gravés pour le service de la table; il fallut des bijoux pour les dames ^ des étoffes brodées pour les pourpoints ^ les baudriers et les manteaux. Le sol était propice à l'éclosion de ces talents multiples. De tous côtés J des artistes surgirent pour répondre à ces nouveaux besoins. C’est alors que les tapitsiers de Delft et les bordiiunverkers produisirent leurs plus beaux morceaux ^ ces tapisseries patriotiques que nous admirons encore de nos jours. C’est aussi à ce temps qu’il faut faire remonter ces vitraux si charmants^ petites merveilles de coloration et de style qu’on se dispute aujourd’hui; ces boiseries d’appartement ^ chefsd’œuvre de sculpture et d’ébénisterie; ces grands meubleSj si heureusement dessinés; ces fauteuils gigantesques ^ ces vastes lits à colonneSj ces buffets et ces crédences. Et^ de la sorte^ en moins de douze années^ on vit se développer tout un faisceau d’industries précieuses ^ artistiques au premier chef, ignorées jusque-là, et qui convenaient si bien à l’intelligente et habile population de Delft, qu’elles survécurent aux causes politiques qui leur avaient donné le jour.
Le 10 juillet léSq, en effet, un gentilhomme franc-comtois, Balthazar Gérard, qui était parvenu, sous le nom de François Guyon, à s’insinuer dans l’entourage de Guillaume le Taciturne, lui déchargea à bout portant un pistolet qu’il tenait caché
sous son manteau.
C’est dans le Prinsenhof, près duquel nous passions tout à l’heure J que ce crime épouvantable eut lieu. « On montre encore aux étrangers ^ dans la ville de Delft j en Hollande ^ les marques de ces balles^ qui entrèrent dans la pierre de taille d’une porte J après avoir percé le corps du prince. » Ces lignes^ tracées par du Maurier, il y a près de deux siècles,, semblent écrites d’hier ^ tant le souvenir de cette détestable action est resté vivace dans la ville même où elle fut commise.
Delft fit de superbes funérailles au prince assassiné. Son meurtrier fut tourmenté de la plus effroyable manière par le bourreau. Mais ni les tortures^ ni le supplice de l’assassinj ni le superbe mausolée élevé à la victime j ne devaient retenir dans les murs de la ville en deuil la famille d’Orange et la cour du nouveau stathouder. Maurice ^ guerrier par goûtj soldat par nature^ préférait le tumulte des camps. Du reste^ l’ennemi était loin maintenant^ et la campagne était sûre. Bien qu’elle n’eût ni portes ni remparts j la Haye était devenue un séjour sans périls ^ une résidence sans dangers. A partir de ce jour^ Delft fut abandonnée^ et le Prinsenhof demeura désert.
Mais l’élan était donné. On avait pris goût aux belles choses. La cour partie^ les arts demeurèrent dans la ville^ et la bourgeoisie ^ hère et puissante j suivit l’exemple que lui avaient donné les grands. Le moment j du reste, était venu oû la richesse des habitants de Delft allait atteindre son apogée. Les brasseries avaient^ il est vraij perdu une partie de leur lustre ^ mais les Delvenaars se rattrapaient sur la grande navigation. A Delft résidait une des Chambres de la fameuse Compagnie des Indes. Avec celle de Rotterdam ^ elle portait le nom de « Chambres sur la Meuse y), Kaniers op de
La Ville de Delft.
Maas, et chacune d’elles comptait pour un seizième dans le capital et les affaires de la célèbre Compagnie (i).
C’était alors le bon temps ^ pour ces navigations lointaines. Il n’était question que de découvertes nouvelles^
Fig. 10. — Plaque décorée en camaïeu bleu représentant le Tombeau du Taciturne. (Collection de J. F. Loudon,à la IIa3'e.)
que de trésors conquis, de galions capturés et pillés. Les hauts faits des marins hollandais prenaient sous le soleil indien des teintes légendaires. En 1620^ Carleton racontait à son roi les brillantes actions d’un vaisseau de la Com-
(i) Voir Elias Luzac, Hollands Rykdom, t. I, p. aSq, et Wagenaar, Vaderlandsche historié , t. IX, p. 148.
pagnie, le Diable de Delft (i). Et en 1628 Piet Hein enlevait aux Espagnols les galions qui venaient du Mexique et du Pérou.
C’était là une de ces prises fantastiques comme on ne devait plus en revoir : sept millions deux cent mille livres d’argent; trois millions six cent mille livres de marchandises; quatre millions en canons et autres équipages. Cette année-là^ les associés de la Compagnie reçurent cinq cents pour cent de leur mise^ et encore n’eurent-ils que la moitié des trésors capturés (2). Piet Plein avait bien gagné le mausolée que les États de Hollande lui firent élever dans la vieille église Saint-Hippolyte,
Il nous faut J il est vraq ajouter quelques ombres à ce brillant tableau. Deux catastrophes ^ à quarante ans d’intervalle, vinrent jeter la terreur dans la ville fortunée. La première fut l’incendie de l’hôtel de ville en 1618. Dans la soirée du 3 au 4 mars, le feu éclata tout à coup dans la chambre des orphelins. De là, il gagna la chambre des chevaliers, le cabinet du bourgmestre et les greniers qui se trouvaient au-dessus; un instant le beffroi fut entouré de flammes, bientôt il prit feu à son tour, et, s’écroulant avec fracas sur la secrétairerie, il détruisit dans sa chute une partie des archives. Détail touchant, c’est en tête même du Livre des orphelins déposé à la Haye, aux Archives royales, que j’ai retrouvé le récit détaillé de ce douloureux sinistre, si fatal pour l’histoire de Delft.
La seconde catastrophe eut lieu en 1654, le 12 octobre.
(0 Carleton, op. cit., t. III, p. 355.
(2) Les Délices des Pays-Bas , Liège, 1769. Voir p. 14 et suiv.
La Ville de Delft.
Je veux parler de l’explosion du magasin de poudre. Là^ les victimes liirent plus nombreuses et le désastre encore plus grand. Des maisons entières furent lancées dans les airs. Des hommes ^ des enfants,, des femmes et des vieillards furent ensevelis sous les décombres^ etj dans le nombre ^ un peintre inimitable,, un artiste ^ dont nous soupçonnons aujourd’hui à peine tout le talent^ Carel Fabritius^ âgé alors de trente anSj et qui^ déjà célèbre^ n’en était plus à compter ses chefs-d’œuvre.
Certes J c’étaient là de douloureuses épreuves! Mais elles étaient incapables d’arrêter l’essor de Delft et d’entamer sa prospérité. Celle-ci,, au contraire^ s’accrut encore avec les anSj et la seconde moitié du dix -septième siècle fut la période la plus brillante de sa fortune et la plus glorieuse au point de vue de l’art.
Une école de peinture fertile en chefs-d’œuvre; toute une série d’industries d’art délicates et charmantes; une bourgeoisie distinguée^ lettrée^ hère de Grotius^ et désireuse de marcher sur ses traces; une population riche^ industrieuse et augmentant sa richesse par d’heureux placements ; en faut-il davantage pour expliquer l’éclosion ^ sur ce sol fécond en talents de toutes sortes ^ d’une fabrication sans rivale de faïences artistiques? — Assurément non. — Nul terrain n’était mieux préparé que celui-là, et nul temps plus propice. Ne traversait -on pas cette époque sereine où tout semblait se conjurer pour faire la Hollande à la fois riche et libre au dedans, puissante et respectée au dehors?
Ne soyons donc pas surpris si, à tant de brillants fleurons qui ornaient sa couronne civique, Delft ajouta cette admirable production, qui devait rendre son nom à jamais
célèbre et faire la joie ' des collectionneurs de l’avenir. Plus que partout ailleurs^ cette noble industrie était là à sa place. Elle avait tous les éléments de succès assurés; elle devait produire des chefs-d’œuvre ; elle en a beaucoup produit.
C’est dans les quartiers orientaux de la ville, dans la partie comprise entre la Zuiderstraat et le Noordsingel, que cette industrie naquit, vécut et se perfectionna. Et c’est par là qu’il nous faut terminer notre promenade à Delft; excursion dernière, moins fertile en grands souvenirs, mais bien intéressante cependant au point de vue où nous nous plaçons; car c’est dans ce coin détourné, dans ces modestes avenues qui portent les noms de Gasthiiislaan , Molslaan et Oosteinde, dans ces rues silencieuses qui s’appellent Pieterstraat, Achter{ak; c’est sur VAchteroni, les quais du Gcer, de VOiid Delft et de la Langendyk , dont les noms reviendront bien souvent sous notre plume, que jadis les Plateelbackers de Delft ont fait les belles œuvres que nous admirons.
Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien qui atteste leur activité passée, leur habileté perdue, leur industrie disparue. Une enseigne plaquée dans la muraille d’une maison chétive, quelques vestiges d’une ancienne fabrique appelée jadis la Bouteille de porcelaine, et un vieil ouvrier qui semble égaré dans notre siècle, voilà tout ce qu’on peut encore retrouver. L’enseigne représente le paradis terrestre, œuvre grossière d’un dessinateur peu brillant. De la fabrique il ne demeure plus qu’un ancien four et quelques hangars. Tout cela ne nous dit pas grand’chose. Quant au vieux Tulk, nous en parlerons à son heure.
Mais ce quartier avec ses petites maisons aux attitudes penchées, proprettes, réparées, restaurées, parfois moderni-
La Ville de Delft.
séesj mais pour la plupart datant d’au moins deux siècles,, est plein d’enseignements. Elles nous racontent ces étroites maisonnettes^ la vie des peintres faïenciers du vieux tempSj leur existence modeste, leurs travaux auprès de la grande fenêtre, pendant qu’en de longs ateliers les tourneurs exé-
Fig. II. — Plat décoré en camaïeu, représentant V Explosion du magasin de poudre. (Collection Evenepoel , à Bruxelles.)
cutaient en riant ces assiettes, ces potiches et ces cornets, qui nous étonnent par l’élégance de leurs formes et la hardiesse de leurs dimensions.
Même en Hollande, il est peu de fragments de ville qui aient conservé leur caractère et leur cachet avec autant de pureté que VOosteinde de Delft. Ce canal silencieux, recueilli, solitaire, partant de l'abside majestueuse de l’église
Sainte -Ursule pour aller aboutir aux tourelles pittoresques de VOostpoort, est bien l’emplacement le mieux approprié à l’industrie qui l’occupa jadis. C’est bien le cadre qu’il nous faut pour l’y faire revivre.
Voici notre promenade à travers Delft terminée. J’aurais voulu la rendre plus saisissante en l’émaillant de vues nombreuses empruntées aux travaux de ses habiles faïenciers. Mais J le croirait-on? les vues céramiques de Delft sont à peu près introuvables. Middelbourg possède la vue de son clocher; chez M. Loudoiij j’ai relevé une vue de Scheveningue; chez M. Evenepoelj des vues d’Amsterdam ^ de Rotterdam^ de Gouda; M. Van Zuylen, de Liége^ possède des vues de villages hollandais; en 1876^ on a exposé à Amsterdam une vue de Dordrecht ; à l’hôtel de ville de Haarlem se trouve une vue de cette noble cité. Pour DellR il n’en est pas question.
N’est-il pas curieux que le Sic vos non vobis de Virgile soit applicable jusqu’en ces matières?
Fiff. 12. — Ancien sceau de lu ville de Delft.
Fig. i3. — Motif de décoration d’un plat polychrome et doré, coIlectionM. F. London.
la petite cité hollandaise est également un fait très-digne de remarque J et qui peut seul expliquer la prodigieuse quantité de faïences delftoises qu’on rencontre encore de nos jours dans le commerce.
Cette étonnante prospérité ^ Délit la dut en partie au développement extraordinaire du commerce hollandais. Il est clair qu’à une époque où les Provinces-Unies étaient devenues le trait d’union entre l’Europe et l’Asie, où les flottes de la Compagnie des Indes couvraient les deux Océans, où de Ruyter et Tromp étaient les maîtres de la mer, rindiistrie néerlandaise devait avoir des débouchés singulièrement plus vastes que